Libr-critique

28 mars 2006

[Chronique] Manuel de prostitution sociale, par Franck Doyen

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Petit Manuel de Prostitution Sociale
(à l’usage des travailleur précaires)
éd. Terre Noire, 2 rue E.Millaud, 69004 Lyon, 68 pages, 4 €. www.chez.com/terrenoire
[partenariat Libr-critique et 22(Montée) des poètes]

Fuir fuir les livres glacés genoux dos carré collé sinon t’auras pas ta subvention plein le dos pas très carré les cervicales pas très calées des rayons bien léchés bien rangés des bouquins pas beaux pour de vrai pas cornés pas tripatouillés fuir fuir tout ceux-là cela et entrer au Grand Guignol rue de Sergent Blandan en bas des pentes à Lyon avec Loïc et Marco et réciproquement en total amateurs de bières vins rouges et librairie débordante de rayons de bouquins partout sur la tête alouette au plafond un jour des bouquins vrais de vrais tout à bouffer du bouquin pas galette galette mais disque compact et vinyle aussi et puis toujours un quelque chose en soirée.
Découvertes toujours dans les rayons toujours quelques de poésie + poésie + poésie = poésies tomber dessus entre debord hubaud molnar surya heidegger tomber sur ce « Petit Manuel de Prostitution Sociale (à l’usage des travailleurs précaires) », je n’ai pu que me jeter avidement dessus, non sans oublier de piétiner rageusement au passage mon prochain – concurrent à cette acquisition formidable.

« Petit Manuel de Prostitution Sociale (à l’usage des travailleurs précaires)» est publié par les lyonnais de Terre Noire, plutôt porté vers la BD indépendante/alternative, et chez qui il faut sérieusement aller voir creuser : ainsi dernièrement les deux très beaux ouvrages, faisant suite à un voyage au Vietnam, de Valérie Berge (« Vertiges & Nausées ») et Lionel Tran (« Cahier du Vietnam »).
Notons d’ailleurs de suite que ce petit manuel ne coûte que 3,50 euros et fait partie de la collection NO PRESENT (handmade by unemployed people) dans laquelle on trouvera aussi «Autobiographie» de Bernard Monti ou encore « Chronique de la guerre économique ».
Grinçant absolu savoureux désespéré et rant le « Petit Manuel de Prostitution Sociale (à l’usage des travailleurs précaires) » vous emmènera là où vous n’auriez jamais cru aller : en plein retords de l’humain, cet être dit social tant que l’on peut exploiter l’autre. Une introduction (à sec) dans la nécessité qu’est le travail précaire pour notre bonne si bonne société industrielle, mais non plus sans concession pour le travailleur précaire lui-même. Grinçant absolu savoureux désespéré et rant, allez-y c’est du bon bien en bouche en cuisse et goût poivré derrière le fruit du gouleillant raclures et l’après-fut avec coup de bambou inattendu derrière les oreilles.
Des pages très visuelles rayées de codes barres nous promenant de « envie sourde. / irrationnelle. / incontrôlable. / crever leurs yeux. » à « s’ouvrir les veines / se trancher la gorge. / s’immoler. / « allez remue-toi un peu ». De « au début, on se dit que ça se passera bien » à « chairs mortes. / espoirs désintégrés. / viande froide. / en sursis. / d’autres feront la même chose. / / finir comme une merde. / sur le trottoir. »
En pages de sortie, ce manuel nous propose quelques conseils pratiques de survie absolument indispensables :
« ne vous dites plus ça va aller : répétez-vous j’en ai assez. / Ne pensez plus j’ai tout raté, dites-vous je me fais baiser. / remplacez progressivement le sentiment de culpabilité par la colère. / Vous avez des capacités : luttez »

27 mars 2006

[Livre] Superadobe de Jérôme Mauche

Filed under: Livres reçus — Étiquettes : , , — rédaction @ 16:36

Jérôme Mauche Superadobe, éditions Bleu du ciel, isbn : 2-915232-26-1, 330 pages, 25€.

4ème de couverture :
Au-delà des constructions nouveaux riches, iconiques et pharaoniques, l’Iranien Nader Khalili, Prix Aga Kahn d’Architecture 2004, a développé un prototype d’habitat – système dit Superadobe. La technique de base de cette construction consiste dans le remplissage de sacs avec de la terre et leur disposition sur un plan circulaire par couches successives. Pour stabiliser l’ensemble, du fil de fer maintient la structure en assise. Parce qu’elle utilise des ressources locales (la main d’oeuvre et la terre), cette entreprise représente un excellent exemple de viabilité (aptitude à vivre d’un organisme).
J.-M. P., Architecture Aujourd’hui, n°238.

Premières impressions :
Jérôme Mauche dès cette 4ème de couverture, nous amène dans l’horizon de la structure, des esthétiques de la construction, des ressources et des efforts pour former celle-ci. D’emblée, nous sommes confrontés à la monstruosité d’un enfant, »atteint d’une maladie appelée progéria statistiquement dans à peu près l’apparence d’un homme de quatre-vingt dix« . D’emblée construction monstrueuse qui appelle moyens et ressources personnels : « Aidez ses parents à réaliser son rêve qui est de récolter le plus de stylos publicitaires, fonctionnant ou pas, afin qu’i puisse se voir inscrit dans ce livre« . Superadobe s’ouvre donc comme la mise en évidence, et ceci dans la disruption, du décadrage constant de la phrase, de la possibilité de construire face à la circonstance, face à toute forme de circonstance. Vies individuelles, architectures, Etats, Construction Européenne, etc = structures, esthétiques de la mise en espace et en circonstance. Cet effort, s’il apparaît avec le foisonnement ininterrompu des petites histoires, des détails de description de lieux, de choses, de bâtisses, de véhicules, d’espaces, reste qu’il est celui d’abord et avant tout, de ce Je témoin, qui approfondit lui-même un espace, s’en fait l’expérimentateur linguistique. Car c’est bien une sorte de résistance dynamique dans lequel la narration hachée nous entraîne. Résistance dynamique aux événements, à l’anodin qui implique des rapports de spatialisation, de structuration de la circonstance.
Avec Superadobe, Jérome Mauche semble poursuivre son travail d’exploration tout à la fois de Fenêtre, porte et façade, [du fait de cette omni-présence des éléments de spatialisation et de leur juxtaposition rapide, et sans cohérence accentuée par le fait que « l’usage de la langue tombe régulièrement sur le plus mauvais coté de la pièce ou quelque fois sur son tranchant » (FPF, p.62)] et d’Electuaire du discount, qui proposait un certain nombre d’application et de zone d’application de l’électuaire, « substance employée pour combattre la maladie« , électuaire transformé en anecdotes tranchantes rapide, aux narrateurs distincts.


