Libr-critique

31 mai 2016

[Chronique] L’art mauvais de Jérôme Bertin, poète qui maudit, par Alain Jugnon

Jérôme Bertin, Retour de Bâtard, Al dante, printemps 2016, 48 pages, 8,50 €, ISBN : 978-2-84761-729-0.

Rien ne nous prépare vraiment à cela. Pourtant le temps est aux passions tristes. Rien n’est fait pour que l’on se rende compte réellement. Pourtant les poètes semblaient avoir disparu, sans perte ni fracas. La critique littéraire peut maintenant, si elle le veut, inclure ces nouveaux frais et ce manque à l’origine, car le lecteur post-moderne ne peut plus échapper à sa condition de précaire du merveilleux, de revenu tout nu des utopies. Mais quand le poète refait épiphanie, quand le poème reprend de l’assiette et de la surface, la critique jouit de ce pouvoir ancien : il y a lieu d’en vivre bien et matière à dévorer tout, c’est donc le moment de l’écrire. Retour de bâtard de Jérôme Bertin pose là un poète et un poème pour faire ça : forcer la vue au réel et arracher l’œil droit de la critique littéraire de notre temps de détresse.

Le retour du bâtard (héros accro au poème et à la vie déjà présent dans Bâtard du vide, chez le même éditeur, et dont ce livre est la suite ou la reprise d’opération à cœur ouvert) est plus un second coup de bâton que quoique ce soit qui ait à voir avec le retour, la résurrection ou la rémission des péchés : le bâtard est là et il en remet un très gros coup poétique. C’est son don, c’est sa mission sur terre : et cela donne une « nouvelle révélation de l’être », ou encore le remake franc et vivant d’un « Ecce homo » sans chichis (celui de Nietzsche, pas celui de Jésus) en cinémascope, champ bien profond et couleurs mauvaises. Ce qui est, dès l’abord, le plus proche de cet ensemble bien cadencé de textes bien ordonnés (titrés gras et titrés clairs de décoffrage), et qui raconterait une immanence, une vie, des femmes, le foot et des livres, c’est la prose poétique et rude inventée de toutes pièces et mains d’œuvre par le journal-roman d’un Céline (la trilogie de la fin) et d’un Artaud (les cahiers d’Ivry). La filiation revendiquée par l’auteur avec Charles Bukowski n’est surtout pas une méprise, ni une forfanterie, elle n’est qu’amour de vilain et vie jusqu’au bout (Bertin se voit et se vit en Bukowski chargé à bloc d’abîmes et d’âmes), mais cette filiation en faux-ami ne dit pas tout de la vérité du poème que l’on lit et qui a lieu dans Retour de bâtard, même si la référence est juste pour la vie du poète en question, pour son amour fou des gens, des bars à vinasse et des sales rues de Marseille-la-vie-est-belle. La vérité de ce poème est ailleurs : elle se débusque dans l’évidence absurde de la vie vécue ici-même par le poète en acte, il s’agit d’une écriture au présent de notre éternité, toujours humaine, trop humaine, rien qu’humaine, tout humaine, la totale en quarante pages. Rapport quantité-crise inédit et jamais vu. Jérôme Bertin est un poète comme personne n’a jamais voulu en faire ni en lire, mais un poèt’homme comme en fabrique une vie grave et rude dans les affres et aigu du mental assassin et dans les douleurs infâmantes du corps brusqué de haine et de chiourme.

En découvrant Retour de bâtard, la critique littéraire française et contemporaine doit « voir » ce qui est écrit comme si elle considérait une révélation du nouvel être, un retour à Artaud en quelque sorte, ou bien comme si elle appréciait de visu un autre voyage au bout de la nuit, la post-moderne, la terrorisante et la religieuse à souhait. Jérôme Bertin sait faire tout cela ensemble : révéler l’année 2015 de l’humanité occidentale à elle-même en lui-même et finir tous les voyages possibles au bout de toutes les nuits aux longs couteaux imaginables. Il a donc pour cela à la maison sa poésie vivante, en action directe : les joueurs de foot, les femmes et les poèmes qui rendent malades et heureux de Ducasse, Pasolini, Genet et Shakespeare.

Ainsi, seul le lecteur enhardi et fatigué par la haine et le dégoût de beaucoup peut retrouver ces amours infinies bien qu’infimes dans le poème cru et dru de Jérôme Bertin. L’embarquement pour la saison des enfers et les lumières de la ville sera immédiat : sauf lorsqu’il dit tout l’amour fou qu’il a pour sa maman à lui, son « gangster », le poète grand comme un i et fort comme un bœuf pour taureau la joue hybride et freaks. Nous suivons les scènes et les événements de la vie bertinienne comme des enfants devant la première projection publique d’une Blanche-neige violentée par tous les chasseurs. Les images d’un film de Tod Browning, mixées avec celle d’un Pierrot le fou acharné à vivre au mot près et avec toute la révolution mondiale qu’il faut, viennent à l’esprit du lecteur attentif et atteint en pleine tête par toute la vie écrite qui vit là, par les moyens dévoués et les conditions avouées : une sacrée putain d’existence générée à fond d’écriture. Chapeau bas notre poète, c’était dur pour nous aussi.

Pour prouver ce qui fut dit ici à propos de ce qui a été écrit dans Retour de bâtard, deux ou trois choses prises ailleurs (de la part les amis du poète, bien calés au-dessus de son épaule creuse et incurvée) :

 

« C’est par la barbaque,
la sale barbaque
que l’on exprime
le,
qu’on ne sait pas
que
se placer hors
pour être sans,
avec,-
la barbaque
bien crottée et mirée
dans le cu d’une poule
morte et désirée. »
(Artaud le Mômo, Insulte à l’inconditionné)

 

« Prenez note ! prenez encore note ! vous relirez tout ça plus tard… il faut être plus qu’un petit peu mort pour être vraiment rigolo ! voilà ! il faut qu’on vous ait détaché. »

(Céline, entretiens avec le Professeur Y)

29 mai 2016

[News] News du dimanche

Pour passer le cap de juin, RV sur la radio de Sylvain Courtoux ; à Paris (Librairie Texture), Clermont-Ferrand (2e Salon des Voix mortes), Nice (expo Supports/Surfaces)…

 

â–º À écouter, par Sylvain Courtoux : La poésie/Vestiaires #3 – Les filles de la poésie : https://soundcloud.com/sylvain-courtoux/les-poetesvestiaires-3-les-filles-de-la-poesie-emission-du-13-mai-2016

â–º Jeudi 2 juin à 19h30, lecture à Texture (Librairie Texture, 94 boulevard Jean Jaurès Paris 19e), avec notamment Pierre Drogi (Anémomachia, ed.Lanskine) et Emmanuèle Jawad (Faire le mur, ed.Lanskine).

