Libr-critique

28 janvier 2018

[Chronique] Rendre visible le visible du corps : l’art de Sophie Rambert, par Mathieu Gosztola

Sophie Rambert montre le corps comme personne ne l’avait fait avant elle. Elle rend visible le corps. Pour tâcher de mesurer quelque peu le poids de cette assertion, il nous faut faire un détour par Klee, Jean-Michel Le Lannou, Jean-Marie Pontévia et Valéry.

Le philosophe Pontévia rappelle dans une note que « [l]e peintre dispose de tout le visible et qu’il ne dispose que du visible. La peinture est une pratique du voir. C’est la production d’une matière visible eu égard strictement à sa visibilité. Donc c’est une pratique de la visibilité ; non pas exercice de la vue – ni catalogue de "visions", ni "dialogue sur le visible" mais bien plutôt monologue de la visibilité ». Et Pontévia d’ajouter : « On a souvent interprété le mot de Klee "l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible" comme une espèce de référence à un "invisible" sur lequel l’artiste aurait un pouvoir particulier et qu’il pourrait faire apparaître en vertu de ses dons d’illusionniste. […] Il faut dénoncer […] cette phraséologie fondamentalement idéaliste qui veut à tout prix faire de l’art le révélateur du "dedans" des choses, de l’au-delà de l’apparence, etc. Klee n’a pas dit que l’art révélait l’invisible, il a dit que l’art "rend visible". Il "rend visible" quoi ? Le visible, évidemment. On voit mal comment il pourrait en être autrement. On peut donc partir de là : l’art (la peinture) rend visible le visible. Il ne l’était donc pas ? Peut-être pas – ou peut-être l’était-il trop. Peut-être après tout que le visible, à force d’être visible, cesse d’être vu. […] Toute notre expérience perceptive nous prédispose, en effet, à voir toujours plus ou autre chose que ce que nous voyons ; nous ne cessons d’anticiper, de prolonger, de structurer, de composer (avec) ce que nous voyons pour lui assigner une identité. […] Nous ne sommes pas assurés d’une sorte de virginité de l’œil ; l’œil a au contraire toujours déjà été défloré ; il n’y a pas de spectacle primitif (pas même la "scène" ainsi baptisée) qui ne se dessine sur le fond d’un déjà-vu ». Jean-Michel Le Lannou développe cette idée dans un stimulant essai (La forme souveraine : Soulages, Valéry et la puissance de l’abstraction) : « La vision, soumise à la reconnaissance, s’effectue comme substitution de signes au donné. Elle s’exerce dans l’évidence d’une immédiate confiance dans le discours. C’est lui, qui, de droit, croyons-nous, norme le visible. Quel est l’effet de cette confusion ? Celui-ci que le discours confisque la vision. Que fait le savoir au voir ? Très directement, il l’aliène. Il y opère une incessante dé-présentification, c’est-à-dire la générale substitution du su au purement vu. La puissance du discours se soumet ainsi tout ce qui apparaît. Le savoir "transforme tout en signes", et par son opération inaperçue le sensible devient discours. Que voyons-nous alors ? Rien d’autre que l’idéalité que "nous" substituons au réel ». Tel "système de couleurs", chacun de nous "sur-le-champ le transforme en signes, qui […] parlent à l’esprit", comme l’écrit Valéry. Voir n’est alors que "substitution uniforme et instantanée et qui prend entièrement la place de la sensation, l’absorbe", ajoute l’auteur de l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci. Pourquoi cette substitution advient-elle ? Quel en est le motif ? N’est-ce pas la nécessité vitale qui l’impose ? Qui donc l’opère ? Chacun de nous, dans les conditions quotidiennes du pragmatique. En elles, l’homme, et ce inéluctablement, "ne voit que ce qu’il songe" (ainsi que le note Valéry). Tel est le pouvoir implicite du savoir : il produit une hallucination utile. Et, de fait, "la plupart des gens y voient par l’intellect bien plus souvent que par les yeux". Le sensible ne se présente là que soumis aux exigences de la vie, dans et par "l’organisation linguistique du champ d’observation". Le discours imprégnant la vision, celle-ci est directement ordonnée à la pratique. Ainsi, en cette modalité du voir, sans nous attarder, nous passons à "tout autre chose". Qu’advient-il ? Que le réel n’est pas vu.

Sophie Rambert sattache, de toutes ses forces qui sont nombreuses, à lutter contre cette manière de voir qui est de « ne rien voir qui soit purement vue » (pour reprendre la formulation de Valéry). Elle contient, puis abolit la domination du logos, cherchant à « restaurer une sorte de primitivité du voir », pour nous amener à une variation libératrice, dans la façon qua notre œil de vivre, découter, dêtre en lien, dêtre notre lien avec le monde.

Seul le peintre, rappelle Jean-Michel Le Lannou, résiste spontanément aux injonctions du savoir. Très directement, « l’œil du peintre annule les effets ou produits significatifs ultérieurs de la perception » (comme lécrit Valéry). Non seulement la puissance de lart résiste au sens, mais surtout elle empêche lextension de la reconnaissance à tout visible. Ainsi "l’art de voir" est opposé "au voir qui reconnaît les objets". L’effort du peintre tend, note Pontévia, à « faire disparaître toutes [l]es surcharges par quoi voir est, pour nous, toujours plus ou autre chose que ce que nous voyons. » Le travail de Sophie Rambert en est l’éclatante confirmation.

Avec cette artiste, la peinture parvient à « décrire la pénétration fulgurante du regard qui fait irruption dans une région du visible et explore son impudique apparence. » Avec vaillance, Sophie Rambert « essaie de se porter le plus près possible du cœur des choses ». Selon Pontévia, « à chaque apparence qu’il perce », le peintre « se blesse un peu plus, mais il rassemble toutes ses forces pour aller plus loin en avant ».

 

À noter : un essai est en cours d’écriture sur/autour de cette œuvre picturale.

 

Pour découvrir l’art de Sophie Rambert : http://sophie-rambert.com/

 

1. Ses publications

 

a. Ses ouvrages

Hold your own, Picador Éditions – 2014

Le Poteau rose  (lien vidéo), Éditions Le corridor bleu – 2013

Ré pon nou, Éditions Le corridor bleu – 2010

 

b. Ses livres d’art

Drawn from lifeHardie Grant Books Éditions – 2017

Le Contre Annuaire Art/02,  11-13 Éditions – 2013
Vivre l’Art Magazine, Éditions le livre d’art – 2013

 

2. Ses expositions

 

2017
Parcours de l’Art – Avignon
Passage à l’Art
– Cherbourg-Octeville

 

2016
Parisartistes – Paris
Artcurial Art for Autism
– Château Saint-Jean de Beauregard – Saint-Jean-de-Beauregard
Le dessin dans tous ses états !
– Château des Bouillants – Dammarie-les-Lys

 

2015
« Luxembourg Art Prize » Galerie Hervé Lancelin Luxembourg
« Challenge Le Bonheur » Galerie EgregoreMarmande
MIAC Puls’Art – Le Mans
Drawing here Galerie Schwab Beaubourg – Paris
4e Zoom – L’Arrivage Commissaire d’exposition Christian Noorbergen – Troyes

 

2014
Macparis – Paris
Les Quinconces – Le Mans

 

