Libr-critique

31 octobre 2016

[Libr-retour] Guy Bennett, Poèmes évidents, par Fabrice Thumerel

Voici la chronique complète sur cet anti-art poétique, cet anti-manuel à usage des novices comme des initiés.

 

â–º Guy Bennett, Poèmes évidents, traduit de l’américain par Frédéric Forte et l’auteur, postface de Jacques Roubaud, éditions de l’attente, automne 2015, 132 pages, 12,50 €, ISBN : 978-2-36242-058-0.

Evidents, ces poèmes le sont dans la mesure où ils sont "directs" : "compréhensibles et appréciables par tous" (4e de couverture), donc. Et quoi de plus simple qu’un poème qui "s’en tient à son message à 100%" (p. 70) ? Et comme dans toute bonne communication, évidence rime avec redondance.

Cela dit, n’y a-t-il pas anguille sous roche lorsqu’on lit : "Le poème / veut exactement dire ce qu’il dit / et rien de plus" (21) ? N’y a-t-il pas malice à prendre le littéralisme à la lettre ? C’est dire que le lecteur y met à nu les impensés et présupposés, concernant, par exemple, la double opération de légitimation sociale entre auteur et lecteur : "En faisant l’acquisition de ce poème, / les lecteurs de bon goût affirment avec fierté leur individualité / en subventionnant et célébrant la mienne" (82) ; ou entre auteur et postfacier : "le postfacier aura la satisfaction / de voir son nom associé au mien / et appréciera de savoir / que je serai heureux d’écrire quelque chose / pour sa prochaine publication, / si j’en ai le temps" (103). En ce temps de transparence anticritique et anti-intellectualiste, voici un modèle de communication : "Ce poème contient / tous les éléments de langage / qui vous sont nécessaires pour en parler / avec autorité. […] Pour vous défendre dites que / plutôt que de vous empêtrer / dans les confins arbitraires du débat intellectuel, / vous préférez parler aux gens sans détour / de ce poème" (68-69).

C’est dire que Guy Bennett déconstruit le mythe du Poète, tourne en dérision les travers de l’auteur comme du lecteur, dont la relation peut être synthétisée par le couple antinomique narcissisme / voyeurisme.

C’est dire que l’on découvre dans ce livre iconoclaste tout l’espace des possibles contemporain. Ses courants : textualisme/lyrisme, poésie visuelle, poésie à contraintes… L’avant-garde : "Pourquoi retourner si loin en arrière ?" (Duke, p. 112)… L’expérimental : "Je suppose que même ceci / pourrait passer pour / un poème expérimental" (43). Ses modes : le trash, la culture pop… Le poème engagé : "Je n’en avais jamais écrit / avant celui-ci" (49)… Les poncifs textualistes : autoréférentialité, autoréflexivité, autotélisme… Ses pratiques : renvois d’ascenseurs, stratégies diverses… Ironique, le texte dévoile les implicites et subvertit le discours dominant : le tout-marketing… La doxa écologiste : "Ce poème est fait / à 100% de langage post-consommation" (78). Jouissif !

30 octobre 2016

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche d’octobre, tout d’abord, notre Libr-agenda (Philippe Boisnard et Jean-Michel Espitallier), puis nos Libr-événements : RV avec AnnaO / Jacques Jouet & Mia You (Ivy writers) à Paris, à la fondation Vasarely d’Aix pour de drôles de drones… On terminera par un aperçu de ce qui vous attend sur LC en cette riche fin d’année…

Libr-agenda

â–º Philippe BOISNARD :

_ 2 novembre : performance de poésie numérique à l’école des Beaux arts de Montpellier : nouveau projet solo : poetry grows (ENSBAMA).
_ 3 novembre : conférence Université de Montpellier dans le cadre des Rencontres sur la poésie numérique : 4ème manifeste de la PAN (Poésie Action Numérique).
_ 9 novembre : vernissage du nouveau phAUTOmaton @ L’Espace Mendes France (Lieu Multiple) de Poitiers et l’EESI. (nouveau dispositif), en partenariat avec le festival acces)s(#16.
_ 14 novembre : vernissage de Paysage de la Catastrophe (After Fukushima) (création avec Jacques Urbanska et Philippe Franck) @ Ars Numérica (Bruxelles-Belgique)

â–º Jean-Michel ESPITALLIER :

•• 3 novembre (Festival Ritournelles, Bordeaux)
• 14h30. Archives Bordeaux Métropole. Table ronde « archives et création », avec Emmanuelle Pagano, Emmanuelle Pireyre, Philippe Artières, Didier Arnaudet, François Bon, Jean-Michel Espitallier.
• 20h30. Oara Scène Aquitaine. Création de « France romans » (Argol Éditions) par Cécile Delacherie (jeu, voix), Sébastien Sampietro (jeu, voix) et Franck Tallon (création image et son).
•• 4 novembre, 19h. CIPM, Marseille. Rencontre et lecture autour de Tanger (avec Eric Audinet et Pierre Parlant).
•• 8-10 novembre, Mac/Val, Vitry/Seine. Résidence de création, projet Has Been, avec Valeria Giuga et Roméo Agid (compagnie Labkine). Autour de l’expo de Jean-Luc Verna.
•• 17 novembre 14h. « Sur la poésie action ». Début d’un séminaire-atelier au lycée autogéré de Paris.
•• 27 novembre, Neuchâtel (CH), fondation Durenmatt. Rencontre et discussion autour de l’exposition de Jean-christophe Norman.

Libr-événements

â–º Le lundi 7 novembre 2016 à 18H, La Passerelle.2 vous invite à venir célébrer l’accrochage de l’œuvre peint « She was a Princess »*, qui sera accompagné d’un concert live de L’IMPOSSIBLE (guest : AnnaO)
+ ambiance musicale et tubes fluorescents – Eric Michel.

* Anne-Olivia Belzidsky, « She was a Princess », Peinture sur toile 160cm / 160cm – encre de chine, céramique à froid, feuille d’or et d’argent au bord du visible,
rose fluo, pigment pur en poudre – bleu de cobalt véritable, technique mixte
+ présentation de 4 bébés-toiles 9,5×15, technique mixte


She was a Princess / Painting remix
La Passerelle.2
52 rue Popincourt
75011 Paris

â–º Du 11 au 13 novembre, à la fondation VASARELY d’Aix-en-Provence : Drones – Images à risques ?
Coproduit par Colette Tron : http://www.alphabetville.org/, Benoît Labourdette: http://www.benoitlabourdette.com/, et l’office http://loffice.coop/

Les drones, machines de "vision embarquée", sont en train de se répandre de façon massive et modifient insidieusement nos représentations du monde.
Pour essayer de comprendre ensemble de quoi ils sont faits, voici des « rencontres apprenantes » sous forme d’ateliers, échanges, pratiques, questions et théories. Jeu de guerre ? Pilote automatique ? Réalité virtuelle ?
Les 11, 12 et 13 novembre, seront expérimentés les enjeux des ces machines-images, avec pour objectif la production de formes conceptuelles et pratiques pour en faire usage dans nos quotidiens, nos activités, nos métiers.
Un programme ouvert sous l’angle de la déconstruction, dans tous les sens du terme, afin de dépasser les idées reçues et comprendre ces fonctionnements algorithmiques : décortiquer, manipuler, raconter, monter et démonter réellement un drone, le désautomatiser, l’écouter… partager des points de vue et des images du et sur le monde.
Pour participer, ces rencontres sont à prix libre et conscient. Pré-inscription à youpi@loffice.coop.
Pour l’office cette "rencontre apprenante" est la première forme publique de "l’école flottante".
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Qu’est-ce que cette école flottante ? Un projet de l’office, né du besoin de résister à l’accélération, et en même temps, du désir de vivre intensément avec nos contemporains. Nous imaginons cette école comme une bulle, une parenthèse, un milieu propice à apprendre, à se construire un regard critique. Comment faire partie de ce monde liquide ? Être capable de surfer sur la vague avec élégance, de s’organiser collectivement pour hisser la voile ou bien de regarder la mer s’agiter de loin, bien ancrés à l’intérieur de nous-même ? C’est une question d’agilité…
L’école flottante de l’office est un dispositif ouvert auquel tous sont invités à contribuer. Toute les prochaines saisons sont encore à construire et un petit document d’invitation est en cours de rédaction.

â–º Mardi 15 novembre 2016 à 19h30, Ivy Writers vous invite à une soirée de lectures bilingues avec les Poètes :
JACQUES JOUET (France)
et MIA YOU (USA)

15th Nov from 19h30: Ivy Writers Paris welcomes French poet Jacques Jouet alongside American poet Mia You—let us know you are coming!