â–º 2e Salon des Voix mortes à Clermont-Ferrand (Raymond Bar : 1, rue du Pré la Reine), 3 et 4 juin 2016.

La littérature FNAC-Cultura-Télérama vous emmerde ? Nous aussi !
Venez découvrir de vrais auteurs qui écrivent de vrais bouquins, publiés par de vrais éditeurs.
Stands, Lectures, Concerts, Bouffe & Picole sur place.


AU PROGRAMME :

VENDREDI 3 JUIN

21h15 – Luna Baruta, Louise Pothier et Astrid Toulon du collectif Dans la bouche d’une fille
22h – Henri Clerc & Luna Baruta
22h45 – Marlene Tissot
23h30 – Baptiste Brunello
00h15 – Cougar Discipline

SAMEDI 4 JUIN

21h15 – Christophe Siébert + Horse Gives Birth to Fly
22h – Sylvain Courtoux
22h45 – Bibi Konspire (alias Charles Pennequin et son big band)
23h45 – Boris-Crack
00h30 – Mathias Richard + Antoine Herran

+ Vidéos, rencontres, etc.

EDITEURS PRESENTS :

Gros Textes
Caméras Animales
Al Dante
Trash
Lunatique
La Belle Epoque

EXPOSANTS :

MARC BRUNIER MESTAS
http://print-temps.over-blog.com/
ANNE VAN DER LINDEN
http://www.annevanderlinden.net/
TOM DE PEKIN
http://tomdepekin.tumblr.com/
CLOTHILDE SOURDEVAL
http://clothilde-sourdeval.tumblr.com/
SUPER DETERGENT
http://superdetergent.tumblr.com/
LILAS
http://lalilas.over-blog.com/
THIERRY TOTH
http://thierry-toth.tumblr.com/
JOEL HUBAUT
http://joelhubaut.jujuart.com/
MAVADO CHARON
http://mavadocharon.blogspot.fr/
FANNY HO
https://deuxrien.wordpress.com/
TOM RECK

â–º S U P P O R T S / S U R F A C E S / Exposition dans le cadre de la Carte Blanche à Ben. Vernissage le vendredi 10 juin 2016 à partir de 18h.
André Pierre Arnal  – Vincent Bioulès – Louis Cane – Marc Devade – Daniel Dezeuze  – Noël Dolla –Toni Grand – Bernard Pagès – Jean-Pierre Pincemin – Patrick Saytour – André Valensi – Claude Viallat

Pincemin
Jean-Pierre Pincemin, « Sans titre », 1969, 250 X 206 cm, Technique mixte

Le mouvement Supports / Surfaces, fondé officiellement en France en 1971, met en avant l’idée que ce n’est plus seulement le sujet mais également les éléments constitutifs de la peinture (supports, méthodes et techniques de réalisation) qui ont une importance dans la réalisation artistique. Le but est ainsi de tenter de faire de la peinture autrement en utilisant de nouveaux moyens picturaux.
La Galerie Eva Vautier souhaite, à travers cette exposition, rendre hommage à ce groupe d’artistes qui a contribué à de nouvelles approches artistiques que les générations suivantes continuent d’explorer.

L’exposition présentera plusieurs oeuvres de l’époque ainsi que des documents historiques.

Galerie Eva vautier
2 rue vernier
06000 Nice
France
Du mardi au samedi de 14h à 19h
 et sur rendez-vous
contact: galerie@eva-vautier.com
tel: 09.80.84.96.73
www.eva-vautier.com

27 mai 2016

[Chronique] Charles Pennequin, Ce fut un plaisir, par Jean-Paul Gavard-Perret

Charles Pennequin, Ce fut un plaisir, Poésie fautive, Retour sur les décombres, Voyage dans un dedans, Poèmes tapés, 44 p., Cantos Propaganda Production, 27800 Aclou, printemps 2016.

Sous son aspect d’à-peu près, le texte de Charles Pennequin est l’aboutissement d’un lent travail d’approche et de révision en vue de casser le beau langage et donner cours à une voix scélérate. Il s’agit d’en dégager des constantes parmi des inconstances et de laisser des traces lisibles des « reprises ». Le corps du scripteur s’y dédouble dans une mise en abyme. L’auteur n’en est pas vraiment un et le sujet non plus. Du moins c’est ainsi qu’ils se « posent ».

Les poèmes s’ouvrent et se referment par effets d’ombres et de lumière. Le noir d’ombre s’oppose au "blémissement" du monde dont le narrateur se veut ignorant de tout dans une théâtralité à la Beckett.

Chaque fragment expose une énigme et un abîme figuratif du garnement et de son double. Ce qui se montre se cache et se pense tout autant. Une pulsation existentielle sourd du plus profond pour l’émotion tournée en ridicule. Les portraits se répondent de manière ironique dans les vibrations des mots aux divers registres dont la variété crée une suspension, un point d’équilibre. Ils traversent la page pour tenter d’approcher l’impénétrable.

Soudain d’autres paupières se soulèvent dans la mémoire. Des ombres proches mais par essence impalpables touchent une paroi, ébranlent la hanche d’une femme, ou la joue d’un gamin. Pennequin ne cesse de multiplier naufrages et renaissances. Reste néanmoins comme constante le « si je suis » de Beckett auquel l’auteur donne une ébauche entre le moi et son autre, l’être et le non-être.

26 mai 2016

[Entretien] Valeur du politique, politique des valeurs. Entretien avec Sylvain Courtoux (Critique et création 3, par Emmanuèle Jawad)

C’est avec un immense plaisir que nous publions ce troisième entretien avec Sylvain COURTOUX, qui vient enrichir les précédents grâce à la problématique retenue par Emmanuèle Jawad. [Lire le dernier]

La seule chose dont on est sûr,
c’est que l’on perd toujours à la fin.