2013
Les hivernalesEspace Christian Noorbergen – Montreuil
Art on paper avec la galerie Graphem – Bruxelles – Belgique
D : Dessin avec la galerie Graphem – Paris
« Du chat de Steinlen à la force expressionniste de Sophie Rambert » Galerie Roussard – Paris

 

2012

Macparis – Paris
Artcité – Fontenay-sous-Bois
MIAC Puls’Art – Le Mans – Acquisition musée de Téssé Ville du Mans

 

2011 
Festival international de peinture – La Ferté Bernard – 3ème prix de dessin
Galerie L’Atelier d’Icare – Le Mans
Exposition personnelle – Office du tourisme – Le Mans

 

2010
« Magie du dessin »Galerie Anne Cros – Pézenas
Galerie Besnier – Le Mans 
ARTNIM – Nîmes – 3ème prix de dessin
Exposition personnelle – Les Cinéastes – Le Mans
Exposition personnelle – MJC Prévert – Le Mans
« Sur les pas des artistes » – St Mars la Brière
Exposition personnelle – Café Berlin – Le Mans

 

2009
Marché d’art – Le Mans 
« Rue des créateur » – Le Mans

 

 

 

25 janvier 2018

[Texte] Olivier Matuszevski, N’importe où toujours au même endroit (7/8)

Nous remercions Olivier Matuszewski – que l’on retrouvera chez Fissile, Tituli ou Publie.net – de nous avoir donné quelques extraits d’un travail en cours qui se présente comme un objet poétique en français fautif et se distingue par sa fantaisie critique. Dans ce 7e extrait, c’est le tohu-bohu : "La fumée se noire sur nos branches et ornières"… [Lire le sixième extrait]

Dénivelé, pouce ! Accru, à croire,

N’en puis plus de pleuvoir !

et de quérir à toute berzingue, 

 

Que personne ne sorte du moteur avant !

> avec de l’huile sans vérifier !

Si par hasard quelqu’un demande de quel côté il se trouve,

sa vision manquante risque de chier,

 

Il y a quand même une stratégie apte à récompenser l’effort,

 

quand avancer comporte juste le risque d’avancer,

avec un éclat d’âme dans l’œil qui voit trop loin,

 

Avec les bras qui déchargent l’infinité des formes à traire,

il est peut-être plus sérieux de se mettre d’accord sur les matériaux qu’on fusionne,

 

Ça dépend d’où on arrive, médites(-tu) bien ou vous,

 

Peau de chagrin en cocotte, jusqu’à noyade, direct émue !

Si tu le répètes, t’es qu’un suspect, pire que lèche-cul (…),

 

La fumée se noire sur nos branches et ornières,

Il y en a qui s’agrippent à leur casse-dalle plein de vache,

 

Quel esprit (formidable) il faut à des bras qui déchargent,

Quel transport (de foi) pour déchirer le surplus inutile d’emballage,

 

Ce qu’induit la machine, de par ses reflets

sur l’objet qui en sort,

avec estampille : objet de délice,

 

Au fur, s’oublie la mesure,

La preuve, c’est que la preuve est vivante,

Quand bien même en mille et mille, et mille morceaux de motus cousus,

21 janvier 2018

[Livres] Libr-kaléidoscope (2), par Fabrice Thumerel

Le principe du Libr-kaléidoscope : revenir de façon essentielle sur des livres importants parus dans les quinze derniers mois mais qu’on n’a pu présenter jusqu’ici… Ce soir, on appréciera les écritures critiques de Véronique Bergen, Béatrice Brérot, Laure Gauthier, Emmanuèle Jawad ; Vincent Tholomé / Xavier Dubois… [Libr-kaléisdoscope 1]

â–º Véronique BERGEN, Jamais, éditions Tinbad, automne 2017, 124 pages, 16 €.

Jamais est constitué d’une heure de logorrhée qui s’achève ainsi : « Le seul vocable que je tiendrai en réserve et calerai entre mes joues, c’est "jamais" »… Jamais ne s’arrête la narratrice, qui, d’emblée, s’inscrit dans le sillage de Beckett : dépeupleuse, cette polyglotte dont le prénom est révélateur (« "Sarah" et "ça rate" sont logés à la même enseigne ») laisse débonder un discours marqué par les déraillements isotopiques et les télescopages. Entre cette folle de mère enfermée entre les murs de l’hôpital et une fille maniaque du Verbe vogue la galère d’un babil solipsiste qui nous emporte sans que jamais l’on puisse résister.

â–º Béatrice BRÉROT, splAtch !, Color Gang, Saint-Génis-des-Fontaines, été 2017, 48 pages, 20 €.

Voici, dans un superbe livre grand format aux couleurs vives, un agencement répétitif critique (ARC) qui explore avec fracas (splAtch !) et tout en glissements phonétiques et sémantiques les chutes et bévues de notre monde immondialisé. Tandis que nous tripaliumons, d’autres gèrent les flux et pratiquent "le terrorisme du flouze"… Ainsi sommes-nous emportés par la tempête TINA : "tina c’est l’argent roi pour les puissants de ce monde / tina c’est la production de richesses par les pauvres pour les riches /tina c’est un programme où la misère le chômage sont nécessaires"…

â–º Laure GAUTHIER, Kaspar de pierre, éditions La Lettre volée, 52 pages, 14 €.

Kaspar Hauser (vers 1812 – 1833), "l’enfant placard", enfant trouvé / "enfant troué", ne peut qu’intéresser la poésie : "Muré = sans expérience = cœur pur = verbe premier = poésie !"…
Kaspar Hauser, "l’enfant sans source et sans delta" : "Combien d’autopsies poétiquement menées, peau douce et œil pur ?"

Pour Kaspar Hauser, cette ballade musicale, cette magnifique "incantation sans liturgie" par un je/il (jl) "sans mots"… Un agencement répétitif névralgique (ARN) troué d’"abnormités de langage" lexicales et syntaxiques. Pour notre plus grande sidération !

â–º Emmanuèle JAWAD, En vigilance extérieure, Lanskine, automne 2016, 84 pages, 12 €.

Selon Emmanuèle Jawad, la poésie doit faire le mur… pour mieux voir – dans la mesure et la démesure… Depuis Faire le mur, précisément, et aussi Plans d’ensemble, volumes parus en 2015, elle allie poétique et politique : montages et télescopages dénoncent une société de flux qui n’est libérale que pour les capitaux ; pour les dominés et déclassés, ce ne sont que murs, barrières et frontières… Son écriture insidieusement objective est un dispositif poétique érigé contre un dispositif politique : "dispositif de filtre restrictif permis / de circulations reconduites de biens et / de personnes barrière sécuritaire barrière / électronique mur-béton barrière de sable / fossés d’eau sel obstacle barrière mur" (p. 36)…

â–º Vincent THOLOMÉ (textes et voix), Xavier DUBOIS (guitare) et Klervi BOURSEUL (guitare), KAAPSHLJMURSLIS, éditions Tétras Lyre, Liège, livre de 56 pages + CD, 14 €.

