Libr-critique

31 août 2015

[News] Libr-vacance (3)

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 20:35

 Voici, pour ce dernier Libr-vacance, les RV avec deux poètes de la nouvelle génération : Alexander Dickow (poète et critique américain) et Benoît Toqué, dont nous allons publier bientôt un deuxième texte.

â–º Alexander DICKOW

Parutions récentes ou à paraître très bientôt :

Le Poète innombrable : Blaise Cendrars, Guillaume Apollinaire, Max Jacob, Paris, Hermann, à paraître le 14 septembre 2015. Ouvrage critique qui intéressera ceux qui voudraient bien repenser un peu l’époque des années dix. Il y aura une table ronde à la Maison de la Recherche le lundi 19 octobre (à partir de 18H) suivi d’un pot dans la librairie d’en face, le tout en compagnie d’Anne Reverseau, auteure du Sens de la vue : le regard photographique dans la poésie moderne (Paris, PUPS, à paraître le 1er septembre 2015).

— Henri Droguet, Clatters, poèmes traduits en anglais par Alexander Dickow avec l’auteur, Minneapolis, Minnesota, Rain Taxi Review of Books/Ohm Press, 2015. C’est la traduction de Boucans, plaquette d’Henri Droguet paru chez Wigwam à Rennes, avec quelques poèmes supplémentaires, et suivi d’un essai critique (en anglais, bien entendu) par A. Dickow.

Articles critiques dernièrement parus :

Alexander Dickow, "Yves Bonnefoy and the ‘Genius’ of Language," SubStance 44.2 (2015), 158-171.

— Alexander Dickow, "Malcolm de Chazal’s Sens-plastique as Aesthetic Remainder," French Forum 40.1 (Winter 2015), 109-122.

— Pierre Jourde, "Fiction, incarnation et singularité [Fiction, incarnation and singularity]," interview with Alexander Dickow, French Review 88.4 (May 2015), 181-192.

Poèmes et proses récemment parus en revue :

— "La Rapine des nuages," fragment d’un roman en cours, paru dans la Revue * [Astérisque] no. 3 (2015). La revue est dirigée par Bruno Fern et Mathieu Nuss.

"Fragment d’un roman en cours", paru dans L’Incertain (revue martiniquaise dirigée par Jean-Marc Rosier, Gérald Désert et Jean Durosier-Desrivières), no. 4, été 2015.

— une suite de textes précédée d’un tout petit "avis aux lecteurs" est à paraître bientôt dans la revue de Sanda Voïca, Paysages écrits.

Projets en cours et en préparation :

un nouveau recueil de poèmes est en préparation sous le titre provisoire Appétits : une version anglaise et une version française paraîtront séparément.

une courte prose poétique hybride en français, Rhapsodie curieuse (diospyros kaki) est actuellement à la recherche d’un éditeur.

roman en cours : projet de longue haleine qui ne paraîtra pas de sitôt, mais dont on peut goûter les prémices dans quelques parutions en revue (l’anthologie avec François Rannou ; la traduction en anglais de Air de la solitude et Requiem de Gustave Roud, en collaboration avec le traducteur Sean Reynolds ; la traduction du roman de science-fiction d’Alain Damasio, La Horde du contrevent – La Volte, 2004).

 

â–º  Benoît TOQUÉ

– Samedi 5 septembre, lecture, avec Annabelle Verhaeghe, au Festival Été Indien, à Pragniot (42440 Saintt-Jean-la-Vêtre, dans la Loire). C’est principalement un festival de musique, mais il y aura aussi des expos photos, et quelques lectures. Deux liens : https://www.weezevent.com/festival-ete-indien  https://www.facebook.com/events/873881639363557/

– Samedi 12 septembre, au Fort de Tourneville, au Havre, il y aura une projection du film du festival PARADE! 2014 et la sortie d’un coffret double dvd dudit film (100 exemplaires numérotés) : https://vimeo.com/118645307

 

23 août 2015

[Chronique] Anne de Gelas : Eros-Limite, par Jean-Paul Gavard-Perret

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 9:48

À partir de L’Amoureuse (Le Caillou bleu, 2014), d’Amnésia (éd. Bruno Robbe, 2012) et des Carnets (éditions Galerie P, 2003 pour la première édition), Jean-Paul Gavard-Perret nous plonge dans l’univers de celle dont la dernière exposition parisienne s’est achevée au printemps dernier.