MARDI le 15 novembre 2016 à 19h30
Au bar / 1er étage : Delaville Café, 34 bvd Bonne Nouvelle 75010 Paris
M° Bonne Nouvelle (ligne 8 ou 9)

Bientôt sur LC…

L’inventive biofiction de Véronique Bergen (Janis Joplin), la poésie utopographique de Christophe Manon (Vers le nord du futur), le combatif Film des visages signé Frank Smith, le symptomatique ready-made de Emmanuel Adely (Je paie), la bouleversante autopoéfiction de Corinne Lovera Vitali (Ce qu’il faut)… Blaine, Ernaux, Lucot, Mézenc, Pozner…

26 octobre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (4/6)

C’est avec plaisir que nous retrouvons Mme Jabert… Avec plaisir… enfin, façon de parler ! Avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant, nul regret des vacances et des voyages organisés… [Lire/voir le troisième post]

QUATRIÈME JOUR

Bonjour, c’est Mme Jabert. Il n’est pas nécessaire que je vous dise à quel point je suis mécontente. Furieuse même. Rarement vu un groupe aussi manche que vous. Jamais ! Des plots, des buses, des pets de loup, voilà ce que vous êtes ! Des demeurés. Une catastrophe ambulante. Si vous n’aimez pas les ballades à pied, pourquoi en faites-vous ? Quatre jambes cassées, deux tentatives de noyade, un disparu, quelques côtes fêlées et je ne compte pas les évanouissements à répétition, le bilan est lourd pour une simple promenade sur les berges de la Sévère. Lourdes, ça vous dit quelque chose ? Pensez-y la prochaine fois. Parce que moi, les invalides seuls je supporte mais en groupe je fais pas. M. Coty non plus. N’est-ce pas, Coty ? Il confirme : jamais mis ses pneus à Lourdes. Bon, les fractures sont à l’hôpital, les noyés ont refait surface : tout va bien. Si M. Blanc n’est pas là dans cinq minutes nous partons sans lui. Qu’il se fasse rapatrier avec sa carte bleue. Dans une demi-heure nous serons à Viloissier. De là, pour conclure votre étude de l’hydrographie locale, je vous conduirai aux sources de la Sévère : trois filets d’eau et une flaque. Vingt minutes à pied. Ça vaut le détour. L’eau est potable. Elle a des vertus. Je sais plus lesquelles mais des vertus. Pour le foie, je crois. Cure possible. Avis aux alcooliques ! Passons. Dans tous les cas, vous pourrez vous tremper les arpions. Ambiance bucolique. Pur style Virgile corrigé Rousseau. Présence de truites et d’écrevisses. Merci de ne laisser aucun papier, mégot, bouteille, crotte, ruine, épave, rat crevé, préservatif et autres pollutions sur le site. Notez que : nudisme interdit. Feu également. À midi nous sommes attendus chez Boully à Bézin-en Bris : un restaurant pas d’étoile surtout réputé pour ses ruptures de la chaîne du froid. Je propose de leur faire la surprise de pas y aller, on a déjà du monde à l’hôpital. Et SAUTER REPAS JAMAIS GOINFRE NE TUA. Merci à tous. Nous gagnons un temps. Cet après-midi, visite de la villa romaine de Percinoy reconstituée à l’échelle 1 d’après les fouilles puis conférence de M. Got sur la réhabilitation du lotissement Les Atriums. Architecture et urbanisme OK c’est rébarbatif, mais il faut ce qu’il faut.

23 octobre 2016

[News] News du dimanche

Après un Libr-carnet critique qui revient sur le Nobel de littérature et s’interroge sur la production littéraire actuelle, pleins feux sur les parutions P.O.L et l’agenda de NOVARINA fin octobre et novembre.

Libr-carnet critique /Fabrice Thumerel/

Revenons brièvement sur les réactions propres au pôle autonome suite à l’annonce du prix Nobel de littérature, attribué à une figure du rock qui, jouant les trouble-fête, refuse toujours de souscrire au protocole académique. S’arc-boutant au credo avant-gardiste de la transdisciplinarité, bon nombre se donnent à bon compte une image d’esprit ouvert – versus les réactionnaires, ça va de soi – en posant comme une évidence ce paralogisme : les avant-gardes ont fait tomber les barrières interdisciplinaires ; Bob Dylan est un novateur dans un champ disciplinaire autre que la littérature ; donc, Bob Dylan peut être rattaché aux expérimentaux du champ littéraire, et par là même recevoir le Nobel. CQFD.

Ce Qui est une Fausse Direction : qu’une création originale puisse voir le jour en déjouant les codes et les étiquettes du champ littéraire par des emprunts à d’autres pratiques artistiques ne revient pas à préconiser que ce qui est reconnu comme valeur dans un espace particulier (la chanson, par exemple) puisse conquérir des bénéfices symboliques dans un espace occupant une position plus prestigieuse.

Un bon exemple de récupération-confusion post-postmoderne ou hypermoderne, en somme.

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Les époques vides sont celles qui ne savent pas inventer un regard neuf, affirme Sartre dans Situations, I. Est-ce le cas aujourd’hui (c’est une vraie question, qu’on ne saurait balayer d’un revers de la main en proférant l’habituel anathème de "réactionnaire"), aujourd’hui où la codification de la fiction est des plus abouties ("polar", "SF", "heroic fantasy", etc.) ; où le label "roman" est plus que jamais la formule commerciale miracle ; où est estampillé "poésie-expérimentale" tout recyclage de matériaux divers (cut-up pour tous !) ?

Les parutions de P.O.L en novembre 2016

â–º Joël Baqué, La mer c’est rien du tout
Ce livre est constitué de micro-textes qui racontent l’enfance de l’auteur, sa carrière de policier, profession qu’il exerce encore aujourd’hui. Il décrit sa découverte de la littérature à partir d’un livre trouvé sur la plage où il travaillait comme maître-nageur-sauveteur des CRS. Ses souvenirs professionnels, parfois durs, souvent insolites, côtoient des constats, tendres et amusés, sur les enfants et sur nombre de situations du quotidien.
Des figures récurrentes traversent ce récit éclaté (les parents, une soeur aînée d’une rare beauté) et une même langue simple et précise, doucement ironique s’y fait entendre, lui donnant son unité et sa force. Une existence est ainsi reconstituée au fil des pages, dans un livre où l’expérience particulière rejoint le destin commun, un peu comme l’étaient les « Je me souviens » de Georges Perec.

â–º Hubert Lucot, La Conscience
C’est un des sales privilèges de l’âge que de voir mourir autour de soi, avant de se retrouver soi-même face à l’épreuve… Hubert Lucot n’est pas épargné et ses livres en portent la trace depuis la maladie et la mort de sa femme, AM, son inspiratrice si souvent, et de sa soeur (« Je vais, je vis »et « Sonatines de deuil »). A ces récits il ajoute des commentaires et des considérations extrêmement percutants sur le monde tel qu’il va ou plutôt ne va pas, il évoque les souvenirs des disparus ou disparaissant, et tisse ainsi une tapisserie riche, si contrastée, dont le temps est la trame. Cette fois la figure centrale de son nouveau livre qui en raconte encore une fois la maladie et la mort, c’est Thierry Fourreau, cher aux éditions P.O.L puisque lorsqu’il est mort, en mai 2015, cela faisait plus de vingt-cinq ans qu’il y travaillait.

â–º Nathalie Quintane, Que faire des classes moyennes ? (essai)
En 1697, John Locke avait trouvé plein de bonnes idées pour occuper les pauvres. Il les résumait dans un bref exposé : « Que faire des pauvres ? » Aujourd’hui, réduits à une foule semi-clandestine ou noyés dans la Méditerranée, les pauvres ne semblent plus être une question. D’après Nathalie Quintane, le véritable problème des sociétés modernes, ce sont les classes moyennes. Nourri par une foultitude de documentation récente disponible virtuellement ou sur du papier, adossé aux meilleurs auteurs, parfois abondamment cités (Nietzsche, Debord, Ballard, aussi bien que Lojkine, Huelin ou Brustier), Que faire des classes moyennes ? nous aide clairement à comprendre en quoi les classes moyennes concourent à l’état déplorable de la société tout entière et peut-être du monde. Obsessions éducative et résidentielle, compréhension biscornue de ce qu’est la culture (sans parler de l’art), dépolitisation endémique… comment une population aussi bizarre parvient-elle à se considérer comme normale, renvoyant dès lors les autres à l’anormalité ? Et si les classes moyennes étaient les seuls et véritables ennemis de la démocratie ?… Un texte à la fois allègre et assassin, d’autant plus allègre qu’il est assassin ; d’autant plus assassin qu’il est allègre…  

Le 28 octobre à 20H30, Nathalie Quintane sera au Vers libre (1, rue basse des Halles 44190 Clisson).

â–º Dominique Meens, Mes langues ocelles
Dominique Meens s’est toujours passionné pour les oiseaux (voir, entre autres, les trois tomes chez Allia, de sa très réputée « Ornithologie du promeneur »). « Mes Langues ocelles « se situe dans le sillage de cette passion. Comme l’auteur a bien dû, et pas mal, se déplacer pour les entendre, ces oiseaux, c’est un ouvrage qui se déplace beaucoup entre l’essai, le dialogue, le poème, et qui de même déplace beaucoup. On dit si bien : la question est déplacée. Et c’est encore une fois un régal d’insolence, d’érudition et de culture, de virtuosité littéraire.
Un mot de son dessin. Ce livre arrange son fil comme on faisait autrefois les pelotes de laine. Il danse en huit autour d’un vide, celui, on ne s’en étonnera pas, de ces langues
supposées. Le lecteur pourra l’augmenter de l’audition des enregistrements effectués par l’auteur et mis à sa disposition sur Internet. Emporter sa lecture dans les bois pourrait être une solution plus adéquate encore.