23 mars 2006

Poéthique de l'amitié, à propos de la démocratie chez Prigent, par Philippe Boisnard

Filed under: recherches — rédaction @ 7:58
poethique_amitie

Nous inaugurons ici, la publication de petits essais (éditions Trame-Ouest, collection critiK). Seul le début est donné, pour lire la suite vous pouvez commander aux éditions Trame-ouest (22 rue pasteur, 62000 Arras) pour le prix de 5 Euros (+1 Euro de port, chèque à l’ordre de « association Trame-Ouest ») ce premier essai. Il comporte 44 pages. ISSN : 2-914557-08-6. Sont données à lire les 2 premières parties (les 4 premières pages)

Poéthique de l’amitié
(quelques propos dur la liaison entre démocratie et littérature chez Christian Prigent)
[n° HAL-SHS-00009845]

« la liberté n’est rien si elle n’est celle de vivre au bord des limites où toute compréhension se décompose »
Georges Bataille

D’une étrange relation — Il pourrait apparaître fort étrange, de voir un poète comme Christian Prigent, mettre en liaison, la poésie et la démocratie. Liaison au sens où pour lui, « dans les obscurités, la difficulté, la cruauté de la poésie (dans ses pointages du mal et dans sa résistance à la détermination du sens a priori) devraient s’énoncer allégoriquement quelques motifs du choix démocratique » (AQBP, p.41). Étrange énoncé, pour celui qui pose avec radicalité la question de la modernité et des modernes, pour celui qui peut dire « j’écris plutôt contre. Contre ce qui reconduit la croyance au lien (verbal, sexuel, social) et donc noue le lien lui-même » (EdN, p.211). « Parlant de livres, je dis seulement : « voici les livres dont j’ai besoin, et voici ceux qui m’encombrent ». Il s’agit d’affirmer des partis pris, dans leur arbitraire et leur violence » (CQM, p.28). Étrange, dans la liaison du terme de démocratie qui semble renvoyer à la tolérance et de cette cruauté propre à la revendication moderne. Étrange comme cette affirmation de la déliaison sociale, qui apparaît antinomique avec ce qu’intuitivement on imagine être la démocratie. Étrange, car ce terme de « démocratie », se fait rare dans ses écrits, et pourtant, vient hanter quelques textes, étant le seul concept politique qui semble en relation fondamentale avec ce que pense depuis plus de 10 ans Prigent de la littérature.
On pourrait même se demander si ce qu’il dit de la démocratie ne serait pas abusif, un tant soit peu excessif, venant faire effraction de ce qui ne cesse d’être dit pour enclore la démocratie dans une définition. En effet, la démocratie semblerait être le lieu même de la communauté, du rassemblement de la concorde, de l’égalité. En tout cas, c’est ce que le politique prétend venant garantir la pérennité de sa représentativité et de sa reproductibilité. C’est ce que la sphère politique occidentale revendique, et construit, rabattant la démocratie sous le principe de l’égalité arithmétique, la communauté des frères.
Mais face à ce discours convenu, cela fait longtemps que certains nous ont appris à en finir avec les utopies morales du politique, avec le dogme de sa fraternité de droit, cela fait longtemps, oui, Machiavel nous en est témoin, ainsi que Spinoza, que nous ne voyons plus les hommes tels que l’on voudrait qu’ils fussent, mais tels qu’ils sont et apparaissent : être de passions, de déchaînements et de haines, de désirs et de jalousies, d’anxiété quant à son existence et à ses devenirs potentiels, de petits ou grand intérêts.
Et c’est pourquoi derrière cette étrangeté d’une liaison qui pourrait être interdite et rejetée comme impropre, se cache peut-être une question encore impensée, question de ce rapport entre démocratie et littérature. En quel sens Prigent, tout en se déclarant en dissension, peut-il toutefois penser que la disjonction, le parti-pris pourrait fournir une allégorie de la démocratie ?

La démocratie comme crise du politique — Pour comprendre un peu mieux ce qui se cache et se tisse dans cette étrange relation, il est nécessaire d’analyser en quel sens, peut-être, la démocratie, loin d’être un état politique défendu et énoncé comme celui devant rassembler les hommes en une communauté, est celui qui a été honni, mis au ban des états possibles ou des états qui raisonnablement conviennent aux hommes. Dès Platon, et jusqu’à fort récemment à travers ce siècle, la démocratie apparaît comme cette impossibilité du politique au niveau théorique. Ce que rappelle parfaitement Derrida, dans son livre Voyous. La démocratie serait l’État impossible, ou bien encore la constitution de l’impossible de l’État au sens où, elle pose la question de la liberté et de la neutralisation de tout critère de partage de l’espace politique par sa redistribution et sa responsabilité proprement individuelle. D’où le rejet platonicien, son exaspération, face à cet État de « bazar de constitution », où tout un chacun peut se permettre de tout dire, de dire tout ce qui s’attache à ses désirs, sans jamais pouvoir être bridé. La démocratie, lieu du multiple, de la circulation moléculaire sans reconnaissance de centre, de la fragmentation, des principes d’existence hétérogènes, au sens où très étrangement, d’égalité, il n’y aurait que dans la reconnaissance de l’altérité de l’autre, de sa possibilité de se poser en différence, de différer de la place à laquelle on aurait voulu qu’il soit. Oui, la démocratie, à y regarder de près, serait le système politique impossible, aporétique par ses contradictions, qui demanderait selon Rousseau d’être des dieux, or Aristote nous l’a dit par avance, si l’homme est un être politique (zoon politikon) c’est qu’il n’est ni ange ni bête. De la démocratie : à la fois l’ange et la bête, à la fois nécessité de reconnaître cette part irréductible du singulier qui s’actualise par ses désirs, se monstrualise, et de l’autre la possibilité d’un lien politique demandant que les singularités puissent cohabiter, vivre en bonne intelligence.
La démocratie, Platon avait raison de le dire d’emblée, est le lieu de la perte des partages, de l’absence de mesure, de l’in-signifiance dès lors que rien ne garantit et vient ordonner a priori le sens et sa déposition en signification, l’effacement de la bonne répartition, de la répartition selon un critère de partage a priori qui permet de se doter d’une égalité. La démocratie est ainsi le lieu où tout peut être dit, ou la puissance du dire n’est jamais selon une instance transcendante, jamais émasculée, castrée de son style, de son stylet, de ce qui en tout dire délié, peut faire front, éperonner ce qui est, ébranler l’ordre établi. La démocratie est le lieu impossible de toute politique voulant encercler le possible en le canalisant dans un simple virtuel, un prédonné au niveau formel. Car elle est l’état où les citoyens peuvent assouvir leurs désirs, qui ne correspondent pas aux idéaux de la morale.
La démocratie est ainsi une institution dangereuse pour le politique car elle l’ouvre tout simplement au possible non cadastré, alors que l’art de la polis est un art de la canalisation, du règlement des mouvements par des lois, de la mise au ban. La démocratie serait ainsi la limite de toute politique de l’expression, de sa restriction, de son égalisation, de sa possible censure.
Ce qu’aurait peut-être aperçu Prigent, dans sa liaison, c’est en quel sens cette ouverture indéfinie de la démocratie à la parole correspond, et est peut-être même mise en question, par la littérature.

