Trois textes récents, qui se présentent sous des formes variées, font du vide le noyau de l’écriture : avant de nous consacrer à ceux de Jérôme Bertin et de Patrick Varetz, commençons par celui de Maud Basan, qui constitue son deuxième livre. En route pour le vide : psychique, métaphysique, social, scriptural…
Présentation éditoriale
Une femme, une femme seule au long de tout un été parle. Elle parle pour conjurer la solitude, elle parle pour ne pas devenir folle, ne pas disparaître. Pour continuer. Des souvenirs, des espoirs, des regrets. Du désespoir. Mais aussi du bavardage et de l’ivresse à parler, parler dans un mouvement qui se nourrit de lui-même et suggère une invention infinie, une liberté sans limite : « Tu voyagerais dans des pays nouveaux, inexplorés, tu parlerais les langues. Tu voyagerais en haute mer, tu franchirais à pied les cols enneigés et venteux. Tu endurerais la route interminable, les nuits sans sommeil. Tu connaîtrais le temps suspendu, la parenthèse ouatée des voyages en train, en avion, moment de rémission, suspens de tout et attente de tout, un espace pour rassembler ses forces avant l’inconnu, comme ces vieux avions qui faisaient autrefois le point fixe, moteurs à fond, toutes tôles vibrantes, avant de s’élancer de tout leur poids pour décoller, se soulever dans les airs. »
Comme un patchwork littéraire, ce livre est composé de fragments qui peu à peu s’organisent à travers leurs récurrences, des correspondances, des échos, des appels. Des genres s’y entrecroisent (journal, lettres, récits, fictions), ainsi que des textes écrits sous de féroces contraintes oulipiennes (notamment la contrainte du prisonnier), des tonalités s’y mesurent, de l’humour au lyrisme, de la mélancolie à la gaieté, pour mieux montrer cette pulsion vitale du dire à tout prix, dire le malheur, la tristesse, la solitude mais aussi la vie imbattable.
Maud Basan, Tout l’été, P.O.L, mars 2017, 220 pages, 12 €, ISBN : 978-2-8180-4168-0.
Chronique : To do or not to do… /FT/
"Attendre que ça finisse, est-ce que ce serait ça l’histoire ?" (p. 101).
En ces temps hypermodernes, l’aire du vide s’élargit exponentiellement : vide des êtres comme du monde mondialisé. Pour être devenu rare, le silence n’en est pas moins écrasant : celui de l’été, "saison violente" (22), est particulièrement oppressant. Entre un passé désormais interdit et un avenir problématique, non sans humour la narratrice Olga se heurte au temps dont la présence est insaisissable : "Je ne suis pas Pénélope, non plus Shahrâzâd, j’essaie seulement de prendre la mesure du temps, d’en trouver l’échelle, d’en
saisir quelque chose. De saisir le temps qui est là, qu’on dirait immobile, et le temps qui arrive juste après, tout le temps qui vient, dont on ne sait pas la limite" (63). Et d’affronter le vide abyssal, celui de la solitude qui peut vous pousser à l’anéantissement. Conjuguer sa vie/son vide est une façon de les conjurer : "Avoir été, avoir eu, / a été, a eu, / est allée, est arrivée, est devenue" (125). Dans une perspective beckettienne, il n’y a pas d’autre issue que d’"attendre que ça finisse" : pas d’autre vie, pas d’autre histoire possible. Entre grammaire du verbe, TDL (To Do List), lettre d’adieu à ses proches et journal existentiel s’inscrit une écriture du vide sidérante. Sans oublier un discours macaronique destiné à la faire sortir de sa prison : "moi ninon vais vous causer en morse ou en russe, en araméen ancien, en romain suranné, en coréen, en saxon, en américain commun, comme serai à même, comme vous me suivrez" (29) ; "ô vos omnes, vous mes mêmes, si vous ne venez, au moins vous ouïrez mon ire, vous messieurs, mes women, mes cocos […]" (107)…
Que faire alors ? Écrire un roman ? "Un roman, c’est déjà fait, ça sert à quoi, il y en a tant, pourquoi passer tant de temps avec ça" (68). Au reste, non, la vie n’est pas un roman : "Alors, il ne se passera jamais rien ? […] Ne verra-t-on survenir soudain un nouveau personnage qui pourrait relancer l’affaire, apporter un peu de fraîcheur, de mystère ou suspense ?" (111). L’amour ? "De toute façon regardez, les couples, même les plus fameux, ça tourne mal, ça tourne au tragique" (36)… L’aventure ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Et le romanesque ? D’où le choix d’Olga de s’irréaliser dans un ailleurs utopique/eschatologique : "Tu serais libre, tu vivrais de rien […]. Tu voyagerais dans des pays nouveaux, inexplorés, tu parlerais les langues" (79 et 81) ; "Tu vivrais parmi les sauvages, les derniers habitants de la jungle amazonienne […]" (100) ; "Tu serais la dernière habitante de la planète" (157)…
L’astuce d’Ardenne tient à la démonstration des agissements du potentat « idéal » à travers la symbolique du corps. Cœur, sexe, cerveau, membres ne sont qu’à la remorque de « Messer Gaster ». L’omnipotent n’est pas le plus important du lieu mais il se fait passer pour tel et tout. Si bien que la "science" ou ce qui en tient lieu est gastrique où n’est pas.