"+ + +  nous vivotons hallucinotons petites loupiotes petits fanaux dans le jour hallucinant jour et nuit perdus perdus dans nos rêves"…
Écriture sismographique, étrangeté électro-acoustique, bégaiements et babil enfantinesque se conjuguent dans cette descente en deça du bon-sens. Infantivité et animalité caractérisent ces "fictions déglinguées mi-tragiques et mi-comiques" dont le titre, censé être emprunté à la langue lettonne, est imprononçable : "KAAPSHLJMURSLIS signifie la sensation d’enfermement que l’on peut parfois ressentir dans les transports en commun bondés. Mot parfaitement approprié, à nos yeux, pour désigner notre travail en hôpital psychiatrique" (p. 6).

[Chronique] Les truismes de Jacques Cauda, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda, OObèse, Z4 éditions, janvier 2018, 112 pages, 14 €.

Jacques Cauda ose la profonde descente dans la nuit du sexe dont les érotiques à la petite semaine ne cherchent qu’à mimer le chemin de jouissance. Ici et dans un roman qui se revendique comme « pornographique », l’auteur ose un sacrilège éminemment parodique où la contre-consécration se superpose de diverses couches de gras et d’insanités farcesques. Cauda conserve écriture et pensées pornographiques qui sont des plagiats inversés des chants religieux.

Tout cela néanmoins au nom de la congélation amoureuse qui tient parfois d’un règlement de compte. Sentir parfois un souffle sur sa nuque et sur là où sa croupe se scinde fait tirer le diable obèse par la queue. Mais au gémissement d’extase fait place le gémir de la violence là où la femme fatale devient objet d’un héros adipeux.

Dès lors l’histoire d’OO n’a plus rien à voir avec celle de Pauline Réage, femme enamourée qui se glisse dans les fantasmes de son amant pour le revigorer. Ici par leurs excès ils deviennent ce qui annonce une perte. Mais elle est toujours jouée dans la verve outrancière, orageuse.

L’auteur ne tient jamais sa langue dans sa bouche, et invente des images hors de l’image. Ce qui s’ouvrait se referme, ce qui s’enrobe se dérobe suivant le vieil adage « il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée ». Et il suffit de la flamme d’une chandelle pour réchauffer, voire mettre le feu sur un fleuve noir et fétide, grouillant de démons entre la jouissance et l’horreur.

La dimension transgressive de l’érotisme devient chez Cauda la dynamique de l’inversion de l’inversion. Non seulement des valeurs du noble et de l’ignoble, de l’honnête et de l’obscène, du haut et du bas, mais aussi d’un envisagement beaucoup plus profond. L’auteur ne fait donc pas de la pornographie un hédonisme vulgaire qui caractérise habituellement les romans légers.

L’« écart sexuel » pour parler comme Bataille visite différents points de rupture de la conscience, de l’inconscient, du récit, de la peinture. Les deux dernières deviennent ici fiction de la fiction : l’extase et la transgression, le rire et l’horreur se trouvent directement et intimement associés. Les plaisirs de la chair prennent différents fléchages et la surcharge de lipide du héros au besoin s’en nourrit.

Son OObèse « baise ». Mais il fait plus et pire. Mais ce n’est pas là la débauche pusillanime qui laisse intacte – d’une façon ou de l’autre – quelque chose d’élevé et de parfaitement pur. Cauda ose tout et c’est d’ailleurs l’inverse qui serait surprenant. L’artiste et auteur situe l’expérience pornographique autant aux antipodes de la conception chrétienne de l’Amour que de celle de Bataille. Il n’existe là ni péché, ni rédemption. Mais du gras (au dessein cochon) et du « sangsuel » aux assises meurtrières. Du moins en ce qui demeure une facétie de l’obscène. Les cochons qu’on égorge n’y oublient pas certains « truismes ».

18 janvier 2018

[Chronique] Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie (Tentative d’autobiographie), par Francis Marcoin

Bernard Desportes, Brève histoire de la poésie par temps de barbarie (Tentative d’autobiographie), éditions de la Lettre volée, janvier 2018 (vient tout juste de paraître en librairie), 100 pages, 17 €, ISBN : 978-2-87317-503-0.

Cette brève histoire de la poésie fait ouvertement écho à Brève histoire de ma mère, un roman. Manière de dire que roman et poésie se répondent comme obsessionnellement, pour la seule vie réellement vécue que délivre l’irréparable d’un roman sans histoire que certains appellent poème et qui est plutôt un balbutiement (p. 86). Presque en fin de parcours l’auteur nous livre paradoxalement la définition exacte de ce qu’il s’est évertué à nous présenter comme une sorte d’album désordonné.

De fait l’écriture de Bernard Desportes est répétitive comme on parle de musique répétitive, elle est ce chemin toujours recommencé, chemin de halage d’une prose haletante, fleuve torrentueux, flux débordant de mots qui se heurtent l’un l’autre, incongrus. Et l’on n’a pas envie de parler de « jeux de mots » car il n’y a pas de jeu mais une grande peur. Une grande peur d’écrire, « non-non, je n’écrirai pas mes mémoires ». Aphasie, balbutiements, dénégations, radotage, agendas perdus, tronqués ou énigmatiques. Le texte joue avec la mémoire, ou plutôt les mémoires possibles, et le « je » se constitue, se disloque, au travers d’un puzzle poétique, de citations, de rappels littéraux ou trafiqués.

De déguisements, surtout. Dans la peau de Rimbaud, surtout, qui surgit à tout instant. Se déguiser, mais sans se cacher. Annoncer la couleur, même si le nègre est omniprésent. Quatre épigraphes, de Lautréamont, de Maurice Blanchard, de Pierre Reverdy, d’André du Bouchet, signalent d’entrée un compagnonnage, des amitiés, des masques. In fine, nous trouvons même une liste de « citations dans le texte sans nom d’auteur ». Car Bernard Desportes est homme de fidélité. Fidélité à ses rêves et à ses cauchemars, et surtout à ses amis, dont il prend quelquefois l’identité. Ainsi, dans les « dates en vrac », qui notent la naissance de plusieurs Bernard Desportes ou plusieurs naissances d’un Bernard Desportes. Comme toujours chez lui le texte est hospitalier, ne cesse d’ouvrir une fenêtre sur ceux qui sont passés par les mêmes traverses : « Remembrances », par exemple, fait surgir le Rimbaud de l’Album zutique, ce Rimbaud obsédant qui n’arrête pas de descendre le fleuve impassible, d’un livre à l’autre, ce Rimbaud qui tue père et mère. Mais moi aussi « j’ai mouru », et là, on pense à Renaud, un Renaud en plus absolu, car entre les références nobles se glissent d’autres allusions, à des « variétés ».

Une image dérègle tout, celle de l’écartèlement. « Ecartelé » est un mot qui revient, doté d’une forte charge sexuelle, charnelle, bestiale. Mais ce « je » qui est toujours un autre est également écartelé entre la migration et la fixité. La migration est elle-même double, elle est celle du vagabond, entre Rotterdam, Tanger, Harrar, et aussi tout au contraire celle des victimes des fondamentalistes. En cela, l’errance intemporelle est rejointe par ce qu’on appelle l’« actualité », et chez Desportes celle-ci refait toujours irruption, le scandale de vivre est toujours dépassé par le scandale sociétal. Et ainsi, l’autre face de cette migration forcée est l’embourbement de la France qu’on dit « périphérique », en voie d’abandon. Ce sont les Ardennes, Novion-Porcin (et sa présentation genre fiche wikipedia) et, bien plus au sud, les gares désaffectées des provinces immobiles, la Lozère, le Gévaudan, Mende, Marvejols.

