Libr-critique

29 janvier 2015

[Texte] Daniel Pozner, Cling !

Cling ! Mais quelle corde a-t-elle cédé du côté de la poésie ? Daniel Pozner interroge le poétique actuel avec humour et acuité. [Arrière-plan : Honoré Daumier, Pierrot chantant à la mandoline, 1873]

 

Le mot lui-même se dresse. Pas une poésie improvisée. Recherche de la précision. Concision, paradoxe, insolence. Bien loin de l’évidence, et pourtant toute là, toute simple. Rythme. Mots quotidiens, colorés, triviaux, précieux, mots rares, cache-cache, ancien français, lexiques techniques. Syntaxe malmenée. Rien là d’inamical. Textes parfois nés dans la rue, en marchant, et compactés, détournés, emmenés ailleurs, complètement ailleurs. Poésie de la page, oui. Mais la page déchirée pour ne pas s’encombrer de l’inutile et fourrée au fond de la poche. Et le poète, lisant, performant, scandant du bras, automate déréglé retrouvant  son équilibre dans les mots, hésitant de la phrase, portant son sens à travers son obscurité qui est celle d’aujourd’hui.

 

Les mots partent en boucle, en vrille.

 

Poésie formaliste, poésie qui se transforme, qui nous transforme. Sur le fil entre le sobre et l’exubérant. Qui met à nu le noyau. Tout en semant le trouble. Un clown cubiste qui bute sur les mots et balaie de la main le surplus, précis et flou. Un poète sur coussin d’air.

 

Le bonimenteur ah qu’il est beau le nouveau le toutou l’outil neuf approchez ! (Il chante en s’accompagnant à la mandoline.) Non non rien n’a changé tu es toujours la plus bêêêlle… (Cling ! une corde a pété !) Les machines on se les refile mais la rouille s’installe et le jeu. Changer la chambre à air. Fuite. Comment s’en tirer ?

 

Les machines ? Les machines parfois.

Elles ont de drôles de manières, les machines, apportent souffle froid, désordre millimétré, humour involontaire. Scalpel aléatoire au cœur des mots.

 

Et puis le masque.

Souvenons-nous de ce qu’écrivait Chris Marker : « Certes, quand on voit une assemblée de poètes, c’est toujours un mauvais moment à passer. (…) Oui, je rêve d’un anonymat complet de la poésie, aussi inavouable que l’appartenance aux services secrets, aussi dangereuse, aussi numérotée. ("Avez-vous la dernière plaquette du 1173 ? – Non, il ne donne plus signe de vie. Par contre, le 1414 s’affirme comme un de nos meilleurs agents. Lisez-le donc. – Et le 7521 ? – Il est brûlé.") »1.

 

Change de masque plus vite que n’importe quel (gamin, espion, guignol, portraituré, passant, rêve, récit…).

 

L’image ? L’image à-côté, décalée, massive, légère, évidente, énigmatique. La banlieue, quoi. La banlieue du poème.

 

Il avait écrit sa vie, peut-être aussi au dos d’une enveloppe, une page de carnet, une feuille volante. Et n’avait pu se relire, le lendemain matin.

 

Phrases tordues d’un quart de tour. Comme on tourne la tête – sans la détourner. Tourner : révolution.

On peut lire en faisant fi des massacres, famines, prisons, colonies, lois économiques, crimes de guerre : ils y sont, nul besoin « d’en parler ». C’est pas la joie. Mais tendre et apaisé, à sa manière. Sanglant. Le temps qui. Fi des allusions, évocations – du réel : on peut en faire fi, il est là, le réel, mouvant, inamovible.

Faire fi ou faire feu.

 

On dort, on dort enfin. Enfin ? Irréel ? Dormir ? Qui dort ? Jamais aussi pointilleux – ou en pointillés ? Dors-tu si bien ? Le réel – dormir ? Voudrais-tu ?

Et tu décris, sais-tu où tu vas ? Eh non, prétends-tu. Mais nous y mènes.

 

Autoportrait ? Enfermé à sa table, dans la nuit, dans le monde. Au travail ! Littérature vraie ? Littérature vaine ? Où es-tu ? Et trébuche et divague, dans le monde, dans la nuit, à sa table.

 

Archivage, redécouverte, table rase, dynamitage, nostalgie, la mèche au vent, bègues linottes, répétition, palimpsestes, archéologie préventive, parkings déserts, autoroutes de l’information, ruines neuves, cut-up, trous de mémoire, visions, échantillonnage, matériel et méthodes, petit air tenace, souffleries…

 

Mais tout s’effiloche, se finit en points de suspension, cœurs suspendus. Crayon malhabile, tracez la forme de votre vie.

1 « Cachez donc les poètes », revue Esprit, n° 162, 1949.

28 janvier 2015

[Livre] Laura Vazquez, La Main de la main, par Jean-Paul Gavard-Perret

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 Apparemment plus lyrique que d’habitude… mais toujours : images éclairs, agencements répétitifs et dissonances pour dire le corps-paysage, les choses invisibles… /FT/

 

Laura Vazquez, La Main de la main, Cheyne éditeur, Le Chambon-sur-Lignon, prix de la vocation 2014, 64 pages, 16 €, ISBN : 978-2-84116-209-3.

 

Une fois de plus Laura Vazquez étonne. Son livre – si intime mais totalement pudique – résonne comme un bestiaire :

« Le premier matin de ma vie

la guêpe est venue dans ma bouche »

d’où une suite de modifications existentielles :

« j’ai senti

des renards dans mes seins

les pieuvres dans mon cou »

mais aussi des buissons, des prairies, des forêts dans son ventre. Et cela ne fut pas simple. Il fallut attendre que la voix sorte de la bouche d’ombre et que la langue devienne « Main de la main ».

 

Pour la faire passer il fallut la plier, la réduire en molécules et qu’elle devienne une flaque d’encre de celle qui se dissout parfois sous l’aspect d’une tache d’ombre. Comme un furet elle court, court sa forêt des songes et celle des temps, s’y avance, trouvant des conduits où au nom de l’amour. C’est sans doute ce sentiment qui lui fait tirer la langue aux objets et à ceux qui passe sans la voir. Non qu’elle ait besoin de reconnaissance, elle veut simplement « être » –  en dépit des maladies de « peau », des maladies de cœur. Mais qu’on se rassure son livre n’a rien d’un énième poème sentimental : la poésie n’est là qu’à la recherche de sa langue – « mon bout de chair que j’aime » dit finalement la poétesse.

 

Cette langue est une terre qui tremble comme dans un vieux film italien. Tandis que dans son ventre «  le poisson tourne », le poème fuit les abstractions et les diamants en toc. Laura Vazquez leur préfère ses animaux. Qu’importe s’ils sont malades de la peste. Pour écrire leur confidences,  la poésie se fait velours-humour en sauts et gambades.  Elle laisse derrière elle une évidence crayeuse, une joie ironique et l’être dans ses secrets. Ils sont lourds de douleurs. Mais rien ou presque n’en sera dit même lorsqu’elle adresse à elle-même son « tu entends ce qui sort de ta bouche ? ».

 

Elle préfère non se taire mais demander aux arbres qui la peuplent de répondre pour elle. Comme si la bouche « pleine de cheveux, de cirages, de groseilles pourries » ne pouvait plus oser ou n’osait pas encore dire la pensée qui traverse ses lèvres. Mais au nom de cette impossibilité, elle fait beaucoup mieux dans ce qui ressemble à un pleurement sans larme et une interrogation toujours déplacée.

 

25 janvier 2015

[Entretien] Du spirituel à l’art électrique, entretien de Philippe Jaffeux avec Emmanuèle Jawad

De la post-poésie au post-humain, du spirituel à l’écriture numérique/électrique… Tel est l’itinéraire de ce passionnant entretien d’une grande intensité : merci infiniment à Philippe Jaffeux et à Emmanuèle Jawad pour ce travail remarquable.

 

Afin de faciliter les échanges et leurs développements, cet entretien a été réalisé à partir de plusieurs conversations téléphoniques qui ont fait l’objet d’enregistrements audio. Pour une version écrite, l’ensemble de ces échanges vocaux a été retranscrit ensuite par Emmanuèle Jawad. Des modifications sur la version finale du texte de l’entretien ont ensuite été apportées par Philippe Jaffeux à l’aide d’un logiciel de reconnaissance vocale.

 

Emmanuèle Jawad : Alphabet se répartit sur plusieurs publications : O/ L’AN en 2011, N L’E N IEME en 2013 et Alphabet de A à M en 2014. Ces trois livres couvrent un champ d’expérimentation considérable prenant pour même motif l’alphabet. Peux-tu revenir sur la construction chronologique de cet ensemble ?

Philippe Jaffeux  : Les chansons qui constituent les 26 pages de la lettre A intitulées Préface ont été écrites il y a plus de 15 ans. Elles se distinguent des autres lettres d’Alphabet. Elles se rapprochent d’ailleurs plus de la poésie romancée que de la chanson. J’ai intitulé ces chansons Préface parce qu’elles sont différentes, dans le style, des autres lettres de Alphabet. Pendant 5/6ans je n’en ai rien fait. Puis j’ai eu l’idée de poursuivre ce travail en faisant des lettres de 26 pages. L’écriture de B à Z a pris 7 années. Après corrections, je n’ai conservé que les quinze premières lettres qui ont été terminées il y a cinq ans. J’ai l’impression de n’avoir écrit que des brouillons. Je suis au service d’un alphabet perfectible où rien n’est jamais définitif et qui est toujours l’objet de transformations, de métamorphoses. La plupart de mes textes ont été publiés lorsque je n’ai plus eu l’envie de les corriger. Je ne vois pas de limites à la correction, cela peut se poursuivre jusqu’à l’épuisement, au-delà du simple besoin d’être satisfait. C’est aussi en ce sens qu’aucun de mes textes ne peut être achevé et que mon écriture est donc expérimentale. Mes textes sont toujours en devenir, ce sont des processus qui sont surtout liés à une pratique systématique du doute. J’hésite sur chaque mot que je m’apprête à écrire ou à prononcer. Alphabet n’invoque pas d’idéaux ou d’essences, il ne se réfère à aucun absolu. Si j’ai une méthode, elle consiste à essayer de me limiter à n’être rien d’autre que ce que je suis présentement en train de faire. J’essaie d’avoir une relation immédiate, instinctive, pulsionnelle avec des mots qui s’assemblent entre eux grâce au hasard et au chaos, qui est l’unique loi de mon écriture. Les phrases ainsi formées sont imprévisibles et, en retour, ce sont elles qui fabriquent ma pensée : je deviens alors aussi une création de mes textes. Alphabet tente de rendre possible l’impossible en s’appuyant sur des mesures, des limites à l’intérieur desquelles je n’ai aucun but : je ne sais pas où je vais car cela me semble être la meilleure façon d’avancer ; toujours aller de l’avant et, dans le même mouvement, tenter de s’élever. Je privilégie l’exercice, la pratique d’écrire sur mes réflexions ; mes idées, si j’en ai, viennent en écrivant et non pas en pensant. J’essaie d’automatiser mon activité au moyen d’un rythme qui doit venir à bout non pas seulement de la pensée discursive mais de la pensée tout court, du mental et, si possible, de la volonté. L’alphabet me permet de mettre en avant la matière de l’écriture. Cette intention est parfois exacerbée et peut prendre la forme d’une excroissance : représentation d’une disquette d’ordinateur (lettre M) ou d’un cédérom (lettre O).