 

Le corps d’Anne de Gelas s’investit dans l’entreprise esthétique. Il est soumis à l’action qui consiste à animer et à éclairer la continuité entre temporalité et éternité, entre matière et esprit, entre la femme et l’Autre. Entre autre le disparu. Mais pas seulement. Se crée la dissemblance par la figuration. Ce n’est en rien une forme de schizophrénie, mais un rêve bien éveillé et l’intuition vive d’une présence mystérieuse au-delà des limites habituelles de l’expérience humaine.

L’identité  appelle  le scandale radieux d’une forme de quasi transsexualité ou tout au moins d’étrange traversée.  Elle est avant tout liée à une idée d’altérité contre la dissemblance qui peut s’éprouver en tant que mal premier – lequel, en perdurant, aurait consisté à s’enfoncer dans la matière et à s’en rassasier.

Anne de Gelas multiplie le réseau du mystère de l’Incarnation féminine et masculine. A savoir de celle qui a donné forme et originalité au monde des images « afin de rappeler l’homme aux choses spirituelles par le mystère de son corps » (Saint Thomas d’Aquin). Par son franchissement, la photographe plus qu’une autre  peut distinguer ce qui est féminité  et ce qui est Femme, ce qui est masculinité de ce qui est Homme. Elle introduit la mutation de la mutation. C’est une boucle, un échange entre l’art et le corps. Un va-et-vient exigeant dans lequel le chemin à parcourir est immense. Car imaginer n’est jamais restreindre  mais développer la fièvre d’une aurore à venir.

Surgissent les échos d’une fête aussi païenne que sacrée sur la voie lactée de l’inaccessible. Le corps sort de sa chrysalide. Il est l’efflorescence, l’éclat d’une magie et d’une inquiétude aux fascinants miroirs.  Le caché est transmué en prélude.

Il s’agit à la fois d’occulter et d’agrandir le royaume féminin mais aussi masculin (par la présence du Fils). Retenir l’éclat de celles qui dispensent leurs feux, qui séduisent en apprivoisant par leur exaltante beauté, en permettant d’accéder à une autre séduction : celle d’une éternelle pour atteindre au limpide et à la suavité.

Accéder aux lisières, y glisser, oser écrire avec l’œil, photographier avec des mots.  Savoir aussi calmer ce qui s’emballe à la vitesse de la lumière. Magie, magie suprême dont le masculin devient  épicentre et archange déchaîné. A ses pieds (et ailleurs), le regard se rassemble. Ongles de buée. Face cachée mais lumineuse d’un corps enfin trouvé. Jusque là, il ignorait l’avalanche. Il est devenu l’Ascension incarnée. Braises renaissantes. La rosée en mille roses pour une aube sans épines.

Allées pulsives. Libertés impulsives. Libellules passionnelles. Comprendre sans s’emparer. Traduire sans réduire. Mettre à nu sans déflorer – le désirable est effleuré.

Dès lors, le corps s’engage dans un processus unique de création. Il reste dans l’épreuve du désir de la transgression pour un nouvel « humanisme ».  L’être devient la " pierre vivante", image par excellente de la survivance. Émerge ici toute la question du corps animal et de sa dissemblance à l’image de Dieu. Renaît la  lutte entre les corps et le Corps, entre l’Esprit et les esprits, dans un désir de réconciliation.

Par la nudité exhibée, un sacré s’exprime. Le corps surgit comme une image au-delà de l’image, une image cherchant le sens de la Présence.  L’érotisme s’élève contre tout effet de simplification. Le désir "enfermé", « enfemmé », n’en devient que plus puissant. Il devient celui de la béatitude exaltante. Un rien « dénaturalisée », la féminité apprend à se méfier de sa propre séduction. Le « réalisme », ou plutôt la figuration, rapproche inconsciemment d’un souffle de l’origine et de la « nuit sexuelle » dont on ne saura jamais rien sinon ce qu’Anne de Gelas en suggère.