 

Agenda NOVARINA

â–º Exposition Valère Novarina, du 1er au 29 octobre 2016 à la Bibliothèque universitaire de l’Université de Lorraine – Metz

…je dessine le temps, je chante en silence, je danse sans bouger, je ne sais pas ouÌ€ je vais, mais j’y vais […] pour m’épuiser, pour me tuer, pour mettre au travail autre chose que moi, pour aller au-delaÌ€ de mes propres forces, au-delaÌ€ de mon souffle, jusqu’aÌ€ ce que la chose parte toute seule, sans intention, continue toute seule, jusqu’aÌ€ ce que ce ne soit plus moi qui dessine, écrive, parle, peigne…

Dans le cadre des journées Langues & Langages en dialogue, organisé par les j.e.c.j.-lorraine
Plus d’informations : http://jecjlorraine.fr/

â–º Le Vivier des noms à Marseille, les 4 et 5 novembre 2016 au Théâtre de la Joliette

texte, mise en scène et peintures de Valère Novarina

avec
Julie Kpéré
Jean-Marc Mondésir
Dominique Parent
Claire Sermonne
Agnès Sourdillon
Nicolas Struve
Ivan Hérisson
Valérie Vinci
Un musicien sur scène Christian Paccoud

Théâtre Joliette-Minoterie
2 place Henri Verneuil – 13002 Marseille
04 91 90 74 28
Plus d’informations : http://www.theatrejoliette.fr/spectacle/le-vivier-des-noms

21 octobre 2016

[Livre – chronique] Pierre Guyotat, Par la main dans les Enfers, par Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Guyotat, Par la main dans les Enfers. Joyeux animaux de la misère II, Gallimard, "Hors Série Littérature", 20 octobre 2016, 432 pages, 24 €, ISBN : 978-2-07078447-9.

Présentation éditoriale

«Une mégalopole à la jonction de trois continents, d’océans, de cordillères ; mégapoles, bras de mer, fleuves, massifs, pics, glaciers, terres riveraines sous montée des eaux ; enchevêtrements de voies au sol et suspendues ; tours de verre, temples, ports, théâtres sur l’eau, habitats de pilotis, décharges-montagnes ; rats, chiens, rapaces diurnes et nocturnes, singes, serpents, fauves.
Guerres, asservissements, peu de zones libres, très peu d’humanité paisible.
En bordure d’un district de l’une des cités-mégapoles qui constituent la mégalopole, et devant une zone de chantiers portuaires, dans un ancien bar avec habitation à l’étage, un bordel. Un maître, fils de l’ancien tenancier, y possède trois putains : une petite femelle, muette, étendue à l’étage, deux mâles – celui, sans nom, qu’il a hérité de son père et l’un des très nombreux "petits" de ce mâle, épars dans les mégapoles : nommé, lui, Rosario.
Ni "clients" ni "prostitué(e)s", figures et termes d’une sociologie et d’un érotisme désuets ; mais "ouvriers", "tâcherons" – presque tous bons époux et bons pères – et "putains" ou "mâles" et "femelles" ; humains et non-humains.

La première partie de Joyeux animaux de la misère s’achevait provisoirement sur la copulation de Rosario avec sa génitrice en activité dans un bordel d’un lointain massif minier : une progéniture en est attendue.
Cette deuxième partie, Par la main dans les Enfers, met en scène, en voix, entre autres, la castration, dans une rixe, du géniteur de Rosario puis le transport "sanitaire" du castrateur, pauvre ouvrier tueur de rats la nuit, aveuglé par ses rats en rage, vers des "urgences" d’accès difficile, à travers stupre, massacre et beauté.»
Pierre Guyotat.

Chronique de Jean-Paul Gavard-Perret

Dans ce deuxième temps des « Joyeux animaux », Guyotat poursuit ses déferlements premiers : il criait « ah mince il faut que j’y change de cri si le petit ventru me fait crier, que je m’y pense quand, sa paume à ma fesse, il m’entraîne au pieu, qu’il m’y bascule sur le dos… à peine il m’a déjà enfilée… ». Le courant de conscience est bien loin de celle de Joyce. Sa furie verbale semble repoussée au rayon des antiquités. Plus que jamais l’auteur répond à ce que Leiris pensait de lui : à savoir un auteur capable d’hallucinations à un degré exceptionnel. Il prouve ce qu’il advient du langage lorsqu’il rapproche la pensée du sexe.

Ses « sanies » font merveilles, elles agissent venant non assouvir la soif de sexe mais le porter dans une errance où les « chattes mâles » sont béantes. Héritier de Sade et de Genet, Guyotat éclaire sur les comportements « clandestins » de l’être. On peut le prendre comme un animal et le regarder comme un aliéné. Les sujets essentiels sortent du logos admis, et l’auteur de s’emporter contre ce beau gars d’égout qui veut le quitter « pour la femelle (…) …une si jolie fraîche à seins que ça sent (…) le petit con frais palpite que tu descends ta lourde braguette y toucher la toison. »

L’homme devient putain (mot masculin s’il en est chez Guyotat), à proximité des ports et des chantiers ou dans des restes d’immeuble où des êtres viennent pour divers « voyages ». « Salope » se transforme en mot sinon d’amour, du moins de tendresse dans un monde de raies, de chiens, et d’enfilade. En ses incantations le langage s’enfonce dans le corps esclave, joyeux, toujours en chasse.

Partout perce le théâtre intrinsèque de cette écriture-sperme jaillissant en  « Labyrinthe-Guéhenne ». Et ce, une fois de plus, dans l’attente de « Histoires de Samora Machel », œuvre annoncée il y a déjà plus de trois décennies et évoquée plus d’une fois dans Coma si cher à Chéreau. Pour l’heure, le tome 2 des « Animaux » écrit dans « le présent de l’écriture » convoque en «  langue aisée  » le proféré transgressif. La parole ample est souffle et houle qui arrache tout sur son passage.

19 octobre 2016

[Chronique] L’Å“uvre photographique d’Adrienne Arth, par Matthieu Gosztola

Si « parler, ce n’est pas voir » (Maurice Blanchot, L’Entretien infini), s’il existe « une disjonction entre le voir et le dire » (Gilles Deleuze, Pourparlers), l’œuvre d’Adrienne Arth invite à une théorisation de la pratique photographique. Cette pratique du soleil sur le monde.

« Avec la Photographie, nous entrons dans la Mort plate », prévient Roland Barthes dans La Chambre claireSarah Moon, de qui Adrienne Arth est fille, même si elle entretient également des liens étroits avec des artistes comme John Batho, Mario Giacomelli ou encore Saul Leiter, ne nie pas l’étreinte de la photographie avec la mort, écrivant : « Toutes les photographies sont le témoin, si ce n’est le souvenir d’un moment qui autrement serait perdu pour toujours ». Ce moment élu devient dramatique à hauteur de son élection, sauvé de la mort autant que renvoyé à elle. Parvenant au présent de nos vies tout en signifiant irrévocablement sa distance, son passé.

Mais Adrienne Arth comme Sarah Moon s’attachent à montrer ― précisément ― en quoi « le regard est l’instrument par où la lumière s’incarne », ainsi que l’écrit Jacques Lacan dans « Qu’est-ce qu’un tableau ? » « [J]e suis regardé, c’est-à-dire je suis tableau », ajoute le psychanalyste.

Afin de faire en sorte que tout ce qui est regardé soit tel, Adrienne Arth s’attache à retravailler incessamment l’image, au moyen de la surimpression, par exemple, mais ce procédé, s’il est le plus visible, est loin d’être le seul : dégradations écloses lors du « développement » minutieusement orchestré (l’ordinateur ici n’est que le prolongement d’une sensibilité) ; tâches, accidents de lumière ; légers flous permis par un mouvement impromptu claquemuré librement dans son imprécision au moyen ― peut-on penser ― du temps agrandi de la pose…

Y a-t-il chez cette photographe une volonté de transformer la réalité, de la détourner à son profit ? Les modifications apportées sur le terrain originel de l’image sont surtout, contrairement à ce qu’il semble de prime abord, façon de rendre sensible la beauté de ce qui s’impose. De ce qui s’impose au point de tenir entièrement captive l’attention pour la faire se révéler à elle-même autant qu’à ce qui est.

Retravailler l’image, oui, mais pour lui permettre de se fondre en sa nudité originelle, celle-ci serait-elle fantasmatique. Aussi les modifications apportées naissent-elles entièrement de ce qui est capté, de son surgissement, de l’inattendu que cela projette et au sein duquel cela se meut.

Adrienne Arth nous force à renouveler notre rapport au monde, à faire en sorte qu’il devienne musical. Elle nous invite à considérer ce qui s’offre aux sens comme un ensemble infini d’harmoniques face auxquelles il s’agirait de s’accorder, les yeux ouverts – comme une main peut s’ouvrir – dans le cours du visible, nappe phréatique communiquant avec toutes les strates de l’émotion.

Et elle va plus loin que la photographe allemande Germaine Krull qui avançait : « Chaque angle nouveau multiplie le monde par lui-même ». Elle va jusqu’à cet aveu de Sarah Moon : « Quelquefois je ne suis même pas sûre d’avoir vu ce que j’ai cru voir ». Alors s’agit-il pour Adrienne Arth d’agrandir ce trouble, en pétrissant la pâte de l’image. « Une œuvre d’art », notait déjà Valéry, « devrait toujours nous apprendre que nous n’avions pas vu ce que nous voyons ».

 

Voir également :

http://www.fwm-lukm.com/photos/

http://www.transfiguring.net/fr/les-artistes/adrienne-arth

&

Méditerranée : d’une terre l’autre, photographies d’Adrienne Arth, textes de Claude Ber, Dan Bouchery, Yves Boudier…, Paris, Éditions de l’Amandier, collection Photo-Graphie, 2007. 

Méditations de lieux, photographies d’Adrienne Arth, textes de Claude Ber, Joëlle Gardes…, Paris, Éditions de l’Amandier, 2010. 

Des poètes dans la nature, photographies d’Adrienne Arth, textes de Sophie Loizeau, Roland Nadaus, Mario Urbanet…, Parc naturel régional de la haute Vallée de chevreuse et Maison de la poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines / Éditions de l’Amandier, 2011.