Jérôme Bertin

Emmanuèle Jawad : Le travail sur le sample qui prélève des énoncés dans le flux des textes contemporains et les agence dans un montage à la fois serré et fluide semble contenir dans les choix opérés et le montage de ces échantillonnages une dimension critique. La technique des samples ne participe-t-elle pas ainsi au sein du travail de création d’une recherche critique ? Les pratiques d’écritures « inventives » ne se développent-elles pas dans et par le geste critique ?

 

Sylvain Courtoux : Est-ce que l’échantillonnage à lui seul, comme sampler une liste de noms de rues dans un plan, suffit-il à lui seul pour placer un point de vue critique sur le monde ? Je ne suis pas sûr de pouvoir répondre positivement à cette question… Cela dépend de deux choses : ce que l’on échantillonne et comment on le « monte ». Pour moi « sampler », plagier, ne se dépare pas d’un travail de montage… C’est la totalité du geste qui en fait un instrument critique. Plus votre visée discursive. Cela peut sembler paradoxal mais le sample m’intéresse moins pour sa visée plasticienne que pour ce qu’il « m’aide » à (pouvoir) dire… J’ai l’habitude de me dire, d’après Frédéric Lordon, qu’un texte, c’est d’un côté les « structures », et, de l’autre, les « affects » : les structures – ce qu’est ontologiquement un sample (l’Autre qui nous structure, fait de nous ce que l’on est…), les affects – ce qui me pousse à utiliser ce sample-là. Le sample, l’échantillon ne me sert que pour autant qu’il dit mieux mon « je » que "je" ne pourrai jamais le faire… Les pratiques d’aujourd’hui qui m’intéressent le plus ont toutes à faire et à voir avec la théorie ou/et la critique. Je ne peux même pas concevoir, pour n’importe quel type d’écrivain, que l’on puisse ne pas s’intéresser au politique, au social, à la théorie littéraire, etc. L’« art pour l’art », qui, soit dit en passant, est toujours défendu par tout un pan des poésies plutôt lyriques (mais aussi par des « modernes » et des « contemporains »), est, en ce sens, une ineptie… Non seulement une défaite de la pensée, mais une méconnaissance, une in-connaissance sciemment revendiquée des enjeux (culturels, sociaux, politiques, économiques, symboliques) de la pratique scripturale. Les avant-gardes comme Dada, ou plus tard les Lettristes, ou la triade Tel Quel-Change-TXT avaient bien compris cela. La présence de discours « spéculatif » ne vient pas asseoir l’activité créatrice mais en est la concomitance même. Je sais qu’une œuvre « intéressante », de mon point de vue, ne peut se passer de théorie, ne peut pas se passer de réfléchir à la fois sur sa propre pratique, sur celle des autres, et sur le « pourquoi » et le « comment » de ce que nous faisons face au réel. Le « sample » est un marchepied parfait pour le méta-littéraire et la théorie littéraire ou philosophique. C’est parce que je sample que la théorie ne peut que me sauter constamment à la figure (si le sample est du côté de la « structure », qu’est-ce cela qui nous structure, et si nous sommes bien dans un « monde toujours-déjà légendé » comme dit Prigent, et si nous sommes bien façonnés par les multiples discours qui nous entourent, comment on fait pour s’en extirper, qu’est-ce que la « novation », qu’est-ce qu’un « sujet », … Vous voyez ! Les questions théoriques, philosophiques, ne peuvent que s’enchaîner à la vitesse du clavier…). Par ailleurs, il y a une forme de « responsabilité » de l’écrivain à laquelle je crois ; à ajouter au reste. La justesse de l’adresse.

 

EJ : La dimension critique au sein de votre travail de création semble se référer conjointement à la technique donc même du sample (le travail de montage élaboré sur la réappropriation de références) et à un regard politique (porté sur le milieu poétique lui même et dans une position d’avant-garde). La critique prend-elle en charge des affinités ou des liens qui pourraient être à la fois d’ordre individuel, intellectuel et littéraire, ou doit-elle s’en écarter dans une visée descriptive ? La dimension politique de votre travail n’est-elle pas ce qui fait le lien entre critique, théorie et pratique ?

 

SC : Il ne peut jamais y avoir d’analytique pur, tout est axiologique, tout discours, même s’il se veut le plus « neutre » possible, descriptif comme vous dites, est toujours chargé d’affects et de jugements de valeurs. On n’y échappe pas. Il y a toujours du « normatif » quelque part, même quand c’est, dans un livre de sociologie, sous des couches de précautions oratoires ou sur une tentative de désamorçage des problèmes liée au « normatif ». Quand je lis un livre de philosophie ou de sociologie, je préfère toujours quand l’auteur est en accord (même précaire + dissonant) avec ses arrière-pensées. C’est le B.A.ba de la sincérité pour moi. Après, c’est une question de positionnement. Car si la question est la lutte des points de vue et donc des valeurs liées à ces points de vue (comme il y a lutte des classes), c’est le positionnement de votre travail, au sein du champ poétique, positionnement autant artistique qu’esthétique, qui importe. Et ce positionnement est autant choisi que subi, pourrait-on dire. « Subi », car on est tous le jeu d’influences et de ce que notre socialisation a fait de nous (par le biais des capitaux : économiques, culturels, sociaux) ; « choisi » car c’est à partir de cette « donne » de départ que nous mettons en œuvre les valeurs artistiques, esthétiques, philosophiques, que nous mettons en jeu dans nos œuvres. Valeurs et « influences », affects et structures, est ce qui fait le lien entre l’individuel, le littéraire, le socio-politique. Et nous revenons au « tout axiologique » du début… Question de valeurs et donc de positionnement sur un échiquier de luttes. Les valeurs que je défends ne me sont aucunement personnelles : l’autobiographie et la question du champ littéraire, le montage, le travail de sample, l’expérimentation visuelle – c’est sans doute par ce mélange, qu’on pourra dire énergumène, ou en tout cas peu usité dans le champ littéraire (quelques-uns m’ont précédé, d’une façon ou d’une autre, appuyant sur un point ou sur un autre, Michel Leiris, le Michel Vachey de Toil, Manuel Joseph, Jean-Marie Gleize, Kathy Acker, Raymond Federman, le Michel Deguy du Comité, Chloé Delaume) que la dimension politique affleure ou déborde… Ou plutôt disons qu’elle est présente deux fois, l’une à cause de ce mix, l’autre grâce à mon "habitus" de rebelle… Car, certes, le positionnement implique des valeurs (certaines plutôt que d’autres), mais on ne joue ces valeurs au maximum que si on est prêt à se battre contre celles que nous trouvons dangereuses et putassières…