« Je » marche entre Ardennes et Cévennes. Retour à Graissessac, dont le nom revient en force au fur et à mesure du texte, village qui pourrait au moins, dans ce désordre, servir de point de repère puisqu’il est attesté dans la vie de l’auteur, mais qui apparaît de manière surprenante. Il vient en effet parmi ces autobiographies de tous les possibles, ces collages de vies et de morts, celles de Rimbaud toujours, et celles de Pasolini, pas nommé, mais reconnu, étonnamment enterré « au petit cimetière protestant de Graissessac (Basses-Cévennes) », à moins que ce ne soit lui qu’on ait aperçu en compagnie d’hommes nus remontant l’Amazonie. Un peu plus loin, après mille métiers dans mille ports, « enfin suis rentré sans un sac à Graissessac ». Et si dans les « Dates en vrac » il naît plusieurs Bernard D, l’un est déposé à l’assistance publique et recueilli à l’âge de huit ans par une famille de protestants à Graissessac, sombre bourg du bassin minier des Cévennes du sud. La naissance de Simone V. à Graissessac le 18 août 1913 sera notée deux fois. Le vendredi 31 mai 1895 Henri V, 12 ans, signe son embauche à la mine de Graissessac. Deux ans plus tard « Un coup de dé jamais n’abolira le hasard » paraît dans Cosmopolis, mais cet événement est placé avant le précédent.

Deux généalogies se croisent, celle des poètes, Char, Reverdy, Kafka, Bernhard, Faulkner, et celle de la mine : ouvertures de lignes de chemin de fer, creusements de nouveaux puits et de nouvelles galeries, naissances de futurs petits mineurs, coups de grisou. Généalogie anonyme, doublement enfouie, car le chemin de fer n’existe plus, les puits sont bouchés et il n’y a plus rien à Graissessac, qui n’est pas plus réel que Glog, Blav, Glav ou encore Zglard, Mlog, Mgol, ces improbables cités borborygmes où se terraient les personnages de Brève histoire de ma mère et où l’on retourne pour une non moins improbable quête d’origine.

« Marcher est impossible mais quoi faire d’autre ? » La marche est ici à l’évidence une manière de désigner la poésie. Celui qui écrit est impuissant devant la violence du monde mais la barbarie ne lui donne pas le droit au silence : le moindre étonnement devant ce livre n’est pas qu’une telle négativité, loin de nous décourager, se révèle roborative. On a beau ne pas retrouver ce Bernard D. qui habite rue de l’Avenir, il donne au pacte autobiographique une nouvelle définition, non pas l’enlisement dans un passé à retrouver, mais une réinvention, un génial bricolage dans une liberté absolue, celle de truquer les dés et de mélanger les cartes.

© Photo de Fabrice Thumerel : Bernard Desportes avec Annie Ernaux en 2014.

â–º À lire :

– Un autre article de Francis Marcoin sur Bernard Desportes : à propos d’Une irritation ;
– Philippe Boisnard, "Découverte des Fictions de Bernard Desportes" ;
– Fabrice Thumerel dir., Bernard Desportes autrement, Artois Presses Université, 2008.

17 janvier 2018

[News] Libr-news

En ces Libr-événements vous attendent : agenda de Laurent Cauwet ; rencontre autour de la revue Lignes ; hommage à Jean-Paul Curnier ; pause déjeuner avec Véronique Bergen et Hedwige Jeanmart ; soirée avec Mathieu Brosseau pour la sortie de son 2e roman…

â–º Rencontres avec Laurent Cauwet pour son essai des plus stimulants, La Domestication de l’art (La Fabrique) :
– le 17 janvier à Bordeaux, 20h, librairie du Muguet
(7 rue du Muguet).
– le 18 janvier à Toulouse, 19h, librairie Terra Nova,
(18 rue Léon Gambetta).
– le 19 janvier à Toulon, 18h30, librairie Contrebandes
(37 rue Paul Lendrin – suivi d’un événement musical au Metaxu, Place du Globe).

â–º Jeudi 18 janvier à 19H30, La Friche Librairie (36, rue Léon Frot 75011 Paris) : RENCONTRE-DÉBAT à l’occasion de la sortie du n° 54 de la revue Lignes et de son trentième anniversaire.

â–º A Jean-Paul Curnier !

Hommage à Jean-Paul Curnier (1951 – 2017) : lundi 22 janvier 2018 à partir de 18h30

à Montevideo, 3 impasse Montevideo, 13006 Marseille

ouverture à 18h00, réservation conseillée

 

Philosophe, écrivain, dramaturge, musicien, vidéaste, chasseur à l’arc, complice de nombreux artistes… Ainsi, autour de son œuvre, il en ira d’une soirée de lectures, performances, musique, vidéo, audio, objets, stickers littéraires et politiques, livres, et encore cuisine.

 

 

  

 

 

Site web : http://jeanpaulcurnier.com/

Derniers ouvrages parus :

La piraterie dans l’âme, essai sur la démocratie, éditions Lignes, 2017

Philosopher à l’arc, éditions Lignes, 2016

Prospérités du désastre, éditions Lignes, 2014

À paraître :

Par-dessus tête, éditions Lignes, sortie en librairie le 9 mars 2018

 

Avec la participation de : Roland Alberto, Melanie Bellue, Julien Blaine, Jean-Michel Bruyère, Hubert Colas, Jacques Durand, Hélène Force, Alexis Forestier, Yves Fravega, Nicolas Frize, Pascal Gobin, Suzanne Joubert, Guy-André Lagesse, Emmanuel Loi, Aline Maclet, Emmanuel Moreira, Jean-François Neplaz, Jean-Pierre Ostende, Yolande Padilla, Catherine Peillon, Nathalie Quintane, Rudy Ricciotti, Yves Robert, Reeve Schumacher, Colette Tron…

 

En présence de la librairie Histoire de l’œil

 

Radio Grenouille (88.8 FM, www.radiogrenouille.com) s’associe à cette soirée d’hommage à Jean Paul Curnier en rediffusant lundi 22 janvier à 23h40 deux émissions :    

 Cher Jean-Paul, une correspondance entre Nicolas Frize et Jean Paul Curnier réalisé à Radio Grenouille au printemps 2006.     

 L’ingouvernable Beauté, un entretien avec Jean Paul Curnier par Emmanuel Moreira, réalisé au festival ActOral.14, à propos de Philosopher à l’arc et Prospérité du désastre.

 

â–º Mardi 30 janvier entre 12H30 et 14H au Bistrot littéraire (46, rue de Quincampoix 75004 Paris) : rien de tel qu’une pause déjeuner en compagnie de Véronique Bergen et Hedwige Jeanmart autour de leurs romans récemment parus.

Véronique Bergen, "Jamais" (Editions Tinbad)
"Jamais" est le monologue d’une femme âgée, Sarah, en
proie à une débandade psychique. De nombreux reproches
sont adressés à sa fille, qui n’est pas nommée. Une confession.
Elle dure une heure, de 18h à 18h59.

