Libr-critique

31 décembre 2017

[Livres] Libr-kaléidoscope (1), par Fabrice Thumerel

Le mieux, pour bien franchir le cap de 2018, est de lire/commander ces ouvrages incontournables parus depuis un an : La Poésie motléculaire de Jacques Sivan ; le numéro de NU(e) consacré à Jean-Claude Pinson ; le Dictionnaire de l’autobiographie.

 

â–º La Poésie motléculaire de Jacques Sivan, Al dante, 456 pages, 25 €. [Un inédit de Jacques Sivan vient d’être mis en ligne sur Remue.net]

Éditer un tel volume pour saluer une œuvre importante de ces trois dernières décennies (Jacques Sivan : 1955-2016) est tout à l’honneur des éditions Al dante, à nouveau pilotées par son fondateur Laurent Cauwet : de la belle ouvrage, pour les yeux comme pour les oreilles ! Mais nulle folie : ce ne sont point des œuvres complètes, mais un choix de textes parus en revues et/ou en volumes entre 1983 et 2016 (textes intégraux ou extraits : Album photos, Le Bazar de l’Hôtel de ville, Sadexpress, Similijake, Des vies sur deuil polaire, Alias Jacques Bonhomme, Pendant Smara…).

Les textes liminaires, signés Vannina Maestri, Emmanuèle Jawad, Jennifer K. Dick, Gaëlle Théval, Luigi Magno et Jean-Michel Espitallier, constituent une excellente ouverture sur la poétique de Jacques Sivan : l’écriture motléculaire ressortit à un art du montage, à une poésie du dispositif, au ready-made duchampien (G. Théval). Ni complètement phonétique, ni complètement glossolalique, c’est un idiolecte qui remet en question la lisibilité ambiante, se veut critique jusqu’à revêtir une dimension politique évidente, comme dans Le Bazar de l’Hôtel de ville. Des "blocs d’écritures" pour exprimer "des fragments de réalités" (V. Maestri) : c’est dire que cette écriture pose la question de la "difficile appréhension" du monde (cf. E. Jawad).

 

â–º NU(e), n° 61 : "Jean-Claude Pinson" (numéro coordonné par Laure Michel), automne 2016, 218 pages, 20 €.

Ce somptueux numéro de l’élégante revue NU(e), tout en papier glacé, est consacré à un poète-philosophe dont on gagnerait à (re)découvrir l’œuvre : Jean-Claude Pinson, celui-là même grâce auquel "nos vies sont poétiques" (Jean-Pierre Martin). Aux inédits de l’auteur et à l’entretien d’abord publié sur Libr-critique ("Jean-Claude Pinson : poéthiquement impur"), s’ajoutent les témoignages et réflexions de Jean-Pierre Martin, Pierre Bergounioux ("Mon camarade chinois"), Yoann Barbereau ("Le Petit Maquisard des pins") et d’Arnaud Buchs ("Une écriture pour la vie"). Tandis que Renée Ventresque retrace le long cheminement que constitue son "devenir-écrivain", James Sacré reparcourt l’œuvre, de J’habite ici (1990) à Alphabet cyrillique (2015), à la lumière d’un motif élémentaire pour qui entend habiter le monde en poète, la cabane. Michel Deguy met en regard la poéthique de Pinson et la poétique de Leopardi. Pour Philippe Forest, cette poéthique a le mérite, contre les postmodernes, de redonner toute son importance à la notion d’"expérience" ; Alexander Dickow étudie ce concept avec beaucoup de pertinence dans une étude fouillée ("Les Poéthiques de Jean-Claude Pinson"). Stéphane Bouquet explore les "géographies" de l’écrivain ; Michel Collot interroge son lyrisme ("Sentimental et naïf ?") – lequel fait l’objet de deux articles fort intéressants pour clore le volume : Michael Bischop, "Jean-Claude Pinson et les mots de la tribu" ; Laure Michel, "Un lyrisme free jazz".

 

â–º Dictionnaire de l’autobiographie. Écritures de soi de langue française, sous la direction de Françoise Simonet-Tenant, Honoré Champion, 848 pages, 65 €.

Cette somme élaborée par près de deux cents spécialistes n’est pas seulement un dictionnaire des auteurs et des œuvres de Christine de Pizan (1365-1429) à Chloé Delaume (née en 1973) : c’est aussi et surtout "un instrument de réflexion sur les écritures de soi, sur leurs formes, leurs fonctions, leur histoire, leur poétique, mais aussi sur le rapport des auteurs aux écritures de soi quand bien même ce rapport est redouté, dénié, refusé" (p. 9). On y trouve ainsi des synthèses par pays : Afrique centrale (et la problématique du "sujet postcolonial"), Europe centrale, histoire du genre en France par périodes, Maghreb, Moyen-Orient, Québec, Russie… Par thèmes plus ou moins attendus : aveu, avortement, camps, clandestinité, corps, deuil, éducation, érotisme, exil, famille, folie, guerre, handicap, homosexualité, identité, narcissisme, nom propre, rêves, secret, sincérité, suicide, vieillesse… Par formes et concepts : antiautobiographie, antimémoires, aphorisme, autofiction, autosociobiographie, BD, biographème, blog, confessions, CV, journaux intimes et extimes, fragment, liste, mémoires, roman autobiographique, témoignage (même sur Facebook)… Au jeu des oublis : exobiographie (René de Obaldia)…

29 décembre 2017

[Chronique] Perrine Le Querrec, La Ritournelle, par Guillaume Basquin

Perrine Le Querrec, La Ritournelle, éditions Lunatique, novembre 2017, 120 pages, 12 €, ISBN : 979-10-90424-89-0.

Pour écrire son nouveau livre, son quinzième, Perrine Le Querrec, comme à son habitude, est partie de faits réels (une famille atteinte d’un TOC, ou Trouble Obsessionnel Compulsif), et s’est fortement documentée. Eugen et Georgia, ses héros (un frère et une sœur), sont deux accumulateurs compulsifs. Ils tiennent cela de leur mère, Suzanne. Ils jettent rien. Ils étouffent sous les accumulations / les ordures. Le texte, congruent à son sujet, pourrait aussi étouffer son lecteur, comme sujet, n’était-il devenu cruel. Parfois, cela donne ceci :

« Serviettes éponge miroirs brosses à dent brosses à cheveux peignes brosses à reluire peignoirs tapis de bain franges ourlet tapis antidérapants jouets en plastique […] pleines bouteilles colorées uniquement des pluriels un seul singulier Eugen baignoire animaux… »

Toute une page sans une seule virgule, selon un principe de compression du texte analogue à l’accumulation des déchets/souvenirs/achats/ordures. Dire alors que ce livre est construit plus comme une œuvre d’art que comme une œuvre « littéraire ». Fi du roman-feuilleton ! La ritournelle est une compression à la César. Ou une accumulation sauvage à la Arman. Littérature Nouvelle-Réaliste ! Claro, dans son blog « Le clavier cannibale », a rapproché Le Querrec des expériences langagières d’un Pierre Guyotat ; pour ma part, c’est plutôt aux artistes que je comparerais l’écrivain, puisqu’elle ne déforme pas tant les mots (à de rares exceptions près) qu’elle joue avec la page blanche : comment varier pour la mieux remplir, telle la chambre d’Eugen ? Espace all over à la Jackson Pollock : ça part dans toutes les directions pour mieux faire rentrer tout ce qu’il y a à dire/accumuler ; il n’y a plus ni fin ni début dans le récit, ni haut ni bas dans l’espace. Parfois, plus d’espace entre le point et le départ de la phrase suivante (pour gagner de la place) : « Oui non.Tant.Tantôt.Tant tard.Tant pis.Pis quoi ? » D’autres fois, il n’y a même plus d’espace entre les mots : « Eugensouvienstoidetonnombaissetoiremontelespiedsretiensl’édifice. » Il faut entasser, toujours entasser : « collections de collection de collectionneur ». Entasser les « f » : « Georgia […] une fille d’or une fille dorure une fille d’ordures un tas de fumier une femme forgée une fille fluide une femme fontaine une femme facile une enfance difficile une enfant difficile une engeance difficile une vengeance difficile un enfant fumier », etc. Ou les verbes. Ou les « g ». La place manque. On étouffe ! Ouf, un peu d’air, de temps en temps : « Eugen gonfle  l    e    n    t    e    m    e    n    t  l’entends-tu entre les accumulations les côtes les morts les mots il monte perce les poumons de l’enfant  e    x    p    l    o    s    e. » (Une expansion à la César ?) La page respire. Et puis, ça recommence : « le danger est dans – retirer ranger réduire déranger choisir sortir réussir. » Le Eugen, il ne sortira pas ; il ne veut pas « réussir »… Sa mère l’a « programmé » pour ça, « ils [Eugen et Georgia] ont ressassé la leçon dans le ventre de béton et d’ordures maternels », leur chambre est devenue un gigantesque giron maternel dont il sera impossible de s’échapper : la force d’attraction des objets accumulés est trop grande : Eugen « doit rester veiller monter la garde, sentinelle implacable ».

Et ce titre, La ritournelle, me demande mon lecteur ? Sur sa page Facebook, Le Querrec a avoué sa source : « la ritournelle » chez Gilles Deleuze, « c’est la ronde des passés qui se conservent », ou bien « la forme a priori du temps qui fabrique à chaque fois des temps différents », ou encore « la répétition du différent ». Mais, écoutez :

 

Le Eugen est bien caché

Le Eugen du bois, mesdames,

Pourras-tu le retrouver ?