17 octobre 2016

[Chronique] Pris par le Nobel… Chanson et poésie dans l’espace littéraire actuel (Fabrice Thumerel)

Suite à la charge satirique de CUHEL dans les NEWS d’hier, laquelle se faisait l’écho déformé de multiples réactions dans les médias et les réseaux sociaux suite à l’attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan, essayons de prendre un peu de cette distance propice à la réflexion libre et critique – ce qui ne revient pas à prendre aveuglément parti pour ou contre Dylan, à traiter de "réacs" les contempteurs et à délivrer un brevet de vertu hypermoderne aux thurifaires, mais à mettre ce fait littéraire en perspective.

 

Comme toutes les grandes institutions, l’insigne Assemblée suédoise détient le pouvoir symbolique, et par là même le monopole de la circulation des discours légitimes. Autrement dit, elle possède l’insigne privilège de nous faire gloser. Dès lors, on peut comme Christophe Claro sur son blog Le Clavier cannibale  tourner en dérision la comédie socioculturelle que constituent tous les prix littéraires – dont la raison d’être est avant tout d’ordre économique. Ou, comme Pierre Le Pillouër sur Sitaudis, marteler un cinglant rappel à l’ordre : la poésie est un art majeur, la chanson un art mineur. Le plus étonnant est la réaction de bon nombre d’auteurs se revendiquant du pôle autonome : sus aux digues sclérosantes, à bas les frontières transdisciplinaires… et vive le songwriter Bob Dylan ! Si l’icône du rock est plutôt un allié de la poésie qu’un "saligaud" (Le Pillouër, via Baudelaire) – pour emboîter le pas à Julien d’Abrigeon -, appartient-il pour autant au champ littéraire ? Avait-il besoin d’une reconnaissance spécifique, lui qui en son domaine jouit d’une aura populaire et de bénéfices économiques énormes ?

Au reste, la noble institution n’en est pas à son premier coup d’éclat : en 1997, elle a récompensé un auteur qui était sorti du livre avec son théâtre à brûler... Mais quelle différence opérer entre Dario Fö et Bob Dylan ? Le premier se situe aux marges du champ littéraire, tandis que la star made in USA est hors champ. Ou, pour le moins, ce dernier fait partie de l’espace de la chanson, et non de l’espace poétique.

Les pratiques avant-gardistes ayant finalement eu raison de la stricte délimitation hiérarchisée entre chanson et «vraie poésie», que rappelait encore une vedette comme Serge Gainsbourg, les échanges entre ces deux univers et, plus généralement, entre espace poétique et espace musical, se sont développés mais surtout diversifiés. De nombreuses manifestations en témoignent, comme les Poétiques de France Culture au Théâtre du Rond-Point : « Les Poétiques de France Culture se veulent — avec poèmes, chants, musiques et sons — des créations originales » (André Velter, Orphée Studio. Poésie d’aujourd’hui à voix haute, Poésie/Gallimard, 1999, p. 8). Citons encore les collaborations de Michel Bulteau avec Elliott Murphy (Hero Poet), Michel Houellebecq avec Bertrand Burgalat (Tricatel Beach Machine)… Olivier Cadiot avec Alain Bashung (Le Cantique des cantiques, Dernière Bande, 2002) ou Rodolphe Burger pour Cheval-mouvement (Dernière Bande, 1993), extrait de Futur, ancien, fugitif, qui, pour le poète, « est plein de petites boîtes à son, comme dans une installation électroacoustique imaginaire» (Entretien paru dans Galeries Magazine, n° 58, 1994, p. 110). Voici comment il évoque son travail avec Rodolphe Burger : « Pour les chansons, nous prélevions des extraits chantables des livres, mais cette méthode finissant par devenir ennuyeuse, nous en sommes, après nos deux disques où les paroles de chanson sont remplacées par des samples de voix, à essayer de construire une chanson en direct : une lecture de texte d’écrivain se transforme progressivement en "drame radiophonique", puis en quasi-chant pour se finir comme il se doit en chanson, les musiciens prenant le relais ».

Si les chanteurs gagnent en bénéfices symboliques à être intégrés dans la sphère poétique, les musiciens, eux, cherchent à renouveler leurs pratiques : Pierre Boulez trouve dans l’architecture de A la recherche du temps perdu comme dans les mosaïques de René Char matière à innovations formelles (cf. Autrement, n° 203 : « Zigzag Poésie », avril 2001, pp. 156-160) ; depuis plus de trente ans, Jean-Yves Bosseur s’interroge sur « le sonore et le visuel », « le mot dans la partition », « processus musical et texte »… Quant aux poètes expérimentaux, ils puisent dans la musique et la chanson de nouveaux modes d’écriture, échappant à la tradition lyrique par l’invention de processus de tympanisation (conjonction voix / écriture) et de sonorisation (conjonction matière sonore / écriture). Sans compter que sortir la poésie de son huis clos permet de gagner en visibilité et par la même de conquérir une certaine autonomie matérielle. Telle est la situation d’Olivier Cadiot, que commente ainsi Anna Boschetti : « Sa collaboration avec des plasticiens, des musiciens et des metteurs en scène l’a aidé à accéder à une notoriété tout à fait exceptionnelle pour une œuvre exigeante comme la sienne, et lui permet de gagner sa vie sans renoncer à la plus totale indépendance dans son métier d’écrivain » (« Le "Formalisme réaliste" d’Olivier Cadiot », dans Eveline Pinto dir., L’Écrivain, le Savant et le Philosophe, Publications de la Sorbonne, 2003, p. 239).

Dans l’état actuel du champ poétique, seul le label « performeur » est doté d’un fort capital symbolique (celui d’« auteur-compositeur-interprète » est bel et bien daté), et certains auteurs se méfient des doubles labels. Si Maurice Roche refuse l’étiquette d’« écrivain-musicien » car elle a justifié le rangement de ses textes dans la catégorie des « partitions » (cf. Java, n° 25-26), Sapho, quant à elle, tient à distinguer rigoureusement ses activités de chanteuse et de poète : « La chanson est un exercice de style très précis […]. Il y a tout de même cette contrainte d’une structure, avec cette présence du refrain, cette nécessité d’être urbain, quotidien, immédiatement compréhensible […]. Or la poésie est pour moi tout le contraire de l’exercice de style, c’est l’aventure même du langage […]. Pourquoi ne pas penser que la chanson puisse être un genre poétique ? Pour moi, pour une raison simple : comme texte, elle serait orpheline de sa musique » (Zigzag Poésie, pp. 152-153). Et, dans sa Caisse à outils (Agora, 2014), Jean-Michel Espitallier de préciser : « La chanson, par sa durée, ses modes d’écriture, sa destination, répond à des exigences et des processus qui ne sont pas ceux de l’écriture d’un poème. Qu’il y ait des similitudes, des convergences et des contiguïtés, bien entendu. Mais ce n’est pas tout à fait la même chose. Il faut redire ici que c’est un contresens (ou un jugement mal intentionné) que d’associer l’une et l’autre » (p. 98).

16 octobre 2016

[News] News du dimanche

Avant que de revenir sur la polémique du Nobel de littérature dans une chronique appropriée, voici la Libr-humeur de CUHEL… Suivent nos Libr-événements : RV avec Julien d’Abrigeon ce mercredi, puis à la Maison de la poésie vendredi soir autour de Spoon River.

 

Libr-humeur /CUHEL/

Il le fallait, Dylan.

Et pourquoi le fallait-il ? Pour faire la nique à Philip Roth… faire le buzz auprès des endormis… Faire plaisir aux membres du jury : vous comprenez, ils sont de la même génération, vieux mytheux, faut les comprendre… Et même Antoine Compagnon, le lendemain sur la ROC (Radio Officielle de la Culture), de confirmer : faut les comprendre… lui qui a fait un bout de route avec eux, il les connaît, il les comprend… Lui l’Antimoderne il comprend le post-postmoderne : faut bien jeter un pavé dans la mare – qu’est-ce qu’on se marre ! -, faut bien touiller dans la marmite des valeurs établies, vive le métissage, le grand brassage du Bric & du Broc… et vive le cap’tain Ad Hoc !

Pour faire braire les Finkielkraut et consorts, certes. Mais aussi les ZinzinActuels, docteurs ès sciences des vents, qui rejettent les z’akadémismes : c’est vrai quoi, faut sortir du livre, faut dépoussiérer la-littérature… Le prix Nobel de littérature doit être hors littérature, c’est sa raison d’être… Et puis d’abord, c’est quoi la "littérature" ? Quelque chose qui ne se vend même plus… Le jury du Nobel n’allait quand même pas inventer un prix du meilleur songwriter… Faut lutter contre les archaïsmes et les conservatismes, éradiquer de la littérature ce qu’il lui reste de littérature, comme il faut débarrasser le libéralisme de toute liberté individuelle et l’humanisme de toute trace un tant soit peu humaine…

 

Libr-événements

â–º Mercredi 19 octobre à 19H30, Librairie Charybde (129, rue de Charenton 75012 Paris) : rencontre avec Julien d’Abrigeon pour son dernier livre – que nous présenterons très bientôt sur LC -, Sombre aux abords (Quidam éditeur).