Emmanuèle Jawad : Comment te situes-tu par rapport aux écritures expérimentales, à la poésie visuelle, à contraintes?

Philippe Jaffeux  : Je ne me sens pas relié à la poésie visuelle ou spatiale des années 60/70 de par mon travail avec l’ordinateur qui est à la fois le support et le thème d’Alphabet. L’emprise actuelle du numérique sur l’écriture favorise, à mon avis, un surgissement opportun des nombres. Mes textes tentent aussi de témoigner de cet état de fait. Je n’ai évidemment pas la prétention de faire quelque chose de nouveau mais j’essaye de porter un regard inédit sur des lettres antédiluviennes. L’intervention de l’ordinateur, l’utilisation des nombres comme une matière qui préexisterait aux lettres, me détache des traditions liées à la poésie graphique et peut-être même de la littérature… J’espère pouvoir façonner des octets avec l’alphabet comme un artiste qui travaillerait avec le support de sa peinture. Pour toutes ces raisons mon travail ne se réfère pas non plus à l’Oulipo, d’autant que mon rapport aux mesures n’est pas comparable à l’utilisation de contraintes. Ma poésie ou mon antipoésie est numérique car, selon cette technologie, les lettres se réduisent à être seulement des nombres. Je travaille avec, et non pas contre, des machines qui, par conséquent, particularisent mon activité. Le terme de post-poésie aurait peut-être un sens à condition qu’il soit associé à celui de post-humain, c’est à dire, en ce qui me concerne, à une écriture générée en partie par les ordinateurs. Mes textes essayent d’évoquer un entrelacement entre le langage de l’électricité et celui de l’alphabet. L’énergie de mon travail est d’abord électrique car elle émane des ordinateurs. Mes nerfs éprouvent aussi du plaisir à être mis en éveil par le flux électrique de ces machines. Toute la dynamique de mes textes est soutenue par un alphabet électrique qui aspire surtout à être l’incarnation d’un mouvement, d’un élan transcendant et libérateur. Si les réflexions de Nietzsche sur Pythagore m’ont conduit à attribuer une valeur divine aux nombres, j’utilise aussi ces derniers comme les pièces d’un jeu qui essaient de traduire le lyrisme de l’électricité. Mon activité peut être définie comme une tentative de numérisation poétique et impersonnelle de l’alphabet.

Emmanuèle Jawad : Alphabet se rapporte à la lettre, dans son entité, ainsi qu’à l’alphabet, dans son ordonnancement. Dans chaque séquence, ouvrant sur une des lettres de l’alphabet, se retrouve, d’une façon ou d’une autre, l’alphabet entier énuméré, dans sa suite ordonnée, comme une mise en abyme de l’alphabet. Quelle prédominance dans cet ensemble, lettre ou alphabet ?

Philippe Jaffeux  : Dans mes livres, l’alphabet fait écho à des lettres de vingt-six pages. Celui-ci est construit grâce à l’emboîtement d’un microcosme dans un macrocosme. La mise en abyme est aussi une ouverture sur un espace gigogne. D’une façon plus générale, c’est la lettre qui préexiste à tout. Comme dans le Zohar, les lettres précèdent la création de l’univers et induisent donc celle de l’homme et de la parole. Dans le même ordre d’idée, je pense que les lettres furent d’abord des traces, des dessins, des gestes qui précédèrent et déterminèrent l’apparition de la parole. Contrairement aux idéogrammes, aux hiéroglyphes, aux lettres arabes ou hébraïques, notre alphabet phonétique et utilitaire, domestiqué par nos paroles, a perdu toute relation avec le sacré. Mes efforts consistent souvent à me déporter dans les marges de l’écriture afin de révéler l’illisible et parfois l’inhumain. Dans un monde séparé du cosmos, mon écriture a besoin de basculer dans l’irrationnel et le divin. Le monstrueux et la démesure peuvent aussi contrecarrer cette carence. J’écoute la conscience de mon inconscient afin de venir à bout de la raison raisonnante, de la glose, des ratiocinations, de la pensée réflexive… Écrire Alphabet est aussi un moyen de révéler tout ce qui n’est pas lisible. Je dispose de quelques artifices pour me distancier de l’écriture : ponctuation, pagination, mise en page, mesures, poids des pages, couleurs, nombres d’octets, sens de la lecture… A ce sujet, le travail d’édition effectué par Christiane Tricoit (Passage d’encres) est exceptionnel. Mes quinze lettres sont des images qui étayent une construction visuelle. Si Alphabet est un travail d’inspiration formaliste, il ne succombe néanmoins pas à une esthétique de l’abstraction car la popularité des ordinateurs détermine aussi le sens de mon travail, celui d’un « écrivain-analphabète ». Grâce au numérique, les échanges entre le texte et l’image sont aujourd’hui florissants. C’est certainement pour cela que les 390 pages de Alphabet peuvent être lues et /ou vues. En ce sens, mes quinze lettres pourraient s’inscrire dans une éventuelle dimension mythologique car elles sont, précisément, aussi préhistoriques ! Par ailleurs, j’essaye de me concentrer sur des lettres qui dépassent l’écriture parce qu’elles sont, tout simplement, plus précises que les mots. L’alphabet me permet d’être transporté par l’esprit de la géométrie, de l’architecture et d’être émerveillé par un jeu de construction… Les lettres me servent essentiellement à créer et à vivre dans mon propre monde.

Emmanuèle Jawad : Quelle place la distorsion (je reprends ici l’un de tes termes), qu’elle soit lexicale ou graphique, visuelle,  occupe-t-elle dans cet espace d’écriture?

Philippe Jaffeux  : Les distorsions me permettent de me décaler par rapport à l’écriture. Je recherche toujours un déséquilibre qui me permettra d’avancer et de me lancer des défis. Chacune de ses déstabilisations, toujours constructives, est un moyen de savoir jusqu’où je peux aller, de définir des limites. Alphabet exprime un foisonnement de limites qui s’ouvrent sur autant de possibles et, espérons-le, de lectures différentes. Le fonctionnement de mes textes repose sur une construction précise, minutieuse, monomaniaque, sur le sens d’une multitude de détails. Alphabet rebondit systématiquement sur la dernière page de chacune de ses quinze lettres. Ces épilogues décident de l’ordonnancement et de l’animation de mon livre grâce à des récapitulatifs de mesures. Le potentiel de l’alphabet est inépuisable car il se régénère sans arrêt au contact d’un vide qui est support-même de création. Alphabet puise son énergie dans un vide roboratif et dans chaque proposition du hasart… que j’orthographie avec un t ! La pensée taoïste a certainement joué un rôle primordial dans ma relation avec ce vide créateur qui va à l’encontre de celui que l’on associe généralement au néant. J’éprouve moins de difficultés à me rapprocher du Taoïsme qu’à essayer de me rattacher à une tradition artistique. Outre les ouvrages des penseurs taoïstes – ceux de Jean François Billetter, de Jean Levy ou de Daniel Giraud, parmi d’autres – m’ont beaucoup aidé à affiner les notions de cette philosophie qui rejetait toutes formes d’études et d’enseignement oral. Malheureusement, mon ignorance de la langue chinoise limite mon exploration du Taoïsme. Quoiqu’il en soit, seul un engagement spirituel inflexible peut cautionner ma poésie expérimentale. Cette orientation me permet de me délester de mon ego, d’être donc inspiré par des forces cosmiques, d’accéder à une forme de simplicité, d’être traversé spontanément par les mots, de ressentir la force d’un mouvement qui transcende l’espace et le temps. C’est souvent à la suite d’un enroulement, d’une révolution autour de moi-même que je suis habité par le savoir d’une ignorance qui me permet d’écrire. Des permutations tentent, parfois, à l’image des illuminations taoïstes, d’exprimer l’opération d’un renversement (lettre K, par exemple) qui pourrait peut-être s’apparenter à la théologie négative, là où l’envers donne alors une nouvelle vie à toutes les choses et à chaque mot. La pensée taoïste reconnaît aussi la force de la spontanéité, de l’enfance, elle rejette l’art social et la culture à la manière, peut-être, si attentionnée, de Jean Dubuffet.