Le Eugen du bois joli.

 

C’est un refrain. Un leitmotiv. Qui revient, scande le texte, chaque fois un peu changé (on est deleuzien, ou on ne l’est pas) : « Il comble, il comble, le Eugen / Le Eugen du bois, mesdames / Il est passé par ici / Il repassera par là. » Et cetera.

 

Dire que ce livre nous en apprend plus que bien des manuels de psychologie (ce qui restera de notre civilisation, ce sera, comme d’habitude, l’Art — l’art de Perrine Le Querrec) : « Au monde de gens Eugen préfère son monde d’objets […]. C’est une muraille et c’est une faille. » Et puis conclure (provisoirement).

 

Guillaume BASQUIN

 

 

28 décembre 2017

[Texte] André Rougier, Brève autopsie des secrets (extrait)

Voici un extrait d’un ensemble inédit qui se présente comme "roman-photo", Brève autopsie des secrets, par André Rougier. Lequel présente ainsi son projet : « Les “instantanés” faits de mots qui sont la trame de cet ouvrage (presque les mêmes, parfois, ou alors sévèrement disjoints), allant du plus grand format au fragment et mêlant paysages intérieurs, sensations, pensées, émerveillements, indignations, idées, sentiments, réflexions induites par des écrits d’Autrui, notations liée au quotidien, je les ai du coup voulues comme une remontée aux sources, en leur faisant suivre le strict ordre décroissant des années où elles furent conçues (la première date, en effet, de l’été 2016 et la pénultième de l’été 1965, l’ensemble s’achevant sur un “portfolio” réunissant, sans indication d’époque, des instantanés allant de 1976 à 2014). »

Lorsque la fin approche, il ne reste plus d’images du souvenir, ne restent que des mots
(Borges)

Le désert ayant défenestré ses ajoncs, l’écluse n’émancipant plus, sinon cette transhumance voûtée, crible blanc sur la route, la détonation hissant ses couleurs jusqu’au sommeil des langues, on nous dira encore que la violence est partout.
Allons, messieurs, du calme! Ce paysage n’est pas de fantaisie. La glaciation n’est pas une vue de l’esprit. Flèche ou enclume, le choix n’est pas si facile qu’on l’eût cru. Dilapidez, dilapidez, même de haut, même de loin, il en reste toujours quelque chose. Mais voilà, le cancer effrange du coup ses griffes, l’étau se cabre, l’esquisse de cercle brave ses derniers guetteurs, les marées disparates rendent encore plus insoutenable la marge…
Elle ne sert plus à rien, à RIEN vous dis-je, l’étrave repue, compagne d’hier, et posthume, puisque aujourd’hui frileusement se dérobe. Je ferai comme si vous m’aviez compris, lent dans la défaite comme à son épilogue, n’ayant désormais pas plus à dire qu’à faire, sachant
peu, mais fort, telle l’urgence de l’heure où mon sang, heures et entames désertées, se couchera joyeusement sous les sabots.
Au havre des pas amarrer l’habitude. L’avenir nous appartient. L’aiguille coule à pic. L’insurveillé flambe au carreau du soir. Séchez vos larmes, braves gens! L’extinction des feux se fera dans la dignité qui convient, le fracas est une denrée périssable, le scalpel jamais ne surgira d’entre les lignes.
Au réveil, il sera bel et bien midi.
(1970)

 

 

 

tu surgiras,
lisse,
moule renversé,
dérivation parfaite d’arbre.
tu t’en iras vite.
n’assouviras pas les villes,
ne dormiras pas dans la lumière béante,
n’enlaceras pas les fondations impensables.
je te connais.
plutôt que d’habiter
ta vie, tu te tairas,
même à l’écart
– dans la sobre exigence de l’envers.
(1970)

 

 

 

Je te revois, loin des fournées publiques, enfant des recels, masque repeint, régnant sur le creux et le sel de la place, sous la grande rumeur de fortune. C’est la camarde qui t’y rejoindra, je le sais. Mais pas sur la terrasse où tu t’élançais, affublé du versant inouï, au dernier son du tambour – comme du temps où tu t’embarrassais de l’apparence des noces.
(1970)

 

 

 

Les foudres blondes te coucheront en plein essor. Ainsi iras-tu, couvert de fardeaux paisibles, vers la plaine ouverte et la rade attentive, la blancheur prisonnière des sentiers divergents. L’heure renversée à dessein ne repoussera pas. Tu auras tout conquis – en pure perte.
(1970)

 

 

 

Peur des rives et des failles, peur du oui et du non, peur d’accomplir, de rester, de vider, peur de faiblir, de recueillir, de vouloir, peur de qui entoure et de qui rompt, peur de fixer, de conquérir, de mouvoir, peur de la présence et du recel, peur de dire, de retrouver, de te survivre…
Dans un coin, je le sais bien, tu perceras une toute petite fenêtre. Tu la voudras vide et sans rafales, inachevée. Fauteur de frontières, tu ne partageras plus rien, ni les charmes qui t’imposent leur présence, ni l’aube des étendues, la halte des chaumes, l’inapaisé des branchages, là où le lieu qui te désarme et t’offre à l’oubli se fait roc, faim qui t’efface, enfin débarrassée des griffes, des embrasures, des philtres du sourcier…
Tout sera tien, désormais: la capture qui trahit, le gué qui desserre, les tribus, les noms, les jusants, l’être immense qui t’enténèbre, ce qui suinte et accourt, l’égarement de l’Autre, l’embarrassé cortège du Même…
De l’affluent tardif, de ses exactes contumaces, pas un guetteur que ta mesure n’aiguise, puisqu’on ne se perd plus, puisque tout est à portée de vue – jusqu’à l’assentiment que ta place manquante me donne pour que je la pétrisse telle que tu vises à paraître…
(1969)

 

 

 

L’entassement me perpétue. J’ordonne les surfaces, renverse les noyaux. L’impatience croît, déjoue les nœuds, étouffe les voies, file vers ces mers sans clôture, que je sais vraies…
(1969)

 

 

 

La loi te disperse, nulle migration n’attise la paume, l’aveuglante. Les cicatrices s’épuisent en clairières, le dehors est sans fissure, la force seulement pressentie. Inhabité s’avance l’incendie, à l’aube étroite que dissout le sillage que nul n’a saisi ni guéri, pas même celui de si loin surgi dans la fête consommée, qui te sauva des veilleurs de l’imposture, des dépeupleurs chassés sur la même grève, oublieux du dédoublement qui fut…
Je t’imagine, aux nuques intactes du sommeil, reniant un à un tes visages. Je revois tes doigts effleurant les digues, la front des bâtisseurs, le flux déferlant aux embrasures, aux  hivers durables.
Puis d’autres aborderont le mouillage, le déclin des remous et des rives, l’écueil qui nous rassemble, qu’on entrevoit dans le reversement des gorges en friche.
Quand repartons-nous ?
(1969)

 

 

 

Il crut au sommeil, au jour sans contours, aux choses sans nom. Il crut à la dispersion en son centre. Il rêva du silence comme défi.
Fin de partie perdue, échange dessaisi, mais que sûrs comme jamais ils appelèrent chance, au-delà du balbutiement appesanti sur elle.
Non pas le jour distant, le jour compté, mais celui à l’aune duquel ils mesurèrent tes feintes.
(1969)

 

 

 

Ils t’ont repris, mains écarquillées fouillant le souterrain qui t’éloigne.
Là, inlassablement, ils tendent les répits, t’offrent l’air pour revers, figent l’herbe chaque jour plus vaste.

Celle qui cessera, et celle qui t’invente.
(1969)

26 décembre 2017

[Chronique] Jacques Barbaut, Alice à Zanzibar, par Bruno Fern

Jacques Barbaut, Alice à Zanzibar, éditions Æthalidès, décembre 2017, 96 pages, 12 €, ISBN : 978-2-9556752-5-0.

En lisant ces limericks à la sauce française[1], on rit souvent (Cette athlète prénommée Denise / Est championne de natation / Elle se justifiait avec une fière devise : / « Tout dépend de la préparation / Moi j’faisais le trottoir à Venise. »)[2], on se cultive parfois (pour ma part, j’avoue que j’ignorais en quoi consiste le gang bang) et on remarque à plusieurs reprises la virtuosité de l’auteur. Or, comme l’a écrit Denis Roche : « Ce n’est pas de la poésie. Il faudrait inventer un autre terme pour caractériser le plaisir, la sensualité, le lyrisme, la virtuosité. Les deux derniers mots sont peu appréciés aujourd’hui. »[3] Peut-on donc dire que l’on a affaire ici à de la poésie ? Quelle que soit la réponse donnée à cette question, le livre s’ouvre sur une citation de Léo Ferré qui souligne une évidence trop souvent oubliée dans la tribu des poètes : toute ségrégation lexicale (dans un sens ou dans un autre) n’a rien à voir avec ce qui fait d’un texte un poème – il suffit de (re)lire Villon, par exemple, pour illustrer cela. Même si dans la plupart de ces 238 quintils l’auteur appelle une chatte une chatte, cette dominante érotique ou pornographique (chacun en décidera, conformément à la fameuse formule dont l’origine est discutée  : « la pornographie, c’est l’érotisme des autres ») ne l’empêche pas de traverser les lexiques les plus divers en évoquant des sphères culturelles qui vont de Betty Boop à Magritte, en passant par de nombreux écrivains : Hugo Ball, Sade, Kafka, Dante, Pierre Louÿs, Kerouac, Mallarmé, Poe, Sagan, Foucault, etc.