â–º Vendredi 21 octobre 2016, Maison de la poésie Paris, 20H.
Dans chacun des 243 poèmes de Spoon River Anthology, chef-d’œuvre de la poésie américaine dont on fête le centenaire, s’exprime un mort inhumé dans le cimetière du village, révélant ses souvenirs, rancœurs, désirs… Ce chœur des passions et des caractères valut un immense succès à son auteur Edgar Lee Masters, encensé par ses pairs comme un nouveau Whitman. Les récits distillés dans le recueil dessinent une petite société de l’Illinois au tournant des XIXe et XXe siècles, microcosme de l’humanité.

Célèbre dans le monde entier, Spoon River a connu en France deux traductions, par Kenneth White et Michel Pétris puis Patrick Reumaux, épuisées. La présente version, signée de la nébuleuse Général Instin et parue aux éditions Le nouvel Attila collection Othello, se veut la plus fidèle à l’original. Mais ce livre est davantage qu’une traduction : des cahiers à part proposent des cartes ainsi que des poèmes ajoutés, esquisse d’un cimetière universel.

http://www.lenouvelattila.fr/spoon-river/
Lire l’article de Lise Wajeman sur Mediapart : un trésor poétique exhumé, https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/300916/spoon-river-un-tresor-poetique-exhume et l’enthousiasme du Triangle masqué, blog de libraires http://letrianglemasque.blogspot.fr/2016/07/spoon-river-catalogue-des-chansons-de.html

Avec François Athané, Patrick Chatelier, Antoine Dufeu, José Morel-Cinq-Mars, Cécile Portier, Lucie Taïeb, Benoît Virot & Frank Williams (musicien).
Soirée proposée par remue.net en partenariat avec la Scène du Balcon et la Maison de la Poésie de Paris.

La soirée se terminera avec la dégustation d’une cuvée spéciale Spoon River du domaine de l’Ostal (Lot).

Tarif : 5 € / adhérent : 0 €

Réserver : http://www.maisondelapoesieparis.com/events/spoon-river-dedgar-lee-masters/

15 octobre 2016

[Libr-retour] Claude Ber et Adrienne Arth, Paysages de cerveau, par Matthieu Gosztola

Claude Ber et Adrienne Arth, Paysages de cerveau, Fidel Anthelme X, collection « La Motesta », 2015.

 

« Le propre du regard, écrit Starobinski dans sa préface à L’œil vivant, c’est de n’être jamais saturé. Il ne l’est jamais par la contemplation d’une œuvre particulière ni par l’inépuisable variété des mondes picturaux existants ». Et Starobinski ajoute : « Voir offre tout l’espace au désir, mais voir ne suffit pas au désir. » « C’est que le regard n’est pas seulement désir de voir, commente Laurent Jenny, désir déjà insaturable en soi, il est aussi désir de retenir, de fixer dans une parole, ce qui ne va pas sans renoncement à la pure visibilité ». Car le regard n’est pas seulement vision. Starobinski nous rappelle que son étymologie le situe d’abord « du côté de l’attente, du souci, de l’égard et de la sauvegarde ».

C’est ce à quoi s’emploient Claude Ber et Adrienne Arth dans Paysages de cerveau.

chaque minute égrène son mantra de gestes quotidiens
– leur feuilleté de pages pliées –
et la surface blanche du lait uniformément blanc
d’une beauté mystérieuse
Mondrian dans la tasse

à travers les murs les volets clos les saules devinés
la cabane du bout du pré sous la hauteur exagérée du cèdre
et une perspective arrière indéfinie
nourrie de halètements légers et d’obscurité
les yeux fixent au fond de leurs globes
un paysage de cerveau

substance neigeuse elle aussi
confuse déroutante
qu’on ne peut ni vraiment voir ni vraiment oublier
que j’entends battre aux mots
avec le jour
à la porte

Ni le piqué précis d’un rafale sur le pont d’un porte avion ni le trait tremblé prouvant qu’il s’agit d’un relevé de tension, d’une topographie d’avant que les mots, ne cernent la sensation, mais ils ont en commun une définition du réel analogue, dont je sens l’aiguille sur ma peau.
C’est cette écriture entêtante tatouant de son piqueté toute chose et mon propre corps que j’écoute exister

surprenant le cœur battre les narines respirer […]

Comme le dit Starobinski à propos du peintre Ostovani, « l’attraction visuelle est doublée d’une attention motrice ». Claude Ber et Adrienne Arth ont, dans la lignée de Starobinski, fait leurs « les propositions de Merleau-Ponty pour qui le spectateur d’un tableau le voit d’abord "avec son corps" et l’éprouve posturalement en une forme de précompréhension. Car il s’agit déjà d’un acheminement vers la signification ». En effet, à plusieurs reprises, Starobinski se réfère, pour justifier ses intuitions critiques, « à la notion d’"aperception mythique" » qu’il emprunte à Ernst Cassirer, rappelant que « c’est là "l’activité première de la conscience […] pour qui le monde immédiatement perçu est une physionomie, une face chargée d’expression". Et il ajoute : "Le sens expressif adhère à la perception même, dans laquelle il se trouve saisi et "éprouvé" immédiatement  » (Laurent Jenny).
Claude Ber et Adrienne Arth font résonner singulièrement ce sens expressif.

Et si les photographies ― par exemple ― de l’ouvrage Méditerranée : d’une terre l’autre (Éditions de l’Amandier, collection Photo-Graphie, 2007) sont des photographies de circonstance (elles ont été prises lors des tournées du spectacle « Méditerranées », créé, joué et chanté par Adrienne Arth sous le nom de scène Frédérique Wolf-Michaux de 2000 à 2005), « il faut prendre ici le mot "circonstance" dans son acception la moins convenue, la plus vive et la plus provocante » (nous empruntons cette formulation à Laurent Jenny). « Chaque fois, il s’est agi, dans l’actualité d’une rencontre, de répondre à la sommation d’un événement, à une convocation impérieuse du regard par la force d’une œuvre […]. »
En définitive, c’est l’art de voir que conjugue bellement Adrienne Arth. Et cet art de voir, pour être parfaitement compris, peut être rapproché de celui du cinéaste Antonioni, tel qu’analysé par Alain Bonfand dans Le cinéma saturé, Essai sur les relations de la peinture et des images en mouvement  : « L’art de voir ne procède pas de la maîtrise, fût-elle absolue, d’une technique ou d’un savoir-faire, mais d’un perpétuel apprentissage de la vision qui, lorsqu’elle est sidérée par ce qu’elle voit, sait le viser et l’atteindre à son tour pour le rendre visible. Quand Antonioni dit que faire un film est pour lui vivre, il propose et s’impose cet état de vigilance, d’attention et de veille où le visible, tout le visible, "parce qu’il chante", est une proie. »

12 octobre 2016

[Livre-chronique] Jean Esponde, Les derniers Grecs, par Christophe Stolowicki

Jean Esponde, Les Derniers Grecs, Atelier de l’agneau, 2016, 112 p., 16 €, ISBN : 978-2-930440-96-5.

En l’an – 146 Corinthe, dernier bastion de la résistance hellène, est rayée de la carte à l’instar de Carthage. Des derniers Grecs, à longs traits brassée leçon d’Histoire et reportage le tragique est méticuleusement, lumineusement rendu à notre périphérie du sens. En exergue Hölderlin en ses titanesques retrouvailles. D’Héraclite seuls lecteurs « les chats d’Éphèse ». À l’hôtel adaptés Les Perses d’Eschyle. Bientôt convoqués un poète grec contemporain qui pastiche Rimbaud, langue alerte de millénaires repêchés, l’historien gréco-latin Polybe qui assiste à l’événement et a choisi son camp, Hegel historien de l’achéenne désunion des cités – et quelques protagonistes ou figurants alternativement sur le devant de la scène. Aucun chœur ne donne la réplique. En non-prosimètre inversés, compactés prose et vers. Quelques photographies de ruines de Françoise Favretto ponctuent le texte. En couverture des colonnades brisées sur fond aride, la culture murmure d’intempestifs échos.

Mais l’Histoire. En son appendice chronologique des temps glorieux où l’individu est né. Nul passant touriste des Thermopyles invité à dire à Lacédémone qu’à quelques milliards contre des mille et des cent nous survivons pour défendre les saintes lois de l’économie de marché. Mais. Évoqué aux échos de Thucydide le dernier rempart d’une ligue achéenne contre la niveleuse pax romana. Mais. L’Histoire non le roman historique. Relation d’un voyage dans l’espace-Temps mieux qu’une résidence d’écriture, l’anti-tourisme fondamental.