Comme le rien, nous échappons donc au corps tout en n’étant rien sans lui. Il est notre rien d’autre. Il reste notre insondable priorité dont l’impossible approche atteste l’absolu du rien. Et c’est bien là toute la force de la vie et de l’œuvre d’Anne de Gelas en ses « sanglots ardents » dont parlait Baudelaire.

Le corps est sans doute désirable, néanmoins  aucune offensive n’est possible face à lui. C’est d’ailleurs ce dont Barthes rêvait pour la photographie érotique. Selon lui le désir a nécessairement un objet mais il convient à un artiste de ne pas en faire un objet. Il doit rester sujet. La photographe réussit cette sidération. Il en va ainsi du désir de l’œuvre que le désir ouvre en sa nudité presque offerte, non consommée, et où l’histoire ressuscite une nouvelle mémoire.

 

7 août 2015

[Livres – news] Libr-vacance (2)

Après une Spéciale Libr-vacance, notre Libr-sélection (Bergen, Verheggen, G. Mar, Guesdon, Parlant, Gare Maritime 2015)… De quoi attendre fin août la reprise de Libr-critique. (Vous pouvez également remonter les pages LC et vous servir du moteur de recherche en haut à droite : vous attendent près de 2000 posts !).

 

Spéciale Libr-vacance

â–º Marie-Christine Masset (poète, membre du conseil de rédaction de la revue Phoenix cahiers littéraires internationaux ; collaboratrice de Libr-critique) :

♦ Du 2 au 5 juillet a participé à la deuxième édition du Festival C’Mouvoir dans le Cantal. A découvert avec bonheur le poète Antoine Mouton et écouté Raphaël Monticelli. Est en train de travailler à la traduction d’un recueil de poésie aborigène.

Lectures Libr-juillet :
Osiris 80, Contemporary Poetry/ Poésie Contemporaine (106 Meadow Lane Greenfield Massachusetts 01301 USA)
Estuaire, numéro 161 (Outremont Québec)
Contre-Allées, 35/36
Les Cahiers du Sens, n°25 : Le Feu
Ce qui est écrit change à chaque instant, anthologie quarante ans de poésie, Le Castor Astral
Elise Turcotte, Dark Menagerie, Guernica Editions
Tim Winton, Eyrie
Antoine Mouton : Les Chevals morts, Les Effarées
Raphaël Monticelli : Les mers intérieures, Motus

Relectures prévues :
William Faulkner, Lumière d’Août, Folio
Angèle Paoli : Les Feuillets de la Minotaure, Editions de Corlevour/Revue Terres de Femmes
Tim Winton : Cloudstreet, Pinguin Books

â–º Corinne Lovera Vitali, poète qui participe ponctuellement à LC (prochaine contribution : "Monsieur Rabbit"), va publier à la rentrée : Absence des cowboys, dessins de Stéphane Korvin, Ripopée ; "Apnée" aux éditions Contre-Mur.

 

Libr-sélection /FT/

â–º Véronique BERGEN, Le Cri de la poupée, Al dante, Marseille, été 2015, 248 pages, 17 €, ISBN : 978-2-84761-742-9.

Après Edie. La Danse d’Icare, épopée trash de 2013 consacrée à Edie Sedgwick (1943-1971) – l’actrice et mannequin qui a représenté "la Marilyn Monroe de la contre-culture", celle dont l’"état naturel, c’est le manque" – et la biofiction portant justement sur MM (Marylin. Naissance, année zéro, 2014), toutes deux parues chez Al dante, voici une tout aussi sidérante anti-narration, au centre de laquelle gît la femme-marionnette Unica Zürn, artiste et écrivaine allemande (1916-1970) qui s’est défenestrée après un destin tragique fait de "résidus de fragmentations atomiques".