Par ailleurs, J. Barbaut glisse dans certains limericks un double de lui-même, plus ou moins incognito : Ce saligaud de Jacques / Faisait son boulot de mac / Il n’hésitait pas sur les claques / Quand elle sortait du claque / Avec moins de cent sacs.  ; Cette fille cash de Kaboul / Me déclara, style cool :  « Jacques, aboule ! / Sors tes boules / Que j’les roule ! » ; ou bien encore  Cette lexicographe de chez Larousse / Qui pratique l’acte en douce / T’attire jusque dans les bureaux / du secteur MOTS NOUVEAUX / Teinte en flamboyante rousse.  Il lance même quelques clins d’œil aux origines du genre (Quand ce poète de Quentin / Cherchait un quatrain / Il se hissait au niveau / Des graffitis de lavabo / Pour plaire à une catin.), puisque ces pratiques textuelles remonteraient à l’Antiquité gréco-latine – et cette galerie de mini-portraits (dont les modèles sont majoritairement féminins) rappelle quelquefois les traductions fort peu académiques de certaines épigrammes de Martial « recyclées » par Christian Prigent[4].

Quant à la besogne (formelle), l’auteur n’y rechigne pas : ainsi, pour mieux assurer (la rime), il n’hésite pas à adopter des postures acrobatiques, en dissociant fréquemment syntaxe et vers : N’accepte ni risque / Ni fantaisie puisqu’ / Elle n’admet que la voie classique, voire en poussant la pirouette jusqu’à couper les mots en deux : C’est en porte-jarretelles / Qu’elle semble la plus svel- / Te pucelle de Bruxelles – et, même si les ouvrages « sérieux » publiés précédemment[5] manifestaient déjà son goût pour les jeux avec la langue, ce livre en est la facétieuse confirmation[6].



[1]Cf. la postface, offerte sur le site de l’éditeur – J. Barbaut y explique, aussi savamment que drolatiquement, les principes de ce genre et son évolution jusqu’à nos jours : A la une – Æthalidès

[2]Pour en juger sur d’autres pièces, se reporter également au site des éditions où des échantillons sont présentés, y compris dans des vidéos où l’auteur donne de sa personne.

[3]in Le Monde du 04 /06 / 1999.

[4]DCL épigrammes, P.O.L, 2014.

[5]Cf. le site des éditions nous

[6]On en trouvera aussi de multiples preuves sur son blog : barbOtages

25 décembre 2017

[Chronique] Le cinéma des poètes (collection), par Fabrice Thumerel

Responsable du pôle cinéma aux Nouvelles Éditions Jean-Michel Place, Carole Aurouet a lancé la superbe collection "Le Cinéma des poètes" en 2015 : chaque volume compte environ 128 pages pour 10 € ; un mercredi par trimestre, une soirée est organisée autour de la collection au cinéma Les Trois Luxembourg (Paris 6e). En ces fêtes de fin d’année, une idée de cadeau qui vaut mieux que bien des "beaux-livres"…

"Puisque le mouvement est le signe de la vie même
et que le cinéma c’est de l’image en mouvement,
la conclusion du syllogisme sous-jacent est que la vie
c’est du cinéma" (A.-E. Halpern, Michaux…, p. 9).

Les douze premiers volumes sont centrés sur la première moitié du XXe siècle qui a vu naître et se développer cet art nouveau qui, comme la peinture au XIXe siècle, n’a pu que produire un impact sur l’imaginaire collectif et sur les autres arts :

      "Le cinématographe, aux yeux d’une génération, restera la meilleure hypothèse poétique pour l’explication du monde" (Aragon, Littérature, n° 16, 1920).

      "L’idée que toute une génération se fit du monde se forma au cinéma, et c’est un film qui la résume, un feuilleton. Une jeunesse tomba tout entière amoureuse de Musidora, dans Les Vampires" (Aragon, "Projet d’histoire littéraire contemporaine", Littérature, 1922).

      "On sait aujourd’hui, grâce au cinéma, le moyen de faire arriver une locomotive sur un tableau" (Breton, "Max Ernst", 1921).

      « Toute une lignée d’hommes modernes est dominée par "l’image mimique", de surcroît en mouvement ; et toute une génération d’avant-garde a paradoxalement trouvé dans le cinéma l’allié de sa contestation de la représentation traditionnelle ainsi qu’un outil de mise en doute de la formulation du réel par les arts » (A.-E. Halpern, p. 93).

En son premier tiers de siècle, le septième art – appellation de Canudo qui s’impose en 1921 – attire tous publics, avec sa Muse Musidora et son icône Charlie Chaplin. Si le cinéma est d’abord censé viser un "réalisme intégral", il est très vite perçu comme un moyen privilégié d’expression de l’intériorité ; les avant-gardes s’en emparent pour transgresser les frontières esthétiques et accéder à l’art total. Il devient rapidement populaire, parce que "c’est au cinéma que le désir d’amour est le plus chargé de pathétique et de poésie" (Desnos, "Amour et cinéma, 1927). Il fascine surtout parce qu’il offre "la palpitation de toutes choses" (Jarry), le "monde stupéfiant des rayons et des ombres" (Desnos), "la vision d’un œil, d’un œil mécanique, d’un œil extra-humain", celui-là même qui révèle "ce qu’il y a d’étranger en vous. Le singe" (Cendrars)… Blaise Cendrars, précisément, qui a écrit sur Charlot pendant quarante ans, y voit son "hydrothérapie". Également admiratif devant Charlot, cet "homme accéléré" qui lui inspire le personnage de Plume, Henri Michaux est ce "glouton optique" (Mourier) qui conçoit son travail de poète et de peintre en termes de cinématique ; aussi, outre l’usage métaphorique qu’il fait du cinéma pour exprimer le maelström d’images qui le submerge sous les effets de la drogue, il cherche dans cet art du mouvement "un style instable, tobboganant et babouin", et par là même à échapper aux contraintes des autres arts, à leur statisme. Son rêve : condenser toutes ses visions en cinquante secondes. Son ambition : « La caméra, pour être au plus près de ces productions de l’imagination, n’a plus qu’à se substituer à la conscience hallucinée et devenir "le regard intérieur du haschisé". » D’où sa déception après la réalisation du film documentaire avec Éric Duvivier, Images du monde visionnaire (1963), qui ne pouvait qu’être trop lent, manquer de fulgurance par rapport à l’œuvre rêvée.

Les surréalistes ne sont pas en reste, voyant le parti qu’ils peuvent en tirer ; et comme toujours ils placent la barre très haut : "Un film n’est surréaliste que s’il détient la force émotionnelle et commotionnelle d’un mythe" (G. Sebbag, p. 77). Envoûté par la puissance hypnotique de cet art qui stimule l’imagination et dont il souhaite à tout prix que soit préservée l’autonomie, Desnos produit de nombreux ciné-textes, qu’il convient d’intégrer dans l’œuvre pour leur rapport au merveilleux et leur créativité : il tente en particulier de transposer les figures de rhétorique dans l’écriture cinématographique. D’abord enthousiaste, Max Jacob est l’un des rares à se montrer rapidement très critique : "Ce n’est pas faire de l’art cinématographique que de mettre de la poésie, fût-elle moderne, en images. La poésie est justement le contraire des évocations par trop concrétisées".
Cette collection, qui se focalise sur les textes théoriques des grandes figures de la poésie contemporaines, nous fait par ailleurs (re)découvrir André Delons (1909-1940), à la fois critique de cinéma et poète du Grand Jeu ; Nicole Vedrès, la réalisatrice de Paris 1900 (1946), cette "transposition poétique" devenue mémorable… Laquelle dresse un parallèle entre montage cinématographique et travail de l’écrivain.

L’un des opus les plus réussis, élaboré par la directrice de collection elle-même, est consacré à Jacques Pervers. En quatre chapitres, la spécialiste évoque la poésie cinématographique de l’illustre écrivain qui était fasciné par les burlesques américains et par Fantômas : les ciné-textes des années 20-30, son cinéma visible (les grands films des frères Prévert et de Carné/Prévert) et invisible ("scénarios détournés", c’est-à-dire qui n’ont pas abouti à des films tournés). Humour et détournement surréaliste au programme ! Sans oublier que Carole Aurouet a su faire revivre pour nous tout un monde fascinant.

 

â–º La collection "Le cinéma des poètes" compte douze titres, depuis son lancement il y a deux ans. Par ordre de parution :
Aragon et le cinéma par Luc Vigier
Brunius et le cinéma par Alain Keit
Michaux et le cinéma par Anne-Elisabeth Halpern
Desnos et le cinéma par Carole Aurouet
Breton et le cinéma par Georges Sebbag
Fondane et le cinéma par Nadja Cogen
Queneau et le cinéma par Marie-Claude Cherqui
Prévert et le cinéma par Carole Aurouet
Cendrars et le cinéma par Jean-Carlo Flückiger
Delons et le cinéma par Karine Abadie
Jacob et le cinéma par Alexander Dickow
Vedrès et le cinéma par Laurent Véray

♦ Les deux prochains volumes paraîtront début 2018 :
Canudo et le cinéma par Fabio Andreazza
Duras et le cinéma par Maïté Snauwaert

♦ Sont en cours d’écriture : Duchamp, Artaud, Ponge, Genet, Lorca, Péret, Apollinaire, Saint-Pol-Roux, Pozner, Epstein, etc. Mais aussi des études transversales : les poètes du Grand Jeu et le cinéma, les poètes spatialistes et le cinéma, etc.