Emmanuèle Jawad : Tes références, en amont de ton travail, sont donc davantage d’ordre philosophique, spirituel et plastique que proprement littéraire…

Philippe Jaffeux  : Une multitude d’œuvres suscitent mon admiration, mais je ne m’inscris dans aucune filiation et mon travail ne fait référence ni à des artistes/écrivains, ni à aucun groupe. Dans le meilleur des cas, mon activité se situe à l’extérieur de la communication, des opinions ou des connivences. Je ne me sens pas concerné par ce qui peut relever de l’avant-garde, car on écrit toujours par rapport à quelque chose. A mon sens, les futuristes composent le premier et, par conséquent, le dernier mouvement d’avant-garde. Leur inclination prémonitoire pour les machines me semble très perspicace. D’autre part, j’ai lu beaucoup plus de romans que de poésie ou de philosophie. Lorsque je lisais des romans, toujours très longs, je ne cherchais pas vraiment à m’évader mais à me retrouver dans un état d’hypnose proche de l’extase ou de la torpeur. Mes séances de lecture étaient des performances qui devaient s’effectuer dans des limites de temps. Ce que je souhaite retrouver aujourd’hui, dans mon travail d’écriture, c’est l’état dans lequel j’étais lorsque je lisais des romans. Cette disposition d’esprit me permet aussi, grâce à l’alphabet, de percevoir la vie comme un rêve. Par ailleurs, L’Apprenti Sorcier me semble être la seule histoire qui pourrait illustrer une partie de mon activité. Je jette souvent des mots en l’air sans savoir où ils vont retomber. Lorsque l’enchantement opère, ces vocables s’entrechoquent et ils deviennent incontrôlables. Mon écriture alors s’emballe d’autant plus qu’elle est électrisée et toujours accompagnée par de la musique, le plus souvent, frénétique… parce que tout est question de rythme et de rien d’autre, à mon avis. Je suis ensuite entraîné par mon intuition, par mes pulsions et peut-être par une forme d’autosuggestion qui se combine à un déluge de corrections irrépressibles ; mes divagations, digressions, improvisations prennent dès lors toute leur envergure. Lorsque je n’ai plus aucun ascendant sur moi-même ni sur le monde, il me semble que j’écris enfin pour m’attacher à mes peurs et pour leur donner un sens.

Emmanuèle Jawad : L’intervention du dictaphone numérique qui s’est imposé à toi, tout d’abord, comme une nécessité pour poursuivre ton travail, t’a permis de développer de nouvelles formes d’expérimentations et marque la transition d’un travail ayant une forte dimension visuelle et graphique (Alphabet) vers un autre davantage porté vers l’oralité dans Courants blancs. Parallèlement, tu poursuis également l’écriture d’une pièce de théâtre expérimentale qui, par définition, tisse un lien avec l’oralité. Comment définirais-tu cette place de l’oralité de plus en plus prégnante dans ton travail ?

Philippe Jaffeux  : Aujourd’hui, il n’y a rien de plus important pour moi que la parole. Ce n’est donc pas un hasard si nous sommes actuellement en train de faire un entretien vocal, même si je le retravaillerai par la suite. La parole décide de tout, elle maîtrise ma vie de A à Z ! A ce propos, et contrairement à ce que j’ai dit plus haut, notre alphabet phonétique peut peut-être avoir un caractère divin ou magique parce que, justement, il est marié à la parole. Par ailleurs, je peux très bien admettre aujourd’hui que c’est la lettre qui a tué l’esprit c’est-à-dire la parole de l’enfant ou la véritable pensée ; celle de la spontanéité et du jeu. J’écris peut-être tout cela grâce à mes déficiences neurologiques, qui ne me permettent plus d’écrire à la main depuis quinze ans, ni avec un clavier depuis deux ans. Dans le même ordre d’idée, ce sont d’abord mes longues et indispensables séances de verticalisation dans mon fauteuil électrique qui m’ont permis d’écrire (avec un dictaphone et un logiciel de reconnaissance vocale) mes deux séries de 1820 courants. En ce sens, la maladie a certainement été utile à mon travail d’écriture.

Emmanuèle Jawad : Courants blancs met en place des propositions paradoxales dans des associations incongrues. Ton travail dans Alphabet et Courants blancs se caractérise par une rigueur mathématique, une tension logique, et en même temps il tisse un lien avec l’absurde…

Philippe Jaffeux  : Mes courants mettent des mots sous tension afin d’alimenter un vide paradoxal. Ce vide-plein évoque la résolution immédiate d’une contradiction à l’aide de polarités complémentaires. L’énergie d’un doute libérateur, d’une remise en question des mots, est à l’origine de chacune de ces phrases. Le terme de « pensées imaginatives », utilisé par F.Favretto (Atelier de l’Agneau) à propos de ces aphorismes me semble très judicieux. Un jeu entre le sens et le hasard préside à la construction binaire, bilatérale, de ces courants qui sont, paradoxalement, un moyen de venir à bout de la dualité, de l’intelligence séparatrice ; de cette défaillance qui nous contraint à séparer le malheur du bonheur, l’objet du sujet, la vie de la mort, etc. Mes deux séries de 1820 monostiques ont été écrites très lentement ; six par jour en moyenne. Des contorsions et des pulsions disciplinent la création d’un courant grâce à de nombreuses associations de mots qui finissent par donner un sens à une ligne, à une corde sur laquelle je me tiens en équilibre. Mon admiration pour Bach, m’a peut-être conduit à créer de nombreux courants selon la technique du contrepoint ; en superposant deux phrases pour en créer une troisième, cette méthode s’apparente aussi à une forme de destruction créatrice. J’ai peut-être eu recours à des hallucinations logiques pour écrire certains de ces courants mais je crois, en toute modestie, que j’ai été touché par un état de grâce qui se situe entre la volonté et la spontanéité : là, peut-être, où l’absurde prend un sens.

Emmanuèle Jawad : Peux-tu revenir sur la pièce de théâtre sur laquelle tu travailles actuellement et sur ce travail donc que tu poursuis, avec cette pièce, sur l’oralité…

Philippe Jaffeux : J’écris, avec Carole Carcillo Mesrobian, une longue pièce de théâtre radicale ; un dialogue sans début ni fin, entre deux personnages. Mes répliques existent enfin en dehors de l’écriture et elles me semblent spécifiquement théâtrales parce que je les dicte à un logiciel de reconnaissance vocale. Écrire un texte de théâtre avec mes paroles me donne l’impression d’être déjà dans la peau de celui qui pourrait le réciter ; l’alphabet est enfin court-circuité ! Mes répliques sont un décalque parfait de ma voix qui résonne dans un théâtre miraculeux… et inexistant ! Cette nouvelle expérience, détachée de l’écriture, m’apparaît être la conclusion, la résolution de toutes celles qui l’ont précédée. Tous mes textes étaient déjà théâtralisés avant même que je commence à écrire cette pièce. Une écriture théâtrale qui n’était pas destinée à la scène ? Depuis que je dicte ces répliques qui ne sont pas seulement destinées à être lues, je me focalise de plus en plus sur la question de la parole. Le mot « parole » ne se limite pas, pour moi, à désigner les mots que l’on prononce, mais ce vocable qualifie aussi ceux que j’utilise pour penser en silence, pour parler dans ma tête. Si je parle avec moi-même dans le but d’écrire, la pensée-parole silencieuse devient alors un remède ou au pire une manie. Cette pratique inaudible de la parole est déterminante pour la construction de mes phrases. Paradoxalement, grâce à la pensée, la parole devient aussi une observation du silence. J’enroule ma pensée dans ma parole, ou l’inverse, pour créer une phrase qui doit toujours exprimer un sens. Je ne perçois alors pas de différence entre la pensée et la parole. Dans ce nouveau texte, mes répliques essayent souvent de révéler le caractère tragi-comique de la parole. Le langage pourrait délimiter l’action de cette pièce qui en est complètement dénuée, car ce sont les mots qui jouent un rôle et qui essayent d’interpréter la parole. Je me rends maintenant compte que si j’ai opposé l’écriture à l’alphabet, c’était afin de rapprocher ce dernier de la liberté et de la spontanéité d’une parole qui, comme mes textes, est toujours susceptible d’être corrigée. Le personnage principal de cette pièce est le silence qui met au jour un drame de la parole. Le but de ce projet est de se soustraire au temps, c’est peut-être pour cela qu’il est interminable…

23 janvier 2015

[Texte] Mathias Richard, Rien ne nous empêchera d’être malheureux…

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Signe des temps ou le propre de la condition humaine… la litanie de Mathias Richard : "Rien ne nous empêchera d’être malheureux"…

 

Rien ne nous empêchera d’être malheureux.

Pas les filles, pas les garçons, pas la famille, pas les amis

Rien ne nous empêchera d’être malheureux.

Pas l’alcool, pas les drogues, pas la musique, pas le sexe

Rien ne nous empêchera d’être malheureux.

Pas la fête, pas la religion, pas le loto, pas la télé

Rien ne nous empêchera d’être malheureux.

Pas internet, pas les animaux, pas le travail, pas les vacances

Rien ne nous empêchera d’être malheureux.

Pas les médicaments, pas le sommeil, pas la bouffe, pas l’ascèse

Rien ne nous empêchera d’être malheureux.

Pas le soleil, ou la lune

Pas les garçons, ou les filles

Ni les hommes ou les femmes

Pas les bières ou les joints

Pas les amis ou la famille

Pas les amours, les amourettes, ou les flirts

Pas le succès, les applaudissements, les baisers passionnés

Ni le sommeil ou la musique

Pas l’art ou le sport

Pas la paix ou la guerre

Pas la politique ou la religion

Pas les films ou les rêves

Pas la vie ou la mort

Pas l’amour ou l’amitié

Ni même les rires, les chansons, les frites, les cadeaux

Rien ne nous empêchera d’être malheureux.

Pas les bites, les anus, les vagins

Ou les bouches ou les caresses ou les strings

Pas les saints, pas les miracles, pas les lendemains,

Pas les sourires, pas les paroles, pas les marches

Rien ne nous

Pas les liens, pas les biens, pas les riens

Rien ne nous empêchera

Pas les nuits, les jours, les baignades, les escalades, les montagnes, les couillonnades, les nages, les baises, les shoots, les livres, les ordis, les carottes, les bouillons, les crevettes, le chocolat, le prozac, les jeux, les dieux, les tarés, les infirmiers, les danses, les chants, les enfants, les parents, les frères, les sœurs, les téléphones, les sites de cul, Penthouse, Newlook, Playboy, les anges de la téléréalité, Loana, Sabrina et Nabila, Boy Georges, Georges Michael, Michael Jackson, Jackson Pollock, Never Mind The Bollocks, les loques, la laque, les flaques, les flics, le fric, les frocs, les docks, les bocks, les clopes, le rock, Beethoven, Tchaïkovski, la luge, les banques, les manifestations, les sittings, les émeutes, les Flower Power, les poires, les histoires, les gares, les avions, les grands-mères, les prédictions, les espoirs, les déserts, les voitures, les motos, les vélos, les foutoirs, les délices, les glisses, les vices, les lices, les mystères, les guerres, les terres, les mers, rien.

