Libr-critique

30 juillet 2015

[Libr-relecture] Dominique Quélen, Enoncés types, par Emmanuèle Jawad

Dominique Quélen, Énoncés types, Théâtre typographique, Courbevoie, 2014, 120 pages, 18 €, ISBN : 978-2-909657-47-9.

 

Enoncés-types de Dominique Quélen propose, sous un aspect programmatique, un dispositif d’écriture mettant en place un agencement de propositions relevant le plus souvent de l’abstraction et de l’étrangeté jusqu’à l’absurde, fonctionnant remarquablement dans leurs combinaisons, par récurrences et motifs.

Enoncés-types repose, dans ses contraintes d’écriture, sur deux sections intitulées Dizains et Douzains, chacune d’elle proposant deux blocs de prose espacés retenus dans la partie supérieure et inférieure de l’espace de la page.

Le fonctionnement, dans l’agencement des énoncés, s’établit par réitérations à intervalles plus ou moins rapprochés, à l’intérieur d’un même paragraphe, souvent d’une phrase à la suivante ou dans des écarts plus importants, pouvant aller d’une section à l’autre. Ainsi l’énonciation d’un « creux à l’intérieur et au fond. Une serrure plate » dans le paragraphe ouvrant le livre, repris modifié en « creux qui est presque plat », dans un troisième paragraphe, et en fin de section, devenant « Il y a un creux presque plat à la surface. »

L’avancement dans le texte se produit dans des récurrences avec les modifications qui les affectent et qui peuvent être ajouts, développements (« Actes » précisés ainsi plus loin dans le texte « Actes de parler »).

Les modifications s’opèrent également en reprenant et en attribuant, selon les paragraphes, différents caractères à un même référent (« le vélo en marbre » dans une deuxième section devenant « ton vélo en métal »). Faisant motif, de multiples variantes d’un « trajet entre a et b » sont développées. On notera les motifs prégnants du corps démis de son unité (par parties : main, épaule, bras et jambes, œil unique), du loup, et celui de l’écriture dans son travail de la langue (« il faut aimer l’idée de la matière dans la poésie »).

Dans l’avancement, les propositions, dans leurs reprises, peuvent faire l’objet d’une condensation, le réagencement et le déplacement produisant alors d’autres significations dans la contraction, les éléments de deux propositions distinctes associés renouvelant les propositions elles-mêmes dans le champ sémantique (selon le même exemple, « creux à l’intérieur et au fond. Une serrure plate (texte 1) devenant par contraction et soustraction « creux qui est presque plat » dans le texte 3). Des éléments lexicaux peuvent être également prélevés dans une proposition principale et leurs segments réajustés, coordonnés différemment, induisant alors une réitération accompagnée d’un glissement et d’une recombinaison de mots. Le procédé peut enfin relever d’un développement dans un champ lexical donné (ainsi « serrure », « clé » etc).

Les phrases simples relevant souvent d’un minimalisme, courtes voire segmentées, peuvent aussi apparaître défaites de leur terminaison syntaxique (ainsi « L’écart disparaît entre. »).

Les phrases juxtaposées, dans les blocs de prose, se réfèrent à différents registres et, si la forme reste régulière dans la mise en place de paragraphes, le travail de montage se réalise par télescopages et combinaisons abruptes de phrases. Ces dernières sont démises de leur contexte, produisant alors une étrangeté dans le propos, pouvant aller jusqu’à relever de l’absurde (ainsi dans les Douzains, « j’étanche ma soif avec un marteau »). Des qualificatifs incongrus sont donnés à des objets, des matières inhabituelles leur sont attribuées, (« des vêtements en bois »), les objets devenant interchangeables dans leurs propriétés, les éléments naturels dans leur état physique (« L’eau est pliée dans la valise. »/ « (…) le combiné du téléphone est tout fripé. » / « les enfants en plastique » / « Les montagnes sont remplacées par du plâtre. »). L’hétérogénéité affecte les phrases elles-mêmes, soumises alors à une absence de lien interne, entre leurs segments, dans les champs sémantiques de référence (« Une poésie de cartes et de relevés est garée dans le parking au niveau moins un. » / « La partie rédigée est fautive dans un bocal sur trois mètres carrés. » / « De fortes nuits sont facilement glissées entre le pouce et l’index. »).

Dans les Enoncés-types de Dominique Quélen, les propositions relèvent le plus souvent de l’abstraction. Le corps même est dénué d’affects (« Le haut de ton corps fait partie des dimensions. »), les énoncés et les propositions sont mis à distance. La géométrie reste omniprésente (« la forme d’une figure », « des animaux géométriques », « mesurer des diamètres »). L’expérience du réel se fait par l’introduction de corps perçus dans leurs segmentations, d’objets, d’actions. Ces dernières sont objectivées, hors narration, non contextualisées, se référant au registre de l’observation distanciée (« Comme si c’était un examen des actes, c’en est un. »). Un réel qui serait alors combinaison d’objets, d’actes et de notions, travaillé par les opérations du langage.

 

29 juillet 2015

[Entretien] Déplacements poétiques de François Rannou, entretien avec Fabrice Thumerel

Avec les derniers livres reçus de François Rannou, s’est ouvert le livre de celui qui veut "être en perpétuel décalage" et pour qui "l’identité du poème vient de son itinerrance" – mot-valise intéressant emprunté à Patrick Beurard-Valdoye qui souligne à quel point l’écriture poétique ne tient pas tant d’un parcours balisé que d’un vagabondage par sons et par mots.

 

« bombine la poésie sur la vitre
lisse de nos mots-mots-mots »
(F. Rannou, Le Livre s’est ouvert, La Termitière, 2014).

 

« le réel / c’est / un trait / d’angle » (Rapt, ibid., 2013).

 

 

FT. Dans élémentaire (lettre sur la poésie) (La Termitière, 2013), vous décrivez ainsi le rapport du poète à l’espace social : « le poète refuse de jouer le jeu, d’être à la place qu’on lui a réservée » (p. 7).
Mais au sein de l’espace poétique, il joue le jeu, non ? Car la lutte des places y est âpre… C’est un milieu très ritualisé, hiérarchisé, souvent dominé par l’esprit de sérieux, non ?

FR. Je partage en grande partie votre remarque et en effet l’expression « milieu poétique », en ce cas, me paraît plus appropriée.
Je voudrais revenir, pour vous répondre, sur ce « refus de jouer le jeu » : qu’est-ce que ça veut dire ? Il existerait donc un jeu, avec des règles établies qu’il faudrait suivre et respecter pour espérer gagner sa place ? Est-ce que la démarche d’un artiste (et le poète en est un — mais j’utilise un terme un peu commode, sans doute insatisfaisant) a quelque chose à voir avec cela ? Est-ce son principal souci ? Le poète écrit-il pour ses pairs, cherche-t-il à s’installer dans un espace de reconnaissance, en se figeant dans une position repérable ? Alors là, il y a bien alors une similitude avec la volonté d’arriver à être quelqu’un socialement. Beaucoup (trop) de poètes (et je pense à de grandes figures, de tous temps jusqu’à aujourd’hui), une fois qu’ils ont peiné à trouver leur formule, leur voix ( comme on dit, d’ailleurs, toujours au singulier, je le souligne), s’y tiennent, s’y accrochent, s’établissent dans la répétition (avec des variations subtiles) de ce qui fait d’eux un point d’aboutissement, une conclusion sans l’énergie d’un départ. Ils creusent leur sillon, selon l’expression convenue, mais ne se posent plus les questions nécessaires, élémentaires : qu’est-ce que je sème et peux faire pousser qui se tournera vers la lumière, recevra la pluie, sera pris sous les vents ? Quels autres horizons, si je relève la tête, puis-je découvrir en me tournant ? Vers où puis-je partir ? Suis-je prêt à perdre ce que j’ai acquis ? En somme, suis-je vivant ?
Ainsi, il faudrait, pour user d’une métaphore sportive (qui fait écho au jeu dont vous parliez au départ), sur le terrain créer des zones de décalage, des intervalles, afin de rentrer dans le mouvement même du jeu tout en le faisant advenir à un autre mouvement qui l’exhausse. Court-circuiter l’esprit de sérieux qui fonde le désir de pouvoir et d’appartenance (à un groupe, à une chapelle, à un phalanstère quelconque). Et donc, ne pas accepter le rôle que la société, par exemple la nôtre aujourd’hui, veut donner au poète — l’inscrivant dans le tout venant culturel où le propos qu’il faudrait tenir, la position qu’il faudrait adopter tiennent lieu de pensée « instantanée » ancrée dans le temps mort d’une roue libre qui s’ignore. L’éternité, c’est-à-dire tous les temps traversés, offre la seule mesure pour éprouver sa pensée (id est création-action) en l’offrant au risque, à l’imprévu, à l’accident, au désir d’expériences inassouvi.

FT. Vous dirigez à la fois la revue La Rivière échappée et, sur Publie.net, la collection « L’Inadvertance » : quels liens faites-vous entre ces deux entreprises poétiques ? Quelle(s) ligne(s) directrice(s) pour chacune d’elle ? L’un des points communs élémentaires étant que vous y accueillez des écritures très différentes…

FR. Je voudrais apporter une précision : La Rivière échappée, qui fut une revue et une maison d’éditions à partir de 1988, n’existe plus que pour quelques livres à tout petit tirage. Je participe à l’aventure éditoriale des éditions de La Lettre volée avec Pierre-Yves Soucy (collection Poiesis et revue L’étrangère)1. Livres « papier » donc. Et je dirige effectivement la collection de poésie aux éditions Publie.net : ce sont livres électroniques et papier2.
Venons-en maintenant au cœur de vos questions. Le poète est avant tout un lecteur3 et en tant que tel il est à l’écoute. Cette question de l’écoute va avec la prise en compte de l’autre différant de soi, le constituant. Je n’aime pas aller dans la voie du rapprochement complice qui ne fait que fortifier mes propres certitudes, j’ai envie d’aller vers ce qui interroge ces convictions, les déplace potentiellement. Et puis il y a que je suis fait de plusieurs voix autres qui me fondent, me tissent, me travaillent, m’éclairent. La chance d’une parole vivifiante doit être préservée et si je m’enferme sur mes certitudes et ma « programmation » je deviens sourd et aveugle. Éditer, c’est faire naître en latin… Je ne suis pas éclectique mais ouvert4 et les contradictions qui me traversent peuvent apparaître sans craindre rien. Ce goût pour la liberté m’empêche de me fixer sur une ligne que je devrais suivre… ça ne m’empêche pas d’être exigeant et instinctif (il faut cet instinct qui sait deviner derrière un manuscrit un livre et d’autres à venir).