 

EJ : L’émission radio POETES/VESTIAIRES dresse un panorama de la Nouvelle Poésie Française que vous situez entre 1989 et 2004-2008. Vous en formulez ainsi les caractéristiques : travail sur la frontière poésie/ non poésie, réappropriation de la Pop culture (BD, musique, cinéma), plasticité des textes (dimension visuelle/conceptuelle avec rôle des logiciels informatiques dans le travail de création), ancrage performatif, influence de la musique (notamment électronique), filiation avec le cut-up. Si certains travaux poétiques semblent relever transversalement de plusieurs de ces caractéristiques (ainsi votre propre travail, ou celui encore de Sandra Moussempès associant références au cinéma et ancrage performatif notamment, ou le travail de Jérôme Game), comment inscrivez-vous au regard de ces marquages caractéristiques de la Nouvelle Poésie Française les travaux poétiques des années plus récentes (2008-2016) ? Quels axes actuellement privilégiés (performatif, plastique, etc.) dans votre propre travail et dans ce que vous percevez des travaux poétiques d’aujourd’hui ?

 

SC : Nous sommes dans un « trou » qui a dû ressembler pour pas mal d’auteurs expérimentaux des années 70 au « trou » des années 80. C’est ce que je ressens en tout cas. La révolution symbolique de la NPF est passé… Certes, institutionnellement (éditorialement), nous en sentons encore les à-coups, et il y a une grande partie du public qui en est encore à découvrir ses auteurs, mais artistiquement, je trouve qu’il n’y a pas encore de relève, aussi importante symboliquement et démographiquement (puisque c’est aussi bêtement une question démographique)… Nous sommes bien peu en 2016 … Même s’il y a des « jeunes » dont j’aime et dont j’ai envie de suivre le travail futur, comme Marie de Quatrebarbes, Amandine André, Emmanuel Reymond, Caroline Zekri (dans le Nioques 15), Elodie Petit, Justin Delareux, Noémie Lothe (dans le Nioques 15), le travail sonore/musical de Thomas Dejeammes, par exemple. Ce que je vois tout de même, c’est l’arrivée d’un certain paradigme « contemporain » dans les poésies expérimentales. Je dois cette sorte d’« analyse » (un peu sauvage) à Nathalie Heinich (dans Le paradigme de l’art contemporain, Gallimard, 2014) qui, elle, parle d’un paradigme « contemporain » dans le champ des arts plastiques, mais je pense que maintenant il commence à pointer son nez dans les pratiques d’écritures… Paradigme né certes à la faveur de la NPF mais qui re-questionne plus radicalement peut-être le rapport clé de la tradition avant-gardiste : la question art/non-art, dans un jeu constant de subversion de l’acte d’écriture au nom d’une dé-définition de cette acte d’écriture… C’est le sens du travail récent d’un Christophe Hanna, par exemple, qui m’influence beaucoup (même si je reste plus « moderne » que lui)… Mais on trouvait déjà des prémices de ce questionnement chez Vanina Maestri, Manuel Joseph, Jacques-Henri Michot, Nathalie Quintane, ou Jean-Michel Espitallier – tous ceux qui déjà travaillaient sur l’échantillon et dans une certaine envie de dépersonnaliser le sujet de l’écriture… On voit aussi ça dans le renouveau de la thématique du « ready-made » chez Gaëlle Théval, l’arrivée de ce concept de « factographies » créée par Marie-Jeanne Zenetti, comme dans le domaine du roman, la reconnaissance importante dont commence à jouir, chez le grand-public, l’œuvre de Annie Ernaux, ou dans le domaine poétique, l’œuvre de quelqu’un comme Jean-Marie Gleize, le fait (enfin) que le Pragmatisme philosophique (à travers les notions de « document » et d’« enquête ») se fasse de plus en plus commun dans les milieux expérimentaux (remplaçant peu ou prou le « deleuzisme » qui était à la mode à la fin des années 90)… Tout cela est le signe que ça théorise encore, même si par ailleurs nous sommes dans un « trou » qui a des allures de champ de mines … Même si, l’ultime limite (paradoxale) de l’incursion de ce paradigme « contemporain » dans le champ poétique reste le mur de l’« objet-livre » (dans l’art « contemporain », l’œuvre ne réside quasiment plus dans l’objet, alors que dans le cas de l’écriture, impossible de se départir du texte) et reste aussi le mur du « nom de l’auteur »… Tout cela mériterait sans doute d’être détaillé ou d’être, plus avant, analysé, je ne fais ici qu’un rapide état des lieux…

 

EJ : La question du politique présente ou non au sein des pratiques d’écritures, des ouvrages théoriques (vous évoquez J.-M. Gleize …), des lieux également où la poésie se rend visible, la question de l’engagement plus ou moins prégnante selon les périodes, pourrait-elle contribuer d’une façon ou d’une autre à combler cet écart (« trou ») que vous notez présent depuis la Nouvelle Poésie Française des années 1989-2004/2008 ?

 