Les planètes, l’espace intersidéral, la cryogénisation, les gens bien, rien.

Les fusées, les téléchargements de conscience, les robots, l’intelligence artificielle, rien.

Rien ne nous empêchera d’être malheureux.

Pas même le bonheur !

Pas même le malheur.

Pas même le bonheur.

Pas même le malheur.

21 janvier 2015

[Chronique] Pierre Le Pillouër, Je suis un autre

En publiant ce texte de Pierre Le Pillouër, ancien de TXT et actuel directeur de Sitaudis, qui a souhaité intervenir dans le débat, Libr-critique confirme sa volonté d’apporter des éclairages différents sur les événements récents.

 

Je suis un autre

Depuis quelques jours, des voix, trop nombreuses autour de nous, affirment qu’il faut passer de l’émotion à la réflexion mais, s’il est fructueux de débattre et d’analyser, ces mêmes voix déversent plutôt que de la pensée, un flot de haine et de rancœurs, doublé de révoltantes tentatives de nous culpabiliser et de manipuler nos cœurs en écrivant que « les assassins sont nos enfants » ! Systématiquement, ce grand chœur qui conspue la bande à Charlie et notre bêtise de foule sentimentale, s’agite sur son plancher scientiste comme si des juifs n’avaient pas à nouveau été assassinés dans ce pays simplement parce qu’ils sont juifs.

Cela me sort de mes gonds, émotion, oui.

Je considère comme un devoir peu ragoûtant de m’arracher au confus magma ambiant, pour me démarquer de ceux qui se démarquent de façon bien inquiétante.

Il faut être aveuglé, et pas que par l’amour de la révolution prolétarienne, pour nier que le peuple de France se soit levé le 11 janvier comme rarement au cours de son histoire.

Nous avons majoritairement affirmé que nous ne voulons plus voir des dessinateurs mourir parce qu’ils ont dessiné.

Nous ne voulons plus que des juifs meurent parce qu’ils sont juifs.

Les millions de gens qui achètent Charlie Hebdo sans rire continuent de dire :
Plus jamais ça !

Certes, nous avons défilé derrière des dirigeants politiques dont nous savons bien qu’ils ont bafoué, bafouent et bafoueront encore les libertés et les droits, certes, nous ne nous sommes pas tous reconnus dans le slogan Je suis Charlie et maintenant nous ne voulons pas que des musulmans soient persécutés parce qu’ils seraient dans le même camp que les assassins, parce que leur religion serait d’essence non républicaine.

Il y a toujours un fil qui nous relie à ce qu’un autre homme peut faire de pire, on peut éprouver de la compassion pour un tueur d’enfants, on peut tenter d’expliquer son geste sociologiquement, psychologiquement ; on peut repérer que les terroristes ne se recrutent pas à Neuilly ni parmi les Coréens. On peut aussi rêver en croyant que si tout le monde pouvait s’acheter des Nike sans oublier nos excellents livres et nos poèmes, si nos humoristes allaient faire rire les prisonniers, si tous les Kevin se prénommaient Pacôme, la barbarie disparaîtrait à jamais de la surface du globe.

Mais comme l’a écrit Christian Prigent, la poésie peut peu, l’action politique peut peu, l’école peut peu et je crois qu’il faut aussi cesser de charger les profs de tout ce qu’on n’arrive pas à réaliser ailleurs.

Je remarque enfin que les voix qui s’élèvent pour nous donner des leçons de recul stratégique semblent oublier qu’une bonne partie des S.A. de Himmler est venue des rangs du lumpen proletariat ; et ceux qui font preuve de compassion pour les islamistes fanatisés, ne voient pas avec la même intelligence ceux qui s’enrôlent au FN et chez les nervis de Soral.

Contrairement aux apparences, nous ne sommes pas non plus derrière Manuel Valls, en tête aujourd’hui de l’union sacrée pour la Liberté, l’Egalité et la Fraternité, lui qui déclara en mars 2013 que les Roms n’avaient pas vocation à s’intégrer en France.

La pancarte sous laquelle j’aurais dû défiler le 11 janvier est peut-être
Je est un autre
car c’est l’altérité qui est menacée dans ce pays, trop de groupes ayant en point de mire le groupe ennemi qui, une fois expulsé, exilé ou exterminé, lui permettrait de mieux persévérer dans son être. Son être propre ?

18 janvier 2015

[News] News du dimanche

Avant nos Libr-événements (Claude Favre et Maël Guesdon) et nos Libr-livres reçus (Kiko Herrero et Jean Rolin), notre Libr-débat, qui fait suite à la publication hier midi d’un texte de Pacôme Thiellement.

 

Libr-débat

Suite à la publication hier midi du texte signé Pacôme Thiellement, "Je suis Charlie : nous sommes tous des hypocrites !", nous tenons à remercier tous ceux qui, sur les réseaux sociaux, ont lancé et animé le débat de façon libre & critique. C’est d’ailleurs l’occasion de rappeler que, depuis son lancement, dans ses créations, ses chroniques et ses News, le polyphonique Libr-critique a pris ou donné la parole sur de nombreux sujets brûlants. Ainsi avons-nous déjà mis en ligne trois posts différents sur les récents événements.

Oui, le texte de Pacôme Thiellement, parce que polémique, pose problème. Du moins, dans une société régie par la bien-pensance et la positivité. Le problème, dans notre monde politiquement correct, c’est que l’on finit par ne plus rechercher que des "messages" entendus au premier degré… Exit la polysémie, le second degré, le satirique, le philosophique, l’esthétique… La morale, toujours la morale, rien que la doxa moralisatrice.

Ainsi, ce texte ferait le jeu de l’extrême-droite, participerait au french bashing… serait stupidement moralisateur et dangereux au sens où il tomberait dans un essentialisme manichéen, un réductionnisme identitariste… Mal écrit, mal pensé.

L’excès polémique ressortirait-il à l’extrémisme ? L’affect serait-il infect ? Le "Nous" est ici une façon de nous amener à réfléchir sur notre mauvaise conscience, notre mauvaise foi : proclamer "Je suis Charlie !", n’est-ce pas aussi – en plus d’une cruciale mobilisation pour la défense de nos libertés, d’un formidable élan de solidarité/fraternité, etc. – une façon de se donner bonne conscience, la majorité d’entre nous ayant baissé la garde ou ayant renoncé à revendiquer l’esprit critique, la libre pensée, la rationalité contre la religiosité galopante ? L’idéologie marchande, l’ultra-libéralisme favorisent-ils l’esprit de 89 ? L’individualisme de masse est-il compatible avec l’esprit frondeur et les idéaux de 89 ou avec les particularismes des anti-Lumières ?

Derrière la façade idéaliste, ne sommes-nous pas en train de tomber dans le Tout-secturitaire (Au secours, la Sécurité est quand même préférable à la Liberté !), dans un manichéisme inadmissible (l’innocent Occident victime du terrorisme islamiste/oriental) ?

Voici quelques questions que nous pose ce texte qu’on se doit d’appréhender dans sa spécificité littéraire.

Fabrice Thumerel

Comme souvent chez Pacôme, il ne s’agit pas de répondre par un degré analytique ou de rationalité classique, mais par la nécessité abyssale (mystique, métaphysique ,…) de se confronter et de faire sentir l’écart, la sismographie irrationnelle de certains mouvements de pensée et de l’âme, de type altération syncrétique, ou d’illumination syncrétique fort peu basée sur des éléments étayés, objectivés ; j’y entrevois ainsi davantage le résultat d’une réaction que la tentative d’y cerner des causalités, des apparentements, des filiations et des jonctions peu orthodoxes. Il n’y a pas en tant que tel de systématique, ou de systémisme. Il y a, par contre, une intrication violente de s’ex-purger de ce qui nous a conduits à tel aveuglement, ou glisser dans tel mécanisme de renoncement, avec l’insistance de biais, dépliant tout un champ focalisé de pensée aveugle. Certains ont cru y déceler de la folie, en oubliant ou minorant au passage que toute pensée émise dans sa radicalité ressort d’un trouble du comportement. Alors, oui, ce qui n’était qu’une tentative d’épuiser les formes de ce mal aveugle, partagé, endossé, se décline en des formes bien contradictoires.

J’ai souvent retrouvé ces caractéristiques dans la matière des écrits divers de Pacôme. Il n’est guère étonnant de voir figurer ou pressentir quelques traits non pas tant d’essentialisme que de réductionnisme, de détails qui renversent la perspective, mais qui n’ont en fait que peu à voir avec la binarité que l’on semble lui conférer. Il est à lire dans ce Geste d’arrachement, de tentative d’irruption, ou d’extraction de cette gangue, qui ne porte pas tant sur l’indélicatesse ou la régularité de la rédaction de Charlie, de la ligne tenue durant des années, mais par une compression radicale du monde de la postmodernité qui creuse et rédime ce qu’elle englobe et annule dans des formes indifférenciées d’unités vides, proliférantes et désincarnées, le social ne se faisant plus là tellement où il devrait être opéré, dé-territorialisé, noué, renvoyant par effet de miroir déstructurant les effets d’inégalités dans les discours et les actions portées, recouvrant les plans d’ une inégalité fondamentale, sournoise et d’autant plus flagrante. C’est cela dans ce geste qui peut prêter à confusion, et c’est là aussi, me semble-t-il, cette force confusionnelle, par la mise en tension d’une langue qui est toute et indivisible, sauf rationnelle et dialogique, qui n’escamote pas les pans usuels de la dialectique, mais qui a ce travers et cette vitalité du poème de combat dans la désertion et critique de certaines valeurs, et qui pourtant parvient à faire voir, sentir, cette singularité. Maladroitement. Dans l’adresse sans adresse, ou dans l’Adresse d’un trop d’adresse, en son tropisme inclusif, confuse de ce Nous qui sommes. Un Nous : sommation qui génère en toute logique de la dissension. Ce qui semble paradoxal, que ce texte-réaction ne refuse pas le conflit, et le porte même à une certaine incandescence qui dérange, qui désarme, par cette inclusion diffractée du Nous. Il ne vise pas un schéma explicatif commun, par une série de comparatismes historiques et géopolitiques construits a posteriori, son audace et terrible ouverture semble ailleurs, visant à faire sentir une sorte de mauvaise conscience en acte, non pas relevant de je ne sais quelle domination symbolique plus ou moins masquée, qu’il y a toujours ce risque d’hybridation des petits essentialismes dans ces recours incessants à la perte de repère, entre masse et individus, d’intuition ou de vibration qui justement ne se plie pas aux purs outils rhétoriques. Pâcome se situe dans ces frontières-là. Dans ces passages-là. Dans ces transitions-là, que le rapport au capitalisme intégralisé dans ces frictions d’images ne permet plus de moduler, ni de médier. Et chacun sait si bien sa connaissance fine des mondes de l’islam en la finesse de ses traditions pour le réduire à jamais ce qu’il n’est pas.