Rappelons l’enjeu de ce type de texte : "passer le matériau brut de vies au travers du prisme de la fiction […] redonner vie, couleurs, voix, étoffe à des personnes réelles coulées dans les eaux de l’imaginaire ne va pas sans le souci de laisser intacte leur part d’ombre" (Edie). C’est ici à travers le regard d’entomologiste de sa rivale Christa (anagramme de "Trichas"), qui fut également la maîtresse de Hans Bellmer, que, à coups de mots-torpilles et de bégaiements syntaxiques – caractéristiques de l’écriture-crachat -, prennent vie les schizogrammes de celle qui n’a pu "ni vivre ni mourir sans bourreau".

Après ce troisième volume de la série, nul doute que Véronique Bergen fait déjà partie des voix actuelles les plus singulières.

 

â–º Jean-Pierre VERHEGGEN, Ça n’langage que moi, Gallimard, printemps 2015, 128 pages, 13,90 €, ISBN : 978-2-07-014924-7.

De quoi ci-gît-il ?
En retraite, ce docteur horroris causa du langagement envisage avec "humort" ses activités de septuagénaire, avec "conjugaison gaga" et craductions latines à la Prigent, et même sa façon de quitter cette terre complètement "calembourré" pour mériter un "monument funérire"… Ce qui ne l’empêche pas de s’en prendre avec verve aux snobinards, aux ultra-contemporains, à "Madame Supermarché", ou encore aux technophiles – "télédéchargeurs précoces"… C’est dire que, pour notre plus grand plaisir, nous assistons une fois de plus à un carnaval des mots (mots-valises, calembours et à-peu-près, etc.).

 

â–º G. MAR, Nocturama, textes-rêves & hypnagogies, Toulouse, Le Grand Os, coll. "poc !", hiver 2014-2015, 96 pages, 12 €, ISBN : 978-2-912528-21-6.

Les meilleurs passages de ce livre qu’il faut absolument découvrir ne résident pas tant dans l’inventivité surréaliste que dans les jeux avec le temps et les codes : l’agencement répétitif va jusqu’à alterner réel et virtuel, la narration étant informée par le jeu électronique. Entre deux mondes, les lecteurs ébahis peuvent contempler leur devenir, le parcage de l’humanité : "Le parc a pour objectif de préserver cette forme ancienne de l’humanité et l’offrir en spectacle à nos contemporains afin d’en entretenir la mémoire vivante […] le Monde Nouveau est là qui nous attend avec ses promesses d’harmonie sociale […] une forme très futuriste (postmoderne) de zoo humain…" (p. 25-26).

 

â–º Maël GUESDON, Voire, Corti, hiver 2014-2015, 88 pages, 14 €, ISBN : 978-2-7143-1143-6.

Pour Maël Guesdon, jeune poète de 28 ans, la poésie n’est ni dans le voir, ni dans le savoir, mais dans l’insu, le voire. À même les choses. Et même sans figures – littérale. "Soumise aux choses inanimées", elle "défait le lien de vivre et raconter". D’où sa poétique : "coupes où le flux n’a pas de reprise". Le texte présente ici un type d’illisibilité particulier lié à l’indétermination pronominale et énonciative, aux apocopes et juxtapositions syntaxiques…

 

â–º Pierre PARLANT, Exposer l’inobservable, Contre-Pied, coll. "Autres & Pareils", hiver 2014-15, 32 pages, 4 €, ISBN : 978-2-916252-46-9.

Examinant le travail du "bricoleur-artiste-photographe" Denis Bernard, Pierre Parlant est frappé par sa façon paradoxale d’"exposer l’inobservable" : ses recherches expérimentales visent à rien moins qu’à montrer l’au-delà du voir, ce qui échappe à l’œil en tant qu’organe, mais non en tant qu’éclaireur de l’imagination. Car "l’œil, sitôt ouvert, est un faiseur d’intrigue."

 

â–º Gare maritime, anthologie écrite et sonore de poésie contemporaine, Maison de la poésie de Nantes, été 2015, 108 pages + CD, 17 €.

Liée à la programmation des diverses manifestations que cette institution a organisées en 2014, cette publication nous offre un bon cru 2015 : en plus de lieux poétiques cruciaux (Le Bleu du Ciel, Héros-Limite, Plaine Page, La Barque, la revue Espace(s)), sont présentés par d’autres auteurs – avec extraits textuels et sonores -, entre autres, quelques-unes des voix poétiques actuelles des plus singulières, dont Libr-critique vous entretient régulièrement (Valère Novarina, Patrick Beurard-Valdoye, Claude Favre, Mathias Richard, Philippe Jaffeux, Marie de Quatrebarbes…).