SC : Vous avez raison de parler de la question de l’engagement… Puisque c’est bien de cela dont il s’agit. Je trouve que le « créer, c’est résister » de Deleuze a fait beaucoup de mal à l’engagement critique explicite. Car si toute œuvre est une résistance, alors pourquoi ne pas bénir directement le plus putassier des romans ou des positionnements artistiques, puisque à ce régime-là, on sera toujours (dans le) politique !? 90% de ce qui se publie sous le nom de poésie aujourd’hui n’a rien à voir avec une critique du monde explicite. Et, à cause de ce « trou », on ne peut plus se permettre de louvoyer avec le système. Il faut explicitement revendiquer nos valeurs. Prenons un poète comme Anne-James Chaton qui appartient de plein fouet au paradigme « contemporain » dont je parlais ci-dessus1 : effacement de la notion d’auteur, renoncement à l’expressivité, écriture qui n’aurait pu exister sans les logiciels de traitement de texte, prédominance du « conceptuel », eh bien je peux dire que c’est parce que son travail a fini par nier toute expression, qu’il peut aujourd’hui frayer, sans que ça lui pose de problèmes de conscience, avec le pire du capitalisme le plus outrancier représenté par LVMH, le « leader mondial des produits de luxe », faisant ainsi (je reprends la critique de Pierre Alféri) de la « poésie contemporaine » un produit de luxe pour dominants. L’assomption de sa « critique » des signes du capitalisme (dans les Evénements) dans un dispositif formel plastique a, avec le temps et la notoriété aidant, tout simplement produit un désengagement face à la question du réel : à force de critique « effacée » ou au « second degré », ne reste évidemment plus qu’un simulacre de critique. Je n’attaque évidemment pas le paradigme « contemporain » en tant que tel puisque je fais partie, par mes « outils », de ce paradigme-là, et qu’à l’inverse des poètes très « contemporains » comme Christophe Hanna, Manuel Joseph, Jacques-Henri Michot, Olivier Quintyn, Emmanuel Rabu, Stéphanie Eligert, Nathalie Quintane, Pierre Alféri, Stéphane Bérard, eux, sont explicitement politiques et n’ont pas peur de dire quelles sont leurs options. Disons que c’est le « formalisme », allié à la dissolution de toute expression et donc de toute sincérité, du paradigme « contemporain », qui est ici le problème : certains auteurs en viennent simplement à oublier qu’ils sont dans un « réel » qui demande in fine de prendre position, surtout si on vient des « marges » de ce réel comme Chaton. Quand je revendique la notion de « post-poésie » dans Consume Rouge, je revendique un expérimentalisme qui n’oublie pas l’expression et la mimesis (c’est ma différence avec la critériologie gleizienne, même si chez moi ça se joue avec les phrases, les propositions, les énoncés plagiés dans le texte des autres). Au moins, le paradigme « contemporain » a eu quelque chose de bon dans sa "volonté" de « dé-subjectivisation » : déplacer le regard des gens non plus seulement sur l’œuvre, mais sur la personne même de l’auteur, dans un genre de paradoxe dont est friand l’histoire de l’art, c’est maintenant l’attitude entière, complète, de l’artiste qui fait œuvre, et non plus uniquement et/ou intrinsèquement l’œuvre en elle-même. Dans un même geste, ça donne, au pire, le triomphe du « nom » de l’artiste sur son œuvre, et tout ce que le show-business médiatique peut impliquer : autour du « nom de l’auteur » comme « marque », mais, au mieux, ça nous permet de nous interroger sur une trajectoire et le positionnement conséquent ou non, « éthique » ou non, cohérent au regard de ce que nous dit l’œuvre ou non, de l’artiste…

 

EJ : Dans un texte intitulé « Actions politiques/actions littéraires »2, Christophe Hanna (se référant au livre de Jacques Sivan Le bazar de l’hôtel de ville, ed. Al Dante, 2006) affirme « Quand j’essaie d’imaginer un autre espace littéraire, qui ne serait plus un lieu replié sur ses valeurs esthétiques, capable d’assujettir toute forme de fonctionnalités qui lui seraient étrangères, me vient l’image d’un BHV textuel-politique, un endroit où de nouveaux objets verbaux seraient proposés à expérimenter pour changer nos façons d’être exposés ou disposés au pouvoir. » Dans quelle mesure vous rapprochez-vous de cette conception d’« un autre espace littéraire » ?

 

SC : 1. La « prophétie » de Christophe Hanna a bien eu lieu ou plutôt on est en plein dedans, du moins dans le versant « expérimentaliste » des poésies. Ça s’appelle le paradigme « contemporain ». Le « contemporain » a tellement joué avec les frontières (entre les différents genres de l’écrit et entre les différents arts) et les cadres d’appréhension & d’appréciation qui leur sont liés, dans une mixité et une dilution, dont, du reste, je me réclame, que je ne suis pas totalement d’accord pour abandonner in fine toute « valeur esthétique » comme le dit Hanna. Je vois bien ce qu’il met "dedans" : les valeurs esthétiques traditionnelles (« classiques » ou « modernes »). Si on prend aujourd’hui la globalité de ce qui se publie sous le nom de « poésie », ce qui est donc symboliquement dominant, il a absolument raison et il faut continuer à subvertir les cadres dominants (l’histoire de l’avant-garde est aussi l’histoire de cette dilution des catégories esthétiques, artistiques). Mon commentaire de cette citation, je ne l’oublie pas, est le commentaire de quelqu’un qui essaie de penser son travail comme en connexion constante avec tout ce qui n’est pas « poésie », ou tout ce qui n’est pas « littéraire », donc, d’entrée de jeu « hannaienne » si l’on veut… Je l’ai dit plus haut, une œuvre, une trajectoire, un positionnement, c’est, de toute façon, quoi qu’on y fasse, des « valeurs ». Esthétiques, artistiques, politiques, même quand on feint de s’en écarter ou de les mettre à distance. Et même un auteur qui se voudrait hors des valeurs les plus communément admises par tel ou tel groupe serait quand même un auteur qui, de fait, défend des valeurs minoritaires. Donc autant revendiquer à plein ce que sont les valeurs à défendre (je les récapitule) : l’autobiographie, le sample, le montage, le mix entre pratique et théorie, la visée mimétique, la sincérité, l’autonomie éthique via l’hétéronomie formelle, etc. C’est pour ça que je me bats. Une grande partie de ces valeurs sont tout à fait communes et même traditionnelles, mais c’est leur métissage qui rend problématique leur ancrage générique/génétique.