22 mars 2006

[Chronique] Ce qui fait tenir de Christian Prigent

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 4:48

En 1996, dans Rien qui porte un nom, Christian Prigent expliquait que ce qui amène à faire de l’art tenait, primo, au fait qu’on « ne se satisfait pas des représentations qui nous informent du monde« , au sens où « l’expérience que l’on fait du monde y reste innommée« ; deuxio, au fait de l’incadrage, ou du décadrage qui enserre les choses en permanence dans son instabilité et l’insensé du présent; tertio, au fait que la langue de l’art soit cet insensé lui-même, cette déstabilisation. Fin 2005, publiant Ce qui fait tenir, Prigent réinterroge la question de l’art et de la peinture notamment, exprimant d’emblée le fait qu’un « tableau est un piège à prendre l’impossible, un miroir non pas du réel configuré, mais du réel comme impossible à prendre au miroir« , c’est pourquoi il soulignait dès 1996, que « les couleurs sont débarrassées de tout rôle mimétique et de toute valeur symbolique« .
Ce qui fait tenir se présente donc comme un texte qui poursuit l’analyse de la modernité pour Prigent, modernité qu’il pose de plus en plus ontologiquement, et qui s’articulerait selon le fait que l’homme pris dans sa finitude se trouverait dans l’impossibilité à pouvoir prononcer certaines choses, certains phénomènes, autrement qu’en se posant dans l’accidentalité, l’insensé de certaines formes d’articulations : leur aporie. Prigent dès le début de son livre accentue la définition de la modernité : elle ne provient pas d’un innommable, d’un imprononçable, mais de la finitude ontologique de l’articulation humaine. En ce sens il se pose bien en rapport avec la modernité inaugurée avec le XVIIème siècle, puis avec la fin de la chose en soi, et la position critique de la philosophie kantienne, tout en se déplaçannt de toute suprématie de la raison, en faveur d’une certaine sublimité qui apparaîtrait par l’art et la littérature/poésie.
Ce qui fait tenir est ainsi un livre qui ne quitte pas l’horizon des textes précédents, meme si comme nous allons le voir, il inaugure une forme qui n’était pas conventionnelle chez lui : la jonction, juxtaposition, conjonction de principes d’écriture qu’il ne mêlait pas habituellement.

L’essence de la modernité
Tout d’abord, pour en revenir à la modernité de Prigent : il est indéniable qu’il y a génétiquement chez lui, un déplacement qui s’effectue et qui le conduit peu à peu même, à certains dépassements des thèses qu’il posait auparavant : quand on considère, Une erreur de la nature, ou bien Ceux qui merdrent, il est évident que la critique dans laquelle il se situait tenait davantage au fait que le langage conventionnel et sa duplication par une mimésis sociale, comme la représentation institutionnalisée, empêche de toucher la chose qui se tient dans l’expérience. L’insistance tient au fait du voilement et la critique implique dès lors la possibilité d’autres formes d’expression en tant que non voilement. Cette critique était corrélative pour une part de son ancien engagement en tant que révolutionnaire mao. Le déplacement qui se produit et qui est patent dans ce dernier livre tient au passage à une constitution ontologique de la puissance de représentation de la part de l’homme. L’analyse qu’il conduit immédiatement est celle d’un tableau décrit par Proust.
C’est en ce sens que Prigent en arrive depuis quelques années à poser les fondements de la modernité et des avant-gardes : non plus faire face à la négativité du sans nom, mais par une réflexivité, rencontrer la négativité qui nous anime, négativité qui n’est rien d’autre que la finitude de notre appréhension possible du monde, et des moyens que nous avons pour témoigner de cette appréhension. Toutefois, cette mise en évidence reste encore difficile en son articulation du fait que lui-même n’a de cesse d’osciller entre cette énonciation et de l’autre la thèse lacanienne classique (qu’il énonce et répète depuis les années 70) : le réel c’est « le donné sensible en tant qu’il s’échappe de nos langues et que nos langues devant son défi refluent, sèchent et se fondennt dans l’habitude insignifiante des parols atones et des images apathiques »).
Pour mettre en perspective cette impossibilité du dire et de la représentation, dans Ce qui fait tenir il analyse successivement et selon des modalités différentes plusieurs auteurs, créateurs témoins de cet inter-dit au dire : Dezeuze, Scarron, Rimbaud hantant par son nom l’ensemble, Verlaine et sa difficulté justement a assumer les défis imposés par ce rapport au monde. Moderne, résolument moderne, Prigent en revient donc à saluer les anciens, en tant qu’ils seraient aussi, par leurs oeuvres, ce qui le fait tenir, ce qui permet de résister, de se densifier dans son propre travail d’écriture.
Derrière l’apport indéniable de Prigent quant à la question de la modernité, reste que certaines questions se posent : s’il est évident que l’homme est tenu dans la finitude (ce qui est déterminé comme je l’ai déjà dit par le criticisme transcendantal kantien jusque dans les apports de l’épistémologie moderne telle celle de Popper), alors ne s’agirait-il pas aussi d’interroger les langues conventionnelles, non pas selon un jugement seulement négatif, critique, mais comme la condition aussi d’un tenir, d’une tension ontologique qui seule permet aux hommes de se tenir dans l’ouverture de leur être à l’être. On retrouve chez Prigent ici l’ensemble des attaques de la modernité (des Dada aux avant-gardes des années 70) et delà une position aristocratique vis-à-vis de la langue mondaine (d’où écrire se tient souvent pour lui dans l’invention idiolectale). Or, et c’est bien là l’apport de la post-modernité, notamment de Lyotard, et d’autres encore, de penser le rapport à la langue non plus selon la vérité de l’être ou l’essence de notre être (position éminemment heideggerienne, d’où cette insistance depuis 15 ans à penser dans un horizon heideggerien de la part de Prigent) mais selon la relativité de notre ouverture. Cet aristocratisme, s’il permet à certains de se situer, cependant, ne permet aucunement par ailleurs de comprendre certaines déterminations ou conditions intentionnelles de l’homme plongé dans le monde ambiant. C’est parce que Prigent élabore une vérité de l’homme à partir de sa finitude, vérité qui se détermmine selon la limite même du langage et l’interrogation de cette limite dans des pratiques, qu’il dévalue, rejette tout autre forme ou qu’il la met en critique. Moderne, oui résolument moderne Prigent.