5 août 2015

[Entretien] Sandra Moussempès ou la poétique de l’audio-poème, entretien avec Jean-Marc Baillieu

Suite à la parution du CD Vidéographia – disponible en édition limitée notamment chez les librairies Texture, Tschann (Paris) et l’Odeur du temps (Marseille) -, Jean-Marc Baillieu s’est entretenu avec l’auteure sur sa poétique de l’audio-poème. De ces quatre pistes émane une impression d’inquiétante étrangeté : murmures, boucles sonores, musique d’outre-tombe, voix lancinante et spectrale traduisent avec brio une envoûtante "pensée de rêve"… Aussi, de la même façon qu’à la lecture d’un texte de la poète, toute analyse devient spectrographie. /Fabrice Thumerel/

Sandra Moussempès, Vidéographia, performance sonore autour d’héroïnes filmiques, déplacements de corps et de voix, Violet Reason Record [violetreasonrecord@yahoo.fr], 2014, 10 €.

 

Sandra Moussempès est connue et reconnue pour soigner particulièrement et singulièrement ses lectures ou plutôt ses « dispositifs sonores » en public, dans des lieux dédiés à la poésie, mais aussi dans des structures d’art contemporain. Elle vient de publier Vidéographia chez Violet Reason Record, un CD qu’elle dit être « la bande-son matérialisée de Sunny Girls » un livre (coll. Poésie / Flammarion, 2015) unanimement salué par la critique. /Jean-Marc Baillieu/

 

J-M B. : A propos de votre pratique de l’oralité : existe-t-elle dès la conception des textes ou vient-elle (ensuite) comme une interprétation de la partition-texte ?

SM : En fait, il existe une musicalité intrinsèque à la création poétique, mais je ne peux pas vraiment parler d’oralité, plutôt de quelque chose qui m’échappe, se compose, s’écrit, avec une rythmique propre à la poésie ou ce qui pour moi fait sens poétique, des superpositions et des associations de pensées. L’oralité à proprement parler intervient bien après la fabrication du poème, lorsque du texte je décide de faire un nouvel objet, sonore cette fois-ci, que je nommerai audio-poème. Mais il y a des poèmes qui ne peuvent qu’être lus silencieusement ou de façon simple à voix haute.

Lorsque j’ai entrepris de composer le CD d’audio-poèmes Beauty Sitcom (inclus dans Acrobaties dessinées, éditions de l’Attente, 2012) en utilisant ma voix chantée, murmurée, distordue, stratifiée en écho à l’énonciation du poème, je souhaitais faire le lien entre ma pratique initiale du chant et mon travail d’écriture, avec sa jonction d’interface : les référents cinématographiques, ma relation aux films qui s’intègrent à l’énonciation du poème.

Je chante depuis 1984, je publie des poèmes depuis 1992, et je développe ce travail d’audio-poèmes depuis bientôt cinq ans, il a donc fallu tout ce temps pour que le lien entre ces deux pratiques fassent sens, pour que mon univers poétique puisse se matérialiser en une bandeson annexe, à écouter sur CD ou lors de lectures performées. Le dispositif sonore s’articule exclusivement autour de ma voix (je devrais dire mes voix), afin de coller au plus près de mon univers. Je souhaitais projeter le texte vers l’auditoire différemment car les lectures publiques où l’auteur se contente de lire son texte de façon linéaire m’ennuyaient un peu.

Dans Beauty Sitcom, la matérialisation des textes (enquêtes, fiction sentimentale, héroïnes filmées dans un environnement inquiétant, atmosphère vintage), s’incarne sous forme de bandeson annexe et autonome. C’est avant tout un travail sur la lecture augmentée vocalement, proposition qui n’est ni théâtre, ni concert, encore moins chanson. Central, le poème n’est jamais chanté. Mon chant crée une atmosphère filmique en bandeson annexe. Ce sont des Résurgences momentanées des sensations visuelles (poème et audio-poème inclus dans le CD Beauty sitcom, nouvelle version augmentée dans Vidéographia), en lien également avec des voix féminines qui ont pu m’influencer indirectement depuis l’enfance. Le chant est une réflexion du poème, un miroir sans tain.