S’il y a un versant de néo messianisme ou de fond archaïque sacrificiel dans cette parole, ce pourrait être celui de la réforme de soi à mener, un rite à tenter, à vivre, entre rire et possession, pour reprendre des catégories ou des pratiques si peu rationnelles, que parvient à matérialiser le calibrage de cette adresse, dans sa radicalité touchante, sorte de cri de douleur expédié au vaste monde. Car il faudra la porter au cœur, cette impérieuse dissension, cette contradiction auto-génératrice. Un Nous désormais nus, qui englobe dans ce questionnement éthique de la responsabilité. Un Nous qui ne métaphorise pas. Un Nous qui n’élide pas. Mais un Nous que nous pourrions considérer comme incubateur. Comme intégrateur à ne pas désolidariser devant tant d’effroi. Qui n’anthropologise pas. Un Nous qui reste dans les remous du confusionnel. Car de ce confusionnel, sortira peut être les fondations d’une mise à distance de cet horizon jugé comme indépassable par les tenants de qui retiennent encore ce Nous … Que ce Nous qui figure cette part inclusive de l’autre de nous-mêmes rendant encore plus critique cette projection folle et incomplète d’une herméneutique du sens, alliée d’une conscience critique des ravages du néo-capitalisme, représentant cette réaction totalement inversée de ce Nous sommes victimes, face aux mécanismes d’assujettissement et de paupérisation, et de variabilité de positionnement dans des discours.

Ce que tendait à être signifié, c’est que ce corps social, clivé, divisé, particularisé, laminé, pris dans les effets de structures de masses de la bombe à retardement, est parlé avant d’agir, mais qu’il a déjà été blessé, lésionné, inscrit dans les chaînes par cette part antécédente d’aveuglement dans l’énonciation même de ce Nous qui sommes. Dans la sommation. Alors, que serait-on tenté de retenir de ce Nous ? ! A quel démon tentateur devrions-nous rendre compte ? Rien de tout ceci. Mais à des formes de reconnaissance de lutte pour l’égalité qui s’exercent selon des plans asymétriques et asynchrones. Qu’il y aurait bien des connexions à faire dans la conversion des détails, à analyser, mettre en rapport ; mais force est de reconnaître que là n’était pas le dessein.

Sébastien Ecorce

 

Libr-événements

â–º Jeudi 22 janvier à 19H30, rencontre – Lecture avec Maël Guesdon pour la sortie de Voire aux éditions Corti.

http://www.jose-corti.fr/titresfrancais/voire-mael-guesdon.html

11 rue de Médicis | 75006 Paris

â–º Vendredi 23 janvier à 19h30, Rencontre avec Claude Favre : (lecture et) Tentative de conversation – Sismographie du "bruit du temps" (Mandelstam), par rapts et concrétions, d’argots divagations et blagues à la gomme, carambolages étymologiques, structures accidentées, en basses fréquences, pour capter les micro-séismes, mettre au jour les effets du désordre que charrie l’ordre.

Librairie TEXTURE
94, Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris
01 42 01 25 12

Libr-livres reçus (Périne Pichon)

â–º Kiko Herrero, ¡ Sauve qui peut Madrid !,  P.O.L, octobre 2014, 288 pages, 16,90 €, ISBN : 978-2-8180-2140-8.

« Sauve-qui-peut », c’est généralement le signal de la fuite. Cri au secours ou cri du « chacun pour soi » qui succède à une situation désespérée.

Madrid sous Franco, voilà le cadre de l’enfance du narrateur. L’enfance d’abord, qui regarde les obscurités et les étrangetés du monde des adultes, encore incompréhensibles, parfois fantastiques : baleine transportée au milieu de Madrid, enfants-monstres mis en bocal et la surnaturelle Catherine Barthélémy… Puis Madrid après Franco. Explosion de l’Espagne qui subit une révolution politique et culturelle. Sauf qu’avoir la liberté d’exprimer ses opinions et ses désirs ne donne pas les clefs pour les comprendre, surtout dans une société longtemps figée dans un carcan répressif au nom de la soi-disant moralité.

Le narrateur raconte cette Espagne qui change à travers Madrid et la vie de sa famille, le tout par séquences de chapitres brefs, comme des flashs. On est face à une avalanche de souvenirs, commentés un à un : la tante Gigi, chroniqueuse de la famille, ou la Abuela Pepa et ses éternelles robes de chambre. Les scènes sont croquées souvent avec humour, parfois avec désarroi, car comme toute explosion, celle de l’après Franco fait des victimes. Après l’électrochoc de la liberté, le choc et la crise. Fuir Madrid est une solution. Raconter l’Espagne et ses crises, une autre, voire un moyen de renverser le « sauve-qui-peut » en sauvetage de Madrid.

 

Blondes, brunes, vieilles ou jeunes, elles sont sur leur trente et un. Un trente et un bien étrange : chacune porte una bata, une robe de chambre, flambant neuve ! Tous les ans à Noël, elles s’achètent un nouveau modèle. Le jour de l’épiphanie, elles l’étrennent et vont d’appartement en appartement buvant champagne catalan, muscat, ou café.

 

â–º Jean Rolin, Les Événements, P.O.L., janvier 2015, 208 pages, 15 €,  ISBN :  978-2-8180-2175-0.

Si avec des « si » on met Paris en bouteille, pourquoi ne pas imaginer Paris sens dessus dessous suite à une guerre civile ? D’obscurs groupuscules politico-religieux, des ONG dépassées dont les membres cherchent le profit et la survie, des paysages revisités sous l’optique d’un conflit interne.

Le narrateur, familier du paysage, ne perd pas son temps à décrire le pourquoi du comment des villes désertées et des affrontements entre les milices. Les situations qu’il décrit n’en paraissent que plus tragico-absurdes, comme son voyage en pays désolé pour livrer un mystérieux traitement médical au chef d’un parti politique. Notons que le narrateur semble exempt de tout parti-pris idéologique, il observe les événements avec une ironie qui perce parfois malgré lui et se laisse porter par le courant. Ce courant, dont le mouvement est souvent influencé par les intentions d’autrui, lui fait traverser la France.

Au-dessus du narrateur, il y a le Narrateur. Ses interventions occupent un chapitre ici et là entre les pérégrinations du personnage. La distance ironique s’en trouve augmentée au point d’inclure les faits, gestes et pensées du narrateur 1, à première vue bien connu de Narrateur 2. Toutefois, le ton de ces deux voix reste sensiblement le même, provoquant une différence de cadrage plutôt que de point de vue.

Finalement, Les événements a quelque chose d’un road movie, ou plutôt d’un road book. Du début à la fin, le narrateur 1 parcourt les routes, et observe avec attention les paysages qui les bordent. Un aperçu de l’intérieur d’une France en guerre.

 

Tandis que, lorsque nous retrouvons le narrateur, au volant de sa Toyota, stationnant brièvement sur ce parking, afin de vérifier que les tirs de chevrotine qu’il croit avoir essuyés, plus tôt dans la matinée, n’ont pas fait de trous dans sa voiture, le même paysage de plaine céréalière, au sortir de l’hiver, présente une coloration plus terne, plus terreuse, outre que sa profondeur est limitée par une brume peu dense mais qui tarde à se lever.

17 janvier 2015

[Chronique] Pacôme Thiellement, « Je suis Charlie » : nous sommes tous des hypocrites…

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 12:35

Peu de voix singulières, en fin de compte, dans la chorale ambiante… Merci à Pacôme Thiellement pour ce texte fort !

 

Nous sommes tous des hypocrites. C’est peut-être ça, ce que veut dire « Je suis Charlie ». Ça veut dire : nous sommes tous des hypocrites. Nous avons trouvé un événement qui nous permet d’expier plus de quarante ans d’écrasement politique, social, affectif, intellectuel des minorités pauvres d’origine étrangère, habitant en banlieue. Nous sommes des hypocrites parce que nous prétendons que les terroristes se sont attaqués à la liberté d’expression, en tirant à la kalachnikov sur l’équipe de Charlie Hebdo, alors qu’en réalité, ils se sont attaqués à des bourgeois donneurs de leçon pleins de bonne conscience, c’est-à-dire des hypocrites, c’est-à-dire nous. Et à chaque fois qu’une explosion terroriste aura lieu, quand bien même la victime serait votre mari, votre épouse, votre fils, votre mère, et quel que soit le degré de votre chagrin et de votre révolte, pensez que ces attentats ne sont pas aveugles. La personne qui est visée, pas de doute, c’est bien nous. C’est-à-dire le type qui a cautionné la merde dans laquelle on tient une immense partie du globe depuis quarante ans. Et qui continue à la cautionner. Le diable rit de nous voir déplorer les phénomènes dont nous avons produits les causes.

A partir du moment où nous avons cru héroïque de cautionner les caricatures de Mahomet, nous avons signé notre arrêt de mort. Nous avons refusé d’admettre qu’en se foutant de la gueule du prophète, on humiliait les mecs d’ici qui y croyaient – c’est-à-dire essentiellement des pauvres, issus de l’immigration, sans débouchés, habitant dans des taudis de misère. Ce n’était pas leur croyance qu’il fallait attaquer, mais leurs conditions de vie. A partir de ce moment-là, seulement, nous aurions pu être, sinon crédibles, du moins audibles. Pendant des années, nous avons, d’un côté, tenus la population maghrébine issue de l’immigration dans la misère crasse, pendant que, de l’autre, avec l’excuse d’exporter la démocratie, nous avons attaqué l’Irak, la Libye, la Syrie dans l’espoir de récupérer leurs richesses, permettant à des bandes organisées d’y prospérer, de créer ces groupes armés dans le style de Al Quaïda ou de Daesch, et, in fine, de financer les exécutions terroristes que nous déplorons aujourd’hui. Et au milieu de ça, pour se détendre, qu’est-ce qu’on faisait ? On se foutait de la gueule de Mahomet. Il n’y avait pas besoin d’être bien malin pour se douter que, plus on allait continuer dans cette voie, plus on risquait de se faire tuer par un ou deux mecs qui s’organiseraient. Sur les millions qui, à tort ou à raison, se sentaient visés, il y en aurait forcément un ou deux qui craqueraient. Ils ont craqué. Ils sont allés « venger le prophète ». Mais en réalité, en « vengeant le prophète », ils nous ont surtout fait savoir que le monde qu’on leur proposait leur semblait bien pourri.