Hedwige Jeanmart, "Les Oiseaux sans tête" (Gallimard)
Des années après avoir côtoyé Daniel Deur, un meurtrier
récidiviste ; Blanche, la narratrice, encore troublée par
cette rencontre, se rend sur les lieux où il a vécu. Elle tente
de reconstituer son parcours…

 

En savoir plus ? http://www.cwb.fr/programme/bistrot-litteraire-v-bergen-et-h-jeanmart

 

â–º Découvrez le chaos avec la parution du 2e roman de Mathieu Brosseau, dont la sortie est saluée par une rencontre à la Librairie La Manœuvre le jeudi 1er février à 19H (58, rue de la Roquette 75011 Paris).
— La démesure à la David Lynch d’un délire mental et métaphysique.
— Une allégorie polyphonique entre harmonie et disharmonie.

Une jeune femme est enfermée pour des raisons obscures dans un asile d’aliénés, au centre d’une ville sans nom. C’est La Folle. Nuit et jour, elle voit une masse chaotique en plein ciel, sorte de Big Bang qui met à mal les lois admises de l’espace et du temps. Aidée par un interne en médecine, elle s’évade et part à la rencontre de sa sœur jumelle, qu’elle n’a pas vue depuis des années.
Quête abracadabrante, délire gorgé de sens aussi construit qu’éruptif, roman politique autant que métaphysique, Chaos fuse débridé vers l’inconnu et le rêve fulgurant d’une femme hors-sol.

« C’est un livre assez sidérant, beau, troublant, qui ne ressemble à rien de connu »
Susan Doppelt, poète et photographe

« Ces pages [sont] vraiment magnifiques, les visions rivalisent, littéraires, à mes yeux avec celles de Saint-Jean ou de Black Elk. » Emmanuelle Guattari, écrivaine

 


14 janvier 2018

[News] Christian Prigent : trou(v)er sa langue, soirée à la Librairie Charybde

Mercredi 31 janvier à 19H30, Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012 Paris) : Christian Prigent : trou(v)er la langue, soirée autour de Christian Prigent animée par Hugues Robert, avec également les deux directeurs du volume issu des Actes du colloque international de Cerisy, Bénédicte Gorrillot et Fabrice Thumerel. Rencontre, lectures et débat dans un lieu magique pour tous les passionnés de ce qui s’appelle littérature.

"À partir de quel point d’inquiétude et d’énigme (de déception du sens)
formons-nous notre fiction de réel ? D’où vient et de quelle nature est la force
qui traverse la masse des informations (dites réalité) et des "sensations"
(dites réel) pour les reconfigurer dans une forme/sens (style, écriture) qui fasse effet
de vérité ?" (extrait inédit du "Journal", décembre 2013, p. 473 du volume).

Depuis 1969 où il fait paraître son premier livre, La Belle Journée, Christian Prigent s’est fait un nom si bien que, quelques soixante quatre livres plus tard et deux cents textes publiés hors volume, il est maintenant reconnu comme l’une des voix majeures de la création littéraire (notamment poétique) contemporaine des quarante dernières années. Aucun colloque ne lui avait été consacré en propre jusqu’à celui organisé en 2014 au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle : cette somme de 556 pages qui vient de paraître il y a quelques mois a réparé ce manque et constitue par ce fait même un ouvrage immédiatement charnière pour l’approche de l’œuvre. Le titre nous plonge d’emblée dans la poétique prigentienne : pour l’écrivain, trouver sa langue présuppose de trouer le tissu des discours constitués qu’on prend ordinairement pour le réel. Il lui fallait "une langue qui fasse de l’air" – de l’R "(merdRe !)". L’"effort au style" est quête "d’épiphanie" (Ça tourne, p. 55).

Il s’agissait d’abord, en rassemblant les meilleurs spécialistes de cet écrivain, de dresser une premier bilan sur les recherches déjà engagées, surtout à partir des années 1985-1990, et portant sur quarante-cinq ans d’écriture, que la réflexion ait concerné Christian Prigent en tant qu’auteur d’une œuvre personnelle protéiforme expérimentant tous les domaines (poésie, essai, roman, théâtre, entretien, traduction, chronique journalistique, lecture de ses textes) et dont il a su déplacer les frontières, mais aussi en tant que revuiste passionnée, lié à un grand nombre de livraisons poétiques, théoriques, artistiques, et ayant lui-même co-fondé la revue d’avant-garde TXT (1969-1993), avec la volonté de démarquer un espace éditorial différentiel par rapport à Tel Quel. Le fil conducteur de la langue, tant ouvertement réfléchie par l’écrivain dans ses essais ou ses fictions, récits et poèmes, s’imposait. L’autre objectif était d’ouvrir de nouveaux champs de recherche et d’infléchir vers des nouvelles directions une réception qui jusqu’à présent était restée trop soumise à la force de théorisation auctoriale de Prigent et dont il n’est pas si facile de s’émanciper, tant les formulations sont solides – on pense au prisme des lectures maoïsto-lacano-Bakhtiniennes très développées par l’auteur dans ses essais réflexifs, en particulier d’avant 1990, et dont il s’émancipe lui-même progressivement depuis quelques années.

L’ouvrage se veut original aussi par sa facture plurivocale délibérée. En effet, les interventions d’écrivains – de l’auteur même et de ses amis de TXT présents au colloque – dialoguent avec les entretiens d’artistes (acteurs, cinéaste, peintre) et avec les interventions de journalistes et d’universitaires français et étrangers du monde entier (États-Unis, Japon, Brésil notamment), tous spécialistes du champ littéraire actuel, commentateurs de longue date de Christian Prigent ou voix critiques plus récents. Les genres sont mêlés (inédits d’écrivains, entretiens, essais et communications universitaires) comme les supports (textes, dessins, photogrammes) à l’image de la convivialité et de la mixité qui a été celle du colloque et qui transparaît à l’état vif, en particulier dans les « entretiens ».

© Portrait de Christian Prigent par Judith Prigent (2013) et de Valère Novarina par Christian Prigent (1978).

â–º Bénédicte Gorrillot et Fabrice Thumerel dir., Christian Prigent : trou(v)er sa langue. Avec des inédits de Christian Prigent (Actes du Colloque international de Cerisy), Paris, Hermann, collection "Littérature", mai 2017, 556 pages, 34 €, ISBN : 978-2-7056-94-10-4.
SOMMAIRE : ici.

â–º Derniers livres de Christian Prigent : Ça tourne. Notes de régie [Carnets de Grand-mère Quéquette, Demain je meurs et de Météo des plages], éditions de l’Ollave, été 2017, 68 pages, 14 €.
Chino aime le sport, P.O.L, été 2017, 176 pages, 18 €. [« En I (Les Enfances Chino, 2013), Chino grimpait la côte "enfance". En II (Les Amours Chino, 2016), il dévalait la pente des "amours". En III (Chino aime le sport), il renroule sur la bobine "histoire" les fils de ses émois sportifs »].

12 janvier 2018

[Chronique] Véronique Bergen, Hélène Cixous, la langue-plus-que-vive, par Matthieu Gosztola

Véronique Bergen, Hélène Cixous, la langue plus-que-vive, Honoré Champion, « Littérature et genre », Paris, automne 2017, 136 pages, 35 euros, ISBN : 978-2-745334-55-8.