FT. Tout comme le terme « élémentaire » – « ce qui a l’opacité du réel dans la langue » (élémentaire (lettre sur la poésie), p. 19) -, celui d’ « inadvertance » est crucial dans votre poétique, non ? L’élémentaire et l’inadvertance contre les excès de l’avant-gardisme… Mais dans le même temps, il faut continuer de lutter contre « la vieille peau poétique » (Le Livre s’est ouvert)… Votre position, proche de ce que l’on a appelé la « modernité négative », semble réconcilier expérimentation formelle et réelisme – le mot « réel » revenant de façon significative dans vos textes…

FR. Le réel, dans le voile qui fait écran, fait toujours irruption, dépossède, heurte, il est singulier, irréductible à tout apprivoisement — c’est un accident, l’orage qui foudroie un homme dans un champ, cette pierre lancée à la tête, c’est aussi, bien sûr, la pensée ! Survenant à l’improviste, comment le comprendre en incluant l’irréparable qui le constitue ? Si on est poète, on voudrait que le poème se décide comme un événement — avec la même force, la même radicalité, la même évidence (et j’entends deux termes sous ce mot : évide & dense). Ce serait tellement bien s’il pouvait comme un témoin se passer de main en main, de voix en voix. C’est la forme du poème qui, en se trouvant, en se concrétisant, en se découvrant (de livre en livre parfois), permet d’inventer cela. En ce sens, l’invention formelle est belle parce qu’elle nous permet de découvrir un territoire nouveau du réel (extérieur/intérieur) — leçon de Rimbaud, Apollinaire, Ponge entre autres. Dès qu’elle devient « formule qui marche » pour répétiteurs-exploitants qui, comme Ali Baba, se contentent de redire : « Sésame, ouvre-toi ! », c’est du formalisme mort (je ne dis pas que ça ne puisse pas être digne d’intérêt et d’analyse ou d’enjeux pour les spécialistes littéraires, mais je situe ma remarque à un autre endroit, vous comprenez bien). C’est en ce sens aussi que la vieillerie poétique peut se trouver chez les lyriques ou les avant-gardistes ou ailleurs (si l’on veut absolument établir des catégories, ce qui ne me semble pas juste, au fond).
Je n’ai donc pas de « position » de réconciliation. Je travaille seulement dans l’atelier des jours, des mots et des langues (je traduis d’ailleurs non pas de l’allemand, de l’anglais, du catalan, de l’italien, du breton5 mais des poètes et pour m’en approcher au plus près, c’est-à-dire m’approcher au plus aigu des possibilités de ma propre langue). Horizontalement et verticalement, en surface et en profondeur (couches superposées, sédiments, archéologie des savoirs et du sujet6), un espace de découverte se déplie — polyphonique, selon un contrepoint où contradiction, juxtaposition, confluence, croisement permettent une parole vivante toujours à naître7. Concrètement, c’est l’espace du livre et celui de la voix, du corps, de la rencontre avec les autres arts (j’aime travailler avec peintres, sculpteurs, installateurs, vidéastes, musiciens, acteur, graphistes aussi et programmateurs pour réaliser des livres électroniques).

FT. On sent bien que votre écriture est dynamisée par divers champs de force, et vous savez vous renouveler d’un livre à l’autre. Je ne vise donc pas à vous enfermer dans telle ou telle catégorie – à vous accoler telle ou telle étiquette. (Au reste, il ne s’agit évidemment pas ici de tomber dans l’antinomie simpliste : réductionnisme du critique, docteur ès généralités abstraites et spécialiste de l’histoire littéraire versus singularité irréductible de l’auctor).
Pour le formuler autrement, disons que les diverses caractéristiques de votre écriture vous font dépasser les positions tranchées du champ poétique de ce dernier quart de siècle, même si à vous lire on songe à la « modernité négative » que j’évoquais (Du Bouchet, Grandmont, Tellermann…). Bien entendu, il me faudrait l’espace d’un long article pour vérifier et creuser cette hypothèse. Dans l’immédiat, je vais juste vous demander quel est votre rapport à l’œuvre d’André Du Bouchet…

FR. J’ai d’abord, très jeune, été saisi en découvrant chez Calligrammes (la librairie — maison d’éditions aussi — que tenaient Bernard et Mireille Guillemot à Quimper) Qui n’est pas tourné vers nous (1979). J’avais 16 ans, j’ai lu dans une sorte de fièvre mentale qui n’avait rien à voir avec le fait de comprendre ou pas ce qui se disait. Ça avait lieu, en moi. Je me suis senti tout de suite libre de respirer dans l’espace que ces pages proposaient. Bien des années après, en 95 ou 96 je crois, j’ai écrit à André du Bouchet pour réaliser un numéro de La Rivière échappée. À ma grande surprise il m’a répondu et m’a invité à venir rue des grands augustins — il m’a fait rentrer, m’a dit : «  mettons-nous au travail, voulez-vous ? »…
Mais je reviens à votre question. C’est une œuvre dans l’ensemble encore relativement méconnue. L’importance qu’elle a pour moi tient à ce que Du Bouchet crée un espace qui permet de faire entendre l’autre face de la langue : antérieur à la parole prononcée. Quelque chose de l’ordre de ce qu’il appelle le muet ou le dehors (même si les deux termes ne sont pas équivalents exactement, autres manières de désigner sans doute aussi ce que je nommerai le réel) au moment d’apparaître se voit capturé. Ce rapt s’inscrit dans l’intervalle qu’une parole de la langue imprononcée traverse, source résurgente, constituée de ce qui le rend justement imprononçable. Aucune transcendance, mais une immédiateté contre laquelle bute toute emprise, parole non assujettie à la langue, réfractaire. Le chant ancien n’est plus, le blanc est un espace d’énergie pure (rythme sourd), il renvoie à la voix dessous qui heurte, fait sentir l’abrupt. L’absurde qui a fait naître la douleur liée au sentiment de perte (Du Bouchet est bien l’enfant de la débâcle) se voit ressaisi. Se haussant au-delà de soi-même, au niveau également d’un sujet qui s’affirme avec netteté débarrassé de tout sentimentalisme (l’emblématique écrire le plus loin de soi-même). Étrangement, Du Bouchet accomplit ce que Ponge se fixe comme objectif : « plus loin et plus intensément je chercherai la résistance à l’homme, la résistance que sa pensée claire rencontre, plus de chance j’aurai de trouver l’homme, non pas de retrouver l’homme, de trouver l’homme en avant, de trouver l’homme que nous ne sommes pas encore (…) »8. Mais d’une manière telle que, par le processus de double négativité, il parvient à instaurer un nouveau rapport au monde au plus proche de sa fraîcheur nue, qu’il sait nous faire écouter. Il nous met sur le pas, et nous voilà en avant de nous-mêmes, avec l’énergie d’aller.

FT. Autre mot clé, celui d’ « aléatoire », qui renvoie à la lecture de Rapt et du Livre s’est ouvert…

FR. L’aléatoire est d’abord l’espace des possibles préparé et ouvert. Outre les retentissements intérieurs que ces simples mots induisent, c’est avant tout le jazz qui m’a marqué — exemplaire est pour moi le parcours de Michel Portal9 depuis son Chateauvallon.
J’ai développé en fait un travail sur la syntaxe plus que celui sur le mot — ayant pris acte de ce que le lexique avait vécu d’opérations grondantes, orageuses afin de pousser au plus loin l’expérimentation et la pensée de la nomination, du lien mots/choses. Syntaxe, oui, mais sans la forcer (sans une quelconque étrangeté de mise pâlement mimant telle ou telle tentative heureuse et neuve, en son temps, qu’il faut tenir pour exemplaire mais ne pas copier comme on le ferait d’une recette), plutôt en l’ouvrant à ses possibles : relations de complémentarité, d’opposition, d’ambiguïté, de retournement entre propositions, espaces visuel et sonore. J’ai sans doute également été sensible à ces dimensions assez tôt grâce à deux chocs : Artaud dans ses lettres à Rivière qui affirme, le 29 janvier 1924 : « Un quelque chose de furtif […] m’enlève les mots que j’ai trouvés, […] diminue ma tension mentale, […], détruit au fur et à mesure dans sa substance la masse de ma pensée, […] m’élève jusqu’à la mémoire des tours par lesquels on s’exprime et […] traduisent avec exactitude les modulations les plus inséparables, les plus localisées, les plus existantes de la pensée » ; et puis l’écoute, l’étude des premières polyphonies, la rencontre, dans ce sillage de l’œuvre de Guillaume de Machaut (musicien, poète). Quand aujourd’hui on lit mes livres, il faudrait le faire à haute voix aussi et à plusieurs en tenant compte d’un espace à trouver comme une chorégraphie intérieure/extérieure — et n’importe qui sait lire peut en faire l’expérience : je ne suis pas un performer solitaire : I’m not a lonesome performer

FT. Dans Rapt (La Termitière, 2013), précisément, il y a une formule que j’aimerais que vous explicitiez : « on abandonne la / poésie à / ses ″comme ça″ »…

FR. Ces trois vers concluent un texte dont le titre est Paris. Lui-même appartient à un ensemble intitulé 14 stelles qui sont autant de lieux dits par ce qui les enlève à leur présence-cliché. La « formule » que vous citez peut se comprendre dans ce cadre restreint alors, je pense, je ne suis pas sûr, je n’en sais rien après tout, je ne suis qu’un lecteur maintenant. Donc : critique du langage qui construit le souvenir positif et convenu de ce qu’on attend quand on voit comme titre Paris — or aucune indication de lieu, aucune description, aucune situation. Et critique, aussi, de la mémoire qui construit le récit imagé et cohérent d’une présence à soi, au lieu, au temps. Du coup, outil de déconstruction et aboutissement ; la poésie est abandonnée au littéral : « c’est comme ça ».
Au lecteur de choisir. Est-ce une fin, heureuse aporie de la finitude objective ; est-ce le résultat positif d’un démontage nécessaire ; ou l’élan neuf d’une comparaison — figure de style poétique s’il en est ?
Il y a derrière ces choix, ces possibilités, des itinéraires, des mémoires, des points de vue qui traversent l’histoire de la poésie mais surtout un questionnement distancié (ironique aussi sans doute parfois) sur le travail poétique d’aujourd’hui. Et plus généralement : comment s’en sortir avec le langage maintenant — est-ce d’ailleurs possible au point où on est arrivé ?