devenir Fils (1977) par la force des choses, Gallimard ayant refusé ce monstre-là. Écrit entre 1969 et 1976, ce flux de conscience dédié à celle qui est sa substance – sa mère – est régi par le martèlement de la machine – dactylométré, en somme.


Il en est ainsi pour cette nouvelle anthologie : éditée par Flammarion et dirigée par deux auteurs maison, elle totalise 44 poètes (sur 104) ayant publié tout ou partie de leur œuvre chez cet éditeur qui occupe une place majeure dans le secteur. Si bon nombre d’entre eux bénéficient d’une reconnaissance certaine – que l’on peut mesurer en s’appuyant sur divers critères objectifs (articles, colloques et manifestations diverses sur l’œuvre, numéros spéciaux de revues, distinctions diverses…) -, on peut néanmoins s’interroger sur les choix opérés parmi les auteurs qui sont entrés dans le champ dans les années 90 ou au début du siècle : pourquoi Philippe Clerc, Isabelle Garron, Sophie Loizeau, Hervé Piekarski, Hélène Sanguinetti, Éric Sautou, Guy Viarre ou encore Pierre Vinclair, plutôt que Pierre Alféri, Amandine André, Jérôme Bertin, Philippe Boisnard, Antoine Boute, Patrick Bouvet, Mathieu Brosseau, Anne-James Chaton, Sylvain Courtoux, Claude Favre, Christophe Fiat, Christophe Hanna, Anne-Claire Hello, Manuel Joseph, Vaninna Maestri, Christophe Manon, Charles Pennequin, Véronique Pittolo, Nathalie Quintane, Mathias Richard, Jacques Sivan, Frank Smith, Vincent Tholomé, Véronique Vassiliou, etc. ? Manquent également, entre autres aînés, Julien Blaine, Bernard Desportes et la revue Ralentir travaux, Suzanne Doppelt, Antoine Emaz, Jean-Marie Gleize, Joël Hubaut, Jacques-Henri Michot, Valère Novarina, Jean-Pierre Verheggen, etc. À cet égard, le titre est tout à fait révélateur : un nouveau monde n’est pas un monde nouveau, comme l’indiquent d’emblée les deux anthologistes dont le parti pris est explicite… Autrement dit, ils s’inscrivent en effet dans une certaine continuité, qu’ils préfèrent aux ruptures tonitruantes : se défiant d’une conception trop large de la poésie comme des tentatives pour en sortir, ils ne prennent pas ou pas assez en compte la "poésie scénique ou orale", les "poésies du dispositif", les "documents poétiques", la poésie multimédia…
ciels et leurs transformations (vocabulaire abondant et précis concernant les nuages), point de départ du discours de la météorologie, sont aussi figure du temps comme durée, support des fictions. Donc, quoi qui puisse être dit la variabilité du ciel (weather) s’appliquera autant à la succession des jours (time), « Les jours s’amoncellent sur nous » : la phrase est reprise plusieurs fois. Le caractère à peu près imprévisible de l’état du ciel et de ce qui se produira au cours des mois accompagne les mouvements du sujet parlant. La description du ciel en tant que telle n’est pas ce qui importe, mais la relation entre les changements observés par celle qui regarde et ce qu’elle vit, ressent.