Nous ne sommes pas tués par des vieux, des chefs, des gouvernements ou des états. Nous sommes tués par nos enfants. Nous sommes tués par la dernière génération d’enfants que produit le capitalisme occidental. Et certains de ces enfants ne se contentent pas, comme ceux des générations précédentes, de choisir entre nettoyer nos chiottes ou dealer notre coke. Certains de ces enfants ont décidé de nous rayer de la carte, nous : les connards qui chient à la gueule de leur pauvreté et de leurs croyances.

Nous sommes morts, mais ce n’est rien par rapport à ceux qui viennent. C’est pour ceux qui viennent qu’il faut être tristes, surtout. Eux, nous les avons mis dans la prison du Temps : une époque qui sera de plus en plus étroitement surveillée et attaquée, un monde qui se partagera, comme l’Amérique de Bush, et pire que l’Amérique de Bush, entre terrorisme et opérations de police, entre des gosses qui se font tuer, et des flics qui déboulent après pour regarder le résultat. Alors oui, nous sommes tous Charlie, c’est-à-dire les victimes d’un storytelling dégueulasse, destiné à diviser les pauvres entre eux sous l’œil des ordures qui nous gouvernent ; nous sommes tous des somnambules dans le cauchemar néo-conservateur destiné à préserver les privilèges des plus riches et accroître la misère et la domesticité des pauvres. Nous sommes tous Charlie, c’est-à-dire les auteurs de cette parade sordide. Bienvenue dans un monde de plomb.

16 janvier 2015

[Chronique] Les couleurs noir sur blanc (à propos de F. Toudoire, Colorado), par Jean-Paul Gavard-Perret

Avec le dernier essai de Frédérique Toudoire-Surlapierre, que l’on peut trouver dès aujourd’hui en librairie, Jean-Paul Gavard-Perret va vous en faire voir de toutes les couleurs…

Frédérique Toudoire-Surlapierre, Colorado, Minuit, coll. "Paradoxe", janvier 2015, 176 pages, 18 €, ISBN : 978-2-70732-301-9.

La littérature – à l’inverse de l’art –  peut faire usage de toutes les couleurs. Elle n’a pas à supporter le poids et l’emprise de contraintes techniques. Son mouvement abstractif lui permet de s’approprier divers « topiques », comparaisons et métaphores : blanc comme neige, en voir de toutes les couleurs, voir rouge, rire jaune, etc. La couleur s’incruste ainsi dans le langage  en fonctionnant non seulement comme formes, pans ou valeurs symboliques même si des titres tels que : Le Petit Chaperon rouge ; Blanche-Neige, Barbe-bleue, Boucle d’or peuvent les induire. Néanmoins, à travers  cette fonction de symbolisation liée à  une fonction de mémorisation visuelle, un nouvel empire de représentation se met en place et déplace la couleur elle-même. Elle provoque sa mentalisation pour attirer le lecteur vers la spiritualité ou titiller des images plus troubles. Par exemple, si le bleu est  la nostalgie du Pur et de l’ultime suprasensible (tel que Kandinsky le définit), il arrive qu’il quitte les expériences mystiques dans un « bleu de ciel » à la Bataille où il devient à portée de la main experte d’une Madame Edwarda.

C’est pourquoi Frédérique Toudoire-Surlapierre a choisi pour son essai un titre qui peut paraître énigmatique. Il propose de fait un déplacement du géographique au symbolique que l’auteur précise d’emblée : « colored signifie « homme de couleur » et  le Colorado est un État des Etats-Unis : la proximité entre coloré et Colorado permettant le jeu de mots ». Mais ce nom ne se limite pas à  remotiver la couleur à travers lui. Le titre impose la manière dont la tonalité visuelle s’inscrit dans la littérature bien au-delà du simple « principe mimétique des couleurs comme modalité de représentation ». La coloration intervient comme agent-clé, comme rhétorique de l’écriture et de ses re-créations. Elle n’est donc pas une simple adjectivation ornementale. Derrière la contrainte descriptive du réel, elle fait beaucoup plus. L’écrivain, à travers les notations de teintes, réinvente à la fois le monde et les couleurs par le noir sur blanc de l’écriture.

Le coloris devient le médiateur capable de transformer « ce qu’on voit en ce qu’on lit » par une activité non seulement de représentation mais de sollicitation de l’imaginaire. Afin de le prouver, l’auteure reprend le vers célèbre d’Eluard  : « la terre est bleue comme une orange ». Avec cette formulation, le poète ne dénie en rien l’idée que la couleur n’est pas au service de la littérature. Mais ignorant volontairement la possibilité mimétique de la couleur, il en fait  ce que l’essayiste nomme «  un désapprentissage de nos automatismes colorés ». Ce que Rimbaud sur un autre plan avait annoncé avec  « Voyelles ». Et c’est là toute la source du langage, quelle qu’en soit la nature.

Le livre n’est donc en rien un guide touristique sur le Colorado. Il propose un voyage inédit et incisif dans les mots et couleurs. Certes, il sera question de l’état américain. Mais au-delà la couleur permet de montrer comment en art comme en littérature  « la couleur permet à chacun de sentir les vertus sociales, ethniques mais aussi artistiques de la diversité. » Le coloris « mot-ivé» révèle une autre manière d’émettre les relations au monde, aux autres et à nous-mêmes. Plus que de renforcer « nos fantasmes esthétiques les plus tenaces : la possibilité d’un mimétisme parfait de l’art », la couleur révèle – noir sur blanc – bien des ambivalences et des abîmes perceptives et imaginatives.

« Parler de la couleur n’est jamais seulement métaphorique », écrit l’essayiste. Preuve que le coloris, à travers l’abstraction scripturale, efface bien des frontières entre le réel et l’imaginaire où se réinvente des façons de voir, des « manières d’y croire » selon  divers types de rapport et d’entropies. La couleur du Colorado fait ainsi rougir l’Amérique, comme elle peut devenir, dans certains livres – religieux ou non – une mystique, mais parfois aussi une mystification subtile. L’exemple est donné par « Les yeux bleus, cheveux noirs » de Duras où la romancière surjoue l’effet de cliché. Ce que l’héroïne de son texte précise : « ça avait l’air de vous plaire, alors j’ai mis les mêmes couleurs »…

15 janvier 2015

[Livre – chronique] Olivier Cadiot, Providence

En deux temps, découvrez le nouveau Cadiot, assez différent du dernier, Un mage en été (2010).

Olivier CADIOT, Providence, P.O.L, janvier 2015, 256 pages, 16 €, ISBN : 978-2-8180-2014-2.

 

Présentation de Jean-Paul Gavard-Perret

Providence se décline en quatre « récits» dont l’origine est une anecdote. Cadiot rencontra un jour William Burroughs. L’Américain s’approcha de lui et lui mit la main sur l’épaule. Un « Young man » de ouvrit ce qui allait devenir un monologue entre les deux hommes. Les mots de Burroughs à la fois se perdirent dans les bruits extérieurs et une accentuation qui empêcha le  jeune Français  de comprendre quoi que ce fût. De ce trou noir, de ce rendez-vous « manqué » il retira l’idée que, ayant compris les mots de l’Américain, son œuvre en aurait été changée.

En tout état de cause, cet « échec » n’empêche pas au discours de se poursuivre en quatre biographies  rapides  nourries de vieilles dames bien sous tout rapport. Il y a aussi John Cage de passage en Europe, des collectionneuses tyranniques, un spécialiste du ricochet, un passionné de quadriphonie lacustre, des garde-chasse, etc. Dans le premier texte  l’auteur approfondit la jonction et la fonction maître et «  modèle » (féminin). Une créature – Robinson, bien sûr ! – se retourne violemment contre son auteur et pose la question de l’abolition d’un narrateur. 

Dans le récit « Comment expliquer la peinture à un lièvre mort », l’art moderne semble sur sa fin. Quant à l’héroïne d’« Illusions perdues » elle découvre que son artiste phare s’est réduit à une sorte de momie muséale. Dans le dernier texte un vieil homme doit assurer une conférence pour prouver qu’il n’a pas perdu la raison

D’un fragment à l’autre  surgit un étrange « corpus ». Entre versions avérées et apocryphes, entre variantes, remords et repentirs, il  avance toujours un peu plus vers ce que Blanchot nomma paradoxalement  « l’inachèvement », mais selon une poésie plutôt classique pour Cadiot.  Mais cette nouvelle manière est habile : elle insère du « mensonge » dans la fiction. Mais cette dernière étant elle-même mensonge elle permet d’annuler ce dernier selon la formule algébrique : – + – = +.

La fiction devient canular et le canular fiction – dit selon autant de pas en avant qu’en arrière. Dire une chose et son contraire crée chez Cadiot l’hésitation nécessaire à un espace de vérité qui contredit la « vocation » qu’on accorde au poète et la puissance qu’il revendique trop souvent.  L’auteur  la refuse et c’est pour cela que son œuvre n’a pas de fin. Preuve que la fiction modèle et la poésie ne même acabit n’existe pas. Cela n’empêche pas de les poursuivre de manière héroï-comique.

 

Note de lecture, par Fabrice Thumerel

"Providence, quel nom idéal pour une ville" (p. 220).

"Dès que je me questionne, je suis au paradis" (p. 95).