À lire Cixous, avance Véronique Bergen dans Hélène Cixous, la langue plus-que-vive, on est secoué par « les puissances tactiles, gustatives de sa langue. Il ne s’agit pas à proprement parler d’effets synesthésiques qui, par la virtuosité des correspondances entre les sens, par l’art des métaphores, écholalisent le visuel par l’auditif ou l’olfactif, mais des propriétés, des puissances d’une écriture dont les mots agissent comme des choses, dans la traversée de la séparation immémoriale du verbe et du réel. » 

À sa manière, Cixous ne fait pas mentir Proust qui, dans Contre Sainte-Beuve (Paris, Gallimard, 1968), déclarait : « Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu’on fait sont beaux. » Porteurs d’une charge de réinvention, « faisant fond sur les espèces sémantiques, syntaxiques existantes pour bouturer des variétés improbables, des hapax », les vocables, chez Cixous, « font se lever les choses, comparaître un monde palpable à même le défilé des petits corps noirs sur la page blanche. Nous ne sentons pas le réel comme un effet en extériorité du verbe cixousien, une conséquence des images verbales mais comme lové, contenu dans l’humus langagier. »

En cela, Cixous s’attache à faire du monde un monde habitable, obéissant, tout comme Jean-Claude Pinson, à l’injonction de Paul Ricoeur. « La fiction narrative, écrit Ricœur dans Du texte à l’action, Essais d’herméneutique, 2 (Paris, Le Seuil, « Collection Esprit », 1986), s’exerce de préférence dans le champ de l’action et de ses valeurs temporelles, tandis que la re-description métaphorique règne plutôt dans celui des valeurs sensorielles, pathiques, esthétiques et axiologiques qui font du monde un monde habitable ». Jean-Claude Pinson, prenant appui sur le philosophe, affirme dans Habiter en poète, essai sur la poésie contemporaine (Seyssel, Champ Vallon, « Recueil », 1995) : « […] on est aujourd’hui attentif, peut-être plus qu’hier, à nouer le vivre et l’écrire pour faire que la vie soit vraiment "habitante". Car habiter (exister) n’est pas simplement vivre. Il nous faut des livres et des lettres pour nous arracher à l’enfermement dans le cycle répétitif des processus vitaux, pour inscrire notre habitation dans un monde commun plus durable que la simple vie. Mais pas n’importe quels livres : des livres qui fassent signe à la vie et non des livres morts-nés ». Les livres de Cixous sont, pleinement, des livres qui font signe à la vie.

« Écrire […] avec son corps, depuis son corps, à même son corps » – ce que fait Cixous – exige de ne pas « faire l’impasse sur ce qui borde le langage, sur ce qui se tient avant lui, hors de lui. Car si, en un sens, tout est texte, si le textuel traverse toutes les dimensions du réel, c’est au prix d’accueillir en lui les bruissements du liminal, les énergies préverbales, les vibrations de l’être, de l’animal, du végétal, de l’inorganique. Le hors-mot n’est pas relevé par le textuel, ne se voit pas racheté, converti au verbe mais conserve son altérité à même son dire. » En témoigne le bestiaire peuplant l’œuvre de Cixous, qui n’est pas l’objet de son écriture mais sa force motrice.

Ainsi en est-il de l’écureuil trouvé en octobre 1964, à la frontière de la mort, dans le Washington Square, qui va précipiter le déclenchement de Tombe. á¼€γχιϐασá½·ην : « marche pour s’approcher » (fragment DK B121 de Héraclite, cité et traduit par Simone Weil, in La Source grecque, Paris, Gallimard, 1953). Cixous se place dans une posture d’écoute qui rappelle autant Duras (face à la mouche d’Écrire) que Hölderlin, qui écrira, ayant, intensément désolé, cueilli par le regard la mort d’un écureuil : « Es tut dem Herzen so weh, wenn etwas in der Natur untergeht ! ».

« L’écureuil curieux "cure-œil" attise la lancée de l’écriture, commente Véronique Bergen. Figure du revenant, du "déjoueur des verdicts", il revient courir dans les livres de Cixous ». Ainsi,Ciguë ordonne sa tombe : « [L]a figure de L’Écureuil […] vit partout dans mes livres et cela depuis L’Écureuil Premier, le demi-écureuil, celui dont l’esprit hante Tombe (où je le déposai) ou bien sur lequel Tombe, le livre, veille c’est selon, depuis des dizaines d’années […] » (Ciguë, vieilles femmes en fleurs, Paris, Galilée, « Lignes fictives », 2008).

Écrire, pour Cixous, c’est un mouvement sans cesse recommencé qui cherche à saisir ou à entourer, dans son avancée, dans son détour (nostos) sans cesse reconduit, cela même (celui-là même) qui s’est évanoui, qui s’est enfui, qui s’est enfoui, et qui, de facto, ne peut (plus) être saisi. C’est un mouvement de vie, de vivant, – un mouvement emporté par l’amour ; un mouvement que l’amour rend possible et même nécessaire.

« Toujours déjà là, écrit avec justesse Véronique Bergen, les mots nous précèdent, nous hantent, nous terrassent, choisissant leurs hôtes, élisant ceux qui les abriteront, leur donneront de nouvelles naissances. Jamais vraiment là, les mots se défilent, viennent à la place d’un autre, creusent une absence que rien ne résorbe, tournent autour d’un vide, comblent la perte qu’ils perdent à nouveau. Qui touche à la langue touche à l’infini ». Qui s’engage à « vivrécrire », qui fait de récrire un vivre est voué à un phraser qui ne finira jamais, dès lors que, comme le professe Cixous, « il n’y a pas de dernier mot ».

« Peindre », écrit Béatrice Bonhomme dans « Bonnefoy et Assar ou le geste d’une offrande » (in Mémoire et chemins vers le monde, Colomars, Éditions Mélis, « Collection Littératures », 2008) – et l’on peut dire la même chose de l’écriture telle que la conçoit Cixous –, « c’est apprendre à aimer et à vivre. C’est la compassion qui accède à une vérité fondamentale, ontologique. L’œuvre est une question, une réponse, une vie. »

9 janvier 2018

[Chronique] Didier Ayres, Années / Une mystique des larmes, par Christophe Stolowicki

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 21:16

Didier Ayres, Années / Une mystique des larmes, Le Lavoir-Saint-Martin, novembre 2017, 64 pages, 12 €, ISBN : 978-2-919749-34-8.

Distendant le fil de soi en une ductilité de gageure existentielle, un succinct journal courant sur près de trois ans ajoure le temps aux intermittences de la raison du cœur, diaphane glissando réflexif déconstruit l’explicite à haute tension, journal de bord à bord dont les bordées font feu de ce bois dont est fait l’homme. La « mélancolie » « manteau de plumes », « chasuble de feutre » – le suicide d’une sœur démultiplie ses cercles dans l’étang. L’âme élève ce que l’intériorité dissèque, une fragilité prend appui. De condition précaire le poète élit pour « tutelle végétale le roncier ». Une matérialité de la métaphore creuse de ses sillons le champ spirituel, une « intellection sur elle-même » tournée fore l’angoisse de sa pointe sèche « hors les clous de la représentation ». Quotidien du diariste une calligraphie mentale tout en idéogrammes de pur intellect,  déliés où le plein fait défaut, trace ses « arabesques » disjonctives. Réunissant première et quatrième de couverture en un condensé de saisons, une peinture de Yasmina Mahdi à touches de lumineux relief immerge, éclaire, rehausse, enrichit ce mystique dépouillement d’afflux.