La plupart de mes livres (principalement dans la collection Poésie / Flammarion, mais aussi aux éditions Fourbis et de L’Attente) questionnent la notion de temporalité et les sensations de déjàvu, à travers les façades sociales, les stéréotypes notamment autour du féminin, d’icônes cinématographiques mais aussi le paranormal, le sacré. De façon assez autobiographique, les expériences physiques et psychiques s’enchaînent en pensées plus ou moins rythmées. La forme est donc une préoccupation autant que le contenu, je compose une pièce sonore et vocale de la même façon qu’un poème. En cela l’oralité s’inscrit comme une interprétation de la partition-texte. J’ai toujours créé des mélodies, des onomatopées. J’ai ce besoin de travailler mes différentes voix, certains y retrouvent le côté japonisant de princesses manga, la voix éthérée-atmosphérique de Liz Fraser ou de Kate Bush, les bruitages de Meredith Monk ou encore l’opéra (il se trouve que mon arrièregrandtante Angelica Pandolfini était cantatrice). Tous ces référents m’ont effectivement influencée sans doute d’une façon inconsciente ; après l’écriture d’un livre, j’ai besoin de sensations plus organiques et tout peut me stimuler pour composer : un film, un dessin animé, des photos retrouvées, de la musique sacrée, du dubstep de Miami, conduire des heures la nuit sur l’autoroute. J’aime ce qui me perturbe, m’inquiète et m’envoûte. Les films que j’évoque dans Sunny Girls comme Zabriskie Point, Spring Breakers, Code inconnu, Sans soleil, … me correspondent, je les évoque, ainsi que des icônes pop, dans Vidéographia, bande-son matérialisée de Sunny Girls.

 

J-M B. : La collaboration avec un musicien fait-elle bouger les lignes ?

Oui bien évidemment, pour Beauty Sitcom il y a eu plusieurs collaborations, l’album s’est fait sur deux ans, s’est construit au fil des rencontres avec plusieurs musiciens sound designers venant de de la musique contemporaine et de l’electro. Ce CD de 9 titres m’a demandé beaucoup de travail car je ne suis pas productrice ni ingénieur du son, et je me suis retrouvée avec toutes ces casquettes à la fin du projet : devoir retravailler le son du mastering avec des audio-poèmes déjà mixés ou en impro, j’ai donc dû faire un travail méticuleux de rééquilibrage des basses, des aigus. Mais il est certain que la collaboration avec un musicien ou designer sonore est précieuse, les bases d’un son naissent à ce moment-là. J’amène mes mélodies de voix et l’idée générale du morceau, puis le musicien propose quelque chose, une façon de faire tourner en boucle un fragment vocal, donne une structure ; c’est le même travail que je fais en solo sur certains audio-poèmes que j’ai composés seule (Récipient de métal vert en duo avec Kristin Prévallet et Etudes d’interception dans Beauty Sitcom). Mais cela donne un son particulier à l’ensemble. Puis j’intègre les textes écrits, cela peut être toute une section ou seulement quelques mots, avec le musicien nous sélectionnons des boucles vocales qui se superposent avec mes autres voix off, les mots ainsi dits ou murmurés, stratifiés, s’extraient naturellement du poème comme une colone interne. J’aime bien alterner travail solo et collaborations musicales, aussi bien en lectures que sur mes CD. Mon nouveau CD Vidéographia (dont les textes sont extraits de Sunny girls paru récemment chez Poésie/Flammarion) a été entièrement réalisé en collaboration avec le musicien DJ Fred Daclon. Il a su donner une continuité à mon univers poétique dans son design sonore de ma voix de façon à donner une atmosphère un peu envoûtante ou perturbante. Et certains audio-poèmes de Beauty sitcom que j’ai composés et produits entièrement sont plus minimalistes, tout en gardant ce contraste entre douceur et effroi.