FT. Pour terminer, j’aimerais vous interroger sur un projet en cours. Votre esprit d’ouverture vous a lancé dans une aventure enthousiasmante avec Alexander Dickow (USA) : une anthologie des jeunes poètes français et américains. Pourriez-vous nous en dire plus : comment un tel projet a-t-il vu le jour ? Quels sont ses objectifs ?

FR. Oui, c’est un projet très motivant. Ce n’est pas vraiment une anthologie, c’est davantage la réunion de 24 poètes (12 français, 12 américains) prêts à tenter l’aventure du livre numérique en concevant un projet d’écriture en lien avec images fixes, vidéos et sons. C’est en cours et je remercie Alexander Dickow pour sa réponse enthousiaste dès ma suggestion lancée. Nous avançons, ce sera édité par Publie.net en 2016 en livre électronique et papier. Nous pourrons venir en parler plus précisément dès parution.

FT. Rendez-vous pris, avec le plus grand plaisir !

 

1 On peut découvrir la revue l’Étrangère en la feuilletant ici ou sur le site de l’éditeur, ainsi que la collection Poiesis.

4 C’est cette ouverture qui fait que Jacques Rivière devient le destinataire des lettres d’Artaud, qu’il publiera peu après.

5 On peut lire et écouter ma traduction du chant breton Ar Rannou ici, préfacé par Paol Keineg.

6 La dernière partie de rapt : notre âme ductile, le fait percevoir assez nettement je pense.

7 On peut, pour mieux se rendre compte de mon travail aller lire et écouter un extrait de Contretemps paradist, ouvrage aujourd’hui épuisé.

 

8 Dans Tentative orale, in Méthodes, Paris, coll. Idées, Gallimard, 1971, p.266.

9 Dans le collectif My Favourite things : le tour du jazz en 80 écrivains, dirigé par Franck Médioni, je renvoie à mon texte sur Michel Portal et son album Dejarme solo.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

27 juillet 2015

[Libr-relecture] Jean-Louis Bailly, La Chanson du Mal-Aimant suivant Mai, par Bruno Fern

Jean-Louis Bailly, La Chanson du Mal-Aimant suivant Mai, Editions Louise Bottu, mai 2014, 55 pages, 9,50 €, ISBN : 979-10-92723-04-5.

 

Si j’en juge par le résultat de mes recherches, la plupart des lieux habituellement dédiés à ce qui paraît sous le nom de poésie n’ont pas signalé cet ouvrage lors de sa publication. Est-ce uniquement parce que, selon la formule consacrée, il n’est pas parvenu aux collaborateurs ou faut-il interpréter cette apparente indifférence ? Cette entreprise lipogrammatique a-t-elle été considérée par certains comme un sacrilège envers les textes d’Apollinaire (présentés face à leur version lipogrammée) tandis que d’autres n’y auraient vu qu’un exercice ludique ? Sur le premier point, il est pourtant évident que l’auteur reconnaît la valeur de l’écriture apollinarienne ; sur le second, il est vrai que, dans son avant-propos, il n’hésite pas à affirmer non seulement qu’il n’a pas inventé sa méthode, n’ayant fait que réitérer la fameuse disparition perecquienne du e, mais aussi que son travail n’a aucune justification en dehors du « plaisir douteux de martyriser la langue française, dans le but d’assouvir on ne sait quelle rancœur, de mener à bien on ne sait quelle vengeance ». Cela dit, ne pouvant que constater ici et ailleurs le tempérament plutôt malicieux de J.-L. Bailly, ce dernier avertissement me semble être à prendre avec des pincettes, du moins en partie.

En effet, Apollinaire était incontestablement deux écrivains en un – puisque l’auteur scolairement reconnu du Pont Mirabeau était également celui du roman pornographico-délirant Les Onze Mille Verges – et la transformation lipogrammatique de son poème me paraît lisible dans cette optique de dédoublement, allant d’un lyrisme dont l’altitude moyenne est assez élevée vers une langue souvent beaucoup plus prosaïque, la contrainte ayant obligé J.-L. Bailly à ouvrir en grand le compas lexical et, de ce fait, à sortir du champ d’une certaine poésie pour la désaffubler1 dans les règles :

 

Lorsqu’il fut de retour enfin                  Lorsqu’il parvint à son pays

Dans sa patrie le sage Ulysse             L’Ithaquois matois accostait

Son vieux chien de lui se souvint        Son cabot jappa poil blanchi

Près d’un tapis de haute lisse             Sans mollir sa nana tissait

Sa femme attendait qu’il revînt           Maillon par maillon un tapis

 

Au passage, on peut mesurer le tour de force qu’a constitué l’écriture de ce « plus long lipogramme versifié de la langue française » (285 vers) où sont respectés à la fois le sens global des strophes initiales et leur métrique. Si cette translation provoque fréquemment des effets comiques2, elle n’est pas pour autant incapable de conserver une gravité mais qui, distanciée par le mélange des registres, rappelle celle de Villon, Queneau ou Verheggen :

 

L’amour est mort j’en suis tremblant                    L’amour mourut moi frissonnant

J’adore de belles idoles                                       J’adorai Garbo Madonna

Les souvenirs lui ressemblant                             D’un jadis mort la suscitant

Comme la femme de Mausole                            Soyons du Grand Turc3 la nana

Je reste fidèle et dolent                                      Aimons toujours aimons souffrant

 

Au-delà d’un simple divertissement4, il s’agit donc d’une véritable traduction du texte d’Apollinaire dans un français auquel il manquerait une voyelle, créant ainsi un poème qui possède sa propre tonalité.

 

1 « Il est évidemment indispensable de désaffubler périodiquement la poésie. » (F. Ponge, Pour un Malherbe).

2 Effets dont le texte d’Apollinaire n’est pas non plus dépourvu de temps à autre : « Poisson pourri de Salonique / Long collier des sommeils affreux / D’yeux arrachés à coup de pique / Ta mère fit un pet foireux / Et tu naquis de sa colique ».

3 L’une des notes de fin d’ouvrage précise que Mausole était roi de Carie, sur le territoire de l’actuelle Turquie.

4 Cette réécriture est censée avoir constitué le moyen d’oublier un chagrin pour Pierre Helmont, personnage central d’Un divertissement, roman du même auteur paru aux mêmes éditions en 2013.

26 juillet 2015

[Texte] Emmanuèle Jawad, En vigilance extérieure

En contrepoint à une actualité estivale dramatique, Emmanuèle Jawad nous offre cet extrait d’un travail en cours qui se révèle poétiquement/politiquement critique (comment la langue abstraite de la domination pourrait-elle demeurer indemne ?).

 

Orifice résiduel de l’obturation creux évanescent en plein

peu de porte au mur l’encoche battante migrants étirés du long

rasent rassemblés long dans la clôture où chutes on s’emmure

de six mètres plomb de ciel d’envergure l’effort plombé ciel

 

d’y mener embarcations légères à flottaison mal inondent

trempent côtes bleu d’oraison ciel à l’encombre

longuement tenu sombre étire les barques disloque

 

 

ligne de démarque versant double sens extérieur intérieur l’entre

frontière des lignes de front longe rallonge l’édifice mural porteur

des 37 caméras capteurs senseurs ultrasensibles thermiques

La Valla des Cebtis s’irise en fond l’hydre mural enfreint

 

des lignes de passage dans la repousse ouvre un mur d’équerre

plat d’angle où Ceuta soustrait Sebta l’aligne de fuite en champ

non libre réduit des espaces

 

 

frontaliers répare rares strates où derma mural désquamé

par endroits route à double clôtures de guet l’enceinte

à cette distance plan d’angle droit une fuite de points

verticale dresse en long tresse fils grilles l’entrelace

 

rouille au point d’absorption des nœuds hisse d’équerre

les angles chauds plus hauts vers l’appareil lacrymal vecteur

de gaz en fosses bas un revêtement retourne câblé

 

 

 

 

25 juillet 2015

[Chronique] Jean-Pierre Faye, Couleurs pliées, par Jean-Paul Gavard-Perret

Après Analogues, Jean-Paul Gavard Perret présente cette fois le onzième titre de la collection  que les éditions Notes de Nuit consacrent à Jean-Pierre Faye.

Jean-Pierre Faye, Couleurs pliées, Notes de Nuit, Paris, été 2015, 162 pages, 19 €, ISBN : 979-10-93176-07-9..

 

Dire le corps c’est pour Faye encore ne rien dire, c’est poser des taches de postiches sur de l’obscur. Dire le corps, c’est juste le glisser sur la rétine.  Pour le faire éprouver et qu’il soit « entaillé par la voix » comme l’écrit l’auteur, il faut « un chemin de côté ». Non celui d’une poésie sonore mais une poésie « de couleurs pliées et d’énergies renversées ».

 

Dès 1965, Faye osa un tel renversement des données du poétique. Cette volonté comme toutes celles de l’auteur fut ignorée, comme si hors de la simple figure de style l’image, mère dit-on de tous les vices, s’ouvre par les couleurs et en leurs plis à l’inceste  irrattrapable. Néanmoins, idiote ou icône de la famille, innocente ou indécente, indigente ou indigne, l’image colorée telle que Faye  la conçoit jusque dans la structure de son texte  (deux parties : une  lisible «  à la normale », l’autre dans le sens perpendiculaire à celle-ci ) devient tout sauf l’infirmière impeccable de nos identités.