En cette ère du virtuel ("Le virtuel, c’est démocratique"), que peut-on écrire ? Assurément, la révolution numérique doit révolutionner l’écriture de soi : "Il doit bien y avoir un algorithme de vie pour moi" (226).
Que peut-on écrire, donc ? La-vie… La vraie-vie dans un roman-vrai, un "roman en son nom" (202) ?… Un roman familial : "Il paraît que quand on raconte n’importe quoi pour noyer le poisson, ça s’appelle roman familial. Mais quel verbe ? Faire un roman ? Réciter un roman ? Imaginer un roman ? Un rôman ? Pour quoi faire ?" (95). Un roman-à-la-Balzac ? C’est "idiot de vouloir faire un Balzac. […] C’est pas un sujet, bordel. Faut un sujet. Un type part en croisade avec un groupe de copains fanatiques. J’ai pensé ça ce matin. Ça c’est bon. […] Faire des cauchemars avec du vrai" (109). Pas trop de détails, tout de même, ça ressemblerait trop à de la poésie, et les éditeurs n’aiment pas.
Le roman, la forme la plus libre – of course.
Dira-t-on avec l’avatar du héros balzacien, Lucienne de Rubempré, qu’on est arrivé "trop tard dans le capitalisme tardif" (135) ?

Ce qui rend ce livre très jouissif, c’est le jeu avec les idées reçues, mais également le regard critique porté sur notre contemporanéité – et non notre "modernité". En effet, comment continuer à parler de "modernité" quand celle-ci, parce que consacrée, est devenue une affaire classée – classique… Paradoxe : "La poésie moderne était devenue tellement moderne qu’elle en devenait classique" (79). Notre "obsession de la nouveauté" (23) est tout aussi ridicule et dérisoire que notre manie de la datation en décennies ou notre passion du sujet, d’un inconscient devenu trop conscient – du Tout-à-l’Ego, du Tout-psy. C’est également à nous que s’adresse le personnage révolté : "Regarde un bout de toi au microscope, tu verras. Englouti dans ta propre personne" (27)… Les personnages demeurent le meilleur moyen pour éviter à leur auteur de s’enfermer dans l’écriture insulaire, l’ego-littérature (Forest). Quand on écrit sur soi, comment rendre compte d’une expérience singulière ? "Quand il n’y a plus de comparaisons possibles, c’est terrible, les choses vous arrivent vraiment" (224).

14 janvier 2015

[Chronique] Et maintenant ? « L’après-7 janvier »…

Après l’après-11 septembre, l’après-7 janvier… Comme le monde est simple, en somme – emprisonnable dans des formules au carré !
Tout de même, quelques Libr-questions, avec le dessinateur et caricaturiste Joël Heirman.

 

 

1. Que faire de tous ceux qui ont forcément raison puisque leur dieu est forcément le vrai-dieu ?
Toute croyance – fût-elle intellectuelle – est-elle intolérance ? (Celui-qui-n’est-pas-avec-moi est contre-moi).
La religion est-elle le seul opium-du-peuple ?
Quel(s) droit(s) la revendication de telle ou telle transcendance peut-elle conférer?

2. Qui sont les premières cibles des terroristes djihadistes ? Combien de victimes dans le monde arabo-musulman, et pas seulement dans le microcosme journalistique ?

3. Qu’est-ce qui explique la recrudescence des "Fous-de-dieu", sinon les déséquilibres Nord/Sud, les inégalités propres à une République française qui a trahi ses idéaux pour tomber dans la banlieusardisation ?

4. L’Ancien Régime avait besoin de la Peste et des Infidèles, des Peurs et des Ignorances – entre autres alibis/ennemis, fléaux/repoussoirs. Le capitalisme mondialisé a besoin des Extrémismes et Terrorismes, des Peurs et Ignorances – entre autres alibis/ennemis, fléaux/repoussoirs.

5. On entend déjà hurler les secturitaires : la Sécurité plutôt que la Liberté et l’Égalité… Hobbes contre Rousseau – à nouveau…

6. Est-ce la première fois en France qu’est attaqué l’esprit de 89, pour ne pas parler de l’esprit de 68 ? Où conduisent les anti-Lumières, sinon à l’obscurantisme ? Les anti-Lumières, ce mouvement réactionnaire qui, selon l’historien Zeev Sternhell, préfère l’irrationalisme au rationalisme, le particularisme à l’universalisme, le spiritualisme au matérialisme, le communautarisme à l’individualisme, le purisme au métissage universel (Millet)…

7. Si l’universalisme abstrait est une utopie, où en sommes-nous dans la mise en place d’un universalisme concret ?

 

8 janvier 2015

[Création] CUHEL, OrdalHIC

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La réflexion étant préférable à la (génu)flexion, nous retrouvons le duo Cuhel/Heirman : en arrière-plan du texte satirHIC de Cuhel, le dessin-hommage de Joël Heirman. [Dans le bandeau, on aura reconnu un dessin de Charlie Hebdo]

 

béats

 

devant

 

le b.a.-ba

de la barbarie

 

 

 

 

barbare rit

 

derrière

 

sa panoplie

son panneau PRIE !

 

 

 

DESSIN

E

S

T

I

N                                                          dessein : destinatueur

 

 

 

HIC est fada

fadatHIC

terreauHIC

catholHIC

cathodHIC

capitalHIC

 

tous les salamecs

sont des salades mec

 

 

On n’arrête pas On n’arrête pas On n’arrête pas On n’arrête pas On n’arrête pas On n’

le PROGRÈS le PROGRÈS le PROGRÈS le PROGRÈS le PROGRÈS le PROGRÈS le

 

Vous les ultras

merdernes

Vous avez le choix :

â–¡ à la Mecque

â–¡ à la Messe

â–¡ à la caisse

â–¡ à la kermesse

6 janvier 2015

[Texte] Romain le GéoGrave, Concertation politique – juin 2016 à 2022 – synthèse des ébats [Libr-@ction – 21]

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 21:23

En ce début d’année, la nouvelle Libr-@ction de Romain le GéoGrave s’oppose de façon carnavalesque à l’inaction popolytique… [Libr-@ction 20]

 

Concertation politique – juin 2016 à 2022 – synthèse des ébats

 

 

Politi-tic number ouane :

l’objectif de la concertation sera de réunir les acteurs du secteur afin de proposer des projets

LE CADRE (politique) EST AINSI (dé)POSÉ « comme son étron » dit le fourbe du fond

 

Politi-tic number tou répond :

l’objectif de la concertation sera de proposer des projets afin de réunir les acteurs du secteur

Un Ahhh de satisfaction du public en délire … Ahhhhhhhhhhhh ! Jet de foutre verbal global. Il y a du public, encore du public, les scènes politriques se jouent à guichet ouvert, on se foutre sur les fesses comme à la tévé en 2016

 

Politi-tic number thwii enchérit :

l’objectif des acteurs sera de réunir le secteur de la concertation afin de proposer des projets

Ouane et tou ne sont pas d’accord – du tout – « poil au cou » dit le fourbe du fond. Il n’a jamais été question de ce(ux)-là-la, lala, lala, lalalalala, lala, lala, I will survive, 1998, crétins du ballon rond gagnent, c’est une minute historique – hyper-hystoryque !!

2016 n’est plus une date, c’est un prolongement du désordre verbal, route tracée depuis les années 1980 selon les sex-perts – « poil au sexe », ça ne rime pas connard

 

L’expert, justement, qui sait – l’autre, qui sait pas, sera invité aux débats ultérieurs, lorsque les sachants auront fait le tour de la question :

l’objectif des acteurs du secteur sera de proposer des projets afin de réunir la concertation

– En effet – number one est okay, is okay too

– Soit/soit (ensemble) – number tou et twii itou, toutou you tou, toutou you tou, toutoutou tou toutou youtou

 

Reprise de volée d’un des tictic, on ne sait plus lequel, tout se brouille :

l’objectif du secteur sera de réunir les acteurs de la concertation afin de proposer des projets !! Je n’aurais de cesse de répéter, l’objecteur du sectif, sera de rire avec les actions du concertateur, afin de post-poser les projets !!

Seul l’immonde fourbe du fond de la salle commence à se rendre compte de la perte de pédale verbale du schnock-tictic

 

Pol(hips)tictic number ? complètement (l)ivre-mort :

en cette année de mille baises, l’objectif des projets sera de réunir la concertation afin de proposer des acteurs au secteur, c’est pourtant clair – et ce de ce jour d’aujourd’hui, à 2022, c’est dire comme on projette dans les cabinets

projection/mots merdiques sur le public, hilare, individus se roulent comme des fions, groupe totalement compact dans la connerie – des étrons, des étrons, des étrons – étron petit pas patron, c’est le fourbe qui le dit, celui du fion

 

=> à ce moment, il est temps de reprendre les choses en main, le preneur de texte, faiseur de pévé en chief, perd le nord, la boule, se coupe une couille, n’en peut plus, il note à toute vitesse, deux points ouvrez les guillemets, pour terminer le débat se clôt en deux lignes d’objectifs pour les prochaines réunions :

 

les putes s’unissent en contestation afin de se proposer aux acteurs, plus tard l’objet du concert sera de réunir les actes de la secte afin de poser des jets

4 janvier 2015

[News] News du dimanche

Avec vous, cette année nous serons 2015 fois plus libres et critiques…
Dans l’attente, voici un nouveau Libr-2014 : un retour sur 5 autres livres reçus en 2014 (Ph. Annocque, A. Bréa, L. Giraudon, JL. Lavrille, ME. Thinez). [Pour les Libr-événements de ce début 2015, voir les NEWS de dimanche dernier].

 

â–º Philippe ANNOCQUE, Vie des hauts plateaux, fiction assistée, Louise Bottu, Mugron, novembre 2014, 158 pages, 15 €, ISBN : 979-10-92723-06-9.

"Si on ne se distrait pas, on est tendu. C’est mauvais pour l’humour" (p. 125)… Pas de problème avec cet opuscule d’une rare drôlerie : vous attendent humour (noir) et incongru.

Un exemple : "Il y a deux manières de sentir mauvais : faire voler les mouches en rond ou promener un nuage vert" (103)…

 

â–º Antoine BRÉA, Roman dormant, Le Quartanier, Montréal, printemps 2014, 152 pages, 16 €, ISBN : 978-2-89698-171-7.

Le roman dormant, celui qui "est d’or mais par endroits ment", entend faire renaître l’œuvre onirocritique de Muhammad Ibn Sîrîn : entre vers et prose, conte et méditation…

 

â–º Liliane GIRAUDON, Le Garçon cousu, P.O.L, décembre 2014, 120 pages, 10 €, ISBN : 978-2-8180-2159-0.