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Selon de multiples angles, l’auteur ménage une suite de courants au sein de la perte et les éclats du langage qui – dans son vouloir dire – ne cesse de rater sa cible. Mais ce ratage permet au discours de se poursuivre en explorant le monde et ses mouvements convulsifs que le texte épouse.
cible qu’ils atteignent" (p. 52-53). Mais il ne fait partie ni des nostalgiques d’un cratylisme mythique, ni de ceux qui déplorent le drame de la langue, vivant de façon tragique la schize entre les mots et les choses. D’où ce corollaire : "C’est pourquoi on ferait mieux d’écouter d’un peu plus près ce qui a lieu dans cet entre les mots, autant que les mots mêmes. Ce qu’on veut dire, on a failli le dire" (53). Il prend même ses distances vis-à-vis des dernières avant-gardes : "Que les mots et le monde soient séparés va de soi et le constat ne vaut rien" (on pense ici surtout à Prigent ou à Novarina). Si "on ne parle pas les choses, mais autour" (19), il faut faire prévaloir la connaissance / co-naissance, qui réalise l’approfondissement des sensations. S’il défend un parti pris des choses, ce n’est pas pour aboutir à un quelconque réelisme – saisir l’épaisseur des choses au travers de l’épaisseur des mots. Pour Dickow, le poète est celui qui entretient un rapport décalé à la langue comme au monde ; il affectionne donc toutes les choses singulières comme tous les "déchets du langage" – les solécismes, entre autres (qu’on se souvienne des
Il y a bien quelque chose de baudelairien dans son goût du bizarre, dans son sensationnalisme spirituel… Toujours est-il que c’est un monde dense et varié dans toute sa richesse qui surgit, non pas d’une tasse de thé, mais d’un kaki : "Le kaki, voici un bien beau rêve à se mettre sous la dent", "un fruit si simple / et si nu" (16) ; "un fruit pour des curieux" (57)… Le kaki sous tous ses atours, contours et détours (deux contes, en l’occurrence). Le kaki en toutes ses variétés et sa sarabande de fruits originaux : persimmon, fuyu, hachiya… pitaya, physalis, tamarillo, corossol, pyridion, drupe, durian… D’où un blason décalé pour chanter la mesle (cf. p. 25).
façon dans le paysage de la poésie contemporaine, écrivant couramment naguère dans son étouffoir lumineux aux trois ou quatre temps du syllogisme en combinatoire aporétique d’antonymes, comme nos classiques en alexandrins, Philippe Jaffeux ajoure ici sa prose de blancs variables en guise de ponctuation – renvoyant le point aux vieilles lunes, l’exclamation, la suspension aux affres d’un cinéma muet ; ainsi que de calligrammes interstitiels il évide ses pages de triangles, cercles, carrés de silence, trous blancs cannibales faisant office de bottes d’enjambement, conjugue son moi aux huit personnes pronominales, « elles » presque un hapax, en roulement discontinu d’un présent de l’indicatif qu’aère un sporadique impératif peu injonctif, écart de baguettes sur la grosse caisse – paradoxalement se resserre, s’accourcit, se densifie. Dans l’entre deux ou trois l’oxymore se décale, prend du flou, de la marge. Les antinomies tangentes se dissolvent en tautologies approximatives, ne tiennent qu’à un fil, une connaissance de soi se déprend. La représentation même devenue l’objet sensible de la peinture, une complexité retorse profile ses ombres chinoises dans la caverne de Platon revue en trompe-l’œil par Magritte. Les « battements interlinéaires », un « éventail de vibrations » secouent d’un beat de jazz l’édifice de Bach. Ligaturées les trompes de Jéricho, croule le mur du sens. La chute se dérobe en « fuite ». Des mots freudiens ou apparentés, « résistance », « déficience », « carence », impriment de leur sillage le travail d’un funambule unijambiste sur fil d’aragne, athlète roboratif luttant dans un fauteuil élévateur, ce n’est plus un secret, contre une maladie dégénérative, qui convulse de sa critique la raison pure.

du monde.
Peintre, photographe, documentariste, poète et écrivain, Jacques Cauda publie ce qu’il estime son « chef-d’œuvre » après vingt ans de lutte pour le faire publier. Il est difficile de comprendre les résistances des éditeurs contactés. S’agit-il d’une frilosité depuis qu’est mis un frein voire un veto sur tout ce qui paraît hybride. Il est vrai qu’en France, le rire littéraire n’est guère apprécié. Du moins par les décideurs. Ils préfèrent souvent les moules aux gâteaux.
Cauda mélange Philippe Roth et Kafka aux glandes mammaires en plaçant des pétards affriolants dans les interstices de la langue maternelle.
comme une étrange bête à laquelle rien n’échappe. La voix est calme, le tempo doux, parfois saccadé, répétitif comme une litanie dont il ne resterait que quelques mots ou passages fragmentés.