 

Faye ne cesse d’infuser là où le  « ça »  travaille le plus une piqûre de couleurs hors ornementation afin que l’imagination morte imagine « laissant même / aux yeux leurs couleurs / laissant à ce qui voit / d’être vu  »  encore ici même, ici bas. Ce qu’une telle poésie montre est à la fois proche et si étrange. Les « couleurs pliées » demeureront toujours ce qui nous précède et qu’il fait remonter sous formes d’îles flottantes et délices (ice-cream) ou icebergs cruels à la dérive.

 

Le lecteur est donc loin ici des invitations au rêve des amours enfantines : Faye le  plonge par ses racines sur l’implicite de l’inconscient aussi individuel que collectif. D’autant que les « suites » de couleurs se mêlent aux autres sensations : « le goût d’aisselle, le toucher, le claque sous les doigts ». La poésie dit le corps, le fait jaillir d’une manière inédite mais selon un cul de sac puisque Faye n’a pas de descendance poétique.  Avec ses textes  il  rejoue pourtant le réel , il l’infuse. C’est la nuit de l’iguane, c’est la porte infernale où nous ne cessons de frapper avant la nuit, pour voir, pour croire voir, nous sentir exister.

 

Fabian Gastellier avec « Notes de nuit » tente de ramener à nous l’œuvre totale de l’auteur. Y aura-t-il assez de « lanceurs d’alertes » pour la ramener au nouveau siècle ?  Elle reste notre isba de l’être mais demeure inhabitable. Plus que de montrer elle nous immole, nous plonge dans l’impasse impavide dont nous ne sommes jamais sortis. Sur ce qu’elle insémine, il y a des seuils,  mais il faut des voix pour signaler leurs voies.

18 juillet 2015

[NEWS] Libr-vacance

Filed under: Livres reçus,News,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 14:13

Avant les derniers posts de juillet (spéciale de/sur Sandra Moussempès, entretien avec François Rannou, inédit et chronique d’Emmanuèle Jawad…), ce spécial LIBR-VACANCE centré sur Laura VAZQUEZ, avec des infos et RV (Hubaut, Manon, Gare maritime 2015).

 

â–º Thomas Déjeammes participera également au Festival de Sète ; il prépare pour LIBR-CRITIQUE la suite de la série DREAMDRUM.

â–º Laura VAZQUEZ participera au festival de poésie à Sète, du 24 juillet au 1er août.

♦ Elle se rendra ensuite aux XXIVe Lectures sous l’arbre organisées par son éditeur (Cheyne) du 6 au 23 août 2015, avec, entre autres invités, Paul Otchakovsky-Laurens.

♦ Elle vient par ailleurs de créer une nouvelle chaîne youtube de lectures, ACCIDENT. Le principe est simple : elle filme des auteurs qui lisent leurs propres textes. Elle compte filmer régulièrement des auteurs de son choix. Les lectures durent entre 2 et 7 minutes. Elle a commencé par filmer Simon Allonneau et Benoît Toqué, deux jeunes auteurs, l’un de Lille, l’autre de Paris. Elle s’est également filmée en train de lire un texte.

♦ Sa série des poèmes du mois grandit sur le site tapin.

♦ Le prochain numéro de la revue Muscle est sur le point de paraître.

♦ Laura va nous envoyer cet été une lecture performée : avis aux Libr-lecteurs !

â–º Avant la parution de sa première prose narrative, Extrêmes et lumineux – qui paraîtra le 20 août chez Verdier -, Christophe Manon a donné un entretien à découvrir absolument : "Christophe Manon, la rection généralisée de la langue".

â–º Saluons la parution du court essai de François Coadou : Joël Hubaut, un éloge de l’impureté, ENd éditions, Metz, 28 pages, 8 €.

â–º On ne manquera pas de découvrir une bonne partie de la poésie actuelle avec la cuvée 2015 de Gare Maritime, anthologie écrite et sonore de la poésie contemporaine, Maison de la poésie de Nantes, 17 €. (Nous y reviendrons).

16 juillet 2015

[Libr-relecture] Danielle Mémoire, La Nouvelle Esclarmonde, par Périne Pichon

Danielle Mémoire, La Nouvelle Esclarmonde, P.O.L, novembre 2014, 240 pages, 17,90 €, ISBN : 978-2-8180-2165-1.

 

Scalpel, lampe, microscope, table opératoire… Disséquons un livre. Non pas l’objet « livre » avec sa première et quatrième de couverture, ses organes de papiers ; mais plutôt le livre comme système, en glissant du matériel vers le virtuel.

Le livre, ce sont des personnages qui dialoguent, des paragraphes, un titre et des textes qui se disposent les uns par rapport aux autres, voire s’imbriquent les uns dans les autres. Un livre posséderait une machinerie relativement ordonnée, à analyser. Des rouages invisibles avancent les décors d’une intrigue, proposent des pistes, des mots, des idées et montent le texte dans le livre.

 

La Nouvelle Esclarmonde s’inscrit dans la suite des derniers livres de Danielle Mémoire, notamment En attendant Esclarmonde et Le Cabinet des rebuts. Il semble même les englober. On y retrouve des noms connus : Esclarmonde, Eulalie Cymea,… Ces personnages commentent le « texte » – jusqu’à commenter le mot « texte » qui le désigne – et en commentant construisent cet ensemble qu’on appelle livre, mais aussi La Nouvelle Esclarmonde, « Le Cabinet des rebuts 2 », ou « le Corpus », soit « une forme d’ensemble ( c’est le Corpus) qui soit réellement auto-générative ».

 

En effet, La Nouvelle Esclarmonde donne l’impression d’une immense machinerie s’enfantant elle-même. Le Cercle gère le Corpus ; et cherche qui peut être l’auteur unique, incapable d’être absolument unique et davantage généré par le livre que générant le livre. À moins que l’auteur unique ne soit choisi parmi les membres du Cercle, mais chaque projet de livre, chaque texte du corpus posséderait alors un auteur unique… De quoi prolonger le débat de Rosemonde, Esclarmonde, Marie la Grande, Henri, etc. jusqu’au vertige. La Nouvelle Esclarmonde s’échafaude sur plusieurs niveaux d’énonciation et avec des « rebuts » , des projets avortés, ou des versions de projets eux-mêmes nivelés. Le tout forme ce dispositif derrière le livre, à l’origine du livre, sorte d’univers parallèle prolongeant la bibliothèque de Borgès.

 

« […] il y a plusieurs auteurs uniques selon différents espaces.

  • Selon d’autres espaces, a dit l’auteur unique, il n’y a pas d’auteur unique.

  • Et il n’y a qu’une seule Esclarmonde ? A dit Eulalie Cyméa.

  • Oui, maman, a dit Esclarmonde. »

 

 

On bascule dans une virtualité : le livre n’est pas fait, il se fait et à partir de là s’érigent des possibilités. Car un livre reste un ensemble de possibles choisis dans un ensemble plus vaste. En ce sens, La Nouvelle Esclarmonde est bien un corpus, un ensemble de textes, de notes qui ouvrent autant de livres virtuels. Cependant, livres non poursuivis et dont les ébauches constituent un livre en soit.

 

L’appellation de bref virtuel ouvrage est interne au Corpus.

À l’intérieur du Corpus, pour le Corpus, un livre publié dans la réalité peut toujours ne pas l’être, l’avoir été autre, ou absolument n’être pas.

Ce que nous appelons réalité n’est, de l’intérieur du Corpus, qu’une fiction parmi d’autres.

 

 

 

15 juillet 2015

[Création] Benoît Toqué, La Baignoire

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 20:37

Libr-critique a le plaisir de contribuer à vous faire découvrir ce jeune poète de 28 ans qui participera en octobre sur Lille au festival "Littérature, génération y, etc." : ce texte mérite qu’on l’écoute en le lisant (vidéo prise à Dunkerque en ce début juillet 2015, et mise en ligne par Laura Vazquez).

 

Il ne rêve pas. Jamais. Il n’a jamais de rêve. Ou bien, s’il en a : il ne s’en souvient pas. Voilà c’est ça : il ne s’en souvient pas. Sauf que. Quand il dort dans une baignoire. Quand il dort dans une baignoire : là oui, là : il rêve. Il s’en souvient. Mais pas beaucoup quand même, mais quand même un peu.

 

Mais il n’a pas de baignoire chez lui.

 

Il n’a pas de baignoire chez lui, et ça c’est un problème. Un vrai problème. Il veut rêver, Aède, il veut rêver, il aimerait bien, et même, de rêver : il en rêve éveillé.

 

 

éveillé parce qu’il ne sait pas faire

sait pas faire

il ne peut pas

faire autrement

il ne sait pas le faire

autrement

autrement qu’éveillé, rêver. Or, or,

autrement qu’éveillé : c’est mort.

 

 

Aède il veut rêver, il aimerait bien, et même, même. Mais sans la baignoire pour Aède rêver c’est mort en fait. C’est mort en fait, et du coup, comme il n’a pas de baignoire chez lui : eh bah il va chez les autres. Quand ils font une fête par exemple. Surtout quand ils la font, en fait, parce que sinon c’est pas évident de demander comme ça, Je peux dormir dans ta baignoire ? je peux ? allez, steuplé. Demander ça si c’est pas la fête c’est pas évident du tout.

 

Une fois il y avait un ami qui avait une baignoire qui avait fait la fête dans son appartement pendant toute une semaine, il y avait des copains qui venaient, certains passaient seulement mais d’autres restaient plusieurs jours d’affilée, d’autres un seul jour et puis ils partaient, mais après des fois ils revenaient pour certains d’entre eux, et puis d’autres, d’autres qui étaient restés plus d’un jour et même qui les enfilaient les jours et les nuits pour certains d’entre eux, eh bien ceux-là s’en allaient à leur tour. Mais il arrivait qu’ils reviennent aussi.