11 octobre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (3/6)

Avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant, nul regret des vacances et des voyages organisés… [Lire/voir le deuxième post]

 

TROISIÈME JOUR

Bonjour c’est moi, Mme Jabert. J’espère que vous êtes remis de vos émotions. Parce que, pas que ça à faire. Cela dit, je suis comme vous, la naissance de ce veau à deux têtes m’a bouleversée. Pauvre gosse, que va-t-il devenir ? Du pâté peut-être. On verra. Il n’est pas exclu, m’a dit le véto en chef, que le monstre soit viable. Ça, sûr, on en a vu d’autres. S’il survit, je vous donnerai de ses nouvelles. Les malotrus qui ont fait des photos, merci de les réserver au cercle familial. Je veux pas voir ça dans la presse locale ou internet. MM. Daquet, Balastre, Decoinchy et Vidal, êtes-vous les pères de ce petit veau bicéphale ? Non ? Alors, un peu de tenue s’il vous plaît. Bien, voyons le programme du jour. Pois-le-Mercy est un bourg médiéval d’une assez belle banalité. La plupart des pierres sont d’époque. Il y a aussi des échoppes à l’ancienne dont les vendeurs sont costumés façon braies cottes poulaines mais les prix sont modernes, genre coup de massue. Dans les ruelles, des mendiants déguenillés chantent La digue du cul et d’autres airs gaulois. Tout ça est navrant. On peut s’en dispenser. Filons plutôt à Gizons. Gizons est très bien aussi. On y sera dans une heure et demie, si M. Coty accélère au lieu de rêvasser. La maison de Zola se visite. Attention ce n’est pas celle de l’écrivain, il s’agit d’un homonyme mais sa maison est tout de même à voir. Belles cheminées, boiseries, cellier, jardin et dépendances, le tout de plain-pied. Il y en a pour quinze minutes. Ceux à qui le nom de Zola ne dit rien ou donne de l’urticaire pourront attendre au bistrot d’en face. Ensuite il nous faut être aux Moges impérativement à treize heures. Si nécessaire on évitera de déjeuner, inutile de s’alourdir avant l’effort. La randonnée pédestre dure six heures. Elle est obligatoire. Je n’accorde pas de dispense. Le point de départ est au village même des Moges, derrière le moulin au bord de la Sévère, puis c’est fléché. Il n’y a qu’à suivre le mouvement du groupe qui précède. Pas possible de se perde. Et on arrive au cirque. Vous verrez, c’est un enchantement ! La beauté des calcaires jurassiques, la magie du réseau karstique, les trous et grottes, et les eaux glauques de la Sévère; un spectacle inoubliable !

8 octobre 2016

[Texte] Bernard Desportes, Le cynique

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 17:05

Avant que ne paraisse bientôt aux éditions de La Lettre volée (Pierre-Yves Soucy) la très attendue Brève histoire de la poésie par temps de barbarie (tentative d’autobiographie), Bernard Desportes nous donne cette surprenante « "réalité réelle" (pour parler comme Rimbaud) qui soudain se dilue dans le temps et l’espace, pour se confondre avec le rêve, ne plus se distinguer du vent et de la pluie, et même se dissoudre comme réalité – se transformant alors en une sorte de fable intemporelle»…

 

Si tu n’espères pas l’inespéré,

tu ne le trouveras pas.

Il est dur à trouver et inaccessible.

Héraclite

 

Depuis un mois, tous les jours, dès sept heures du matin, je le voyais longer la rue des Siaghin, venant de la Mendoubia, et s’installer par terre, à l’entrée du Petit Socco.

Je n’ai jamais su où il demeurait. Plutôt petit, maigre, le front dégarni, il devait avoir entre soixante et soixante-dix ans. Ses vêtements étaient vieillots mais semblaient propres. Arrivé à son lieu habituel, il déposait un petit coussin à même le sol et s’y asseyait, les jambes en tailleur. Un pot de yaourt lui servait de sébile.

Les gens passaient sans le voir. Des chiens, quelquefois, s’approchaient et lui reniflaient les jambes. Il arrivait qu’une femme, en passant, lui jette une pièce. Certains lui apportaient un morceau de pain, un croissant, parfois un sandwich. Il n’y touchait pas. Du Café Central où je m’étais installé, je l’ai même vu un jour donner le sandwich qu’on lui avait offert à un chien qui passait là.

Il semblait ne sentir ni le froid ni la pluie. Celle-ci ruisselait sur son front et son visage, dans son cou. Il demeurait immobile. Le vent cinglant qui s’engouffrait dans la place venant de la rue le laissait impassible.

 

Je regardais dehors. Les bourrasques emportaient les dernières feuilles. Les gens couraient vers des lieux improbables. Les repaires se brouillaient dans ma mémoire. Une solitude légère mais tenace s’infiltrait en moi.

Qui était cet homme ? Pourquoi venait-il s’asseoir là, chaque jour ? Qu’avait été sa vie ? Qu’attendait-il des jours qu’il avait encore à vivre, de cette fuite du temps ?

Des enfants le bousculaient dans leur course. Il ne disait rien. L’un d’eux, une fois, en courant, a donné un coup de pied dans sa sébile et l’a envoyé valdinguer dans le caniveau. Il ne s’est pas levé pour ramasser les quelques pièces éparpillées sur le sol. Il a juste sorti un mouchoir de sa poche et l’a placé devant lui. Le lendemain il avait un nouveau pot de yaourt.

 

Je ne l’ai jamais vu répondre à une question que d’aventure quelqu’un lui posait en passant. Sauf une fois, par un après-midi ensoleillé et froid, à une jeune femme qui lui proposait de l’aide, je l’ai entendu lui dire : ôte-toi simplement de ma lumière, car je ne peux rien contre ta détresse.

Le vent, le vent toujours, comme un fouet dans la rue des Siaghin.

Un jour il n’est pas venu. L’hiver, cette année-là, a été glacial, interminable. Combien de mendiants sont-ils morts ? J’ai pensé qu’il avait été emporté par la nuit, le silence, la solitude.

Je l’avais oublié. La mémoire ne signe pas de contrat avec la conscience.

 

Puis, un matin d’avril, comme un soleil encore tendre mais déjà chaud passait par-dessus les toits, je l’ai vu surgir à l’angle de la rue. Même allure, même regard lointain, mêmes vêtements usagés. Il s’est assis comme il le faisait trois mois plus tôt, exactement à la même place, à l’entrée du Petit Socco.

Sans réfléchir, je me suis levé de ma table de café et suis allé vers lui. Je suis heureux de vous revoir, lui ai-je dit, mais où étiez-vous donc depuis tout ce temps ?

Il m’a regardé avec un léger sourire, puis a murmuré : ne pose donc pas tant de questions qui seront sans réponse… car tu mourras comme moi, la gorge pleine de mots tus.

 

 

pour Hicham Ibn Abdelouahab

7 octobre 2016

[Chronique] Regarde les lumières mon amour (Annie Ernaux), par la compagnie Les Fous à Réaction

Un peu comme le faisait le groupe Signes à la fin du siècle dernier, dirigé par le formidable Gilles Bourson, depuis les années 90 les Fous à Réaction s’intéressent – entre autres – à la réécriture scénique de textes non écrits pour le théâtre (de Homère à Ernaux, en passant par Carroll, Collodi, Kierkegaard, Waugh, Kafka, Calvino ou Queneau). En mettant en scène le dernier journal extérieur d’Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour (Seuil, coll. "Raconter la vie", 2014 – RL), Vincent Dhélin et Olivier Menu souhaitent "raconter la vie d’aujourd’hui, à travers ce prisme qu’est l’hypermarché". À partir de la première qui a eu lieu le vendredi 30 septembre 2016 au Vivat d’Armentières (près de Lille), a démarré pour les Fous à Réaction une aventure qui se veut également une suite de rencontres avec les consommateurs que nous sommes, puisque les vidéos de témoignages donnent la parole à tous les volontaires. (C’est bien cela la magie du spectacle vivant : chaque représentation est unique, donnant à chaque fois à voir et à entendre les gens du lieu). [Photos : © Xavier Cantat]

 

Vincent Van Gogh, dans une lettre, "je cherche à exprimer le passage désespérément rapide des choses de la vie moderne" (La Vie extérieure, Gallimard, 2000, p. 81).

 

"Regarde les lumières mon amour !", lance une jeune femme à sa petite fille en poussette (p. 40)… Nous aussi, on regarde, communauté curieuse circonscrite dans un espace frontal parfaitement adapté : le lumineux hypermarché projeté sur un empilement de cartons en guise écran (de psyché ?), comme la lumineuse Florence Masure, qui regarde également, carnet de notes en main. De la même façon, elle est réceptive aux témoignages authentiques qui, avec les dates du journal existentiel, rythment ce spectacle de 1H15 : vidéos drôles, anecdotiques, ou symptomatiques… Récapitulons : nous regardons la comédienne, qui regarde ce lieu de vie qu’est l’hypermarché, rempli d’histoires de vie. (Ce jeu de miroirs nous rappelle avec force que le théâtre est avant tout le lieu où l’on voit). Et ce regard est plein de bienveillance : nulle position de surplomb… il s’agit de se placer à la hauteur de monsieur et madame tout-le-monde. Le parti pris dramaturgique respecte l’optique ernanienne, qui est une éthique et une esthétique de l’authenticité : celle qui se perçoit comme être-en-mouvement affectionnant les lieux de passage (ville nouvelle, hypermarchés…), comme lieu de passage elle-même (du social, du temps, des générations, de l’Histoire), fait prévaloir le souci d’indistinction sur le désir de distinction et se garde bien de tomber dans le moralisme intellectualiste. Car, pour être un lieu de spectacle, le supermarché n’en est pas pour autant un prétexte à donner dans la diatribe debordienne, sans doute pour cette raison précise : "Qu’on le veuille ou non, nous constituons ici une communauté de désirs" (RL, 38). Et celle qui, sans identité fixe, est dans l’être-avec, n’hésite pas à avouer l’inavouable : "Je ressentais une excitation secrète d’être au cœur même d’une hypermodernité dont ce lieu me paraissait l’emblème fascinant. C’était comme une promotion existentielle" ; "Je suis rendue à ma convoitise d’enfant et, durant quelques secondes, emplie du ravissement qu’un tel lieu de profusion existe" (RL, 52 et 63)… Cette confidence n’est pas sans rappeler ce passage de La Vie extérieure : "Je suis au bord de l’Eden, premier matin du monde. Et TOUT SE MANGE, ou presque" (p. 27).

