Libr-critique

20 novembre 2005

[Chronique] La Poinçonneuse de Bernard Heidsieck, par Gaëlle Théval

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , — Gaelle Theval @ 22:10

« Poésie et re-communication »

Depuis quelques années les éditions Al Dante entreprennent de réediter une grande partie de l’œuvre de Bernard Heidsieck devenue quasiment introuvable, favorisant ainsi la diffusion de l’œuvre d’une figure majeure de la poésie contemporaine, et même de la poésie tout court. Après Respirations et brèves rencontres, Canal Street et Le Carrefour de la Chaussée d’Antin, voici donc La Poinçonneuse, (Passe-partout n°2) composé en 1970, suivi ces derniers jours de Derviche/Le Robert.
Bernard Heidsieck est en 1955, avec Henri Chopin et Brion Gysin ( bien que tous trois ne se soient rencontré que plus tard), le co-inventeur de la “ poésie sonore ”. Loin de réduire son travail à une simple oralisation de poèmes écrits, le poète sonore conçoit le texte écrit comme une partition ou un “ tremplin ” sur lequel s’appuie le poème avant d’être projeté dans l’espace par la lecture-performance, et, bientôt, il travaille directement à partir du magnétophone, instrument qui pour Heidsieck a littéralement révolutionné le travail d’ “ écriture ” poétique : montage-cut, variations de vitesse, mais aussi prélèvements directs de sons sur le quotidien sont désormais permis, et, dès lors, le “ texte ” ne se réduit plus à la parole, même si celle-ci reste prépondérante dans les enregistrements de Heidsieck (contrairement à ce qui se passe dans les audio-poèmes de Chopin par exemple) et il accueille nombre d’éléments non verbaux, prélevés directement, “ biopsies ”, sur le réel à la manière des papiers collés cubistes. Ces bruits du quotidien sont effectivement très présents dans La Poinçonneuse : arrivées et départs de métros, grincements de portillons automatiques font partie intégrante du texte et de sa signification, loin de faire office de simple fond sonore, ils acquièrent une réelle valeur sémantique voire critique. A l’écoute de ce poème on décèle ainsi la superposition de quatre niveaux sonores : les bruits du métro donc, à des intensités diverses selon les moments, la voix d’un “ je ”, protagoniste principal et “ narrateur ” de ce petit drame, la voix de la poinçonneuse s’adressant à ce monsieur, enfin la voix de cette même femme lisant la lettre que la poinçonneuse destine au poète. Or à ces quatre niveaux sonores correspondent précisément quatre modes de communication distincts, qui in fine vont devenir les véritables protagonistes du drame qui se joue :le métro apparaît ainsi comme premier moyen de communication, au sens matériel du terme, puis c’est la communication orale qui entre en scène, avec la voix de la poinçonneuse, puis c’est la lettre, communication écrite, et enfin, englobant tout cela, l’acte de communication que constitue non seulement, à un premier niveau, la voix enregistrée du poète-narrateur, mais aussi dans un second temps, celui de la lecture-performance dans laquelle se joue, comme souvent chez Heidsieck, une grande partie de la signification du poème. Et dans ce poème très narratif, une fois n’est pas coutume (un matin comme tous les autres une employée de la RATP laisse tomber un papier qui se révèle être une déclaration d’amour adressée à un usager quotidien du réseau), c’est bien en quelque sorte un drame de la communication