 

Il y avait du nouveau tous les jours, même s’ils se ressemblaient.

 

Les soirs pareil. La même,

la nuit.

 

Il s’était arrangé pour avoir la baignoire pour lui, Aède, durant toute la, purée, non : pendant. Pendant toute la durée des festivités. Voilà : il s’était arrangé. Toute une semaine, il avait bien rêvé. Mais le 7e jour, l’ami voulut se baigner à l’aube et il le chassa.

 

Une autre fois il était rentré chez sa mère, Aède, c’était à la campagne, elle avait une maison avec une salle de bain, mais il avait dû se tromper, ou alors elle avait fait des travaux entre temps, sa mère, elle avait dû refaire la salle de bain, parce qu’à la place de la baignoire maintenant il y avait une douche.

 

Ou alors il s’était trompé de maison. Ou de mère. C’est difficile à dire.

 

Il alla faire un tour au village, pour voir. C’était jour de marché, il acheta une pomme. Qu’il croqua sur place. Et des sels de bain, qu’il mit dans son sac.

 

Qu’il avala tout rond.

 

5 secondes de rêve tout au plus. Et flottant avec ça.

 

Après il vadrouilla un peu, par le village. Il n’y avait pas grand monde.

 

Aucun bain de foule il était possible.

 

Il tomba sur la salle des fêtes, il alla voir. Devant il y avait bien quelques jeunes qui fumaient des clopes, mais pas de fête. D’aucune nature.

 

Même pas une bière.

 

Pas une once de musique du diable.

 

De retour sur la place du marché, le soir tombait déjà, les étals avaient été remballés, bientôt la nuit lui baignait le visage, à Aède.

 

Alors il avait descendu la colline sur laquelle était la maison et il était allé dormir sous le pont surplombant la rivière, dans son lit. Mais l’eau de la rivière n’était pas stable, elle coulait.

 

Impossible de s’y accouder.

 

Quand il fut réveillé au matin, par la pluie. Il n’avait pas rêvé : c’était bien sa rivière, sa colline, sa maison et sa mère. Mais il n’y avait plus de baignoire dedans. À la place il y avait une douche.

 

Il en prit une au matin et il partit pour chez sa mamie.

 

On avait rasé sa maison et elle était morte.

 

Il souleva le paillasson, pour voir. Jusqu’aux volets : tirés. Il était retourné chez sa mère entre temps. Il n’y avait rien à voir. Elle avait fermé la maison, et elle s’était cassée.

 

Alors il suça quelques sels de bain, ses derniers. Devant la porte. Qu’il avait gardés dans ses poches de jean.

 

Une ville thermale. Mais elle a des mycoses.

 

Un rêve de 5 secondes.

 

Aucun bain public n’y était possible.

 

Ce n’était pas terrible. Alors, il repartit.

 

Enfin quelquefois il arrivait bien à dormir dans des baignoires quand même.

 

Il avait fait une fête chez une fille, un soir. Elle avait une baignoire. Et elle était jolie.

 

Il s’était dit, Putain, c’est la femme de ma vie, Aède.

 

Elle avait une baignoire.

 

Mais à force de niquer et niquer à chaque fois qu’ils se voyaient, et pourtant ils avaient bien niqué dans la baignoire aussi, mais il allait pas lui dire après, Eh, meuf, ça t’embête pas si je reste dans la baignoire pour dormir ?, il pouvait pas dire ça, c’est louche, et il pouvait pas risquer de perdre la baignoire pour si peu. Et puis la fille elle était jolie. Tout en marbre, avec des robinets.

 

De temps en temps il allait bien prendre une douche, mais elle le laissait jamais tranquille bien longtemps.

 

Des siestes de 5 minutes maximum.

 

Aucun rêve sérieux il était possible.

 

Même au milieu de la nuit, quand elle dormait et qu’il tentait de s’extirper discrètement du lit pour atteindre la baignoire, comme il fallait enjamber la cuisinière dans le noir il faisait toujours chuter quelque chose, et elle se réveillait, Euh, tu fais quoi ? Euh, et il fallait niquer.

 

Alors un jour qu’ils niquaient dans la baignoire il lui fourra le pommeau de douche dans la bouche et il la noya. Sans faire de vagues, quelques bulles tout au plus.

 

Mais elle était jolie.

 

Avant d’être morte.

 

Avant d’être morte elle était jolie.

 

Avant d’être morte. Comme sa mamie. Partie.

 

Comme sa maman.

 

Très jolie.

 

Alors, il était triste.

 

Il eut beau fourrer le corps de la fille morte sous le lit et tenter de rêver un peu sérieusement, dans la baignoire il ne fit que des pires cauchemars, Euh, tu fais quoi ? Euh, et il fallut partir.

14 juillet 2015

[Livre – chronique] Antoine Dufeu, Sic

Tandis qu’Antoine Dufeu est à Avignon jusqu’à demain avec Concordan(s)e, penchons-nous sur son dernier dispositif critique.

Antoine Dufeu, Sic, suivi de Zastava ? Je répondis (si) sottement, éditions Al dante / Le Triangle, juin 2015, 72 pages, 8 €, ISBN : 978-2-84761-745-0.

 

Si et seulement si

Si l’on suivait "les lignes de chemin de fer du monde entier, de pays en pays et de continent en continent, pour tenter d’esquisser une histoire universelle politique et économique – qui sait populaire – de ces cent cinquante et quelques dernières années" (p. 63) ?…

SI – Intertexte Critique.

SItuation Internationale Critique.

Sic est un ARN poétique/géopolitique centré sur Tony Chicane, citoyen du monde dont l’état dépend des variations dramatiques internationales, simple mortel dont la tentation de sauter dans le vide est mise en relation avec le déni de grossesse maternel – être de passage : d’Éthiopie en France, en passant par la Bulgarie ; du sexe féminin au masculin ; de vie à trépas…

Cet Agencement Répétitif Narratif s’avère très critique envers l’Europe, "cette zone du monde en pleine crise politique et intellectuelle que d’aucuns tiennent à faire passer pour une crise économique et financière" (58)… L’Europe et ses institutions : sont dénoncés les absurdités et incohérences de l’UNESCO et surtout de l’ONU, qui, prophétise le narrateur, "sera dissoute" (27). Sont passés en revue (satirique) les politiques sécuritaires, l’urbanisme, la justice sociale…

Et si l’on faisait prévaloir l’invention sur la réaction ?

Sic ouvre également des perspectives : et SI on inventait "une harmonie nouvelle entre urbanisme et nature" ? Et SI on bâtissait une organisation internationale pour la répartition des ressources naturelles ?

13 juillet 2015

[Chronique – news] Jean-Paul Gavard-Perret, Elsa Sahal et les symboliques génériques

Il vous reste quelques jours pour ne pas manquer cette exposition à la Galerie Claudine Papillon (du 29 mai au 17 juillet 2015, 13 rue Chapon 75003 Paris).

 

Plutôt que les grandes orgues des fleuves Elsa Sahal  préfère les rumeurs des sources et des geysers où tout commence. Cherchant l’essence des formes et multipliant leurs symboliques féminines et masculines dans un imaginaire d’érection et de repli, l’artiste fait de ses sculptures un univers vivant – qui se refuse néanmoins à être une copie du réel. Animée de lucidité et de poésie, avançant en tâtonnant, l’artiste lutte pour l’espoir contre les écrasements. Chaque sculpture interroge, interpelle. A chacun de se débrouiller, se dépêtrer dans leurs réseaux parcourus d’intensités diverses de mémoire, de pensée, de sensation, d’émotion, de rythme. 

 

Surgissent la  persistance du désir et la permanence de l’obstacle avec le poids de l’intellect et de l’expérience.  Dans la liberté consciente de sa limite, de sa fragilité, dans le qui je suis, le si je suis, dans le je ne sais pas, Elsa Sahal va au bout de l’image – jouant son jeu tout en refusant d’en suivre les règles apprises. L’émotion  demeure motrice : il ne s’agit pas de travailler dans l’ordre de la pensée mais en son au-delà : tenter de saisir sans comprendre. Ou presque. Dans le mouvement de vivre. Restent les remous, les convulsions, les « soubresauts » (Beckett) dans une tension qui néglige l’explication et la description pour la poésie pure : celle du corps réduit à ses fondements génériques.

 

Certaines œuvres se rapprochent, se superposent l’une à l’autre. L’unité d’inspiration ramène à une source, à une coalescence étroite entre le féminin et le masculin sans  réduire l’un à l’autre, mais afin de  libérer des influx en prêtant attention à la matérialité de l’image et sa puissance jaillissante, générique et symbolique. Condensée à l’extrême autant qu’irrattrapable par la raison, l’œuvre saisit par  les sensations et  la transgression délibérée d’un pacte de lisibilité neuf. Dans l’aventure des  formes, Elsa Sahal cherche des connexions possibles. Il y va de l’exploration de l’intériorité et de l’élan vers l’altérité dans le repli comme dans l’érection.

12 juillet 2015

[News] News du dimanche

Riches dernières NEWS, avant la suite de Libr-vacance et les derniers posts de juillet (coupure fin juillet-fin août) : en UNE, un inédit de Didier Calleja ; dans nos Libr-brèves, colloque Deleuze, festivals divers, Suzanne Doppelt dès septembre en résidence à la Maison Hugo, divers liens à découvrir…

UNE

Découvrez cet inédit de Didier CALLÉJA, "Mon frère, ce salop", de la poésie à vif en vers/prose/images.

Didier Calleja participera au festival de Sète et, contre la suppression du festival poétique de Lodève, à différentes actions avec Julien Blaine et le collectif "Le syndicat des poètes qui vont mourir un jour".

Oui, il y a URGENCE POÉSIE…

 

 

Libr-brèves

â–º Découvrez la playlist des mutantistes (Mathias Richard et alii).

â–º POÉSIE IS NOT DEAD Rue Instin

â–º Découvrez le nouveau site de Contre-mur.

â–º Du 14 au 19 juillet 2015, Concordan(s)e à Avignon, rencontre inédite entre un chorégraphe et un écrivain.