 

2. Dans la seconde partie de la citation on reconnait bien le tropisme « pragmatiste » de Hanna. Que je ne peux que faire mien (rires). Ce qui m’intéresse le plus dans la philosophie de l’art pragmatique, c’est l’« intégration du contexte » de production. En cela, ça rejoint mes recherches actuelles sociobiographiques sur le champ littéraire, la façon dont « se fabrique » un poète (en l’occurrence, puisque je suis autobiographe, moi-même)… Un poète, c’est certes un texte mais c’est également tout un ensemble de médiations matérielles (capital économique) comme symboliques (capital social, capital culturel) qui permette au texte non seulement d’être « écrit », mais d’être publié, puis d’être reconnu et enfin d’être reçu – cette réception engendrant une nouvelle façon d’écrire, etc. Il ne faut pas se mentir, le projet d’un auteur, comme de n’importe quel être humain, c’est d’abord de se faire « reconnaître », et « reconnaître » par le/les groupe/s auquel/s il veut appartenir : ici, dans mon cas, les autres poètes. Ensuite, dans un second temps (premier et second temps sont certainement enchâssés) de produire des objets « intéressants » en fonction de notre complexion, de nos valeurs, de nos possibilités (cognitives, matérielles, institutionnelles). En sachant tout de même qu’il y a autant de publics différents, en fonction de l’origine sociale et du diplôme, que de manières de trouver un texte « intéressant ». Et, même si j’en reste à ma seule expérience, qui est évidemment partiale et partielle, « intégrer le contexte » veut dire parler, du moins autant que faire se peut, de ce qui se passe derrière le rideau de la couverture d’un livre. Evidemment, le sujet est tellement complexe, que chez moi ça se fait de manière tout à fait hétérodoxe et pas très « sociologiquement correct ». C’est une sorte de justice : nous n’écrivons que ce qu’on est capable d’écrire, non ? Et faire un texte « intéressant » de mon point de vue, c’est se rebeller contre les normes communes, les catégories dominantes dans le champ littéraire en général. Se rebeller contre les valeurs dominantes, c’est « subvertir », tout en faisant en sorte que je sois conséquent avec ce que j’écris, que le texte dise, montre, la même chose que ce que je fais, que ce que je suis (le principe de sincérité est un principe d’identité, au double sens du terme). Ça nécessite une bonne dose d’indestructibilité contre l’implémentation de toutes ces logiques (hétéronomes) économiques et marchandes qu’on retrouve dans le champ littéraire comme dans le champ de la vie ordinaire. Ça nécessite une lutte constante, ça nécessite des principes et une position. Et je ne pose pas des questions de lecture, mais des questions de vie ou de mort sociale…

 

EJ : L’hétérogénéité dans la construction des textes et le montage restent des préoccupations centrales et structurantes dans votre travail. Comment situez-vous les écritures aujourd’hui au regard de cet axe ainsi défini ?

 

SC : Quelque chose qui n’en finit pas de m’étonner : c’est la minorité (voire la défection), dans le champ poétique "versant" expérimentaliste, et d’un point de vue institutionnel, des « écritures de montage » se revendiquant comme telles. Cette question du « montage » est revenue à la mode dans les années 90 ― avec non seulement la Revue de Littérature Générale (L’Art poétic’ de Cadiot est l’un des premiers livres de montage de la Nouvelle Poésie Française) mais aussi les travaux de M. Joseph, J-H Michot, C. Hanna, R. Federman, Thibaud Baldacci, C.Fiat, E. Sadin (qui avait théorisé brillamment tout cela dans Poésie_atomique, éc/artS, 2004), Olivier Quintyn, Jacques Sivan ― et j’ai appris à écrire, à « sampler » et à « monter » en lisant ces auteurs comme certains autres, Joseph Guglielmi et son génial La préparation des titres, Rolf Dieter Brinkmann avec son Rome, regards, Kathy Acker, Hubert Lucot, Terminal de Jean-Jacques Viton, les deux Roche (Denis et Maurice), Alain Jouffroy, le Biographies de Mathieu Bénézet, Liliane Giraudon, tous plus ou moins en connexion avec une pratique de montage et/ou de cadrage. C’était aussi le développement grand public de l’informatique, du traitement de texte, la question de l’hypertexte, l’étendue virtuelle et interactive du web, j’ai eu mon premier ordinateur personnel en 1999 et ça a eu un fort impact sur ma pratique (Action-Writing est né comme ça)… Ce qui ne cesse de m’étonner (donc) c’est pourquoi, malgré le développement domestique des logiciels de montage (son, vidéo, image) et leur utilisation de plus en plus facile, n’y a-t-il pas plus de poètes-monteurs – y compris dans la « jeune génération » ? Alors même que le roman a déjà une sorte de tradition avec le « roman postmoderne » américain apparu dans les années 1960 (c’est Malraux qui "inventa" l’expression « Littérature de Montage » dans les années 30, soit juste après qu‘ont paru les romans « montés » de Alfred Döblin ou de John Dos Passos). Aujourd’hui, en 2016, je serai bien embêté de vous dire quels sont les poètes qui travaillent sur cet axe, à part Emmanuel Rabu, Manuel Joseph, Patrick Beurard-Valdoye, Anne Kawala, Frédéric Léal, Frank Leibovici avec Portraits Chinois (qui date de 2007), un peu Nathalie Quintane avec Grand ensemble, un peu Frank Smith dans Surplis et quelques autres (la liste, à ma grande déconvenue, n’excèderait pas une dizaine/quinzaine d’auteurs). Quand je parle de « montage », ce n’est pas seulement la juxtaposition d’énoncés hétérogènes qui m’intéresse, car ça, c’est relativement "courant" dans nos esthétiques à la croisée du « moderne » et du « contemporain » (juxtaposition et énumération comme le montrait déjà Gertrude Stein sont les deux mamelles de l’esthétique « moderne »), c’est plutôt « l’impression », en regardant un texte, que le poète n’aurait pas pu se passer des logiciels informatiques pour produire son texte (ici le Part & de Kawala ou la deuxième partie de Dire ouf de Frédéric Forte serait un très bon exemple) ― évidemment, ça ne suffit pas à faire un « bon » texte, mais ça a au moins l’intérêt d’aguicher mon regard + de titiller mon intérêt ―, c’est quelque chose que j’ai toujours aimé trouver dans un livre : cet aspect visuel, qui aime faire exploser la page, pour autant qu’il ne soit pas un « formalisme » et que le contenu soit aussi intéressant que sa forme… Si ma question d’ensemble, celle qui est à l’œuvre depuis Still nox puis dans Consume Rouge puis (surtout) dans mon livre actuel3, est la capacité du texte à produire un discours le plus réaliste et mimétique possible (sincère, donc, et qui produit des « effets de vérité »), et que le « réel » reste bien un « impossible » à figurer (car trop « complexe » – et c’est à cause de cette « complexité »-là que je ne crois pas à la possibilité de la « fiction » pour le faire), c’est la multiplicité des formes qu’on peut « synthétiser » par « montage » amplifiée par la technique du « sample » qui structure "mon" « autre », qui peut le mieux, je le crois, parvenir à ce réalisme mimétique expressif. Quand on travaille comme moi sur un sujet aussi ambitieux que le « champ littéraire », comment se construit une trajectoire, pourquoi x est plus reconnu que y alors qu’ils sont de la même génération et chez le même éditeur, quels types de socialisation peuvent affecter une trajectoire, pourquoi et comment peut-on dire que certaines valeurs artistiques (littéraires) sont dominantes et d’autres pas, quelles sont les résistances qui s’opposent institutionnellement à ma (ou à certaines) pratique(s), etc., et qu’on essaie de lier toutes ces questions à des problèmes politiques, sociaux (autobiographiques et concrets) et littéraires/poétiques, pour communiquer une expérience, faire expérience (faire réel, être comme un moyen de connaissance), face aux lignes de puissances du champ social & dans le bruit incertain du réel, je n’ai pour ma part, trouvé que le montage pour combiner, assembler ensemble tout cela (questions, réponses / valeurs, positions). Il y a cette phrase de Bernard Heidsieck que je donnerai en temporaire conclusion : « nous sommes tous dans le même bain, quant à moi, voici ma thérapeutique, puisse-t-elle vous être de quelque usage » …