Le dernier ethnotexte d’Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, s’inscrit ainsi dans le prolongement du Journal du dehors et de La Vie extérieure : "Pas d’enquête ni d’exploration systématique donc, mais un journal, forme qui correspond le plus à mon tempérament, porté à la capture impressionniste des choses et des gens, des atmosphères. Un relevé libre d’observations, de sensations, pour tenter de saisir quelque chose de la vie qui se déroule là" (RL, 15-16). Cette "capture impressionniste des choses et des gens", cette écriture de la légèreté est celle qui convient pour évoquer ce lieu de passage qu’est l’hypermarché. Et l’auteure de refuser, pour le qualifier, la notion de "non-lieu" mise au point par Marc Augé : parce que aussi incontournable que l’église autrefois, révélateur des habitudes sociales et générateur de micro-récits, le centre commercial est à la fois un lieu de vie, un lieu d’observation et un objet littéraire. Faire "accéder à la dignité littéraire" ce lieu socialement significatif ressortit évidemment à une stratégie de transgression de l’histoire littéraire ; associé aux sphères féminine et populaire, il ne peut intéresser les écrivains bourgeois : "(Je ne vois pas Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute ou Françoise Sagan faisant des courses dans un supermarché, Georges Perec, si, mais je me trompe peut-être)" (RL, 43). Si l’hypermarché fascine autant Annie Ernaux, c’est encore parce que lieu de l’entre-deux, il est lié à une série de couples antinomiques : moi / non-moi, liberté / aliénation, Eros / Thanatos ("sensation hallucinante" : "silence de mort des marchandises à perte de vue" – RL, 64). Peindre la vie (hyper)moderne, c’est, dans "une sorte d’écriture photographique du réel", une écriture de l’instant et de la mobilité, ouvrir un passage à ses sensations et émotions, se faire caisse de résonance / caméra pour « transcrire des scènes, des paroles, des gestes d’anonymes, qu’on ne revoit jamais, des graffitis sur les murs, effacés aussitôt tracés" (Écrire la vie, Quarto/Gallimard, 2011, p. 499-500).

Le montage significatif qu’ont réalisé Vincent Dhélin et Olivier Menu met en lumière à quel point se rendre à ce "grand rendez-vous humain" qu’est l’hypermarché (RL, 12), c’est participer à la fête contemporaine, perpétuelle célébration des choses/marchandises. Jusqu’à la lie – ce que traduit la pantomime de Florence Masure, un sachet plastique sur la tête. Le pire est que la révolte est impossible : "Pourquoi ne pas se venger de l’attente imposée par un hypermarché, qui réduit ses coûts par diminution du personnel, en décidant tous ensemble de puiser dans ces paquets de biscuits, ces plaques de chocolat, de s’offrir une dégustation gratuite pour tromper l’attente à laquelle nous sommes condamnés, coincés comme des rats entre des mètres de nourriture que, plus dociles qu’eux, nous n’osons pas grignoter ? Cette pensée vient à combien ? […] Nous sommes une communauté de désirs, non d’action" (RL, 67). D’où le point d’acmé de la tension dramatique, une comédienne qui braille dans un haut parleur un fait divers révélant l’envers du décor, de l’eden lumineux : "Le bilan de l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh est de 1 127 morts. On a retrouvé dans les décombres des étiquettes des marques Carrefour, Camaïeu et Auchan" (RL, 62)… Ad libitum/ad nihilum. Et l’illusoire dispositif optique de s’effondrer : il ne suffit pas de consommer pour être ; la société de consommation est un miroir aux alouettes. Vanitas vanitatum omnia vanitas. /Fabrice THUMEREL/

TOURNEE SAISON 2016/2017

– Dans le cadre des Belles Sorties de Lille Métropole (M.E.L) :

Sam. 8 oct. à Englos – 20h
Sam. 22 oct. à Marquette-lez-Lille – 20h
Sam. 5 nov. à Gruson – 20h
Sam. 3 déc. à Lys-Lez-Lannoy– 20h
Vend. 9 déc. à Péronne-en-Mélantois – 20h

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– Et ailleurs :

Vend. 16 déc. à Avion

Vend. 3 fév. au Théâtre de la Nacelle à Aubergenville – 21h
Sam. 11 fév et sam. 1er avril avec le  Bateau Feu à Dunkerque
Sam. 4 mars au Théâtre Gérard Philipe à Somain (Comm de Comm Cœur d’Ostrevent)
Vend. 17 mars au Théâtre Le Passage à Fécamp – 20h30

6 octobre 2016

[News] Appel au monde du livre à défendre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et sa bibliothèque

Filed under: News,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 15:53

Libr&critiques, nous relayons cet Appel.

 

Le gouvernement Valls avait annoncé que cet automne débuteraient les travaux de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, et que pour ce faire tout ce qui y vit serait extirpé par la force. La saison avançant, la menace se fait pressante, et nous sommes plus que jamais déterminés à défendre le bocage et ses habitants, en empêchant que ne sorte de terre un ouvrage aussi inutile que nuisible. Une grande manifestation se tiendra donc sur les terres menacées de saccage les 8 et 9 octobre prochains.

Cela fait presque dix ans désormais que se joue en ces lieux une expérience unique, mêlant paysans refusant de quitter leurs fermes, locataires indéracinables désormais voisins – et bien plus encore – de toutes celles et ceux les ayant rejoints suite à l’appel des « Habitants qui résistent ». Ces quelques années ont vu se bâtir et grandir soixante lieux de vie à la place du béton et des vrombissements promis par l’État et la multinationale Vinci. Sur ces quelques 2000 hectares, c’est une véritable expérience révolutionnaire qui se construit, à l’envers des logiques de soupçon, de « sécurité », de normalisation et d’individualisme qui ont cours dans notre présent policé. Sa force se love dans son ouverture à ce qui l’entoure, dans les mille liens dont elle est tissée, qui dessinent aujourd’hui une géographie nouvelle à même de lézarder le meilleur des mondes qui nous est imposé. Au creux de cette époque enténébrée, la zad est une lueur qu’il nous incombe non seulement de maintenir, mais de nourrir afin que son feu continue de réchauffer nos espoirs.

Alors que le danger approche, de nombreux lieux proposent donc d’organiser leur défense en montrant des pans de la vie que nous défendrons et continuerons d’enrichir ici, en invitant par exemple des meuniers au moulin, des fromagers dans la laiterie, etc. Et pour la bibliothèque, ce sont à des auteurs, éditeurs ou libraires que nous faisons appel afin de la sauver d’une destruction annoncée. L’idée que les livres soigneusement mis ici à la disposition de tous soient piétinés par des CRS, brûlés par des grenades ou définitivement enfouis sous les décombres du bâtiment nous est insupportable. Parce que ces livres sont le miroir d’un monde, nous vous lançons donc un appel à venir apporter un témoignage (filmé par nos soins) de votre opposition à la destruction du bocage et à la marchandisation de l’espace, tout autant que de votre attachement aux lieux de culture menacés. Un serment prononcé à la bibliothèque les 7, 8 et 9 octobre (ou quelque autre jour selon vos disponibilités), voici une des nombreuses manières de soutenir la résistance, de lui donner le souffle et l’écho à même de faire voyager nos voix réunies. Voici qui aviverait encore davantage notre détermination à opposer nos corps aux sans-âmes qui de tout temps ont été hantés par cette volonté haïssable d’écraser ce qui nous grandit. Au milieu des fumées âcres, nous continuerons à voler le temps de lire, et si les yeux nous piquent, si les mots se brouillent, nous nous rappellerons, vous et nous côte à côte, qu’il faut à tout instant « juxtaposer à la fatalité la résistance à la fatalité ».

Durant les journées des 8 et 9 octobre, nous aurons un stand au point d’arrivée de la manifestation, et la bibliothèque sera ouverte toute la journée, afin que nous puissions nous y rencontrer.

L’équipe du Taslu, bibliothèque de la zad en construction (perpétuelle) : letaslu@riseup.net

PS : Vous trouverez une présentation détaillée de la bibliothèque ici.

2 octobre 2016

[News] News du dimanche

Avant de découvrir la folle fin d’année de Libr-critique, vos premiers RV d’octobre : lancement des numéros 11 & 12 de la revue MUSCLE à Marseille, où l’on aura RV également avec DADA grâce à Alphabetville (dada/data) ; IVY WRITERS (Tardy/Chao), 26e salon des revues à Paris… De quoi être libres & critiques !

 

â–º Mercredi 5 octobre 2016, de 18H à 23H, soirée de lancement des numéros 11 et 12 de la revue Muscle, à Data, 44 rue des bons enfants, 13006 Marseille.

Au programme :

– Présentation de la revue et des deux nouveaux numéros par Arno Calleja et Laura Vazquez

– Lecture de Guillaume Fayard

– Lecture de Dorothée Volut

– Diffusion d’une lecture vidéo de Frédérique Soumagne

– Diffusion d’une lecture vidéo de Oscar Garcia Sierra

– Diffusion d’une lecture vidéo de Jean-Luc Parant

– Diffusion de deux lectures vidéo de Jason Héroux

 

â–º Les 6 et 19 octobre 2016, DADA à la Friche La Belle de Mai avec Alphabetville (41, rue Jobin 13003 Marseille) : DADA 100 : dada et data / gesticulations dada en ligne, 6 et 19 octobre 2016.
. Dada et data 
Jeudi 6 octobre 2016 à 18h30, Salle des machines, Friche Belle de Mai, Marseille

 
Il y a 100 ans naissait à Zurich le mouvement littéraire et artistique Dada. Manifestement anti-conventionnel et anti-conformiste, revendiquant la rupture, contre l’ennui et pour la distraction, cette attitude marque un art de vivre, au présent, conjurant avec dérision et peut-être désespoir, la situation de violence qu’est la première guerre mondiale. Ouvert au hasard et défiant la logique – tout comme le montre le choix du mot lui-même -, Dada est plus libertaire que nihiliste, et la création sous toutes ses formes montre la vivacité du mouvement, qui a la volonté de « changer la vie ».
« Guerre mondiale Dada et pas de fin, révolution Dada et pas de commencement. » écrivait Hugo Ball dans le premier manifeste en 1916.
En 2016, quelques artistes de plusieurs nationalités créent un (h)ac(k)tionnisme dada, avec d’autres données, celles du numérique.
 