14. 15 juillet I 10h
Jonah Bokaer (chorégraphe) & Antoine Dufeu (écrivain) I Museum Of Nothing

16. 17. 18. 19 juillet I 10h
Fabrice Lambert (chorégraphe) & Gaëlle Obiegly (écrivain) I L’incognito

(les deux duos partagent la matinée avec Mickaël Phelippeau et Michèle Noiret)

La Belle Scène Saint-Denis
(organisé par Théâtre Louis Aragon, scène conventionnée danse de Tremblay et Théâtre Gérard Philipe, Centre dramatique national de Saint-Denis avec le soutien du Conseil Départemental de Seine-Saint-Denis)
La Parenthèse 18 rue des Etudes 84000 Avignon
programme complet sur www.labellescenesaintdenis.com
réservations – informations : 04 90 87 46 81

â–º RÉSURGENCE, festival des arts vivants, Lodève, du 16 au 19 juillet 2015 : programme. [Il se substitue, hélas, au festival de poésie organisé par les Voix vives de Lodève.]

â–º Voix vives de Méditerranée en Méditerranée, festival de poésie, Sète, du 24 juillet au 1er août 2015 : programme.

â–º Du 1er au 11 août 2015, colloque international de Cerisy sur Gilles DELEUZE : programme.

â–º Suzanne DOPPELT à la Maison Victor Hugo (75004 Paris), de septembre 2015 à avril 2016 (programme précis).

11 juillet 2015

[Chronique] Mircea Cartarescu, Le Levant, par Périne Pichon

Partez au pays des Mille et Une nuits avec ce récit poétique/épique/fantaisiste…

Mircea Cărtărescu, Le Levant, P.O.L, hiver 2014-2015, 256 pages, 19,90 €, ISBN : 978-2-8180-1989-4.

 

 

Écoutez

l’histoire merveilleuse et véritable, l’épopée de Manoïl libérant sa patrie du tyran voïvode…

 

Douze chants vont scander les aventures de Manoïl et de sa sœur Zénaïde accompagnés de quelques autres. Mircea Cărtărescu emprunte la voix de l’épopée, cette voix propre à révéler le mythe fondateur d’une collectivité. En tant que telle, la voix épique parvient jusqu’à nous depuis des contrées lointaines et un temps tout aussi lointain : la patrie de l’Imaginaire.

 

Le temps de ce monde-là est poétique et fantaisiste, voire capricieux. Les chants du Levant, loin de s’en tenir à un rythme et un phrasé dignes de l’épique empruntent et pastichent fables, comptines, et poèmes. Ces collages malicieux ponctuent chaque étape de nos héros tout en introduisant une voix nouvelle dans l’épopée de Manoïl. Celle-ci a tout d’une chorale multiculturelle : l’Orient des Mille et une nuit croise la France révolutionnaire en passant par l’Angleterre de Lord Byron. Mais c’est la Roumanie qui occupe le devant de la scène, celle dans laquelle Mircea Cărtărescu vit et celle qu’il lit. Les noms des auteurs roumains entrent dans la symphonie épique, rappelant que l’épopée est la transmission d’un héritage culturel.

 

Dans cette chorale, la voix de l’aède-narrateur n’hésite pas à s’adresser directement à Manoïl. Il insiste particulièrement sur les pleins pouvoirs qu’en tant que conteur-auteur il a sur sa création et son univers. Mauvaise stratégie sans doute, puisque Manoïl se rêvant tyrannicide, il est de mauvais augure de vouloir lui imposer une domination auctoriale toute puissante. De fait, si la présence du narrateur ne cesse de s’affirmer à travers les chants du Levant, la volonté apparente des personnages croît dans la même proportion. Derrière Manoïl et sa troupe de guérilleros semblent s’affirmer la libre imagination et le pouvoir créateur de la poésie. Dans ce chant immense, l’auteur lui-même ne devient qu’un personnage parmi d’autres. Le lecteur, pareillement, est invité à entrer dans la ronde du Levant.

 

Cependant, c’est une ronde où chacun semble être le reflet d’un autre, où les mises en abyme semblent vouloir perdre l’infortuné lecteur. Le Levant est un curieux labyrinthe, où le narrateur n’hésite pas à s’interroger sur la nécessité (réelle ? imaginaire ? ) de son récit, sur le besoin qu’il a de Manoïl, Zénaïde, Yaourta,… et du lecteur ; sur la finalité de sa poésie – et à se demander si la poésie a une finalité. Vaste problème auquel Manoïl apportera peut-être un soupçon de réponse.

 

 

Si à mon tour je versifiais le Levant, moi, leur humble disciple, sans sur leur visage le moindre rayon tombé de l’étoile Inspiration, je mourrai de bonheur. Je le peindrais tendrement, avec tous ses astres, tous ses nuages. Mais je ne peux pas. Pour moi, l’écriture est l’ombre d’une ombre, et je ne puis espérer que mes pages soient argentées, comme celle de Daguerre, sans ton secours à toi Muse. Allons, prend donc pitié de moi !

9 juillet 2015

[Création] Vincent Tholomé, Conquête du pays UGOGO, épisode 17

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 10:17

CONQUÊTE DU PAYS UGOGO. Une épopée burlesque. Une façon fantasque et fantasmée de parler de l’Afrique. Des colonies. Du Congo Belge. Ça va dans tous les sens. Ça brasse des souvenirs et des vieux rêves. Ça parle autant de la Belgique que de l’Afrique. Ça parles des boues et des déserts. Des éléphantes et des grands fauves.

Et puis aussi : CONQUÊTE DU PAYS UGOGO, ça se lit mais ça s’écoute aussi. Du moins en partie. Ai fait parvenir à des musiciens des extraits enregistrés du texte. Leur ai dit, si cela les inspirait, d’en faire ce qu’ils voulaient. Ai envoyé un extrait de l’épisode 17 à BABILS, un groupe d’improvisateurs bruxellois. BABILS, on peut entendre sur Soundcloud des choses à eux ( https://soundcloud.com/babils-1 ). Ce qu’ils ont fait de l’extrait [écouter], également pour Libr-Critique ! /Vincent THOLOMÉ/ [Voir un autre extrait sur Remue.net, auquel nous empruntons la création picturale de Maja Jantar – dans le bandeau et en arrière-plan]

CONQUÊTE DU PAYS UGOGO

 

 

épisode 17

 

AU LIEU-DIT LA BLANCHE BORNE, DANS LE CHARIVARI DU MARCHÉ MATINAL, LE MEUGLEMENT DES BOEUFS RASÉS DE FRAIS, ORNÉS AUX CORNES, POUR LA FÊTE, DE RUBANS JAUNES, DE RUBANS ROUGES ET DE BLEUS, UN JOUR, UNE FOIS, DANS LA BRUME FLOTTANTE : CÂLIN POUR KO, CÂLIN POUR KI, CHERS PETITS COEURS, CHERS ENFANÇONS, EN PLEURS, PERDUS PERDUS DANS LA FOULE, LES CAISSETTES DE TOMATES, LES BARBES-À-PAPA ET LES FLONFLONS DE L’ORCHESTRE VACHON.

 

 

 

(…) Puis : « Parfait parfait », j’ai dit, et : « Aux suivants », j’ai dit. Puis, en vélo et en taxi-brousse, suis allée, dans l’illico et le presto, ailleurs. Au lieu-dit Bouchon Ravet.

 

 

(…) Puis, au lieu-dit Bouchon Ravet, à proximité des boucs, des boues et des bouses, non loin des grandes porcheries, des cheminées en briques rouges, des industries toxiques et textiles, non loin des sales groins des grands porcs et des truies toutes roses, des aiguilles qui battent la mesure, là, exactement là, entre le champ de patates du fermier frugivore et le champ de petites betteraves du boucher mal assis : Câlin pour Ku, câlin pour Kou, chères petites soeurs, perdues perdues dans le chagrin, si tristes d’avoir, un jour, une fois, perdu, dans la savane, dans les hautes herbes, la poupée Kulibuli. Puis, sans hésiter, j’ai saisi, par le bras, Mé et Mi, ai assis, sur un seau retourné, mon cul postérieur, puis assis Mou et Ma, sur mes cuisses, mes genoux dénudés, puis assis Meu et Meï sur 2 tabourets bancals, puis assis Min sur 7 branches de noisetier coudrier coupées court, puis ai sorti de ma musette, petit sac de toile huilée, passé en bandoulière, 6 aiguilles et 6 fils de soie, 5 petits pots de baume, 5 tubes de graisse de castor, puis ai oint, 4 fois 4 fois font 12 fois, les lèvres de Mon, les lèvres de Man, les petits genoux pointus de Mouï, les petits coudes en pointe de Maï, puis recousu les plaies profondes de Me, remis tout droit le nez cassé de Meuï.

 

 

(…) Puis : « Parfait, parfait », j’ai dit, et : « Aux suivants », j’ai dit. Puis, dans l’illico et le presto, suis allée, en pirogue et à pied, au lieu-dit Mouchon Ravi.

 

 

(…) C’était : À proximité des mangeoires animales, des abreuvoirs en tôle inoxydable. Exactement là. Dans les grandes prairies décoiffées par les vents, dans le gel perpétuel et la chaleur du pis des vaches. Un jour, une fois : Câlin pour Keu, câlin pour Kon, enfants neptuniens, perdus perdus, dans l’ennui, vivotant à côté, dans l’immédiate proximité des êtres et des choses, du joyeux vivant, des bandes drolatiques de fourmis rouges, des bandes hystériques de singes babouins. « Nom de nom », j’ai pensé. Puis, dans l’illico et le presto, au lieu-dit Mouchon Ravi, j’ai posé, sous un saule centenaire, 3 sucres d’orge pour la fourmi Neptune et la termite Saturne, 2 sucettes sucées des heures pour l’abeille Pluton et le bourdon Vénus, 1 carré confiture pour le chien efflanqué, les priant de bien vouloir se tenir, cette année encore, à l’écart des poules et de leurs plumes, à l’écart des peaux des grands lapins et des narines des enfants Zi et Zou, tentant, 9 et 9 heures durant, de les convaincre de ne rien pondre dans les oreilles ou dans les bouches des enfants Zeu et Zeï, de laisser encore en paix les trous de balle des veaux nés dans l’année, les trous de balle des grandes brebis et des mammouths laineux, les trous de balle des pourceaux pelés végétant dans leurs soues.