1 Paradigme « contemporain » dont on pourrait tout à fait aligner les critères, pour l’écriture, sur la définition que donne Jean-Marie Gleize de la « post-poésie » dans Sorties, p. 59-60.

2 in « Toi aussi, tu as des armes » poésie &politique, éditions La Fabrique, 2012.

3 Dont le titre sera : L’avant-garde, tête brûlée, pavillon noir… Que j’espère donner à Al Dante pour la fin de l’été 2016…

22 mai 2016

[News] News du dimanche

Avant que de poursuivre la série des Grands Entretiens avec Sylvain Courtoux et de clore celle proposée par Daniel Cabanis, mais également de rendre compte des derniers livres de Jean-Michel Espitallier, Charles Pennequin ou encore Annie Ernaux, sans oublier de vous inviter à faire moult provisions pour les vacances (Libr-retour / Libr-kaléidoscope / Libr-vacance), voici quelques RV de fin de printemps : les Eauditives, RV acousmatique de Chevigny, Publie.net au Marché de la poésie…

â–º Les 28 & 29 Mai 2016, les éditions PLAINE Page et la ZIP (zone d’intérêt poétique) présentent
Les Eauditives, un festival d’art et de poésie en Provence verte

en partenariat avec
l’École Supérieure d’Art et Design Toulon Provence Méditerranée

Pour sa 8ème édition, Le Festival Les Eauditives, organisé par les Editions Plaine Page & la ZIP (Zone d’intérêt poétique) de Barjols, nage vaillamment pour continuer à propager les voix, les sons et les textes des créations actuelles.

Les Eauditives 2016, c’est 2 jours et 2 lieux de diffusion culturelle en Provence Verte.

• Samedi 28 mai, au village de La Celle
• Dimanche 29 mai au Musée des Gueules Rouges à Tourves.

La poésie est partout, la musique aussi !

Editions, lectures, récitals, rencontres d’auteurs, performances et atelier voix, sur la place publique et le parvis, au musée, dans la mine, sur le carré ou dans le patio.

Poètes émergents et auteur(e)s au long cours viennent en Provence
Verte mêler leurs voix et leurs souffles, leurs sons et leurs textes.
De B comme Hervé Brunaux, poéticien d’haiku-tualité, à V comme Laura Vazquez, éveilleuse de ritournelles musclées, en passant par Thomas Déjeammes, improvisateur préparé sur papier déployé, Vanda Mikšić (Croatie), poète et traductrice de langue source et déliée, Maxime Hortense Pascal, homérienne ethno-connectée, Charles Pennequin, rocailleur de mots érodés et enfin Brigitte Baumié et Marie Lamothe, neigeuses du silence en langue des signes. La plupart de ces auteur(e)s sont inédit(e)s et inouï(e)s dans cette 8ème édition.

Maryvonne Colombani et Gérard Meudal, journalistes littéraires,
accompagnent les auteur(e)s et leurs livres, publiés dans le cadre du Festival, et partagent leurs impressions de lectures.

Dans cette édition, les musiques s’entremêlent aux voix des poètes.
Roula Safar (Liban) mezzo-soprano et Yassir Bousselam (Maroc) violoncelliste eauditivent pour ce festival.
Roula Safar anime, cette année, un atelier voix avec l’EIMAD du Comté de Provence (Ecole intercommunale de Musique, Arts et Danse).

Les étudiants de l’ESADTPM (Ecole Supérieure d’Art et Design de Toulon Provence Méditerranée) expérimentent en public leurs performances
avec la complicité de leur enseignant, poète et performeur, Patrick Sirot.

â–º Art Sonore & Musique Acousmatique face à la tenture de Pythagore

Vendredi 3 juin à 20h – Château de Chevigny 21140
Diffusions acousmatiques
Christian ELOY, Yuko KATORI, Guillaume LOIZILLON, Frédéric MATHEVET, Émmanuel MIEVILLE, Benjamin MINIMUM, Alexandre del TORCHIO

Vendredi 3 juin à 24h – Mont Télégraphe (départ @ CRANE lab)
Paysage nocturne en écoute
DESARTSONNANTS

Samedi 4 juin à 16h – Musée & Parc Buffon – Montbard 21500
« Canopée » parcours-installation in situ
Gilles MALATRAY & Sterenn MARCHAND PLANTEC

Samedi 4 juin à 20h – Château de Chevigny 21140
Diffusions acousmatiques
Hubert MICHEL, Isabelle de MULLENHEIM, Célio PAILLARD, Duncan PINHAS, Fabien SAILLARD, Jean VOGUET, wal°ich

â–º Du 8 au 12 juin, Marché de la poésie (Paris, place St Sulpice).

Pour la première fois, les éditions Publie.net auront un stand au Marché de la Poésie ! L’occasion de venir à la rencontre de nos auteurs, de découvrir nos textes, d’en écouter certaines lectures…
Seront présents : Julien Boutonnier, François Rannou, Jacques Ancet, Sabine Huynh, Virginie Gautier, Laurent Grisel, Michaël Glück, Guillaume Vissac, Philippe Aigrain
[…]
Planning en cours d’élaboration, d’autres auteurs seront très certainement présents !