7 janvier 2018

[News] News du dimanche

Actualité dense pour cette reprise de janvier : les RV à venir de la Maison de la poésie Paris ; Anne Savelli chez Charybde ; "Du travail" à Marseille (avec notamment Giney Aymé) ; Jean-Charles Massera à Pantin ; soirée TRACE LABEL à Pantin.
Pour le reste, rien ne change en 2018 : "Nous en avons assez vu, malgré tout, pour conclure que c’est la bêtise qui prédomine[ra]" (Pessoa)… Raison de plus pour être libr&critique !
 

â–º Agenda de Lucien Suel :

ROUBAIX, 20 janvier, à la Médiathèque La Grand Plage, dans le cadre de la Nuit de la lecture, à 20h30, lecture d’extraits du roman « Angèle ou le syndrome de la wassingue » et de « Ni bruit ni fureur », signature avec la librairie Les Lisières

LILLE, 27 janvier, de 10h à 19h, salle du Gymnase de Lille, Place Sébastopol, Salon du livre Afficher le Nord (avec l’AMOPA). Présence sur le stand des éditions Cours toujours. Lectures à 16h30 en compagnie de Ludovic Degroote et Dominique Quélen (lecture : Mer du Nord, extrait de « Ni bruit ni fureur »)

LILLE, 2 février, de 10h à 12h, au Lycée Faidherbe, à l’invitation de Dominique Quélen et avec lui, lectures en compagnie de Charles Pennequin

NEUVILLE EN FERRAIN, 3 février, de 14h à 18h pour une signature de mes ouvrages au Centre Cultura

LA COUTURE, 17-18 février, présence au Salon du Livre

à confirmer : HOUDAIN, 14 ou 16 mars, avec ELEA, à la bibliothèque municipale, lecture extraite de D’azur et d’acier et projection du film de Jean-Philippe Jacquemin « Le Jardin et le poète »

à confirmer : ARRAS, mars, lecture à la médiathèque de l’abbaye Saint Vaast

à confirmer : SAINT-OMER, mars, lecture à la librairie Alpha B

COLLINE DE SION-VAUDEMONT (Meurthe et Moselle), 21 avril, dans le cadre du festival POEMA, avec La Cité des Paysages, déambulation poétique et musicale sur La Colline (précisions à suivre)

Ouvrages à paraître : aux éditions Henry : « Sur ma route » (poésie) ; au Dernier Télégramme : « Les Versets de la Terre » (journal 2012-2017).

â–º Les prochains RV à la Maison de la poésie Paris que LC vous recommande :

â–º Jeudi 11 janvier 2018 à 19H30, Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012 Paris) : rencontre avec Anne Savelli pour Décor Daguerre.

â–º Du travail, temps 2 au Cinéma Le Gyptis : dimanche 14 et vendredi 19 janvier 2018

En parallèle avec l’exposition Harun Farocki-Empathie qui se tient à La Friche jusqu’au 18 mars, exploration de la notion de travail au travers de fictions, documentaires, ou des deux à la fois, qui racontent les nouveaux modes d’organisation économiques et sociales, les crises personnelles qu’ils génèrent.

♦ Premier rendez-vous, le 14 janvier à 17h : textes de Constance Malva, Victor Serge, Marcel Martinet
♦ Second rendez-vous, le 19 janvier à 19h et à 21h : réflexion en mots et en images sur le travail et l’art. On y retrouvera Giney Ayme présentant une vidéo de ses performances réalisées depuis 2010 : Les gestes du travail.
Cinéma Le Gyptis : 136 rue Loubon 13003 Marseille / 04 95 04 95 95

â–º Mardi 16 janvier à 20H15, Ciné 104 (104, av. Jean Lolive à Pantin) : Ecran Libre #4 consacré aux créations vidéos de Jean-Charles Massera

PROGRAMME : 

• France guide de l’utilisateur (Remix) – 2008 – 6’10 / Pièce sonore – France Inter 

• Tunnel of Mondialisation (le clip) – 2010 – 6’32

• Tu sais j’crois que j’vais pas pouvoir (le clip) – 2011 – 5’22

• Les mecs qui réalisent qu’y a un truc qui va pas (extrait) – 2011 – 12’30 / Avec Emmanuel Vérité, Pascal Sangla et Pierric Plathier

• T’as mis où les oranges ? – 2012 – 6’59 / Pièce sonore – Coréalisation Arnaud Forest, Avec Christophe Brault

• La femme de la papeterie – 2012 – 1’21 / Avec Christophe Brault et Emmanuel Vérité

• La rameuse qui se demande si ça existe un parc avec un nom de grande femme – 2015 – 10’58 / Avec Marion Lubat

• La petite fille qui voit clairement qu’on n’entre pas dans la journée de la même manière – 2015 – 1’41 / Avec Albane Paupardin

• La femme qui avait un ministère de meuf – 2016 – 2’31 / Avec Élisabeth Hölzle et Emmanuelle Lafon

• Le jogger qui vient aborder les nanas dans leur voiturette de golf – 2015 – 15’02 / Avec Pierric Plathier

• L’homme qui pense que c’était en 2001 – 2001 – 2015 – 5’54 / Avec Emmanuel Vérité et Pablo Diserens

• C’était pas après la véranda ? 2016 – 5’28 / Avec Emmanuelle Lafon, Emmanuel Vérité, Leah Ladoux, Jonas Pirotte et Kéÿna Anton-Labonne

• La fille qui va y aller comme ça – 2016 – 2’29 / Avec Hanna Laoufir, Leah Ladoux, Jonas Pirotte, Anissa Pasques-Faraday et Kéÿna Anton-Labonne

â–º Jeudi 25 janvier à 20H30 aux Instants chavirés (7, rue Richard-Lenoir à Montreuil – 93) : soirée TRACE LABEL

4 janvier 2018

[Chronique] Paul Otchakovsky-Laurens (1944-2018), par Christian Prigent (Hommage 1/2)

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 18:54

Ce matin, la nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre : la mort accidentelle de Paul Otchakovsky-Laurens nous a frappés d’une rare stupeur, plongés dans une sidération indescriptible… Impossible de ne pas s’élever contre cette hébétude pour rendre hommage à une figure mémorable du monde des Lettres que salue d’abord celui qui a été son auteur et son ami depuis 1989. /FT/

Paul Otchakovsky-Laurens a récemment consacré à la passion de toute sa vie un film intitulé Editeur. Une poupée à échelle humaine l’y représente enfant et dédouble la présence à l’écran de l’adulte Otchakovsky-Laurens. Elle hante son parcours comme l’Ange gardien, le Démon de Socrate, voire l’oiseau fidèle perché sur l’épaule de Long John Silver dans L’Île au trésor.

 

Depuis trente ans j’ai dans mon dos, quand j’écris, un démon amical, sévère et attentif : le regard d’oiseau de Paul est posé sur mes feuillets. Je n’écris rien qui n’en tienne compte et n’espère être à la hauteur de son exigence. Je n’ai rien publié qui n’ait été formé par cette sorte de dialogue silencieux et qui n’ait d’abord été adressé à lui, Paul.