 

 

(…) Puis, après 8 fois 8 jours de discussion, 7 fois 7 déclarations de guerre, 6 fois 6 calumets de la paix : « Parfait, parfait », j’ai dit, et : « Aux suivants », j’ai dit. Puis, en camion et tracteur bordeaux et soviétiques, suis allée au lieu-dit Sainte Madame, à 17 12 centimètres 15 des carcasses foudroyées, des petits restes du camion de Zin, des petits restes de la carriole et du cheval de Zon, des petits os de Zan, à la croisée des chemins et des sentiers en pierre, exactement là où 5 singes babouins et 5 corbeaux goguenards souillent les 5 bornes kilométriques de 5 fientes et 5 jets d’urine. Puis : « Allez, zou ! », j’ai dit, « Câlin pour Kaï. Câlin pour Kouï », j’ai dit, chers enfants enfançons, engoncés dans les fièvres, perdus perdus dans les confins, à l’extrême limite du pays, beau Pays Ugogo.

 

 

(…) Puis, dans l’illico et le presto, j’ai, au lieu-dit Sainte Madame, poursuivi l’ouvrage. Ai, aussi vite qu’une grande marée, serré Zouï 4 minutes 4 contre mon coeur. Posé 4 baisers sur le devant et le dessous, sur le derrière et le dessus du crâne de Zaï. Réconcilié, pour toujours, les grands félins et les petits rongeurs, les pies fouineuses et les longs vers de terre, les mouches et les poissons carnivores. Puis, après 3 jours et 3 secondes, sur le devant et le derrière, sur le dessus et le dessous, j’ai couvert, durant leur sommeil, le grand buffle Bélébé, l’éléphante Balaba et l’enragé Bouloubou, petit guerrier phacochère, de 3 couches épaisses de miel, d’huile d’olive et de biscuits petit beurre, patiemment émiettés au-dessus de leurs têtes, silencieusement réduits en poudre au-dessus de leurs cuisses, consciencieusement écrabouillés au-dessus de leurs ventres rebondis, livrant ainsi, patiemment, silencieusement et tacitement, leurs corps et leurs carcasses intraitables, leurs petits os butés et obstinés, aux mandibules des grands criquets, à la salive des fourmis-tigres, des cafards cancrelats et des épeires diadème.

 

 

(…) Puis : « Parfait, parfait », a dit Ze, et : « Bon débarras », a dit Zeuï, et : « Qu’ils crèvent comme ça », j’ai dit. C’était : Quand j’oeuvrais et agissais. Prémunissais et cajolais. Préparais à la hâte. Dans un petit chaudron. Des soupes pour Ché. Des soupes pour Chi. Coupais, dans son assiette, le lard fumé de Chou. Repassais, à toute vapeur, des mannes de linges de corps, des mannes de toques pour l’hiver. Repliant les torchons et les essuies de vaisselle. Turbinais dans les étables et les silos à grains. Dans la paille des granges et dans les poulaillers. Voguais encore l’esprit tranquille. Turbinais en bande. Avec Cheu. Avec Cheï, Sortais au palan, à l’épaisse chaîne de fer, les moteurs des tracteurs soviétiques. Passais l’aspirateur entre leurs bielles et leurs pistons. Faisais puis défaisais. Puis refaisais. À la clé de 15. À la clé de 12. Tout ce qui tenait ensemble. Tout ce qui n’avait pas de nom. Tous les ustensiles. Toutes ces pièces utiles ou inutiles. Parant et réparant. Joyeux drille. Consolant et cajolant. Balançant avec Chin, au fumier, à la décharge publique, dans les fossés, tout ce qui nous semblait de trop, toutes ces vis et ces écrous, ces fils électriques, ces joints rongés par l’humidité. Et : « Est-ce que ça marchera encore sans ça ? », disait Chon, et : « Bien sûr », je disais, puis : « Parfait, parfait », disait Chan, et : « N’est-ce pas ? », je disais. C’était : Quand, sans défaillir, dans les fermes, dans la cour jonchée de merde, à 7 décimètres 12 des bétonneuses et des camions à lait, je sortais le grand taureau, je sortais le grand couteau. Passais les dos des bêtes à la brosse à reluire, au savon de Marseille. Torchais les poussins jaunes, les poussins gris. Dépeçais les lapins. Trayais puis tondais les brebis et les 5 chèvres. C’était : Quand je n’oubliais pas d’embrasser les saumons sur la bouche. Quand je distribuais gratis les truites et les sandres. Sur les marchés. Dans les drugstores. Cassant les prix. Cassant le marché. Oeuvrant partout au bonheur pour tous. Au bonheur pour toutes. Cherchant. Toujours. À persuader. Convaincre. La veuve Chaï que, cette année encore, aucune tornade n’emporterait ses toits de zinc. Ses lessives mises à sécher dans les prairies. Ses tartes au sucre refroidissant dans ses cuisines. « Etc. », j’ai dit. Puis : « Tu crois ça, toi ? », a dit Che, et : « Oui. Pourquoi pas ? », j’ai dit, puis : « Bah. Si tu le dis », a dit Cheuï, « Bin oui je le dis », j’ai dit.

 

 

(…) Puis tous, tous tous, avons baigné nos veaux et nos petiots dans les mares, dans les rus et les ruisseaux. Savonnant avec soin leurs têtes et leurs oreilles. Passant nos doigts dans leurs narines. Leur enlevant tout ce qui les démangeait. Les poux et les tiques. Les parasites microscopiques. Prenant soin et chérissant. Serrant le monde contre nos coeurs. C’était : Quand nous arrivions encore à prendre soin et à chérir. Sortir des armoires les pots de confiture. Chasser à grands coups de pompe de sous la table le chien Jupiter et le chat Uranus. Passer les mains à l’alcool. Au mercurochrome. Au bleu de méthylène. Jeter. Consciencieusement jeter. Dans les poubelles. Dans les cours. Nos petits restes. C’était : Quand nous aimions blagué. Glisser des pelures d’orange dans les chaussures de Pa. Glisser des pelures d’oignon derrière les verres épais des lunettes bleus de Peu. Pissant 9 fois de rire quand Peï glissait, shazam !, sur le parquet mouillé. Persuadés, nous autres, que cette année encore, nous serions immortels. « Pauvres fous », j’ai dit.

 

 

7 juillet 2015

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Pour le plaisir (à propos de Mademoiselle S, Lettres d’amour 1928-1930)

Mademoiselle S, Lettres d’amour 1928-1930, présenté par Jean-Yves Berthault, coédition Gallimard/Versilio, Hors série Littérature Gallimard, mai 2015, 264 pages, 19 €.

 

Jean-Yves Berthault laissera le mystère sur les deux amants qui, dans les années 20, échangèrent la correspondance torride qu’il a exhumée d’un coffre fait pour demeurer caché. Un tel échange prouve que la littérature épistolaire érotique du début du siècle n’a rien à envier à celle de notre époque qui l’a souvent remplacée par des mails. L’objectif et les postures déclaratives et initiatrices restent néanmoins les mêmes. L’échange entre James Joyce avait déjà été un bon exemple de transgressions littéraires. Chez lui déjà  les lettres (disponibles chez le même éditeur que ce livre)  étaient faites pour être lues d’une main et avaient pour objectif ce qu’Henric nomma « des plaisirs vicaires ».

 

Mais ici la femme se fait encore plus pressante que son jeune amant. Riche d’une haute culture et d’un vocabulaire précis / précieux, elle n’hésite jamais à appeler un chat un chat pour titiller (euphémisme) son partenaire. Les  lettres expriment toute la passion sensuelle qui s’empare des deux amants. Aucune transgression n’est passée sous silence. La violence non seulement des sentiments mais des actes avance sans masques. Tout est insolent, « inconvenant » au plus au degré eu égard  aux standards de la société dite policée dont les deux amants font  partie.

 

Les mots rendent obsédants les fantasmes et les hantises des épris qui brûlent du feu de l’enfer des sens. Le plaisir reste le maître mot de missives qui ne sont là que pour le susciter. Les derniers outrages sont réclamés pour tout vœu. Par exemple, la femme oblige son partenaire à une masturbation fléchée et celui-ci lui renvoie l’ascenseur. Belle leçon d’inconduite qui permet de relativiser les époques et leurs stéréotypes.

Les deux amants n’ont rien à envier  aux dérives sadiennes ou aux demandes hardcore d’aujourd’hui. L’intérêt de cette correspondance n’a rien toutefois de simplement « sociologique ». Le livre est avant tout un morceau exceptionnel de bravoure littéraire : deux discours croisés n’en font qu’un dans la conjonction de « découpes » et de mises à nu en un vertigineux mouvement d’abîme des sens.

5 juillet 2015

[News] News du dimanche

Ce soir, 2e livraison de LIBR-VACANCE et présentation du colloque de Cerisy sur PONGE…

LIBR-VACANCE

Profitez de ce temps de "vacance" pour explorer un site riche de centaines d’auteurs et de deux milliers de posts / remonter la UNE…

Libr-vacance : chaque semaine, des infos et des idées de lectures. Pour ce dimanche, voici l’actualité et les (re)lectures de deux écrivains.

â–º Bernard DESPORTES (écrivain, collaborateur de Libr-critique) : est en train de travailler à la troisième version de son prochain roman (volumineux).