21 décembre 2017

[Chronique] Mathieu Gosztola, De la nécessité d’emmener les jeunes au théâtre (Littérature et théâtre 6/6)

C’est par une invitation au voyage théâtral que se termine la série proposé par Mathieu Gosztola sur le théâtre… [Lire/voir le 5e volet]

Il faut, dans n’importe quel cadre scolaire (n’importe lequel), emmener les jeunes au théâtre. C’est une nécessité.

Afin que cette fleur qui est en eux puisse, délicatement, ou brutalement, joyeusement ou douloureusement, se conjuguer à tous les temps – passés, présent, futurs –, dans une efflorescence qui tient autant au commun qu’au singulier le moins partageable.

Afin que l’enfant, l’adolescent, devenu non plus lecteur mais spectateur devant la vie et devant les possibilités de liaison, de déliaison contenues dans les mots, dans les phrases, puisse saisir que le je, le tu, le il, le elle, le ils, le elles, ou le nous, oui¸ le nous, le nous, le nous, saisir – en les incarnant par la pensée – que ces personnes de la conjugaison que nous « croyons pouvoir [connaître] depuis l’école primaire […] sont pourtant ce qu’il y a de plus difficile à "comprendre" au monde », ainsi que l’a remarqué Daniel Mesguich dans Estuaires (annotation et postface de Stella Spriet, Gallimard, collection Hors série Littérature, 2017).

Il faut, dans n’importe quel cadre scolaire, emmener les jeunes au théâtre. Tous les jeunes. Pour s’en persuader, il n’est que de découvrir cette anecdote relatée dans le même volume :

« Nous jouions, il y a quelques mois, Bérénice de Racine, au théâtre de la Croix-Rousse à Lyon. Devant le théâtre, un parking en construction. Terrain vague, béton, gravats, pelleteuses… Un groupe de lycéens, amené par car d’une lointaine banlieue, arrive au théâtre. L’un d’eux porte un Walkman, qu’il n’ôte pas de ses oreilles quand le spectacle commence. Il écoute son rap et regarde du Racine. Au bout de dix minutes, il se lève et sort, avec quelques copains ; ils vont discuter devant le théâtre, sur le chantier, en attendant la sortie des spectateurs pour pouvoir reprendre plus tard le car avec les autres, ceux qui sont restés au spectacle. Je les rejoins sur le terrain vague. Je dis à celui qui portait un Walkman qu’il a peut-être tort de ne pas rester. Il me rétorque : "Oh là là, prise de tête, moi j’suis un révolté, m’sieur." Et il me dit qu’il n’est pas, lui, obéissant comme tous ses copains qui sont restés assis. Je lui réponds qu’à mon avis c’est le contraire, que c’est lui le plus obéissant : qu’il avait été programmé pour les gravats et les terrains vagues par, disons, la société ; qu’aujourd’hui, parce qu’on l’y a amené, il s’est retrouvé – statistiquement, il n’y avait presque aucune chance – devant le texte de Racine, mais que décidément la loi de la société avait été la plus forte, et que, très vite, il avait été repris, et obligé de retourner à ce à quoi on l’avait programmé : le terrain vague, le Walkman, le béton et les gravats… Je me suis éloigné. Quelques minutes plus tard, je l’ai vu, du coin de l’œil, retourner en douce au spectacle… »

 

19 décembre 2017

[Chronique] Une (auto)biographie du dehors : Alain Frontier, Érudition, par Fabrice Thumerel

De Montaigne à Roubaud, l’autobiographie s’est faite autobiobibliographie.

Alain Frontier, Érudition, 7 lectures commentées, éditions Louise Bottu, novembre 2017, 168 pages, 14 €, ISBN : 979-10-92723-16-8.

"en / famille / si l’on ôte / m / ça / fait / faille"
(Pierre Le Pillouër, Poèmes jetables, Le Bleu du ciel, 2002 ;
cité dans Érudition, p. 53).

 "Question. Quels sont les événements de la vie d’un homme
que l’autorité sociale entend certifier et authentifier ?
Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ? Quels sont les critères de son choix ?

Deuxième question. Quelle réalité biographique concrète est-il possible d’induire
à partir de ces seules attestations ? Qu’en est-il de l’être de Henri Gaston F,
mort à Crépol (Drôme), le 18 septembre 1983 ?"
(Le Compromis, éditions Sitaudis, 2014, p. 11).

 

Sans ambages, dès le titre, Alain Frontier revendique une forme d’appropriation culturelle très générale qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’est plus en vogue : si la référence aux livres est explicite (7 lectures commentées), celle à l’autobiographie ne l’est nullement. Le lecteur doit attendre l’orée du texte ("Premières photographies du personnage") pour être fixé : un contrôle routier renvoie le Je narrateur à un souvenir d’enfance marqué par l’absence du père, prisonnier en Allemagne, et par là même au précédent livre, Le Compromis (compromis familial entre les parents après l’aveu du "secret" ; compromis auctorial avec le genre autobiographique) ; Gaston F[rontier] sera ainsi à nouveau la figure centrale de cette autobiographie qui, cette fois, se révèle plus oblique. Mais à quelle lecture commentée avons-nous affaire ? Même si se trouve mentionné Voyage au centre de la terre, il ne s’agit pas d’analyse littéraire classique : le narrateur présente et commente divers documents (photos et lettres). Et il faut se plonger dans des notes hypertrophiées pour découvrir de nombreuses références livresques : Fénelon, Voltaire, Verne, Barthes, Leblanc, Pindare, Fern, Racine, Diderot, Maupassant… Mais aussi toutes sortes d’informations et considérations sur la faïence lithophanique de Rubelles, le permis à points, la géographie du paysage originel, le collège Stanislas, l’olivier, le scoutisme, les mots "machine" et "item"… Ainsi l’accent est-il mis sur le dédoublement auteur / commentateur, plutôt que sur le traditionnel narrateur (adulte) / acteur (enfant) – ce dernier étant quasi inexistant.

Il en va de même dans les six autres sections : "Société parisienne" repose sur des documents trouvés aux Archives municipales ; "Le Piton de la Fournaise" sur des recherches générales concernant la branche maternelle (on doit à l’arrière-grand-père d’Arvède Romieux "la première approche scientifique du Pithon de la Fournaise") ; "Portait de la bienfaitrice" sur une correspondance familiale et la brochure publiée par Virginie Schildge-Bianchini, celle-là même grâce à laquelle Gaston a pu être admis au prestigieux Collège Stanislas ; "La Mer d’Iroise" sur des photos et le Manuel du marin ; "Lettres de l’infirmière" sur la correspondance entre Gaston Frontier et Yvonne Jean ; "Une demande en mariage" sur la correspondance entre Gaston et Odette Coustal, sur le journal de cette dernière – pourtant non mentionné, même en note (indication de l’auteur, au cours d’une conversation téléphonique) -, un manuel de savoir-vivre ainsi que sur la photographie officielle du mariage. Ainsi peut-on parler d’autobiographie objective, comme pour Annie Ernaux : c’est du dehors, et à partir de traces matérielles, que se construit non pas une cathédrale mais un kaléidoscope. Une exobiographie.

Autant dire qu’est battue en brèche l’illusion réaliste, consubstantielle à la fonction référentielle du langage : aucun récit ne peut rendre compte de la réalité immédiate. L’ancien membre de TXT qui cite souvent Barthes en note insiste sur la médiatisation de toute écriture : on ne peut écrire qu’à partir du déjà-écrit, du déjà-représenté. D’où le piedenez final en guise de punctum (Barthes) :

          Venu zieuter le défilé de clowns sérieux,
                       un gamin à la Doisneau s’est glissé en douce dans le champ de l’image.
                       Immortalisé à son tour : culotte courte, chandail, béret basque, regard hési-
                       tant entre le goguenard et l’admiratif (164-165).

Toute réalité – fût-elle la plus officielle – ne peut que se dérober en douce : à vouloir appréhender "l’ami mésis" (Prigent, Une phrase pour ma mère), fantasque et insaisissable, on se heurte à l’imprévisible, le champ de la représentation étant miné. C’est dans les derniers mots que se profile du reste la tache aveugle du miroir : « "Je savais", écrira Gaston quelques années plus tard, "qu’en décidant de me marier, j’entreprenais une tâche surhumaine" » (p. 165). La citation qui sert de clausule est extraite d’une lettre à sa femme datée de septembre 1940, en grande partie reproduite dans Le Compromis (p. 25) : Gaston (1908-1983) appartient à une époque pour laquelle "les sentiments incompréhensibles" qui l’habitent (ibid., p. 22) ressortissent à l’irreprésentable, l’innommable.

Aussi le recours à un artifice romanesque daté n’est-il pas surprenant :

      Les événements ici rapportés se sont déroulés dans une époque lointaine et sensiblement différente de la nôtre (le XXe siècle). Il est toutefois conseillé, au moins lors d’une première lecture, d’ignorer les nombreuses notes qui, à tout instant, sous prétexte d’éclaircissement, interrompent fâcheusement le fil du discours, et dont la seule utilité est d’induire après coup, modestement, un début de réflexion sur les notions de savoir, de prolifération, d’humour et de contexte.