Question de forme
Derrière cette position récurrente de la modernité se présente avec Ce qui fait tenir un livre des plus singuliers dans l’oeuvre de Prigent. Non pas un livre critique, non pas un livre poétique, mais un livre qui allie les deux pans, ce qu’il n’avait à proprement parlé jamais fait. On le sait la question de l’hybridation est à la mode, mais chez lui ce n’est aucunement la cause de cette forme. Il se défie des modes, et il a raison. Tout d’abord définissons l’entrecroisement formel qui se joue et les stratégies représentationnelles qu’il suit : juxtaposition de textes critiques assez libres et de poésie, mis ensembles selon le recours à des titres qui renvoient soit au théatre, soit à la video.
Du théatre il est habitué, écrivant ces fictions souvent selon des unités de temps et de lieu. De la vidéo, on ne le savait pas précisément proche. La stratégie est celle d’un montage, comme s’il s’agissait de réunir au titre du livre, des rushs différents. Or, les monteurs le savent, la difficulté avec les rushs, tient à la possibilité de les faire tenir ensembles. Et c’est ici que je suis le plus critique, pratiquant moi-même depuis de très nombreuses années le montage des genres au niveau aussi bien de la textualité que de la vidéo. Le montage de Prigent apparaît un peu artificiel, et laisser ininterrogé la question même des pratiques qu’il nomme. Ainsi, lorsqu’il écrit la partie sur le lieu, chaque sous-partie du texte est composée selon un principe de tournage (panoramique, zoom, arrêt sur image). Le texte reproduisant selon une certaine mimésis les actions vidéos ainsi déterminées. Néanmoins, nous faisons face à du texte, et la matérialité n’est aucunement intterrogée à partir de ces indications, c’est bien au contraire le signifié qui est en adéquation/reproduction avec les indications. Et c’est précisément là qu’apparait l’artifice. La référence à la vidéo, comme au théatre dans le découpage général, n’est qu’une reprise, me semble-t-il, de termes sans qu’il n’y ait de réflexion sur les implications de ce qui est repris. Collage qui n’approfondit rien, n’ouvre pas aux différents plans, mais qui juxtapose. Là, il serait intéressant de voir tout à l’inverse d’autres pratiques, plus contemporaines, qui justement interrogent les rapports entre différents sites d’expression (je pense à Hanna ou à l’Agence_Konflict_SysTM). Analogiquement, il me semble que Prigent se tient dans le même porte-à-faux que ce qui actuellement touche une partie de la poésie contemporaine dans l’emploi de la vidéo : non pas une composition, mais une juxtaposition de deux ou plusieurs modalités sans qu’il y ait de relation réelle ou nécessaire entre les médiums. Ces types de travaux sont formels, et manquent la plupart du temps ce que peuvent être les questions de videopoetry, de travail d’écriture au coeur de l’inter-relation de deux médiums.
La forme que choisit Prigent ainsi me parait maladroite. Et c’est peut-être en ce sens que la relation entre les différents textes me parait artificielle, en tout cas ne pas fonctionner, comme si le principe formel avait été pensé pour coller des éléments résolument hétérogènes.

En définitive, choisissant de publier ce livre, qui croise poésie et critique, Prigent se pose davantage à mon sens dans un geste non pas de réélaboration de sa pensée, mais de positionnement de la modernité, de réaffirmation d’un horizon généalogique. Ce livre s’il permet de découvrir Dezeuze, Scarron, n’a pas la force des précédents, restant davantage dans la répétition des anciennes thèses à partir de la différence des auteurs choisis, que dans la poursuite d’une élaboration critique.

14 mars 2006

[Chronique] Caisse à outils de Jean-Michel Espitallier

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , — Philippe Boisnard @ 7:04

Jean-Michel Espitallier publiant Caisse à outils aux éditions Pocket, prenait un risque certain : témoigner de la création de la poésie française contemporaine, dans une édition grand publique, à savoir accessible à tous, alors que les enjeux de cette poésie semblent demander une certaine connaissance de l’histoire de la poésie du XXème siècle et des questions qui s’y sont tissées. Risque, dont lui-même n’était pas dupe, tel qu’il en témoigne dans sa première partie Ouvre-boîte : « Le pari n’était pas facile étant donné la grande diversité des gestes artistiques, la complexité des questions, la multiplicité des formes et des pratiques (…) Si j’emprunte parfois la casquette de l’historien, c’est qu’il me paraît difficile de prendre la mesure des formes contemporaines sans les replacer dans la continuité et les ruptures qui les ont produites, les légitiment, en expliquent les mécanismes et les apports« .
Lire cet essai, car il s’agit davantage d’un essai que d’un panorama, nécessite alors de tenir compte de ce grand écart, de ne pas voiler cette tension sous les prétextes, soit de spécialistes, soit de chapelles, qui discréditeraient par avance son effort de clarté voire de clarification de certaines questions.
Alors quel est l’enjeu précis de cette caisse ? Tient-il seulement à rendre visible les compartiments de la poésie contemporaine, les différents outils mis à disposition par les pratiques et les créations ? Cela pourrait être le cas, si nous nous référions seulement à la table des matières, si nous prenions cet essai seulement comme une taxinomie des différentes expériences contemporaines.
Mais ce serait aussi se détourner certainement de ce qui le creuse, venant indiquer non plus la simple description neutre de poésies, mais témoigner de lignes qui se construisent, s’affrontent, viennent se contredire, selon un rapport au temps, à l’histoire, à la société. C’est de cela que je voudrai parler ici.
Alors que le champ poétique au niveau des essais est dominé sans nul doute possible, depuis plus de quinze ans, par les thèses de Christian Prigent, ce qu’accomplit ici Jean-Michel Espitallier, sans le dire explicitement, c’est une réévaluation critique de la modernité prigentienne, et l’ouverture à de nouveaux horizons, dont témoigne fort peu Christian Prigent.
Que cela soit dans son dernier essai Ce qui fait tenir, ou encore dans ses articles tel celui publié dans Fusées n°8 sous le nom Encore un effort, Prigent n’a de cesse : 1/ de défendre la pensée d’une modernité poétique qui se structure sur la négativité des grandes irrégularités du langage, sur l’illisibilité (cf. ce qu’il écrit encore à propos de Scarron dans son dernier livre : « Ã‰crire, c’est alors faire injure aux écrits droits (…) inoculer là-dedans épouventable peste gangrenne » (p.52), 2/ de mettre en critique les pensées post-modernes, qui ne s’affrontent plus à cette logique, 3/ ceci en tentant de rabattre certains des auteurs de ce tournant post-moderne dans le champ de la modernité (cf. Fusées °8 : « Tout cela est bien intéressant [il parle de Fiat et Hanna]. Un peu tartarin, sans doute, dans le genre ultra-avant-gardiste. Derrière insistent lourdement, l’ombre de Burroughs, le spectre de Gertrude Stein (…) Côté théorie cela fait beaucoup de scolarité« ).
Jean-Michel Espitallier pose la possibilité de sortir de cette logique, il la met en critique en se positionnant en rapport à un tournant post-moderne, que l’on retrouve aussi bien chez Christophe Hanna que dans ce que je tente de même de mettre en place au niveau réflexion [cf. Hackt° theory(Z) dans Doc(K)S]. Mais en quel sens établit-il cette réévaluation post-moderne ?
Il accomplit son analyse dans la partie centrale de son essai : « Chronomètre, horloge, agenda » à partir de la mise en évidence de ce que c’est qu’être contemporain : « C’est parce que je suis contemporain que je vis mon temps et non le contraire » (p.137) Les questions de la poésie se polarisent sur l’époque où elle apparaît à partir dès lors, ni de la recherche d’une langue propre (idiolectale), ni de la volonté de faire surgir une propriété extra-époquale (le corps, le singulier, la pulsion, le ça, la négativité) qui serait voilée par l’époque. Bien au contraire, être contemporain selon Jean-Michel Espitallier, c’est saisir un certain nombre de questions « qui se posent mais ne me sont pas posés » (rupture de l’obnubilation du sujet), c’est intensifier des rapports logiques, politiques, sociaux, non pas en vue de trouver une part maudite, une sorte d’ipséité que la modernité rationnelle aurait voilée, mais selon le projet de les décrypter, de les mettre à jour du point de vue de leurs stratégies de domination, de diffusion, d’imprégnation. C’est pourquoi cette contemporanéité se définit en tant que tournant post-moderne. La post-modernité, comme j’y reviendrai par ailleurs, ne définit pas d’abord et avant tout une réalité époquale (même si cela peut être le cas), mais surtout la réévaluation critique des héritages qui ont défini l’histoire, selon une logique de mise à distance des méta-vérités qui l’ont structurée. Alors que la modernité poétique a opposé à la téléologie de la raison issue du XIXème siècle (Hegel, puis Husserl) une téléologie du sujet compris comme singularité et tout à la fois vérité d’une possible communauté politique (d’où la récurrence du thème de la révolution), la post-modernité ne revendique plus aucune forme de vérité/communauté, mais situe son travail comme déchiffrement des mécanismes politiques, économiques ou communicationnels qui définissent chacune des micro-segmentarités de vérité relative qui constitue la réalité parcellisée du monde occidental. Contre la performation moderne, le post-moderne tendrait à un travail critique. Contre l’idiolectal lié à l’assomption du singulier, la post-modernité poserait des langages conventionnels, issus des pôles hégémoniques de la représentation, mais cela à partir de la remédiation de leurs logiques ou de leurs contenus, selon des déplacements circonstanciels ou événementiels, selon des stratégies de déterritorialisation, sans réelle reterritorialisation dans une dimension de vérité. C’est ainsi que Jean-Michel Espitallier peut écrire : « Faisant le deuil du clivage historique entre passé et présent, le post-moderne s’inscrit en faux contre tout messianismee. L’écrivain post-moderne retourne contre eux les phantasmes d’une inspiration créatrice, raille l’esprit de sérieux et les supposés vertus politico-thérapeutiques de son travail. » (p.126)
Il était nécessaire qu’une telle entreprise puisse enfin voir le jour. Non pas qu’il faille en finir avec la modernité, mais au sens où elle permet enfin d’avoir accès à des pratiques qui hétérogènes à l’intention moderne ne pouvaient apparaître au vue de la focalisation moderne qui caractérise encore les pratiques expérimentales. Ainsi, même si Espitallier a tendance à tomber dans le name-dropping, et par moment à citer des noms qui sont peu pertinents par rapport à ce qu’il développe, il réussit à rendre visible, si ce n’est lisible, les nouvelles intentionalités poétiques qui s’élaborent. Il ne reste plus qu’à attendre maintenant des essais qui réfléchissent et approfondissent ces nouveaux horizons, qui ne seront plus de l’ordre de la caisse à outils, mais plus certainement tiendront du mécano.