En somme, ce recueil de textes divers écrits pour la scène ou la radio porte sur l’écriture, cet art de coudre et d’en découdre qui associe couture et coupure, cet art du mensonge-vérité qui affronte le chaos, l’animalité, la monstruosité…

Attention : arrêtons d’applaudir avec nos cuisses !

 

â–º Jean-Luc LAVRILLE, Remarmor, préface de Pierre Drogi, Atelier de l’agneau, coll. "Architextes", St Quentin-de-Caplong, été 2014, 14 €, 68 pages, ISBN : 978-2-930440-76-7.

Après un parcours poétique qui, en une trentaine d’années, l’a conduit de TXT à Fusées, en passant par Tarte à la crême, Textuerre, BoXon, etc., Jean-Luc Lavrille revisite quelques lieux poétiques de façon carnavalesque : le poète "pense où ça penche" ; son "je est natif d’un corpus qui sort du corps"…

 

â–º Marc-Émile THINEZ, La Révolution en 140 tweets ou Les lendemains qui gazouillent, éditions Louise Bottu, Mugron, coll. "contraintEs", automne 2014, 70 pages, 9,50 €, ISBN : 979-10-92723-05-2.

Aujourd’hui, "les lendemains qui chantent baissent le ton, ils gazouillent" : "la Révolution c’est l’éternité mise à la portée des fantômes"… Course et révolution dans un texte soumis à une contrainte branchée (celle des 140 signes d’un tweet) : avec plus ou moins de bonheur…

3 janvier 2015

[Livre] Christophe Carpentier, La Permanence des rêves

Filed under: Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 10:05

Après l’ambitieuse dystopie Chaosmos, cette somme que l’on peut trouver en librairie depuis hier nous plonge cette fois dans une contemporanéité brûlante – nous emmenant tout de même jusqu’en 2016.

 

Christophe CARPENTIER, La Permanence des rêves, P.O.L, janvier 2015, 480 pages, 21 €, ISBN : 978-2-8180-3546-7.

Présentation éditoriale. Humphrey Winock est un américain de 54 ans, chercheur en dermatologie, qui intervient à l’université de Princeton dans le cadre d’un plan pédagogique antisecte financé par l’Unesco. Winock est en effet le co-fondateur d’une association internationale d’aide aux victimes du gourou Thomas Prudhomme.
Thomas Prudhomme est un gourou français de 29 ans, qui prône la théorie de la Vérité Cellulaire, théorie dont les principes apparaîtront au gré du récit. Après s’être fait amputer des jambes, des bras, s’être fait couper la langue, et crever les yeux et la cavité nasale dans une clinique privée de New Delhi, Thomas Prudhomme s’exhibe, telle une œuvre d’art, dans son hôtel particulier de la rue Frochot, située dans le IXe arrondissement de Paris. Cette exhibition traumatique à haute teneur mystique a déjà déclenché chez plus de 500 visiteurs, parmi les plus fragiles, des actes d’automutilation, dont Prudhomme ne peut être rendu coupable aux yeux de la loi, compte tenu de son statut d’oeuvre d’art, statut âprement défendu par la batterie d’avocats au service de sa démarche délirante.
À travers un exposé oral intitulé « autopsie de la pensée dégénérative de Thomas Prudhomme », qui relate la biographie du gourou depuis son enfance jusqu’à son basculement dans la folie mutilatrice, Humphrey Winock espère démontrer que Prudhomme n’est qu’un pauvre type comme le ventre de l’humanité en enfante tant, et non un nouveau Christ comme ses adeptes le prétendent.
Humphrey Winock a déjà été confronté à ce genre de pensée dégénérative par l’intermédiaire de son fils William Winock qui, trois ans plus tôt, a assassiné un blogueur qui avait sali la réputation de Michel Houellebecq, un écrivain qu’il adulait, avant de se donner la mort dans la cellule de sa prison parisienne. Les circonstances de ces deux drames seront bien entendu exposées en détail. Nous suivons en effet Humphrey à la fois à l’université, lors de ses interventions devant ses étudiants, et chez lui, dans sa vie de tous les jours, ainsi que durant ses intenses réflexions sur le mauvais père et le mari décevant qu’il a conscience d’avoir été.
Lors de ses interventions à l’université, Humphrey se lie d’amitié avec deux étudiants, Henry et Shannon Johnson, qui, initiés dans leur enfance à l’ébénisterie par leur grand-père paternel, ont conscience de s’enliser dans des études supérieures qui ne leur conviennent absolument pas. Auprès d’eux, Humphrey va s’amender du mauvais père qu’il fut envers William, et construire une relation de confiance et d’estime qui va également lui permettre de jeter un regard plus empathique sur la jeunesse qu’a vécue Thomas Prudhomme. En effet, d’abord présenté par Humphrey comme un être maléfique et dangereux, nous verrons tout au long du roman que les choses ne sont pas aussi simples qu’il y paraît, et qu’Humphrey lui-même, pourtant censé le diaboliser, finira par considérer ce gourou comme une victime supplémentaire d’une société dématérialisée qui excite ce qu’il appelle la « Jubilation Autobiographique Spéculative », autrement dit la création d’un romanesque débridé et narcissique à l’intérieur de nos vies.
Quoi qu’il en soit, Prudhomme continue de faire des victimes, mais surtout, il entreprend une tournée des plus grands musées d’art contemporain internationaux qui le conduira de Londres à Brasilia en passant par New York, et dont le point d’orgue sera une exposition de son martyr à la Chapelle Sixtine du Vatican. Pour l’association de défense de ses victimes c’en est trop, il faut réagir. Le kidnapping de Prudhomme est organisé par Humphrey, les jumeaux Johnson et 274 autres complices venus du monde entier, en plein coeur du MoMA de New York par un bel après-midi de mai 2016. L’opération est un succès. Les vigiles sont neutralisés et Prudhomme, l’homme-tronc, est enlevé en catimini. Humphrey embarque aussitôt avec lui clandestinement sur un navire en partance pour Saint-Petersburg en Russie. C’est en effet dans les vastes forêts de Komi, situées au coeur de l’Oural, qu’il confiera le gourou emblématique à une secte d’illuminés qui prônent la « Régénération Préhistorique ».
Tandis que tous les protagonistes du kidnapping attendent leur procès dans leur pays respectif, à la toute fin du roman, Thomas Prudhomme prend la parole pour la première fois, depuis le fin fond du cosmos, où son esprit décorporisé, affranchi de ses cinq sens, a désormais élu domicile.
Le mystère constitutif de toute vie est un des principaux thèmes de ce roman. Non pas le mystère de la création ontologique, mais le mystère autobiographique dont chaque existence est porteuse. Ici, l’existence des personnages finit par devenir une nébuleuse d’intentions inavouées et d’influences ancestrales qui composent pour chacun d’eux une identité approximative et fluctuante dont ils ne peuvent même pas se vanter d’être l’unique propriétaire. Outre son aspect pédagogique et initiatique, ce roman a pour toile de fond les tensions intérieures que génère en nous un rapport trop intellectualisé au réel. William Winock, Thomas Prudhomme, et l’institution de Princeton dans son entier symbolisent cette course effrénée vers la dématérialisation croissante de notre mode de vie, et par voie de conséquence, de notre environnement mental. En analysant les raisons du suicide de William Winock, et de la mutation de Thomas Prudhomme en une icône martyrisée, le roman tente de démontrer que cette dématérialisation passe par celle du langage qui, en devenant de plus en plus spéculatif et théorique, vide l’individu de son identité originelle qui, pour rester cohérente, doit être enracinée dans des expériences sensorielles concrètes avec la matière, avec le vivant.
Par-delà cet aspect critique précité, ce roman est une ode au lâché-prise autobiographique qui, lorsqu’il est dosé (comme c’est le cas chez les jumeaux Johnson et chez Humphrey Winock), est un des ferments du bonheur terrestre et de la liberté individuelle, celle qu’aucune loi, qu’aucun État ne pourra jamais confisquer. Sera récompensé celui qui justement parviendra à se protéger de la dématérialisation du monde en créant du romanesque à l’intérieur de son existence, même artificiellement, du moment qu’il n’en fait pas un usage mortifère.

Note de lecture.

"Il n’y a pas de dimension plus infinie qu’une vie, plus profonde
que ces quelques décennies de présence sur terre qui nous sont accordées
sans justification réelle, si ce n’est celle d’être là et de devoir
assumer seul cette présence ici et maintenant" (p. 82).

Ce nouveau roman critique est une polyphonie qui nous interroge sur notre monde comme sur notre rapport au langage et à la littérature : jusqu’où notre sacralisation de l’art peut-elle nous conduire ? en ces temps ultramodernes, comment expliquer la permanence de notre besoin de sacré, de notre désir-de-dieu ? toute dématérialisation est-elle spiritualisation ? toute spiritualisation est-elle surhumanisation ou déshumanisation ?  en un temps où triomphe l’identitarisme, la notion d’"identité" va-t-elle de soi ? que faire quand les "acteurs de la pensée moderne se hooliganisent" (182) ? qu’est-ce que le romanesque aujourd’hui ? s’adonner aux snuff movies ? nous affranchir de notre condition humaine pour voyager mentalement au travers des espaces numériques ? C’est ce que semble avoir réussi un Virgile Mounier métamorphosé en "cette Créature immonde qu’est Thomas Prudhomme" (256) après sa découverte de la Vérité cellulaire… De lui, on retiendra surtout l’art du portrait grammatical : parmi les quelque 6 000 verbes français recensés, chacun sélectionne ceux qui lui correspondent, à savoir ceux qui renvoient à des actions qu’il a réalisées, pour dresser son autoportrait (cf. p. 326-344).

Avec ce "roman d’aventure qui démontre que posséder n’est rien quand être possédé est tout" (dédicace de l’auteur), Christophe Carpentier nous offre un inventif montage discursif qui constitue un miroir critique de notre Société du commentaire. Ce faisant, il s’oppose à la doxa : "La fluidité est le maître-mot de la littérature d’aujourd’hui, les gens veulent lire un roman comme ils visionnent un DVD, sans buter sur un mot ou une image" (272).

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