Plus qu’à tourner en dérision la linéarité du récit traditionnel et adresser un piedenez à la sacro-sainte lisibilité, l’avertissement ironique vise justement à attirer l’attention sur un hors-texte jouissif, le paratexte et le contexte. L’originalité de ce second volume autobiographique par rapport au plus testimonial Compromis, qui traite de la période 1939-1952 (avec un bref retour sur les années 1932-1939 et une ouverture sur les trente dernières – 1953-1983 – en manière d’épilogue, en plus des perpétuels va-et-vient temporels du narrateur enquêteur escorté de son inséparable épouse photographe, Marie-Hélène Dhénin) en s’appuyant sur divers documents et en intégrant dans le texte ce qui pourrait donner matière à notes, réside dans un appareil de notes décalé et disproportionné qui parodie l’édition savante : outre que ce dispositif assure la prédominance de la fonction métalinguistique sur la fonction référentielle, c’est la tension comme le jeu entre texte et paratexte, matériau autobiographique (récit de formation fragmentaire qui, abordant les années 1916 à 1933, nous conduit du collégien à l’homme marié) et machinerie polymorphique et polyfonctionnelle (fonctions digressive, dilatoire, ludique/comique, philosophique, sociologique, idiosyncrasique, métatextuelle…) qui comble la libido sciendi. Le projet même de cette autobiofragmentographie n’existe que dans le jeu de miroirs entre texte et infratexte : telle note cite un passage du Compromis, telles autres notes convoquent les amis Prigent, Lucot, Demarcq, Le Pillouër ou Clémens… La note 30 nous livre l’adhésion de l’auteur à la mythologie de l’autoengendrement de soi par la littérature, via Jacques Demarcq : « "Ce qu’ignorent les biographes et plus généralement le saint-beuvisme expliquant l’œuvre par l’homme, […] c’est qu’un être humain vient moins au monde qu’il ne tombe dans un langage." C’est pourquoi sa généalogie sanguinaire (comme il dit lui-même) n’intéresse pas Jacques Demarcq : Papa ? connais pas ! Maman ? tout autant ! Qu’on me parle plutôt des livres que j’ai lus […] » (p. 41).

Le même jeu réflexif s’avère très éclairant sur le contexte social. Les stéréotypes sont traqués : "Il y aurait donc des familles qui seraient bonnes, voire très bonnes, et d’autres qui seraient mauvaises", lit-on par exemple dans la note 42. Les codes sociaux dévoilés : le règne de la "politesse" masque le rejet de ce qui constitue un véritable tabou (l’étude lexicographique – "homosexuel"/"homosexualité" – est ici une façon de suggérer l’homosexualité possible d’Yvonne Jean et celle, attestée, de Gaston. Ces deux derniers chapitres mettent en scène la comédie sociale des conventions et règles de savoir-vivre qui régissent les relations entre jeunes gens de "bonne famille", des fiançailles jusqu’aux noces. Le romanesque est phagocyté par le code de bonne conduite : "Les protagonistes n’inventent rien – sinon les détails de l’exécution, chacun interprétant son texte scrupuleusement, fidèle aux exigences d’un scénario que, malgré leur inexpérience en la matière, tous deux semblent connaître par cœur" (p. 136). Quelques pages auparavant : "Les scènes suivantes continuent de répondre à l’attente du public familial" (131)… Ajoutez de savoureuses notes sur "tomber" (113) ou "la visite de digestion" (121), et le plaisir du lecteur atteint son paroxysme. Contre la mascarade des "clowns sérieux", la distanciation humoristique peut adopter un tour malicieux : la garçonnière de Gaston, par exemple, a cédé la place au fil du temps à "une manière de bordel" (note 126, p. 151) ; peu après, la réflexion sur "bouge" est des plus cocasses (note 128, p. 153)… De quoi rendre contagieuse et irrésistible l’érudition d’Alain Frontier.

 

â–º Un grand merci à Alain Frontier et Marie-Hélène Dhénin pour les photos de famille, dont voici la légende :

– § 1 : Gaston, au Collège Stanislas (Paris).

– § 2 : Gaston marin (en bas, 2e à partir de la droite).

– § 3 : Mariage de Gaston Frontier et Odette Coustal le 20 avril 1933.

– § 5 : Fiançailles le 18 décembre 1932.

Photo d’arrière-plan (M.-H. Dhénin) : Alain Frontier au cimetière de Bagneux. Ci-dessous : Gaston scout ; Virginie Schildge-Bianchini au bras d’un général.

 

 

 

15 décembre 2017

[Texte] Olivier Matuszevski, N’importe où toujours au même endroit (6/8)

Nous remercions Olivier Matuszewski – que l’on retrouvera chez Fissile, Tituli ou Publie.net – de nous avoir donné quelques extraits d’un travail en cours qui se présente comme un objet poétique en français fautif et se distingue par sa fantaisie critique. Dans ce 6e extrait, il vous offre pour Noël des jumelles de poète pour mieux voir le monde en prenant "un chemin de renverse"… [Lire le cinquième extrait]

Aussitôt dit aussitôt nous

qui rentrons par un chemin de renverse

Imprimant exprimant notre bouche

comme décor

Par réflexe, je répète un souvenir

Ou bien est-ce encore une croyance

J’offre un peu de vin au caniveau

Tout p’tit déjà je sentais l’essence,

fier de déceler cette odeur enivrante

Un peu plus tard, je récite (sous ma douche)

ce qu’on nous dicte trop tôt d’intraduisible

Le dessin du soleil redonne sa chaleur

car je suis sans limite dans la fabrique

des bordures

Le temps de saisir la colle et puis ça y est 

je peux me poser

(enfin) les bonnes / toutes les questions > bonnes à ranger

Commençons par observer une paire de jumelles

Si elle grossit ce qui doit grossir,

à commencer par la nature de la réalité

grossière et puis avare dès le lendemain

Aujourd’hui sandwichs avariés

Le baron von Machin est resté

trop longtemps sous le soleil

D’où vient-il ? Doux est-il ?

D’où vient que l’amour monte en flèche

sous des vivats puis retombe et fonde

comme neige au sol sous le tapis

Tiens, voilà de quoi nous rafraîchir,

de quoi nous regarder,

ça suffit,

dans la plaine qu’ils ont mise là dehors

Rentre dehors si t’es un homme

Tout le monde devrait < se dépenser avant de dire

Comme c’est trop ! et trobo !



 

12 décembre 2017

[Chronique] Danielle Mémoire, Les Auteurs, par Jean-Paul Gavard-Perret

Danielle Mémoire, Les Auteurs, P.O.L, octobre 2017, 336 pages, 21 €, ISBN : 978-2-8180-4395-0.

Théorie des mots et des auteurs, le livre de Mémoire impose à nouveau sa masse hirsute et une expérience unique de l’écriture en des variations de possibilités, de registres, de statuts. La truculence littéraire et son ironie deviennent la contestation de ce qui est émis chaque fois dans un déroulement ou une ouverture inédite.

La vision de l’écriture représente une conjonction de fléchages et de reprises. Tout ressemble à la conduite d’un chantier avec des moments presque sans œuvre ou qui se suspendent en une suite d’échos. La fabrique suit son cours avec ses acteurs écrivant qui se marchent presque les uns sur les autres en une suite de séquences ou de rendez plus ou moins différés. Danielle Mémoire offre à la fois une présence et une distance dans des révélations diffractées.

Le livre se construit comme un ouvrage aux maçonneries et aux artisans  différents. Il prouve que toute formule est impossible et qu’il n’y a pas de règle. Sinon qu’à chercher trop de précision du « un », la vérité s’éloigne. Surgissent à sa place densités déviantes et décalages. Tout un travail – on s’en doute – préside à une telle ascension. Mais le livre donne l’impression d’un magistral coup de pied de l’âne. Celui-ci accorde au lecteur (forcément masochiste ou simplement lucide)  une jouissance rare.

Les mots s’accumulent dans cette dérive labyrinthique sans jamais étouffer ce lecteur.  Au temps du sacre de l’auteur succède le temps exclusif et inouï du verbe qui permet saillies et béances. S’y polit le fin mot plutôt que le mot fin. Grâce aux « auteurs » de Danielle Mémoire, là où la pensée d’un auteur va s’éteindre les traces bouillantes d’un autre apparaissent. 

Il y a donc ici de « l’ôteur », car si dans un certain nombre de figures la créatrice se revendique « auteur unique », une succession d’abîmes fait que la paternité ou maternité  demeure sous forme d’hypothèses presque vagues au sein d’un mouvement drôle et angoissant. Par des  révélations opposées sous apparence d’une logique implacable Danielle Mémoire lance son « yes we Kant » aussi dérisoire que sublime par le raffinement de l’écriture.