12 mars 2006

[chronique] Autour de l’ego des poètes par Philippe Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , — Philippe Boisnard @ 7:59

La question néo-libérale en poésie n’est ni nouvelle, ni essentielle. Cependant elle peut être conjoncturelle et apparaître par moment plus visible qu’à d’autres. C’est pourquoi, après avoir mis en évidence une logique néo-libérale sur sitaudis, il y a environ un an, j’y reviens, non plus par un texte de création, mais quelques remarques, tout à la fois ironiques et critiques. Car l’ego des poètes, dans le champ contemporain, semble revenir en force — à la fois d’un point de vue critique et symptomatique — à travers quelques postures, plus ou moins finement méditées.
Ainsi pour débuter, nous pourrions regarder la conjonction entre d’un côté le narcissoshow de Laure Limongi et le site-blog qu’elle a semble-t-il lancé sous le nom ambition. D’un côté un site qui promeut une image, où l’on trouve des photographies de la belle écrivain (ne soyons pas dupe, elle a travaillé elle-même littérairement sur la question des postures des écrivains et sur les photographies qui les représentent). De l’autre un site qui reprend le célèbre titre de l’émission de Bernard Tapi dans les années 80, et qui était dédiée à la libre-entreprise, à la réussite manageriale des golden-boys made in France. On me dira, mais cette posture est à comprendre au 2nd degré, elle est typique du post-modernisme, comme a tenté de le définir entre autres dernièrement Jean-Michel Espitallier dans Caisse à outils : « L’heure est à la mise à distance, au sentiment de l’absurde, à la dérision. Ce grand bouleversement, cet effondrement de la confiance en l’art comme humanisme inaugure ce qu’il est convenu d’appeler l’ère postmoderne« . Certes, mais ce serait en rester au constat superficiel, ne pas voir ce qui peut s’y cacher aussi. De plus comme j’y reviendrai ailleurs, il est possible de mettre en critique la logique parodique de la post-modernité, à partir d’une autre réflexion sur celle-ci. Le 2nd degré, s’il est bien présent, n’en est pas moins repris dialectiquement par la volonté d’une logique de visibilité, et dès lors une stratégie de l’image. Car sur le narcissoshow, nul humour ou détournement, nul recul par rapport à soi, mais bien un site qui se positionne autour de l’ego.
Cet art parodique de l’ego nous le retrouvons, et ceci dans une mis en scène bien plus élaborée, avec la dernière entreprise de Stéphane Bérard et son site dédié au coming-in. Bien pensé, ce nouveau site est une mise en perspective par l’humour d’une certaine logique d’entrisme.
Mais derrière ces parodies, parfois il est possible de voir d’autres entreprises d’ego qui par leur maladresse ne peuvent que déconcerter : je pense ici par exemple à la dernière affiche du Triangle présentant son programme du Printemps des poètes à partir de Jérôme Game : une affiche censée représentée un rhizome, à une exception, c’est qu’au centre de ce rizhome, il y a le nom de Jérôme Game. On se souvient déjà de la polémique qui était surgie lors du dossier du Magazine Littéraire en 2001, quand parlant de poésies, il s’était auto-cité, se prenant lui-même pour exemple. Ici, sur cette affiche, apparaît son nom comme pôle structurant une arborescence (ce qui est contradictoire avec Deleuze et Guattari). Maladresse esthétique ? Inflation du rapport à soi ? je laisse les lecteurs de poésie juger par eux-mêmes.