qui se joue : la poinçonneuse demande au poète un signe, un regard par lequel il prendrait acte de cette déclaration et conférerait ainsi une forme de légitimité à cet acte transgressif. C’est bien de désir, de “ désir de communication ” comme l’explique J.P Bobillot (Bernard Heidsieck, poésie action, J.M Place éditeur, 1996) qu’il s’agit ici, un désir qui se voit assassiné précisément par le dispositif sonore, dans la mesure où le grincement agressif de ces bruits de métro qui viennent finalement étouffer la voix de la femme désigne par métonymie la communication ordinaire, “ l’aliénation au perpétuel retour du même qu’inflige la raison communicatoire _ en vérité comminatoire ”. Deux ordres se font ici concurrence, fondant le caractère critique de cette poésie, celui de la communication collective et celui de la communication personnelle, et même de la parole personnelle étouffée par la “ techno-structure qui aliène l’individu ” (Bobillot).
Mais pour autant la critique ne porte pas sur la techno-structure en tant que “ techno ” : la technique est au contraire sollicitée en ce qu’elle propose de plus moderne à l’époque en termes de moyen de communication : le magnétophone. De plus, le texte _ manuscrit, notons-le_ de l’employée RATP est tout à fait obsolète dans son expression, digne de la religieuse portugaise pour paraphraser Bobillot comme, peut-être, la figure d’une parole subjective, voir d’un lyrisme sentimental que Heidsieck qualifie souvent de nombriliste, devenu impossible dans la société moderne et technologique, voire indécent, d’où aussi peut-être la “ stupeur ”, le “ cauchemar ” du protagoniste principal, réaction négative qui ne manque pas de jetter une lueur de ridicule sur le geste de la poinçonneuse.
Au final, ce n’est que dans la conception même de la poésie comme action défendue par Heidsieck que cette aporie peut trouver une résolution, et dans la notion de “ re-communication ” que le poète convoque pour décrire le but de son travail. Bobillot souligne avec justesse ce paradoxe et parle de “ poésie commotive ; conative ” dans la mesure où ce rétablissement de la communication ne peut s’opérer pleinement que dans le cadre d’immédiateté et de corporéité que confère la performance au poème, mais aussi dans l’immédiateté de l’écoute. Dans ses Notes Convergentes, Bernard Heidsieck écrit ainsi : “ Le poème fait ainsi sa rentrée dans le monde. Ou dans la foule. Avec le souci et le but de susciter une communication immédiate, physique et charnelle. ”, et, plus loin il explique que la poésie doit pénétrer la société “ par le biais de moyens charnels, à savoir directs, immédiats et instantanés. Le poème, dès lors, recouvre d’emblée sa possibilité de circulation ”. Ainsi en utilisant les moyens de circulation mis à disposition par les techniques modernes, et par la performance, le poème recrée une situation acceptable et donne une issue satisfaisante au drame mis en scène par le dispositif même.
Ou alors on peut voir cet objet comme un joli petit livre format CD, à la couverture violette et à la mise en page colorée qui réussi assez bien le pari de représenter les simultanéités et échos que l’oreille perçoit à l’écoute, qui renferme un poème proposant une anecdote réelle mais non dénuée d’humour un divertissement de qualité de 13minutes dont l’écoute vous permettra de briller en société. Au choix, en tout cas c’est indispensable.