10 décembre 2017

[Chronique] La force Ivo van Hove (Littérature et théâtre 5/6), par Matthieu Gosztola

Voici la confession du plus grand metteur en scène vivant – selon moi –, arrachée à différents supports, et notamment à l’indispensable Ivo van Hove par Frédéric Maurin (Actes Sud Papiers, collection Mettre en scène, 2014). [Lire/voir le 4e volet]

LE SEUL THÉÂTRE QUI VAILLE

 

« Le seul théâtre qui vaille est pour moi un théâtre né d’un désir irrépressible, d’une profonde nécessité, comme s’il était vital de dire ce qu’on a à dire au moment où on le dit. C’est la seule manière de convaincre d’abord les acteurs, de les entraîner dans l’aventure, puis le public. […] À partir de là, […] rien ne m’intéresse tant que de raconter des histoires, d’affronter des situations dramatiques, d’explorer les relations complexes et ambiguës entre les êtres, leurs comportements, leurs aspirations et leurs mensonges, leurs émotions – et tout particulièrement l’amour, bien sûr, l’amour sous toutes ses formes, ce sentiment vital dont on ne peut jamais atteindre la pureté, qui se trahit ou se délite, mais qui, tout aussi bien, tire sa vertu de survivre à la passion. »

 

L’USAGE DE LA TECHNOLOGIE

 

« On réduit parfois abusivement mon théâtre à une présence massive de la technologie sur scène. C’est faux ! Je n’en utilise que lorsqu’elle me paraît juste, ou du moins justifiée. […] [D]ans Idoménée de Mozart, il s’agissait […] d’entrer dans l’esprit des personnages, à des moments où, seuls, ils regardent en eux-mêmes ou se projettent dans leurs rêves : introspection du roi à peine rentré de la guerre de Troie, fantasme d’Électre de s’asseoir sur le trône d’Argos aux côtés d’Idamante. Et dans Husbands, d’après Cassavetes, chaque acteur était équipé d’une petite caméra fixée à sa tempe. Le spectateur voyait donc tout ce que son regard balayait. Il voyait à travers les yeux des personnages, il était dans leur tête, presque dans leur corps, au plus près de l’énergie du spectacle. Tous les mouvements que filmaient ces caméras subjectives produisaient des images en noir et blanc tressautantes qui redoublaient la frénésie de la scène jusqu’au vertige.

[…] Paradoxalement, la vidéo m’intéresse en ceci qu’elle crée de la vie, une autre vie que celle que l’on voit à l’œil nu. Bien sûr, elle exige deux palettes de jeu, l’une intimiste, l’autre démonstrative. Mais, avant tout, elle intensifie la puissance du présent et rend plus sensible ce qu’on entend. Elle aiguise les sens et […] infléchit le théâtre vers la performance. Il est difficile de mentir sur une scène quand on se sait filmé. En ce sens, la vidéo sert de médiation entre l’acteur et le spectateur, qu’elle peut aussi entraîner dans d’autres endroits du théâtre : dans le hall ou dans les loges, ou encore dans la rue comme c’était le cas dans Opening Night ou dans Le Misanthrope. Mais l’essentiel est qu’elle établisse un dialogue avec le théâtre et, tant dans le gros plan de l’image que dans le va-et-vient entre l’image et la scène, qu’elle rehausse le corps et ses détails. »

 

LA PERFORMANCE

 

« […] Avec les arts visuels, la performance est sans doute le second régime esthétique à avoir résolument nourri ma conception et ma pratique du théâtre. Tous mes spectacles en portent la trace, tous contiennent un moment de performance, plus ou moins bref selon le cas, mais avec les aléas et les risques que cela comporte. Sans doute […] [était-ce] plus évident au début : dans Les Bacchantes, en 1987, Jan Versweyveld ne s’est pas caché de s’inspirer de Josef Beuys et j’ai explicitement cité la performance de Marina Abramovic et Ulay, Rest Energy, en demandant à Johan Van Assche, qui jouait Penthée, de diriger une flèche vers le torse de Bart Slegers, qui jouait Dionysos. Une vraie flèche, vers un vrai torse. Tout pouvait arriver. Le danger était palpable parce que le réel faisait effraction. Le théâtre y gagnait en intensité ce qu’il perdait en faux-semblant. Juste avant, il y avait eu le vrai tigre de Blessures et les vraies voitures de Germes pathogènes, tous moteurs allumés. Mais, même aujourd’hui, pour le meilleur et pour le pire, les coups sont de vrais coups – depuis les gifles de Scènes de la vie conjugale jusqu’aux empoignades de Persona. Et les baisers, de vrais baisers. Sans parler des douches que prennent les acteurs ou de la nourriture qu’ils cuisinent et ingurgitent pour de bon. Chaque fois, il s’agit de recréer l’expérience d’événements réels qui viennent transpercer le théâtre et mettre, pour ainsi dire, le jeu entre parenthèses, ne serait-ce qu’un instant. Les acteurs acceptent cette situation de vulnérabilité humaine. Ils n’ont plus rien à simuler, mais ils n’ont plus rien à cacher non plus. »

 

DES ANIMAUX SUR SCÈNE

 

« […] C’est aussi pour cette raison que j’ai souvent mis des animaux sur scène : il y avait un cheval de trait dans Macbeth en 1987, huit vaches dans Désir sous les ormes d’Eugene O’Neill en 1992 – huit vaches qui vivaient dans leur étable et ont attiré les médias ! –, des poules dans True Love de Charles L. Mee en 2001, d’autres chevaux pour une vraie chevauchée des Walkyries en 2007 à l’opéra. Je fais le pari que les animaux ne détourneront pas l’attention du spectateur, mais qu’ils apporteront au contraire l’élément perturbateur du réel dans tout ce qu’il a d’impossible à apprivoiser, c’est-à-dire à théâtraliser. Ce réel-là, il paraît plus réel que le réel, sur une scène. »

 

RENDRE HOMMAGE

 

« […] Plus récemment, je me suis délibérément inspiré d’Yves Klein et de ses Anthropométries pour représenter le personnage d’Agnès dans Cris et chuchotements, et de Paul McCarthy pour les souillures d’Alceste dans la scène des portraits du Misanthrope. Certains y ont vu de la provocation gratuite, un relent de trash, mais il s’agissait avant tout, pour moi, de rendre hommage à des artistes qui m’ont beaucoup apporté. Pourtant, même si j’introduis dans mes spectacles ce qui se situe a priori à l’opposé du théâtre, comme la performance, ou à côté du théâtre, comme les arts plastiques, je considère que je suis avant tout un metteur en scène de textes. »

 

TRAVAIL SUR LE TEXTE

 

« […] [Q]uel que soit l’auteur ou la pièce, j’examine le texte à la loupe, sous toutes ses coutures. Seul, avec le dramaturge, puis avec les acteurs, j’interroge la moindre réplique, ses nuances, ses allusions, ses effets de réverbération sur d’autres répliques. Je cherche vraiment à aller sous la surface, à creuser jusqu’au bout. Cela ne signifie pas un respect aveugle de la lettre, mais un approfondissement de l’esprit. »

 

RÉSONNER AU PRÉSENT

 

« […] Je tiens la mise en scène pour un art qui, quelles que soient son évolution et ses différentes pratiques, doit résonner au présent. Les œuvres que je mets en scène, peu importe de quand elles datent, je les traite donc comme s’il s’agissait d’œuvres contemporaines, comme si elles venaient d’être écrites. Elles doivent parler au public d’aujourd’hui et avec les moyens d’aujourd’hui. D’où le refus de la littéralité historique et, assez souvent, le recours à la technologie. Cependant, la transposition n’est pas une fin en soi, mais le moyen de retrouver l’acuité, la puissance, la nouveauté de l’origine. Mettre en scène une pièce du passé implique de recréer la déflagration qu’ont ressentie les spectateurs le soir de la première. »

 

TRAVAILLER À PARTIR D’UN SCÉNARIO : PART D’IMPLICATION PERSONNELLE

 

« […] [L]’objectivité du texte n’existe pas, on invente sa vérité en en produisant une interprétation. C’est une chose toute simple, mais essentielle.

[…] Dans Husbands, par exemple, une seule actrice jouait tous les personnages féminins du scénario, comme si elle concentrait en elle la projection des désirs et des angoisses des trois hommes. Toujours dans ce spectacle, j’ai rétabli la partie très misogyne, très agressive, de la scène du bar, que Cassavetes avait coupée au montage, et, en revanche, éliminé la rencontre d’Archie avec un autre personnage féminin qui entravait la dynamique de l’histoire. J’ai également ajouté une seconde partie de basket, alors qu’il n’y en a qu’une dans le film, parce que le sport me semblait être une image adéquate de la lutte des personnages contre la mort, de leur dépense physique et de cette énergie qui naît de la détresse. J’interprète donc le scénario comme j’interpréterais une pièce.

Dans Cris et chuchotements, j’ai développé une remarque presque secondaire du texte de Bergman : Agnès ferait de la peinture en amateur, est-il écrit. Sur la base de cette notation, dont j’ai voulu tirer toutes les conséquences, je l’ai transformée en véritable artiste, en vidéaste, et cela m’a conduit à explorer tout un champ de sa personnalité que Bergman laisse de côté. Après sa mort spasmodique, nous avons ajouté, en contrepoint, une longue scène de douze minutes pendant lesquelles on lui fait sa toilette. C’était affaire de rythme, au sens musical du terme. »

 

TRAVAIL AVEC LES ACTEURS

 

« […] [Q]uand on enseigne, on guide l’élève dans sa propre vision, dans sa propre interprétation, pour valoriser son potentiel et l’amener au meilleur de lui-même. Quand on met en scène, il faut au contraire faire valoir ses idées. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’on ignore les propositions des acteurs ou qu’on ne les entraîne pas dans des zones où ils n’iraient pas d’eux-mêmes, mais il faut prendre des décisions franches et les faire accepter. L’enseignement relève de la transmission ; la mise en scène, de la communication. Cette distinction est essentielle.