[chronique] Les juins ont tous la même peau de Chloé Delaume, par Philippe Boisnard

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , — Philippe Boisnard @ 6:29

Lundi 6 mars, 19h30, sortie du travail, traversée de ville, pluie, nord de France battu par le climat qui ajourne le temps plus propice des jours qui défilent, un café comme sans doute tant d’autres dans cette ville. Je l’ignore, car plutôt autiste, je ne sors que très rarement. Mais là, à Arras, ce soir, Chloé Delaume vient lire certains de ses textes à l’invitation des Escales des Lettres. Envie de la revoir, car cela fait longtemps, en quelque sorte aller à la rencontre du passé. D’un double passé. Elle et lui. Delaume et Vian. De nouveau le rencontrer par l’entremise d’elle, aller la voir aussi à cause de lui. Car de lui, je garde, sans doute comme beaucoup, le souvenir indemne de lectures de jeunesse comme on dit communément. Et pourtant, jamais je ne l’ai réduit à cette part congrue de mon existence, toujours j’ai su que là, en moi, au-delà de la beauté de son profile qui signe certaines des couvertures de ses livres, il se tenait aussi généalogiquement comme l’une des sources de mon plaisir enragé de lire, d’approfondir la langue, de briser le carcan de représentations trop ternes pour attiser l’existence. Aller à la rencontre de ce mort, à travers la vie qu’elle offre dans le livre qu’elle lui a consacré.
Par ce livre, il est évident que Chloé, ne donne à pas lire une biographie. Ni une analyse bibliographique. Car de son prénom, mêlé à l’oeuvre du mort, elle cherche davantage la ligne secrète de son propre secret : « je suis la maladie d’un mort à qui je voudrais dire merci. Je ne dois plus rien à personne à part le prénom que j’habite. J’aimerais tant le lui dire mais c’est très difficile et surtout compliqué« . « Boris Vian est une langue, une forme, un secret bien gardé« . De Boris Vian, on ne saura rien, du point de vue de l’attente académique, mais tout à la fois on saura peut-être découvrir aussi en nous, pour quelles raisons, Chloé Delaume a pu se nommer ainsi, a pu revêtir, pour la présence de son corps, ce prénom qui a appartenu à la morte au nénuphar. Pour quelles raisons, la métaphore de la mort, de la maladie viscérale qui l’a tuée, n’est pas seulement de l’ordre d’une tristesse pour le lecteur, mais la possibilité d’un déchirement définitif dans la chair de celui qui lit, se plie à la fiction écrite par Boris Vian.
Car c’est de cela que nous parle Chloé Delaume, en quel sens « la fiction survit à la réalité« , non pas qu’elle en soit un supplément, mais en tant que l’art de Vian aura été par ses métaphores si nombreuses d’intensifier l’existence du lecteur en lui faisant comprendre que tout n’est que de l’ordre de cette intensification par le prisme de l’imagination. Tel qu’elle le rappelle, Vian disait à propos de L’écume des jours, en préface : « L’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre« . La littérature ne saurait être seulement une histoire, elle est aussi le lieu d’un enjeu : le mensonge fait existence, le mensonge en tant que vérité de l’existence.
C’est pour cela que Chloé Delaume est un personnage de fiction, comme elle le répète.
C’est pour cela que Boris Vian a tenu ses Chroniques du menteur, qui assurément si elles transforment la vérité, n’en énoncent pas moins la complexité d’un réel sous la forme légère d’une cruauté qui passe à la moulinette les sujets qu’il s’était donné. Mais c’était trop pour le sérieux pesant des Temps modernes.
Tel que pouvait l’écrire Noël Arnaud à la fin de sa préface de ces chroniques : « Après tout, le mensonge — celui qui, au-delà du jeu sur les mots, s’approprie les noms, fertilise les patronymes (suprême nominalisme) et les revêt de nouvelles apparences — est parfois une autre vérité qu’on appelle aussi, aux meilleurs jours, la poésie« 

[chronique] Action-Writing de Sylvain Courtoux, par Philippe Boisnard (V.2)

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , — Philippe Boisnard @ 6:21

Tout d’abord, saluons la naissance d’une nouvelle petite maison d’édition, initiée par Fabrice Caravaca. On le sait en France, s’il y a bien une poésie vivante, c’est au coeur de ces initiatives, et non pas dans les grosses maisons, qui trop souvent ne défendent plus que ce qui est déjà reconnu, voire qui ne défendent qu’un patrimoine mort-né, aux langues empâtées dans un classicisme ringard, qui est tant vanté lors d’événements comme le Printemps des poètes.
Ensuite, est donné à lire, enfin dans son intégralité cet Action-Writing de Courtoux (datant originellement de 2001-2002), qui sort la même année qu’un autre Action-Writing, celui consacré à Kerouac par Michael Hrebeniak (Southern Illinois University Press). Car de fait, cette expression Action-Writing n’est pas nouvelle comme le laisserait penser Prigent dans son texte, mais elle a une histoire qui rencontre Burroughs et Kerouac.
Avec ce texte, le lecteur rencontrera un travail au plus près de la langue et de ses coutures, de ses découpages, montages, démontages, provocations. Et ceci au rythme d’un flux insurrectionnel qui attaque l’ensemble de la société occidentale. Courtoux, comme c’est encore le cas dans son dernier petit opuscule publié chez IKKO, travaille la langue à partir d’effets rythmiques, de boucles/samples, comme s’il s’agissait de mixer des pistes de son, à part qu’au niveau littéraire, ces pistes sont des citations (cut) qu’il alterne, densifie, travestit parfois, insère et désinsére au rythme de son en(r/g)agement. Littérature qui se conçoit en tant que trajet qui réfléchit la modernité (Burroughs, Denis Roche et tant d’autres), qui la reprend pour soi, dans langagement d’une critique socio-politique.

Et c’est là ce qui pour ma part me pousse à avoir une certaine réticence : ce qui est défendu au fond par ce texte : une critique problématique de la société et de certaines valeurs qui en appelle avec le plus grand sérieux à la révolution. Réticence que je nuancerai cependant, du fait qu’il est vrai que par ce texte, il serait possible de penser certains effets d’annulation des énoncés, par leu croisement entre d’un côté la position du « dit-il » et de l’autre la position du « dit-elle ».
Toutefois, alors que les « avant-gardes » (terme un peu creux si on n’y fait aucune distinction) se sont déterminées contre des entreprises de totalitarisme en des époques précises, ici ce qui est attaqué serait de l’ordre du totalitarisme de la démocratie et de la société contemporaine, non pas dans ce qu’elle porterait de terreurs, mais en tant qu’elle porterait certaines valeurs d’égalité, de tolérance, de neutralisation de la terreur.
Dès lors, ce qui ressort apparaît comme un mimétisme de posture avant-gardiste, qui se concrétisant en cette époque, viserait à provoquer une certaine terreur. Fantasme rouge-brun à certains moments (au moins au niveau des énoncés), puisqu’il s’agit bien d’abattre des gens, de poser des bombes, d’éliminer les médiocres, de poser l’homme autrement qu’il est, d’invoquer une vérité qui serait voilée par la société et qui pourrait surgir par l’ordre d’une violence. Il s’agit de mettre en critique tout autre posture existentielle des individus, accusés d’être « petits-bourgeois », pseudo-artistes, faux poètes, insignifiant par rapport à la vérité (mais laquelle ?) posée en ellipse par l’auteur de ce texte.
Si le réel dont parle Prigent tient à cela, il est fort à parier, que nous devions nous méfier, et nous ne pouvons qu’être surpris que celui qui est revenu sur ses engagements révolutionnaires dans Ne me faîtes pas dire ce que je n’écris pas, puisse ici sans signe de prudence ou de recul sans explication pour éclaircir davantage ce texte, saluer ce qui se tient dans ce texte. Nostalgie peut-être d’un autre temps, mais paradoxalement lui-même écrivait à propos de celle-ci : « il va de soi que cette résistance ne peut se contenter d’une nostalgie du temps des avant-gardes (…) Ce qui veut dire, pour ce qui me concerne, qu’une bonne part de ce que j’ai pensé et écrit dans les années où j’ai commencé à intervenir publiquement, je le lis aujourd’hui comme naïveté fourvoyée« .