 

Paul Otchakovsky-Laurens était le meilleur des éditeurs. Son catalogue le prouve. On le sait. On le saura, dans la durée, de mieux en mieux. Georges Pérec, Claude Ollier, Bernard Noël, Hubert Lucot, Valère Novarina, Olivier Cadiot, Christophe Tarkos, Nathalie Quintane, Charles Pennequin (je cite ceux dont je me sens le plus proche — je pourrais en mentionner d’autres, moins proches, mais respectés, parfois admirés) : c’est une bibliothèque, d’ores et déjà patrimoniale.

 

Il fallait, pour la constituer, beaucoup de clairvoyance, de générosité, de sens d’une modernité capable de se tenir à la hauteur des panthéons anciens. Il fallait du courage, aussi, pour assumer des choix souvent difficiles et résister à la pusillanimité académique du milieu littéraire, à la paresse de la critique, à l’opacité de tel ou tel silence (sur des livres aimés, choisis et passionnément publiés), à la pression des contraintes économiques.

 

La diversité du catalogue P.O.L ne relève pas d’un éclectisme. Mais de la disponibilité de son maître d’œuvre : attention fraîche, alerte sensible (capable à l’occasion de franchir les limites du goût spontané), sens aigu de ce qui apparaît dans l’imprévu des différences et le mouvement des inventions. Ce dont Paul était convaincu, c’est qu’être un écrivain, c’est travailler la langue pour y former une justesse sensible qui fera sens. Et que cette justesse s’incarne dans une forme stylistique singulière — quoi que cette forme traite comme matériau et quelle que soit l’histoire ou la pensée qui s’y incarne. Enseveli derrière les piles de manuscrits qui occupaient son petit bureau de la rue Saint-André-des-Arts, Paul guettait ce surgissement. Le plus souvent déçu, certes. Mais jamais lassé, toujours capable d’enthousiasme. Et joyeux, si l’emportait cet enthousiasme, de le faire partager.

 

Ceux que POL a publiés savent quel éditeur il était, et quelle personne. Pas seulement parce qu’ils ont été élus par lui. Mais parce qu’ils ont éprouvé son écoute, sa ferveur amicale. Et joui de cette amitié. Une amitié non répandue, non triviale. Toute d’impeccable courtoisie, de pudeur raffinée, d’attention sans faille, de curiosité pour le travail de l’autre. A chacun de ses auteurs, il savait donner la sensation d’être par lui électivement aimé, soutenu et admiré.

 

Il disait ne pas vouloir choisir que des livres, mais s’engager sur des œuvres. Et le faisait, avec une fidélité inébranlable, même si moins convaincu par tel ou tel ouvrage, parce que son expérience (et sa modestie) lui faisait penser qu’au bout du compte c’est l’écrivain qui a toujours raison (de faire ce qu’il fait, de poursuivre). Il savait même convaincre tel ou tel d’avancer, contre son propre désespoir, ses doutes, ses pannes. Je me souviens d’un déjeuner avec lui, alors que j’étais dans une misérable phase de dépression post partum après la parution de Commencement (1989). Son invitation à démarrer un nouveau livre. Et l’intuition magnifique qu’il fallait me lancer sur autre chose, ne pas me laisser m’enliser dans la répétition de l’impossible même. Sa formule, mine de rien, entre poire et fromage : « si vous me faisiez un essai ? ». Cela suffit pour convertir la mélancolie en angoisse et, une fois l’angoisse traversée, amorcer la composition de ce qui donna, peu après, Ceux qui merdRent.

 

Voilà qui suffit, pour aujourd’hui. Il faut se donner au deuil, au silence. Se retourner sur des souvenirs. Méditer à quel point Paul Otchakovsky-Laurens est irremplaçable. C’est peu de dire, on ne le dit que la gorge serrée, qu’il va manquer, que sa disparition est un désastre. On (tous ceux pour qui compte la vitalité inventive de la littérature) n’a pas fini de mesurer l’ampleur catastrophique de cette perte.

1 janvier 2018

[Chronique] Libr-Nouvel AN

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , , — Fabrice Thumerel @ 22:00

LC vous éclaire pour l’An neuneuf avec le poète CUHEL et le dessinateur Joël HEIRMAN… Plus que jamais, soyons libr&éthiques, libr&critiques – car, ce qui est sûr : « la littérature tout entière ou ce qu’on fait passer pour n’est plus qu’une somme de clichés navrants ; au diable l’écriture "démocratique" et tout le blabla qui l’entoure, on connaît la chanson, merci ! » (Stéphane Vanderhaeghe, À tous les airs, Quidam, 2017, p. 44).

CUHEL : Vive l’An Neuneuf

Dans l’ordre : comptes de Noël ! (C’est important, ça, l’ordre… plus que ça qui compte… Tous les hunains marchent à l’ordre : on n’arrête plus le Progrès…).

Bigre de ConnardTM
Amuse-Bouche-en-chœurTM

Cuistres d’Arnaque-consTM

Chapon melon et hottes de cuirTM
Mottes de Sept-pieuxTM

Embûche glaçanteTM
Embouche-un-conTM

Après les comptes de Noël, les contes de l’An Neuneuf, neuneuf pap bien en ordre : meilleurs vieux, vœux au pieu… Nouvelle Ânerie, strausseries et nunucheries… L’An Neuneuf et ses Bêtisiers : l’e-monde est devenu un Big-Bêtisier ! Rétrospective 2017 = les-événements-qui-vous-ont-marqué-en-2017 ? Rien de spectaculaire, bande de

1. La Planète va de l’avant, c’est clair, tout droit dedans…

2. Le seul Progrès : celui des inégalités…
Lieber tué – Inégalité – Fraterniqué…

 

Le petit Michel-Serres démasqué…
Un naintellectuel, ça sert à quoi ?
(Dessin de Joël HEIRMAN, texte de CUHEL)

La chose est entendue : est réac quiconque ose comparer le présent au passé, et surtout s’il préfère tel ou tel aspect de ce dernier. Ringard, passéiste, en un mot "has been", tout olibrius qui, chiffres et arguments à l’appui, met en garde contre les dérives de l’ultra modernité, refusant de donner dans les prophéties et fariboles des éclaireurs de l’humanité en transe et de la transhumanité qui, du haut de leurs ziggourats high tech nous promettent un avenir radieux :

Heureux les cœurs durs
car ils seront Dieux
Heureux les Hommes-Dieux
car ils règneront sur la Nature

Nul hic
Nul réchauffement climatique
pour Celui qui maîtrisera la mort comme la météo
Et si changement climatique il y a
ce sera bon pour le fric !
Sus aux Pôles !
Et si ça tourne mal sur Terre
on ira voir Ailleurs
Et si les Hunains vont cahin-caha
vive les IA !
Et si les Hunains vont à hue et à dia
on en fera des Transhunains !

À près de 90 ans, M. Michel Serres, académicien de son état, veut montrer aux gogos qu’il n’est pas encore gaga. Muni de sa panoplie de naintellectuel, il s’attaque à un cliché : "C’était mieux avant !" Rien de plus facile pour lui, et ça pourrait lui rapporter gros, comme d’habitude : rien de tel pour combler les Belles-Âmes ! Quoi de mieux pour les Grands-Ânes !

Rien ne sert d’être en avant et en garde
quand on est nimbé de vert
on prend garde
on va de l’avant
on se met en avant
et on est au chaud pour l’hiver…

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