[…] Ce qui m’intéressait et continue de m’intéresser, c’est la ligne du travail dans la continuité : reconnaître les articulations, les pics et les virages, savoir où attaquer, quand se mettre en retrait, pourquoi réagir ou non.

[…] La dramaturgie peut évoluer pendant les répétitions, il faut parfois s’interrompre pour prendre du recul, mais j’ai abandonné le travail préliminaire à la table et lui préfère une immersion directe, immédiate, dans l’espace. Il est important que nous soyons d’emblée dans le décor. Selon sa taille, sa configuration et son degré d’encombrement, l’espace conditionne le jeu. Les acteurs doivent l’apprivoiser aussi tôt que possible pour s’y sentir à l’aise, comme s’ils emménageaient dans une nouvelle maison. Je leur demande aussi d’apprendre leur rôle à l’avance pour qu’ils n’aient pas le livre en main pendant les premières répétitions. Il me semble plus fructueux, plus efficace, qu’ils fassent d’emblée l’expérience des mots dans leur corps, dans l’espace, et qu’ils s’adressent véritablement les répliques, les yeux dans les yeux, pour déclencher les mouvements qui naissent de ce que dit le texte.

[…] [L]es acteurs n’ont pas toujours le temps de répéter, sur le plateau, les indications que je viens de leur donner rapidement. Il m’est même arrivé, dans Husbands notamment, de changer la fin du spectacle une fois les représentations commencées. Je n’étais jamais assez satisfait, j’avais envie d’essayer d’autres possibilités, tout me paraissait ouvert. »

 

CONCEPTION DE L’ESPACE

 

« L’espace se pense certes en fonction de la pièce, mais aussi dans le rapport que nous voulons établir avec le spectateur. Sur ce point, nous n’avons pas […] d’idée préconçue ou de style préétabli. Par opposition à la frontalité traditionnelle, nous avons conçu des spectacles en rond ou agencés selon un dispositif bifrontal ou quadrifrontal, comme dans Rocco et ses frères où le public se répartissait entre les différents côtés du ring de boxe auquel se réduisait le décor. La coupure qui éloigne la représentation, nous l’avons volontairement renforcée avec la baie vitrée de La Voix humaine et, ailleurs, abolie en proposant une expérience de très grande proximité, c’est-à-dire d’intensité accrue, au risque de fragiliser les acteurs qui ne peuvent alors rien cacher. C’était le cas de la première partie des Scènes de la vie conjugale, où les acteurs n’étaient qu’à un ou deux mètres des spectateurs. Cette proximité s’est même transformée en immersion, soit que les acteurs évoluent parmi le public comme dans Faces, où les spectateurs étaient assis trois par trois dans des lits qui occupaient toute l’aire de jeu, soit que ces derniers déambulent parmi les acteurs, comme dans Splendides de Genet, ou qu’ils puissent aller et venir sur le plateau, comme dans les Tragédies romaines, ajustant leur regard, le promenant, le détournant même du spectacle pour fixer un écran de télévision qui diffusait des informations en temps réel. Ou, simplement, pour vivre le théâtre de l’intérieur. »

 

 

ALLER PLUS LOIN

Lire le très stimulant Ivo van Hove, la fureur de créer, Les Solitaires Intempestifs, collection Du désavantage du vent, 2016 (avec des contributions d’Ivo van Hove, Georges Banu, Anaïs Bonnier, Christophe Candoni, Simon Hagemann, Christine Hamon-Siréjols, Tiphaine Karsenti, Chloé Lavalette, Florence March, Frédéric Maurin, Edwige Perrot, Romain Piana et Éric Ruf). 

 

NE MANQUEZ PAS…

Ne manquez pas à Londres – au King’s Cross Theatre (du mercredi 25 octobre 2017 au dimanche 21 janvier 2018) – Lazarus.

Et, en France, la reprise (du 29 septembre au 10 décembre 2017) au Français des Damnés, et, à Chaillot, la représentation des Tragédies romaines [Coriolan, Jules César et Antoine et Cléopâtre de Shakespeare], du 29 juin au 5 juillet 2018.

5 décembre 2017

[Chronique] Sébastien Rongier, Les Désordres du monde. Walter Benjamin à Port-Bou, par Fabrice Thumerel

Port-Bou… Vous connaissez ? Port-Bou… du bout du monde ? Du monde de Walter Benjamin, assurément… "Port-Bou n’est pas une ville, ni un lieu de mémoire, mais une figuration de l’absence" (p. 79)… "Port-Bou n’est pas une ville, c’est le nom d’une expérience" (182)… Celle des désordres d’un monde. Il y a de ces lieux qui, à un moment donné de l’Histoire, cristallisent tout un monde.

Sébastien Rongier, Les Désordres du monde. Walter Benjamin à Port-Bou, Pauvert, septembre 2017, 220 pages, 18 €, ISBN : 978-2-7202-1558-2.

"Walter Benjamin est notre fantôme" (p. 115).

Le Diable en France…

À lire cet essai narrativisé qui se présente sous la forme d’un triptyque (VILLE / PASSAGE / MÉMOIRE), très vite vous en venez à tomber dans une méditation mélancolique, abîmé dans le miroitement entre le monde de Walter Benjamin et le nôtre : xénophobie et antisémitisme, politiques migratoires infâmes, déchéance de nationalité… dissolution du réel (par le simulacre nazi / capitaliste)… La figure de l’ange, tout droit sortie d’un tableau de Paul Klee, ressurgit : vous considérez comme profondément juste la vision dramatique de l’Histoire propre à Walter Benjamin, selon laquelle le Progrès n’est qu’une tempête…

Ce qui sert de tasse de thé à Sébastien Rongier : un voyage automnal en famille à Port-Bou. De là surgit tout un monde : l’arrivée d’Hitler au pouvoir – qui déclenche chez Walter Benjamin la décision de quitter Berlin -, l’emballement de la machine totalitaire, l’évolution de la répression des immigrés en France de 1933 à 1940, la France cette Patrie-des Droits-de-l’Homme qui, entre 1939 et 1945, n’en a pas moins installé 225 camps d’internement… L’image dialectique qui guide l’écrivain est celle de l’exilé : peut-on imaginer meilleure fulgurance qui conserve le passé dans le présent ! Juif déchu de sa nationalité allemande en février 1939 mais sujet ennemi dans une France qui l’interne au stade de Colombes, Walter Benjamin est la figure de l’Exilé par excellence. Et l’auteur d’insister sur son destin tragique : Walter Benjamin se heurte au "mur de l’Histoire" (p. 19), cette Histoire tempétueuse qu’il a si bien théorisée mais contre laquelle il ne peut rien. Pensez donc, il s’en est fallu d’une seule journée pour que l’intellectuel, passé de Paris à Marseille, devienne interdit de séjour dans l’Espagne de Franco, qui se montre désormais hostile aux immigrés sans visa par complaisance envers l’allié nazi… Pas sage, l’auteur de Paris, capitale du XIXe siècle a même préféré poursuivre ses recherches en bibliothèque parisienne plutôt que de chercher à optimiser son possible passage vers le Nouveau Monde… Tout simplement impensable – mais emblématique. Ironie de l’Histoire, en 1940 Walter Benjamin est muni d’une carte de bibliothèque mais pas d’une carte d’identité française. En somme, il est venu rencontrer le diable en France : "le diable de la négligence, de l’inadvertance, du manque de générosité, du conformisme, de l’esprit de routine, c’est-à-dire ce diable que les Français appellent le je-m’en-foutisme". Dans Le Diable en France, précisément, pris au piège comme tant d’autres (au camp des Milles – près d’Aix-en-Provence -, pour ce qui le concerne), l’écrivain allemand Léon Feuchtwanger (1884-1958) met en lumière l’absurde machinerie bourreaucratique à la française : "L’internement de tant de gens qui avaient fait la preuve irréfutable de leur opposition opiniâtre aux nazis n’était qu’une comédie aussi stupide que navrante" (Livre de Poche, 2010, p. 62 et 64)…

Une esthétique de la flânerie

Rien d’étonnant à ce que, pour dire un tel univers fragmenté, Walter Benjamin privilégie la forme adaptée. Mais ce n’est ni sur l’esthétique du fragment, ni sur les interrelations entre Benjamin, Horkheimer et Adorno que se concentre ce livre qui constitue avant tout un portrait du personnage en "flâneur baudelairien, héritier des passages et de la complexe fragilité de l’écriture et de la pensée" (130). Déambuler dans un dédale citadin, fût-il celui du cimetière comme lieu à part entière, c’est laisser sa place au hasard, trouer le visible, le possible – en un mot, le réel – en orientant son regard vers l’invisible, l’impossible, l’Ailleurs. Contre la positivité moderniste, Walter Benjamin fait sienne la démarche de Baudelaire, dont on trouvera ici une relecture passionnée de "À une passante" et du "Mauvais vitrier" : "un art de la marche à contretemps", "une esthétique lyrique du monde urbain, une modernité contre une idéologie du progrès" (43). Pour Baudelaire/Benjamin/Rongier, l’intellectuel moderne est celui qui fait de son demi-pas de retard un avantage tactique/critique.

Mélancolique lecteur, mon semblable, mon frère, plonge-toi dans le dédale captivant que propose Sébastien Rongier : procédant par caprices et zigzags, "sauts et gambades" (Montaigne), il nous emmène du présent au passé et du passé au présent, de Port-Bou à Paris et Marseille, de Benjamin en Baudelaire, en passant par Mallarmé ou Maupassant, des cimetières aux bibliothèques… Ce faisant, il nous ouvre aux désordres des mots et du monde.