Ainsi, au fil des pages se découvre surtout une vision assez convenue de la modernité, un peu naïve du monde, qui exalte les fantasmes révolutionnaires, d’une critique sociale établie surtout sur les a priori d’une pensée qui ne se confronte pas assez aux mécanismes complexes aussi bien au niveau économique, que politique ou social.

10 mars 2006

[Livre] Les juins ont tous la même peau, Chloé Delaume

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Les juins ont tous la même peau, Chloé Delaume, éditions La chasse au Snark, isbn : 2-914015-36-4, 10 €.

4ème de couverture :
« Je ne sais pas parler aux morts. Enfin, aux morts que je ne connais pas, que je n’ai jamais connu, que je ne pourrais jamais connaître. Parler aux anciens morts tous proches minaudant déjà loin, je sais. Autant qu’aux déjà presque morts. Mais aux corps étrangers, à ces osso-buco filandreux génétiques, à ceux qui ne m’ont jamais parlé, jamais parlé à moi, au moins une fois à moi toute seule. Là, c’est une autre histoire. Je ne sais plus rien du tout. Comment on parle à ces morts-là. Quel ton on se doit d’employer. Sur les cordes vocales amorcer si mineur aigues charmilles, ou plutôt fa profond, le dièse de la distance fourbu de violacé. Je ne sais rien du tout. Adopter quoi, le vouvoiement le tutoiement. Lino marbré troisième personne du singulier majuscule à pompons, ou le i creusé, au contraire. Personne ne sait. Comment on parle à ces morts-là. Personne n’ose forcer la serrure, en tout cas officiellement.
Alors un mort comme celui-là, comme mon mort, mon mort principal, je dois m’y prendre comment avec. Comment avec un mort qui ne m’a jamais parlé et qui pourtant m’a dit. Il ne m’a jamais fait que cela, rien d’autre de visible à l’oeil nu. Comment parler à ce mort-là, c’est une question, je me demande. Peut-être que. Je ferais mieux de la fermer, ça réglerait des problèmes. »

[Livre] Action-Writing de Sylvain Courtoux

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courtoux

Action-Writing (manuel), Sylvain Courtoux, éditions -Dernier Télégramme-, ISBN : 2-9524151-0-2, prix 10 €.

4ème de couverture :
« Les « avant-gardes » (modèle XXème siècle), sont mortes. Oui. Est-ce que ça a tué ce qui fit qu’il y eut des avant-gardes ? Non. Rien ne tue en art, la passion de l’inouï. Qu’est-ce que l’inouï ? Ce qui détruit les représentations mortes. Quelles représentations ? Celles du monde. La littérature est posée face au réel — dont la violence insensée la défie. Réel ? Rien à voir avec la « réalité » — qui n’est que le réseau des représentations codées, l’articulation du possible (l’idéologie). Rien n’y répond de l’expérience que nous faisons du monde. Tout y vide cette expérience de sens, la mortifie. Tout nous y voue à l’assentiment stupide du lieu commun. De quoi est fait ce réseau ? Des langues qui chaque jour socialement nous parlent. Elles sont médiatiques, politiques, publicitaires, pornographiques, mercantiles, psychiatriques. C’est même plus qu’un réseau : c’est un mur. Il faut le traverser, sauf à ne jamais rien toucher du réel. Traverser est une action. Une action d’écriture : action writing, comme on a dit action painting. C’est donc un geste (une performance), d’abord intransitif. Il s’identifie à sa propre énergie négative : couper, cut-uper, monter, sampler, rythmer au fil de cette passion destructrice des discours de l’idéologie. Mais il est aussi transitif (critique) : il fonde en acte son refus du monde tel qu’il est et de la réalité qui nous programme bêtes de somme des procès d’aliénation. Et il dessine, en creux, un autre réel, irreprésentable — mais identifiable à l’innommable énergie qui impulse la traversée du mur. Voilà ce que tente Sylvain Courtoux. Salut à son formidable effort. Salut à sa rage d’expression. »
Christian Prigent.

[Livre] Matière à l'autre bout l'esprit, Paul Wühr

Filed under: Livres reçus — Étiquettes : , , , — rédaction @ 4:53

Matière à l’autre bout l’esprit, de Paul Wûhr, traduit de l’allemand par Jean-René Lassalle, éditions Grèges, ISBN : 2-915684-01-4, 238 pages, 20 €.

extrait de Dans la proximité du vrai ou le rire d’un faux de Jean-René Lassalle en post-face de sa traduction :
« Allemand né en 1927, « fils de boulanger qui lisait Hölderlin », instituteur dans l’Allemagne en ruines, avant-gardiste bavarois, Paul Wûhr vit maintenant retiré dans un village italien. Il a écrit une vingtaine de pièces radiophoniques puis des narrations décalées comme Gegenmûnchen (antimûnich, 1970) ou das Falsh Buch (Le faux livre, 1983). Là comme dans ses recueils de poèmes Grüss Gott / Rede (Hanser 1976-80) et Sage (Renner, 1988) reviennent l’autonomiee fiévreuse de la parole et des voix multiples, les glissements entre le vrai et le faux, une critique carnavalesque du conservatisme. Les restes de langue nazie, la propagande de l’État catholique de Bavière, l’idéalisme allemand sont déconstruits et réutilisés ironiquement, tandis qu’un dialogue plus attentif s’engage avec Hölderlin »

premières impressions :
Il y a des jours, c’est un vrai plaisir d’ouvrir le SP qui nous parvient dans la boîte aux lettres. Avec ce livre reçu tel est le cas. De Paul Wühr, je ne connais rien, de Hölderlin, presque tout, jusqu’aux éditions rares publiés par Beauffret. Alors que par moment, face aux modes françaises de la poésie je ressens une certaine lassitude, voyant peut-être de trop prêt certains jeux de reprise, d’effets d’actualité, de postures maladroites, là, avec ce texte, je redécouvre une certaine fraîcheur qui d’emblée est annoncée : Salve Res publica Poetica. En exergue de cette partie inaugurale : trois citations sur la poésie (Bacon, Flaubert et Sophocle). [lire la suite dans la chronique]

[revue] la revue Ouste, n°14

Filed under: Livres reçus — Étiquettes : , , — rédaction @ 4:44

OUSTE, n°14, Printemps été 2006, 5€, éditions Féroce marquise, Les grandes arcades, rue du Vallon, 24 000 Périgueux.
La revue OUSTE sort ici un numéro très conséquent, plus de 90 pages de poésie (avec en moyenne 2 pages par auteur). On y trouvera tout à la fois de très bons textes et de plus faibles, des expériences visuelles, aussi bien à partir d’éléments concrets que dans l’horizon spatialiste. La revue OUSTE est à l’image du Festival dirigé par son directeur : lieu de croisements et d’échanges, où ce qui est recherché ce n’est pas de défendre telle école poétique ou bien tel courant, mais de montrer la diversité poétique selon des principes de cohérence interne pour chaque poète.