J’apprends de plus en plus à me débrouiller avec l’aspect technique de l’enregistrement, des logiciels. Sur scène, dans un dispositif avec un musicien sound designer, il y a une part d’improvisation, de dialogue entre nous (ce fut le cas notamment au festival Actoral 12 à Marseille) autour de la structure prédéfinie par avance, tandis que seule avec mon ordinateur et ma pédale d’effet, je suis un peu femme-orchestre. Le dialogue se fait autrement, avec l’auditoire plus directement. Je sais rapidement dans un lieu ou un événement les morceaux que je choisirai, si je lirai davantage de poésie (simplement à haute voix) ou si au contraire le contexte se prête davantage à chanter, par exemple à Paris, ma lecture performée à la Fondation Louis Vuitton dans un lieu si lumineux amenait une autre intensité que la soirée autour de mon travail à la Maison de la Poésie, plus intimiste, ou encore dans l’amphi-théâtre de l’ENSBA de Lyon devant les étudiants en conclusion d’un worshop, et lorsque j’interviens dans des endroits style usines désaffectées, c’est encore autre chose, selon l’acoustique aussi. Chaque partenaire musicien apporte en outre sa touche sonore à l’enregistrement et sur scène. Il faut qu’il y ait une sorte d’alchimie. Un peu comme dans un groupe de rock ou un duo, c’est ce qui se passait lorsque je faisais de la musique dans les années 80 et 90, je chantais sur des projets et avec des groupes, en France (Jay Alanski, Marc Collin) et en Angleterre (The Wolfgang Press sur le label 4AD, Kinky Roland sur label de Boy Georges More Protein), et je composais ou j’interprétais des chansons, avec un couplet, un refrain, des paroles qui collaient à la musique, ou encore je faisais des featurings comme avec The Wolfgang Press ; avec la poésie sonore je sens encore plus de liberté. C’est la différence avec la pop ou le rock, en poésie sonore je peux détourner la structure d’une mélodie, comme rester sur un silence là ou on attend une reprise, ou encore poser un fragment de vocalises de musique concrète puis enchaîner sur quelque chose d’atmosphérique, voire de "sacré" comme dans le rituel d’une cérémonie. Toutes ces expériences passées m’ont vraiment appris à trouver ma voix justement, c’est aussi à force d’avoir travaillé en studio avec des gens talentueux comme le producteur de Cocteaux Twins qui officiait sur le dernier album de The Wolfgang Press, ou Adrian Sherwood producteur british de dub, que je me suis passionnée pour tout ce qui est enregistrement et travail de la voix.

Cela étant dit, la musique, comme le dessin ou la photographie que je pratique aussi nourrissent mon travail mais le poème reste au centre. C’est le travail d’écriture qui est essentiel pour moi, livre après livre, dans la constitution de mon univers propre.

3 août 2015

[Livre – chronique] Jean-Michel Espitallier, Salle des machines [Libr-Java 10]

La dixième livraison de ce work in progress consacré à Jean-Michel Espitallier sera consacrée à son dernier livre, ce recueil qui permet de mettre en perspective l’ensemble de l’œuvre. [Libr-Java 9]

Jean-Michel Espitallier, Salle des machines, Flammarion, "Poésie", 2015, 240 pages, 18 €, ISBN : 978-2-0813-0751-3.

 

Cette somme nous fait bel et bien entrer dans la salle des machines spitallienne, dans la mesure où elle nous donne un aperçu des quatre moments que distingue l’auteur lui-même dans son itinéraire de poète-bricoleur : les premiers textes (1984-1994) déclinent diverses facettes de la modernité ; la deuxième période est constituée de la grotesque "Fantaisie bouchère" ; la troisième du montage critique "En guerre" ; la quatrième et dernière rassemble "les petites machines textuelles" qui devaient donner Théorème Espitallier II.