Dada, data, et arts de la guerre. Révolution électronique et guerre des données, du Watergate à wikileaks, de la rupture à la disruption, où en est-on de la guerre et de la paix ? Où et comment a-t-elle lieu ? Quelles sont les formes de la lutte ? Comment (se) manifester ?
« Guerre, dada, data », hacktion, plus que thème, est tout autant un hommage vivant et une actualisation virale dans la guerre numérique mondiale, et ses technologies… pas si virtuelles.
A la suite du Grand Dada Manifesto, dadahacktion de 30 heures qui a « occupé » le Cabaret Voltaire à Zurich en mars dernier, voici la présentation de quelques réalisations, textes, sites, machines, hacks, et autres manifestes rétro dada. Sans quelques performances !
Avec :
Nicolas Nova, artiste et enseignant, pour Dadabot, une introduction à la créolisation machinique (avec Joël Vacheron)
Albertine Meunier et Julien Levesque pour le Manifeste datadada (data-dada.net), et une performance Data Dada Éclair
Une intervention (par skype) de Mckenzie Wark co-auteur d’un manifeste rétro dada.
A arpenter dans l’espace de la librairie, le webdoc Dadadata de Anita Hugi et David Dufresne, coproduit par Arte et la SSR.
 
Lire l’article d’Annick Rivoire sur le dadadatathon : http://www.makery.info/2016/03/08/a-dada-sur-la-data-au-cabaret-voltaire/
 
. Gesticulations dada et flux du réseau   Conférence dada sur canapé en ligne
Mercredi 19 octobre à midi.

Le laboratoire Oudeis développe des conférences performatives sur canapé, au sein desquelles des problématiques de l’histoire de l’art et de la période actuelle sont abordées dans un format non conventionnel, ou hors de tout format : l’agencement d’éléments complexes et hétéroclites contribuant à l’émergence d’une situation artistique inédite, bifurquant des environnements technologiques et conceptuels pré-conçus. Où des techniques de parasitage des discours et des postures agissent comme modalité virale.
Cette conférence, aussi performance en streaming, mettra en situation et en question actes et gestes dada, dans l’histoire et au présent de l’art. Avec pour medium principal le web.
 
Avec Sandra et Gaspard Bébié-Valerian, artistes, Manuel Fadat, historien de l’art et commissaire d’expositions, Colette Tron, auteur et critique, et  Annie Abrahams, artiste et performeuse.


â–º Mardi 11 octobre à 19H30, Delaville Café (34, Bd Bonne Nouvelle 75010 Paris) : IVY WRITERS PARIS vous invite à une soirée de lectures bilingues avec les poètes : Nicolas Tardy (France) et Geneva Chao (USA) /// 11th Oct from 19h30: Ivy Writers Paris welcomes French poet driving north for this special Paris reading, Nicolas Tardy, alongside American poet and translator Geneva Chao—coming live to us from Los Angeles.

 

â–º Les 14, 15 et 16 octobre 2016 : 26e Salon de la revue à Paris !
Renouvellement des exposants, abondance et variété des rencontres… Pour l’inauguration, le vendredi 14 octobre à 20h30 et grâce à la complicité des Archives du Présent, Patrick Boucheron amorcera ce marathon de paroles.

Pour découvrir le Salon en un clin d’œil, le voici croqué à grands traits.

Le programme du Salon, lourd de ses plus de 30 animations (lectures, conférence, tables rondes, séances professionnelles) : ici.

1 octobre 2016

[Chronique] Laurent Albarracin, Le Grand Chosier, par Tristan Hordé

Laurent Albarracin, Le Grand Chosier, éditions le corridor bleu, 2016, 184 p., 18 €, ISBN : 978-2-914033-64-0.

Personne, sauf erreur, n’a vu dans Les Choses de Perec l’influence de Ponge, et il ne me semble pas que Le Grand Chosier ait à voir avec l’auteur du Savon. Le néologisme du titre est bien construit : le suffixe –ier s’emploie pour des mots qui désignent un recueil — fablier, semainier — et le livre rassemble 114 « choses » des plus variées, dont la liste alphabétique est donnée à la suite de la table des matières. On trouve « L’assiette », « Le diamant » et « La pomme », à côté de « La petite route sinueuse » et « La mer », et s’ajoutent « Le moqueur français » et « Les bonds » : c’est dire que les poèmes ont pour sujet tout ce qui existe, toute réalité quelle qu’elle soit, y compris « Les bruits », « le parfum » et « Le rayon de soleil ». Chacun des éléments nommés a une existence — en soi ou occurrentielle, comme par exemple « briller », puisque « Briller consiste à frotter vivement quelque chose sans du tout bouger. […] ». Et la relation entre mot et chose est affirmée, aussi bien dans les poèmes (« Le mot est conforme à la chose ») que dans l’essai qui ferme le livre, « Postface aux choses », dont je recopie la dernière phrase, « Elles [= les choses] sont comme elles sont, comme les yeux en face des trous, afin que le monde soit comme il est. »
On lit clairement cette proposition sur l’existence des choses dans un poème en strophes de 4 vers, dont chaque strophe s’ouvre par « Il y a » (également en titre), avec trois variantes, « Il existe », « Il est » et « Je connais », et l’on comprend que la relation posée entre mot et chose permet d’explorer ce qui peut être dit d’une chose à partir de sa prononciation, de ce que l’on sait ou que l’on imagine d’elle, de ce que la littérature en dit, etc. Ainsi : « Je connais même / un moustique / qui se pique d’être un moustique », ou : « Il y a un il y a / qui ouvre le conte / des inventaires ». On ne lira évidemment pas la série de descriptions qu’on aurait pu attendre, les choses nommées sont prétexte à passer d’un mot à l’autre : ainsi, dans un des poèmes avec une quatrième variante, « On prétend qu’une épée / dans une faille du monde / fait défaillir le monde ».
Ce monde, Albarracin en donne avec une jubilation constante l’extraordinaire diversité, ce que résume un vers : « Nos yeux qui clignent c’est le monde qui se donne » — vers d’un des quarante sonnets (de 12 syllabes) du livre. À la diversité des choses du monde répond la variété de l’écriture (proses de différentes dimensions comme les poèmes, poèmes en strophes, poèmes et proses mêlés), dont la virtuosité va jusqu’à proposer avec quelque ironie un calligramme pour figurer le « rebond s’amenuisant » de la balle de ping-pong, le dessin de la courbe conduisant à couper des mots pour représenter l’immobilité de la balle : « (…) molle / ment su/ r le côt / é. Po / urqu / oi / ? » Ce qui peut restituer la multiplicité et la complexité des aspects du monde, ce sont des liens que l’on établit entre des mots — donc, entre des choses — éloignés par leur sens. Dans Le Grand Chosier, la paronomase, le rapprochement de mots phonétiquement proches, met en relation des réalités que rien autrement n’aurait lié ; on en fera moisson et je recopie au hasard : « le miroitement du poirier (…) ou sa moire (…) Loire », « Son évanescence vanne nos vanités », « la dragée contient son trajet (…) trachée », « enfilant le gant / sa main manigance », « à la lippe et aux nippes », etc. Albarracin fait un éloge masqué de la paronomase en ouvrant son livre avec « Grappin d’abordage » : le grappin rapproche deux navires, comme dans ce poème sont rapprochés des mots, « Des agapes et du festin, de la grappe et du raisin », et que faire de cet « objet poétique » qu’est le grappin ? « Agrippons-nous à lui comme à une bouée pour les profondeurs »…
D’autres ressources que la paronomase sont mises en œuvre, comme le jeu avec la dérivation ;
Cheminée ne dérive pas de chemin, mais la proximité est utilisée : « Si la cheminée était le contenu d’un chemin / comme la cuillerée est le contenu de la cuiller / alors nous irions plus vite au ciel /(…) ». On relève l’altération d’une expression (« (on est juge et parti, observateur et embarqué) » ou le détournement du sens figuré (« Si l’on pousse le bouchon un peu plus loin (…] »), la répétition (par exemple, « temps » et « fait » dans le poème « Le temps qu’il fait »), l’homophonie (« la fontaine crache des fétus »), etc. On reconnaît ici et là des allusions culturelles, y compris le renvoi à l’imaginaire de la fable (la grenouille et le bœuf, p. 64) et du conte (l’ogre et la fée, p. 143) dont les poèmes sont souvent proches. Mais on lit aussi en exergue du « Poirier » un extrait de Sei Shônagon où sont énumérés des « Sujets de poésie » : parmi lesquels « le poirier ».

Le lecteur se réjouira de trouvailles qui, souvent, le font entrer dans un univers carrollien où les mots, comme déformés par le miroir, le conduisent à regarder autrement ce qui l’entoure. Pour reprendre un titre d’Éluard, le Grand Chosier donne à voir, et conduit aussi à comprendre comment la langue permet de passer du réel à l’imaginaire. Comment également ce qui pourrait apparaître un jeu a, avec évidence, à voir avec la poésie : « Il n’y a pas de littéral qui n’engage tous les sens. »

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