En ce sens, c’est une lecture à conseiller, qui pour le prix n’est vraiment pas cher.

6 mars 2006

Lecture de Jean-Pierre Verheggen, 8 mn

Filed under: videopodcast — Étiquettes : , , — rédaction @ 20:40
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Lecture de Jean-Pierre Verheggen au centre Noroit [Arras] à l’initiative de l’association Trame-Ouest. Cette lecture se déroulait dans le cadre du festival Généalogi-Z.

[voir la vidéo]

2 mars 2006

[Livre] Caisse à Outils, Jean-Michel Espitallier

Filed under: Livres reçus — Étiquettes : , — rédaction @ 9:57

Caisse à outils, Un panorama de la poésie française aujourd’hui, Jean-Michel Espitallier, Pocket, 6 €, ISBN : 2-266-13140-0

4ème de couverture :
« Faisant suite à l’anthologie Pièces détachées qui présentait 33 poètes de l’extrême contemporain, Caisse à outils livre aujourd’hui le mode d’emploi pour remonter les pièces. Cet essai invite à une exploration des territoires les plus saillants de la poésie contemporaine en France, en cartographie les courants, analyse les tendances fortes et donne des pistes afin que chacun puisse se repérer dans cet univers foisonnant et incroyablement vivant.
Qu’est ce que la « modernité négative » ? Où en sont la poésie sonore, la performance, les écritures à contraintes ? Qui sont les fils de Dada ? Où se situent le rock, le slam, la chanson ? Quels sont les outils, les formes et ls techniques de la poésie contemporaine ?
Autant de questions qui trouvent sous la plume joyeusement impertinente et très informée de Jean-Michel Espitallier de nombreux éléments de réponses
. »

Premières impressions :
Voici enfin la sortie d’un livre tant attendu. Histoire de rire avant de donner mes premières impressions : en mai sortira chez Al dante, mon essai sur la poésie contemporaine : [Mécano] sans mode d’emploi… Et tout cela sans que nous nous en parlions. Donc, voici la caisse à outils de Jean-Michel Espitallier : un ensemble d’angles sur la poésie actuelle qui tente de définir, non seulement les enjeux des différentes expériences poétiques, mais qui s’interroge aussi sur les modalités matérielles (linguistiques, sonores, vidéos) qui leur sont propres. C’est ainsi que chaque chapitre questionne des formes, des postures, des modalités poétiques, en donne un axe problématique pour finir sur des indications bibliographiques entre autres. Se présente-là une véritable mine du point de vue du champ contemporain, qui par son côté didactique, ne s’adresse pas seulement aux initiés, mais peut permettre à tout lecteur extérieur à ce champ de comprendre ce qui s’y joue. En bref, un livre pour tous, qui loin de s’enfermer dans une seule logique, dans la défense d’un seul courant, comme c’est trop souvent le cas (et ceci selon des enjeux de monopole et de mainmise historique) ouvre l’horizon de la contemporanéité poétique. À suivre une chronique du livre dans quelque temps…

Almanach Dada

Filed under: Livres reçus — Étiquettes : , , — rédaction @ 6:34
almanach

L’Almanach Dada, Les Presses du Réel, 2005, 17€, ISBN : 2-84066-144-6.
L’almanach Dada est réédité par Les Presses du réel [2005]. Edité à l’origine par Richard Huelsenbeck (Erich Reiss Verlag, Berlin 1920), puis en 1980 chez Champ Libre en France, la nouvelle édition, traduite par Sabine Wolf, est agrémentée de notes de Michel Giroud. Cet almanach retrace les quelques années de la fondation du dadaïsme, et laisse une grande part à des textes théoriques entre autre de Huelsenbeck qui a eu l’idée de ce livre et qui s’occupa de sa publication. Mais qu’est-ce que cet almanach ? Tel qu’il l’écrit lui-même dans son introduction, en partie IV : « Ce livre est un ensemble de documents de l’expérience dadaïste. Il ne soutien pas de thèse. Il parle de l’homme dadaïste mais il n’en fait pas un modèle. Il décrit mais n’analyse pas. La conception qu’ont les dadaïstes du dadaïsme est très variable et cela se manifestera avec ce livre » (p.170). Est-ce à dire quee nous n’aurions à lire dans ce livre que des traces événementielles, un agglomérat de données éparses et sans horizon ?
Certainement pas, car derrière cet avertissement se dissimule la perspective de Huelsenbeck, qui tient à mettre en évidence l’apport historique du dadaïsme notamment à travers ses divers manifestes et manifestations. C’est en ce sens, qu’en toute contradiction, justement, Huelsenbeck expose les différentes tentatives de définir le dadaïsme, notamment la sienne propre, qui précède celle de Tzara, et qui date d’avril 1918 : il écrit dans celui-ci « Le plus grand art sera celui qui présentera par son contenu de conscience les multiples problèmes de son époque, celui qui fera ressentir qu’il a été secousé par les explosions de la semaine précédente (…) Les meilleurs artistes, les plus forts et les plus insolites, sont ceux qui, à chaque heure, arrachent et réassembleent les lambeaux de leur corps à partir du chaos des cataractes de la vie, ceux qui saignant des mains et du coeur, saisissent avec acharnement l’intellect de leur époque » (p.194-195). Suit à cela une critique de l’expressionnisme, pour en arriver à un positionnement vis-à-vis des moyens d’expression propre au dadaïsme :
« Le poème BRUITISTE, prend un tram pour ce qu’il est — il décrit l’essence du tram y compris les baîllements du rentier Schulze et le cri des freins.
Le poème SIMULTANE rend le chassé-croisé fébrile dde toutes les choses
Le poème statique transforme les mots en individus; des lettres forêt surgit la forêt avec des cimes et des arbres, les uniformes des forestiers
 » (p.197).
En bref, cet Almanach est un livre indispensable, tout à la fois pour découvrir les manifestations du dadaïsme en Suisse et à Berlin, mais aussi pour comprendre aussi bien l’intentionalité qui a dirigé le dadaïsme et les discussions qui l’ont animées.

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