Lectures en cours :
Camoes : Les Lusiades – trad. Roger Bismut (Bouquins)
Isaac Babel : Œuvres complètes – trad. Sophie Benech (Le Bruit du temps)
Nicolas de Staël : Lettres (Le Bruit du temps)
Oe Kenzaburô : L’Ecrivain par lui-même, entretiens – trad. Corinne Quentin (Philippe Picquier)

Relectures :
Virgile : L’Enéide – trad. André Bellecourt (Bartillat)
Henri Michaux : Poteaux d’angle (Poésie/Gallimard)
Léon-Gontran Damas : Pigments / Névralgies (Présence Africaine)

Lectures :
Elisabeth Van Rysselberghe : Lettres à la Petite Dame (Gallimard)
Hermann Broch : Le Tentateur – trad. Albert Kohn (Gallimard)
Lao She : Gens de Pékin – trad. Paul Bady et autres (Folio)
Claude Lévi-Strauss : Le Regard éloigné (Plon)
Ingeborg Bachmann : Poèmes – trad. François-René Daillie (Actes Sud)
Claudio Magris : A l’aveugle – trad. J & M-N Pastureau (L’Arpenteur)

â–º François RANNOU (écrivain) : en plus de ses responsabilités chez La Lettre volée (Bruxelles) et sur Publie.net

  • En projet : lecture polyphonique d’un texte pour 40 voix (& écriture de la suite de La Chèvre noire + un essai décoiffant sur André du Bouchet). 

    Relectures : Marcelin Pleynet ; Le propre du temps & Devant le temps de Georges Didi Huberman…

  • Recommandations : Cité dolente de Laure Gauthier (qui vient de paraître aux éditions Châtelet-Voltaire)

    et la prochaine résidence du compositeur Aurélien Dumont à La Scène nationale de Quimper.

Colloque international de Cerisy – Francis Ponge : ateliers contemporains (24-31 août 2015)

En 1975, au Centre Culturel International de Cerisy, Philippe Bonnefis et Pierre Oster organisaient, en présence de Ponge, un colloque titré "Ponge inventeur et classique" (dont les actes d’abord parus en 10/18 ont été réédités par les éditions Hermann dans la collection Cerisy/Archives) qui éclairait la proximité de l’écrivain aux démarches des néo-avant-gardes de l’époque (de Tel quel à Digraphe) et abordait son œuvre selon les approches en vogue de la "nouvelle critique" (poétiques formalistes, d’inspiration linguistique ou rhétorique). Quarante ans plus tard, il paraît indispensable de faire le point sur la place de cet auteur majeur dans le paysage littéraire, artistique et universitaire contemporain.

En France, le climat théorique et critique a évolué, de même que la connaissance objective de l’œuvre, désormais accessible dans la Bibliothèque de la Pléiade et augmentée par les annexes précieuses des Pages d’ateliers (Gallimard, 2005) ou par le corpus assez large des correspondances publiées de Ponge (avec Camus, Mandiargues, Paulhan, Thibaudeau, Tortel). Ce corpus ne cesse de s’enrichir (Correspondance avec Prigent en cours de publication) et permet d’observer la "fabrique" d’une figure et d’une posture de poète (ou de non-poète) dans le champ clos d’un paysage (liens avec les confrères, les amis, les éditeurs, les revues, etc.). Il convient aussi de prendre la mesure de ce qui continue de faire signe — et parfois leçon — pour nombre de (jeunes) écrivains ou artistes (peintres, sculpteurs, musiciens), voire pour les acteurs toujours plus nombreux à mettre en scène ses textes.

À l’étranger, les traductions de Ponge se multiplient (notamment en Amérique latine ou au Japon) et imposent d’interroger les modalités nouvelles de la réception de cet auteur. Tout aussi remarquable est l’insertion de l’écrivain dans le corpus académique (utilisation systématique dans les "ateliers d’écriture" ou programmes scolaires). Ponge reste donc au cœur des ateliers les plus contemporains de la création et de la réflexion: il convient d’évaluer les raisons d’une telle actualité et d’en préciser les différentes modalités.

Comité organisateur :

Lionel Cuillé : Jane Robert Chair in French Studies, Webster University, Saint-Louis, USA – cuilleli@webster.edu

Jean-Marie Gleize, Professeur Émérite, École Normale Supérieure de Lyon – France – gleizejeanmarie@gmail.com

Bénédicte Gorrillot : Maître de Conférences, Université de Valenciennes- Composante de recherche CALHISTE – France – bgorrillot0474@orange.fr
(†) Gérard Farasse : Professeur Émérite, Université de la Côte d’Opale – France

Retrouvez le programme et le bulletin d’inscription ici

CALENDRIER PROVISOIRE (renseignements complémentaires) :

Lundi 24 août
Après-midi:
ACCUEIL DES PARTICIPANTS

Soirée:
Présentation du Centre, des colloques et des participants

Mardi 25 août
Matin:
Situations (I)

Jean-Marie GLEIZE: Ouverture du colloque
Stéphane BAQUEY: Le colloque de Cerisy en 1975, actes: textualismes en présence du phénomène Ponge
Jean-Charles DEPAULE: Francis Ponge au travail – (re)tenir, lâcher prise

Après-midi:
Texte (I)
Michel COLLOT: Le parti pris des lieux
Sophie COSTE: "Par le mot par commence donc ce texte": une matrice à l’œuvre?

Texte (II)
Nathalie BARBERGER: Araignées
Thomas SCHESTAG: Fastigiée: au cœur du Soleil de Francis Ponge

Soirée:
Francis Ponge dans l’atelier des peintres
Présentation des œuvres exposées, par Christine CHAMSON et Frédérique NALBANDIAN

Mercredi 26 août
Matin:
Rhétoriques (I)
Marie FRISSON: De vers et prose(s): le prosimètre de Francis Ponge
Bénédicte GORRILLOT: Du proême antique aux proêmes pongiens

Après-midi:
Rhétoriques (II)
Jean-Marie GLEIZE: Poète pas très

Rhétoriques (III)
Jean-Luc STEINMETZ: Ponge en personnes: la formule et le lieu
Aziz JENDARI: Du premier Ponge au Parti pris des choses, jeux et enjeux de la satire

Jeudi 27 août
Matin:
Ponge / cinéma
Philippe MET: Ponge et Bresson, ou comment (ne pas) faire l’âne

Situations (II)
Elisabeth CARDONNE-ARLYCK: Émotions de Ponge
François BIZET: L’heure végétale

Après-midi:
À L’IMEC (Abbaye d’Ardenne, Caen)
Présentation des archives, par Typhaine GARNIER et Claire PAULHAN

Soirée:
À L’IMEC (Abbaye d’Ardenne, Caen)
Lectures, par Pierre BAUX et Jean-Marie GLEIZE

Vendredi 28 août
Matin:
Correspondances (I)
Benoît AUCLERC: Présentation: bilan sur les correspondances
Didier ALEXANDRE: Francis Ponge et Gabriel Audisio: réflexions autour de la correspondance de  Ponge
Pauline FLEPP: Francis Ponge-Jean Paulhan: l’échange épistolaire comme "jeu d’abus réciproque"

Après-midi:
Correspondances (II)
Alain PAIRE: Les Jardins-Neufs de Jean Tortel
Benoît AUCLERC: "Avoir assez vécu pour voir apparaître des gens comme vous": la correspondance avec Christian Prigent
Jean-Marie GLEIZE: La correspondance Ponge-Dupin: présentation du travail d’édition de Gérard Farasse

Soirée:
Lectures de textes et d’extraits de correspondances de Francis Ponge, par Pierre BAUX et Jean-Marie GLEIZE (avec le soutien de la Fondation d’Entreprise La Poste)

Samedi 29 août
Matin:
Ponge / Autres auteurs
Joëlle GLEIZE: Francis Ponge et Claude Simon: une "rectification continuelle"
Olivier GALLET: Jaccottet: la réserve Ponge
Michel MURAT: Ponge objectiviste?

Après-midi:
Ponge / étranger (I) – USA / Europe
Vincent BROQUA: Lectures anglo-américaines de Francis Ponge
Lionel CUILLÉ: Made in USA: écocritique de Ponge
Luigi MAGNO: Ponge et l’Italie. Hapax, détours

Dimanche 30 août
Matin:
Ponge / étranger (II) – Brésil
Adalberto MÜLLER: Ponge vu par les choses: réalisme spéculatif, perspectivisme, traductions
Marcelo Jacques de MORAES: Mange-t-on une figue de parole?

Après-midi:
Ponge / étranger (III) – Japon
Yu KAJITA: Ce que de l’œuvre de Francis Ponge révèle sa réception japonaise
Marguerite-Marie PARVULESCO: Ponge dans la perspective des kanshi japonais: écriture, lecture et traduction
Asako YOKOMICHI: Les traductions de Ponge en japonais

Lundi 31 août
Matin:
Lionel CUILLÉ, Jean-Marie GLEIZE & Bénédicte GORRILLOT: Conclusions

1 juillet 2015

[Texte] Mathias Richard, prenssée #b

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — rédaction @ 20:11

Nous sommes très heureux d’accueillir une nouvelle série de syntextes, "prenssées" – signées Mathias Richard, qui prépare une suite au Manifeste du mutantisme. Mathias Richard : celui que les poètes mêmes ont détourné de la poésie…

 

Je suis attaché à une certaine forme de déception.

 

avec l’âge, on apprend que l’on peut continuer à être déçu,

de façon perpétuellement renouvelée

 

le monde est toujours un peu plus décevant qu’on imagine

Le monde déplace sans cesse la notion de déception

 

Je suis attaché à une certaine exigence de la déception.

 

 

Tout le monde a quelqu’un à qui parler, sauf moi.

Tout le monde a quelque chose à faire, sauf moi.

Tout le monde a quelqu’un à qui parler, sauf moi.

Tout le monde a quelque chose à faire, sauf moi.

Sauve-moi.

Sauve-moi.

 

ça va…

pas très bien

Moi chuis pas du genre à rencontrer des gens.

j’aime pas quand toi plus triste que moi

je suis là moi, tu sais

Je t’appelle pour t’appeler et donc je t’appelle.

ça me fait bien

C’est pas pas grand chose.

C’est pas pas cher.

C’est pas si faux.

ça me fait bien

j’ai chaud, j’ai froid

je sais pas où je va

je ne comprends rien mais je te salue

 

j’ai pas le wifi dans ma tête

 

j’ai planté mes ennuis dans la terre

et ça a poussé

 

y a des singes qui nous homment

 

Merci Dieu, à + !

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