15 novembre 2005

[Livre] Rimbaud X9 de Jacques Demarcq (Voix éditions)

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111 pages , ISBN : 2-914640-47-1, 15€


4ème de couverture :— Selon vous, M. Demarcq, Pourquoi Rimbaud a-t-il cessé d’écrire ?

— Selon moi, M. Journaliste, parce que la poésie ne le faisait plus rigoler, mais plus du tout… Ses écrits de commerçant le suggèrent.

— Alors pourquoi ces tableaux d’après ?

— Comme un rappel : il n’est de poésie qu’à s’en moquer ; et sans doute n’est-il de Rimbaud que pour railler mes variations.

— Qui sont pour le moins primitiv… -istes.

— Si le réel, M. Journal, prime sur la littérature…

— Mais Rimbaud était cultivé !

— Lire n’empêche pas la vie ; ça peut même aider à ne pas s’en laisser conter par les dicours d’époque.

— Vous préférez vos franches fictions ?

— Pour que les choses soient claires !

12 novembre 2005

[Livre] eff& mes rides, Jean-Pierre Bobillot (atelier de l’agneau)

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eff&, mes ridesfragments d’un Retable Païen

jean-pierre Bobillot

Editions Atelier de l’Agneau

85 pages + CD, ISBN : 2-930188-83-9, 12€

Atelier de l’Agneau, Le Vigneronnage, 33220 St-Quentin-de Caplong

4ème de couverture :Eff&, mes Rides : poëmes au j/our l’année, bruts de m/arges & de rages, bruits de délangage ; ex/péri/mentations libres de tout fil d’Art/iane, indemnes de tout proj& les englobant : comme la constitution d’un recoeil —ou recul. Ogré des mots, je vieillis. Au ggrain —groin —du teXte, je veille.

( ) d’un retable païen : la re/prise — Patchwork in Progress —en compte (mesures, lettres, syllabes) des substrats é/puisés, riches peut-être de cet é/puisement —Potlatch — : le judéo-chrétien, le gréco-latin. (Sans compter… leurre lointaine synthèse : la video-latrine !) Un bon terreau, un bon humus, un bon fumier sont une aubaine : encor faut-il, élégamment (avec les formes & l’humoeur), s’en décrotter. C’est peut-être ça, la modernité — saveurs & chaleurs, c’est bien le diable!— du teXte.

Dédicaces, adresses, référence : c’est déjouer —a) l’insouci, chronique dans la littérature occidentale, de la forme (opposée au « sens », méprisée en tant qu’artifice, en fait, au nom d’un increvable Idéalisme qui redoute, plus que tout, les sens de cette forme… au nom de l’Essence) ; —b) la haine, très bien portée ces derniers temps, du théorique (opposé par je ne sais quel tour de passe-passe idéologique, à la vie ou à quelqu’autre alibi, tout aussi flou). Mais préférence dans déférence, je souris…

J-P.B. 23.8.84 / 20.2.05

Premières impressions : Livre très bien réalisé par Françoise Favretto. Cet ensemble non pas déconstruit, mais saisi dans la geste vive d’une non-construction, donne à voir cette modernité à laquelle se rattache Jean-Pierre Bobillot, et qui n’est pas sans croiser dans ses horizons celle qui est défendue par Prigent, même si ce dernier se réfère quasi-jamais au premier. Donc, fragments d’années écoulées au rythme de l’inscription d’une pensée qui croise textualité poétique et réflexion théorique ou politique (p.20). La question qui se pose, quel sera l’héritage de cette modernité. Question qui en ce début de XXIème siècle se pose de plus en plus, je crois…

8 novembre 2005

[Livre] La sagesse des sorcières, John Giorno

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4ème de couverture :Il y a de nombreuses années,

je croyais

pouvoir voler,

et peut-être

y suis-je parvenu

une fois.

« Comme il est écrit dans le livre des morts tibétains : si une chose est belle, ne t’y accroche pas; si une chose est repoussante, ne t’en écarte pas. Les paroles de John Giorno nous aident à comprendre que beauté et horreur ne sont que des ombres sans épaisseur jouant sur la surface réfléchissante de l’esprit original —lequel n’a pas de traits définis » (W. S. Burroughs)

John Giorno a publié aux éditions Al Dante : il faut brûler pour briller et Suicide Sûtra.

Premières impressions : C’est avec plaisir que nous recevons cette sagesse, que Giorno a pu clamer lors de ses nombreuses lectures en France, et dont les textes n’étaient que trop peu accessibles. Une nouvelle fois Al Dante permet aux lecteurs français d’avoir accès à une poésie trop rarement défendue par d’autres éditeurs, alors que Giorno est reconnu sur la scène internationnale. Toutefois, une petite déception d’emblée, les textes ne sont qu’en langue française , sans qu’il y ait la version anglaise. Réel regret, car dans ses lectures, c’est bien évidemment en anglais que Giorno parle. On perd ainsi une grande partie du rythme. Peut-être alors il aurait fallu donner à entendre par un CD ses textes

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