Concentrons-nous sur "En guerre" (Inventaire / Invention, 2004 ; Publie.net, 2012, qui pourrait bien être l’hypotexte de l’épopée poético-trash signée Emmanuel Adely, La Très Bouleversante Confession de l’homme qui a abattu le plus grand fils de pute que la terre ait porté (Inculte, 2013) : "À la différence du livre sur la guerre, le livre en guerre capture des morceaux de guerre pour faire livre. Et parce qu’un livre est toujours en guerre. Même s’il ne parle pas de la guerre" (p. 125). Tandis que l’hypertexte joue complaisamment avec les codes du film hollywoodien et les représentations dominantes – faisant la part belle au lexique sexuel et hygiéniste – pour nous plonger en pleine action au plus près des "héros" qui ont traqué Ben Laden et de leur pensée-flash/trash, le texte d’Espitallier fait de cette opération une "comédie médicale", la renvoyant à ce qu’elle est fondamentalement : "Bad Gag"… Les listes et boucles spitalliennes nous conduisent au paradoxe et au nonsense. Pour notre plus grand plaisir ! On en jugera en mettant en regard les deux écritures :

"Nous sommes les forces du bien et nous devons faire mal au mal pour le bien de l’axe du mal dont le bien est le mal" (131).
"Revenons à l’histoire de la traque. On l’attend là, bien sûr, pour lui régler son compte. C’est plutôt pour son bien. Et pour le nôtre. Et pour le bien du bien. Mais voilà, il ne vient pas. Jeu de cache-cache. C’est agaçant. On le menace. Au nom du bien. Il ne vient pas" (137)…

Loin de cette spirale vertigineuse, le choix d’une dangereuse proximité avec une doxa et une volonté de puissance fascinantes :

"mais ils ont choisi le Bien
oui
le Bien
et faire couler le sang pour défendre le monde libre"…

"tu niques les cellules terroristes tu nettoies t’es qu’un putain d’éboueur qui ramasse la merde
toujours niquer l’ennemi terroriste des lâches sans visage qui ont même pas droit au nom de combattants"…

"c’est toi au-dessus du corps toi debout au-dessus du corps que t’as baisé bien profond c’est toi au-dessus du corps que t’as baisé bien profond parce que t’es un mâle" (Adely, p. 13, 61 et 100)…

1 août 2015

[Livre] Paolo Dagonnier, & The Beat Goes On !

Dans la même collection à petit prix mais de grande valeur, le petit volume de Paolo Dagonnier s’avère plus prometteur que celui de Martin Wable, WOD, qui commence pourtant de façon foudroyante : "La poésie c’est terminé, terminé à 90° : je la termine".

Paolo Dagonnier, & The Beat Goes On !, maelstrÖm compAct, #41, Bruxelles, été 2015, 68 pages, 8 €, ISBN : 978-2-87505-220-9.

 

L’époque est à l’anti-intellectualisme et à l’"ignorance enthousiaste", ce que, à sa façon, revendique Paolo Dagonnier en tournant en dérision "les intelloctuels" et en commençant par une belle charge contre les préfaces académiques : exit, donc, tout "essai immortel écrit dans un langage bardé d’étoiles, aussi compréhensible qu’un tract de propagande nord-coréen, rehaussé ça et là par quelque citation ad hoc ou une expression latine que seul le Pape emploie encore"… Voici donc un jeune poète de 24 ans qui ne sait pas ce que c’est que "la vraie Poésie", mais qui en parle très bien :

La poésie est une tempête dans un verre d’eau qui s’avale d’un trait. […]
La poésie est un majeur levé les yeux dans les yeux de Big Brother. […]
La poésie c’est le beat de la dégénération par bribes de déraison. […]
La poésie est le bureau des objets trouvés de l’autre côté du miroir.

Et de nous livrer des textes "comme une pizza du dimanche soir : sans supplément". La pizza ne manque ni de fraîcheur ni de relief, bien que composite, le poète-pizzaïolo faisant feu de tous bois : invention verbale ("j’ai vu le printemps tagué d’un code-barres") ; verve satirique contre le tout-bio, les "atrophiés des sens", "les pasteurs des idées noires", ou encore "les trouillards de l’optimisme" ; détournements critiques ("Raconter des conneries à longueur de journée nuit à votre santé et à celle de votre entourage")…

Reste cette question : contrairement à la révolution, la poésie doit-elle être #hashtaguée ?

Powered by WordPress