3 décembre 2017

[News] News du dimanche

En ce premier dimanche de décembre, LC vous propose trois RV avant la trêve des confiseurs : avec Jérôme Bertin dont vous découvrirez le nouveau récit aux inventives éditions Vanloo ; avec Stéphane Korvin et Maud LÜbeck à la Maison de la poésie Paris ; avec la collection "Le cinéma des poètes" (à offrir : préférable à bien des "beaux-livres"…).

â–º Mardi 5 décembre 2017 à 17H00, Prado Paradis Librairie (19, avenue de Mazargues 13008 Marseille) : lecture de Jérôme Bertin (Célébration, éditions Vanloo, novembre 2017, 88 pages, 12 €)

Le dernier roman de Jérôme Bertin se passe tout entier dans un HP. Il s’appelle Célébration parce que, en tant que poète, il serait temps que Jérôme Bertin célèbre la beauté du monde ou au moins qu’il mette un peu d’enthousiasme à s’extasier sur les fleurs qui poussent entre les pavés. (D’où la fleur sur la couverture de son livre).
Célébration ininterrompue de la vie sous camisole chimique, ce qui veut dire l’humiliation des bonshommes humiliés, et la plongée dans un réel qui n’est que le réel d’un HP, et ça tombe bien, nous n’y vivons pas.
Dans un langage ciselé, coupé à la hache, hâtif, aiguisé comme un rasoir, massacré à la tronçonneuse, Jérôme Bertin attend le dimanche d’après.

Extraits :
"Les fous sont foutrement réveillés. Ils voient tout, et c’est bien ce qui leur est insupportable. Se faire une juste idée de la vie mène à l’asile, sachez-le, et laissez la télé allumée. À décrire c’est du Bosch. Les cachets nous abîment, ils nous enlaidissent, nous font baver, nous rendent bouffis quelquefois" (p. 6).
"Il bloque sur mon livre de Bukowski. Il veut savoir si c’est bien. C’est le plus grand poète du 20e siècle je lui rétorque, égayé par son intérêt soudain. Je lui explique le cas Bukowski, l’écrivain le plus lyrique depuis Georg Trakl, amoureux des femmes, détestant la destruction, attentif à la voix du peuple, la comprenant, la retranscrivant au plus juste, boxeur et gouailleur, amateur de Brahms et de braquemart. Il semble convaincu et me demande si je veux bien lui prêter le bouquin, ce que je fais avec plaisir. Karim se lève, me remercie en me tapant dans la main, puis retourne souffrir dans sa turne. Saint-Bukowski préserve-le. Préserve la victime, paie-lui un verre" (p. 50).

 

â–º Dimanche 10 décembre, de 17H à 18H30, Maison de la poésie Paris : Lecture musicale La Fabrique #10 Stéphane Korvin & Maud Lübeck
Cycle proposé par Séverine Daucourt.
La Fabrique invite un poète et un chanteur qui ne se connaissent pas. Ils doivent partager un moment scénique d’une heure autour de ce qu’ils ont, ou non, en commun, en plus de la voix et des mots. Stéphane Korvin, poète, manie la langue comme le dessin, en aiguisant la beauté jusqu’à la douleur. Il photographie aussi, et a fondé la maison d’édition Brûle-Pourpoint où il réédite de merveilleux disparus. Maud Lübeck décline le verbe “séparer” entre ombre et lumière, aussi mélancolique, délicate et rêveuse qu’effrontée, austère et lucide. Elle chantera seule en s’accompagnant au piano.
À lire – Stéphane Korvin, « Bruant Fou », Fidel Anthelme X, 2017. « Forêts », Fissile, 2017 / « ce naufrage », Littérature mineure, 2017.
À écouter – Maud Lübeck, « Toi non plus », Volvox music, Finalistes, 2016.
Tarif : 10 € / adhérent : 5 €

â–º Jeudi 21 décembre, 18H30-20H30, Librairie du Cinéma du Panthéon (15, rue Victor Cousin 75005 Paris) : présentation de la collection dirigée par Carole Aurouet aux Nouvelles éditions Place, "Le Cinéma des poètes"

Les douze premiers volumes de 128 pages (pour 10 € !) sont centrés sur la première moitié du XXe siècle qui a vu naître et se développer cet art nouveau : si le cinéma est d’abord censé viser un "réalisme intégral", il fascine surtout parce qu’il offre "la vision d’un œil, d’un œil mécanique, d’un œil extra-humain", celui-là même qui révèle "ce qu’il y a d’étranger en vous. Le singe" (Cendrars)… Blaise Cendrars, précisément, qui a écrit sur Charlot pendant quarante ans, y voit son "hydrothérapie". D’abord enthousiaste, Max Jacob se montre rapidement très critique : "Ce n’est pas faire de l’art cinématographique que de mettre de la poésie, fût-elle moderne, en images. La poésie est justement le contraire des évocations par trop concrétisées".
Cette collection, qui se focalise sur les textes théoriques des grandes figures de la poésie contemporaines, nous fait (re)découvrir André Delons (1909-1940), à la fois critique de cinéma et poète du Grand Jeu ; Nicole Vedrès, la réalisatrice de Paris 1900 (1946), cette "transposition poétique" devenue mémorable… Laquelle dresse un parallèle entre montage cinématographique et travail de l’écrivain.

Sans oublier l’un des opus les plus réussis, élaboré par la directrice de collection elle-même. En quatre chapitres, la spécialiste de Prévert évoque la poésie cinématographique de l’illustre écrivain qui était fasciné par les burlesques américains et par Fantômas : les ciné-textes des années 20-30, son cinéma visible (les grands films des frères Prévert et de Carné/Prévert) et invisible ("scénarios détournés", c’est-à-dire qui n’ont pas abouti à des films tournés). Humour et détournement surréaliste au programme ! Sans oublier que Carole Aurouet a su faire revivre pour nous tout un monde fascinant. /Fabrice Thumerel/

[Création] Maja Jantar et Vincent Tholomé, Une oreille

« Une oreille », c’est une affaire sonore réalisée depuis Québec par Maja Jantar et Vincent Tholomé. Réalisée à l’aide d’objets trouvés sur place, dans la neige, dans les rues. Des pierres, des bois, des petites voitures, des barres métalliques, une table de jardin, une boîte métallique, etc. Petits objets qu’on fait sonner. Petits objets dont on joue comme autant d’instruments de musique. « Une oreille », ce sont textes aussi. Directement inspirés de « profils » que l’on trouve sur les sites québécois de rencontres ou d’agences matrimoniales. Ou improvisés à partir des objets trouvés sur place. « Une oreille » parle donc d’amour. De désirs. De premières rencontres.

« Une oreille », c’est un extrait d’un travail en cours. C’est avec Maja Jantar (chant, voix, texte, boîte métallique, pinceau, pierre, tasse à thé, théière) et Vincent Tholomé (voix, texte, table de jardin, barres métalliques, papier, élastique, petite voiture jaune). Et ça s’écoute ici : "Une oreille".

1 décembre 2017

[Chronique] Du désastre (à propos de Cyril Huot, Secret, le silence), par Jean-Paul Gavard-Perret

Cyril Huot, Secret, le silence, éditions Tinbad, novembre 2017, 154 pages, 18 €, ISBN : 979-10-96415-08-3.

Le héros de Secret, le silence est l’être qui rêve de fusion quoique sachant, dès le départ, la vanité de sa quête puisqu’il porte en lui la mort. Celle qu’on se donne et celle qui nous est donnée. Il n’y a donc pas d’issue. Ni pour lui ni pour l’aimée, l’autosacrifiée à la fois masochiste et sainte, sainte parce que masochiste.  

L’expérience amoureuse  devient un événement d’une certaine manière non vécu puisqu’elle remet en jeu la présence de la présence.  Tout se passe comme étant déjà dépassé dans l’excès et le vide. D’une certaine manière de l’expérience fusionnelle ne sera perçu que son éblouissement noir. Ne restent que cet éclat et son retentissement délétère. Il  brise un langage « sans entente » (Blanchot) et ne peut finir que dans le silence de mort où tout avait commencé.

L’incandescence de la passion, son expérience limite ne sont de fait que la marque de l’exclusion.  Joie ou douleur : les deux protagonistes cherchent à n’en garder que l’intensité – la plus haute comme la plus basse. Mais l’amour est confronté à ce qui devient par la sidération même un vide sidéral.

Le grand désir, le plus âpre est finalement plus religieux qu’orgasmique, moins cosmique que panique. Tout fait retour à une intensité nocturne, au silence sans nom. La fusion qui appelle le hors de soi ne peut ramener qu’au désastre signe de l’approche très approximative de ce qui était désiré.

En dépit de la  sollicitude masochiste de l’aimée, la nuit dernière rejoint la première. Là où même si les êtres ne dorment pas, ils demeurent exposés au sommeil le plus profond. Ce qui n’empêche pas d’entendre l’autre, le sujet d’une telle veille plus ou moins agissante mais aussi son vide.

Huot donne donc à lire une expérience limite et hystérique. Celle qui retire toute autorité aux épris. Ils ne seront rien et à jamais. Pour personne. Pour personne d’autre qu’eux. A l’exception peut-être de Dieu. Si l’on en croit l’histoire d’où le livre est tiré : celle d’une femme morte à 25 ans des affres de l’amour et que la religion canonisa. En guise de modèle. Ou pas.

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