Programme des signatures, rencontres et lectures à venir très vite !
Vous pourrez vous procurer des livres de la collection L’Inadvertance (poésie) mais également des collections Temps réel (littérature contemporaine), Machine Ronde (voyages & paysages), Horizons (photographies & textes).

L’INADVERTANCE
http://www.publie.net/le-catalogue-numerique/litterature-francaise/linadvertance/

TEMPS RÉEL
http://www.publie.net/le-catalogue-numerique/litterature-francaise/temps-reel/

LA MACHINE RONDE
http://www.publie.net/le-catalogue-numerique/monde/la-machine-ronde/

HORIZONS
http://www.publie.net/le-catalogue-numerique/art/horizons/

PLUS D’INFOS
http://poesie.evous.fr/34e-Marche-de-la-Poesie-sa-Peripherie-tout-le-programme.html

20 mai 2016

[Libr-retour] Jean-Philippe Cazier, Ce texte et autres textes

Suite au Grand entretien publié hier, Libr-retour sur le dernier texte publié de Jean-Philippe Cazier. [L’auteur et la peinture : Les Collages de Karl Waldmann]

Jean-Philippe Cazier, Ce texte et autres textes, Al dante, 2015, 72 pages, 9 €, ISBN : 978-2-84761-753-5.

« Pourquoi le réel n’explose-t-il pas ? »

« Un écrivain est-il un enfant-terroriste ? » (p. 32).

Ce texte dispersé-fractionné qui rassemble des signes divers est la condition sine qua non de tout texte. Ce texte-kaléidoscope, traversé de trous et tirets, fait de bribes et de blancs, de pointillés et points de suspension, de parenthèses et de parenthèses de parenthèses, ce texte ouvert fait de tous autres textes est le point de départ de tout texte réflexif comme de tout texte critique.

Répertoire scriptural, creuset où se croisent écriture (Reverdy, Duras, Mandelstam, Poliakoff, Mallarmé, Rimbaud, Hartung) et peinture (Rothko, Malevitch, De Staël, Soulages, Pollock), ce texte aux multiples lignes de fuite est régi par une série de tensions entre texte et autres textes, création et critique, parole et silence, noir et blanc, présence et absence, dit et non-dit, création et destruction, visible et invisible, écriture et non-écriture, connu et inconnu, homogène et hétérogène, concentration et dispersion…

 

 

19 mai 2016

[Entretien] Entretien avec Jean-Philippe Cazier (Création et critique 2, par Emmanuèle Jawad)

Emmanuèle Jawad. Votre travail s’articule autour de différents pôles de création et critique. Sous l’angle de la création : Ce texte et autres textes (Al Dante, 2015) est précédé de divers ensembles, notamment Voix sans voix (Sils Maria, 2002), Ecrires précédé de Poémonder (Inventaire/Invention, 2004, réédité en 2009 aux éditions Publie.net), Le silence du monde (Publie.net 2009, transformé et publié en plusieurs fois dans Diacritik en 2016), C’est pourtant Joseph K. qui est là (Publie.net, 2009), Désert ce que tu murmures (La Cinquième Roue, 2006). Vous êtes également membre du comité de rédaction de la revue Chimères et votre travail critique après Médiapart se développe aujourd’hui dans le magazine numérique Diacritik. Dans cette activité dense, comment s’opère l’articulation entre ces différents domaines de travail ? Y a-t-il un axe que vous privilégiez ?

Jean-Philippe Cazier. Je ne sais pas s’il y a une articulation. Peut-être qu’il n’y en a pas ou qu’il y en a plusieurs qui ne se recoupent pas toujours. Pourquoi devrait-il y en avoir? Est-ce que le présupposé ici ne serait pas celui, métaphysique, de l’unité, de l’identité, du sujet ? Si je disais « voilà comment s’articulent ces différents moments et activités », je ferais semblant de savoir précisément comment advient ce que je fais, à tel moment et pourquoi. Il y a de la pensée consciente qui accompagne ce que nous faisons mais aussi de l’inconscient, des affects, des choses qui s’imposent à nous sans que l’on sache véritablement de quoi il s’agit. Il y a une impersonnalité de la vie, une dimension impersonnelle de nos vies qui les rend, justement, vivantes. Et cette vie impersonnelle, en tant que telle, est nécessairement plus large que le « je », et plus large que la langue, que les mots. S’il y a une articulation entre tout ce que vous citez, elle n’est pas toujours décidée rationnellement. Je fais ce que j’ai envie de faire, ce que j’ai besoin de faire à un certain moment et tout cela s’agence plus ou moins, se juxtapose ou coexiste sans que j’en voie toujours clairement le lien. Parfois un lien m’apparaît après-coup et parfois non – mais c’est peut-être parce que je ne me pose pas la question de manière systématique ni très précise. Tout ça existe dans le vague et l’obscur et j’essaie d’avancer avec cette obscurité plus ou moins dense.

Je pourrais aussi donner des indications biographiques mais qui ne permettraient pas de penser une cohérence et ne suffiraient pas à dire quelque chose d’intéressant du désir d’écrire et d’écrire de la poésie ou des textes de réflexion…

En fait, tout dépend de ce que l’on entend par « articulation ». S’il s’agit d’une cohérence prévue, construite selon une démarche rationnelle en vue d’une fin déterminée, alors ce n’est pas le cas. Pour reprendre une notion qu’emploie Frank Smith, je parlerais plutôt de co-errance, une errance commune où les choses s’agencent mais sans véritable unité, sans point de vue surplombant ni unificateur. Mes textes poétiques fonctionnent ainsi, ils agencent des fragments, des morceaux qui co-errent et ouvrent le texte plutôt qu’ils ne le ferment sur un sens, une intention, une unité. Mes différentes activités pourraient relever de la même logique d’un agencement d’un divers qui tend à demeurer divers, qui co-fonctionne. Moi-même j’ai l’impression d’être un agencement qui fonctionne comme il peut, avec ses dimensions co-errantes et évolutives, changeantes, vagues, floues. Même s’il y a aussi un moi social avec ses points fixes, ses formations plus rigides…

Si je résume, pour chercher des éléments de réponse à votre question, je pourrais dire que la logique serait celle de l’agencement, que l’articulation implique l’hétérogénéité, avec des parties qui se correspondent, qui résonnent entre elles, et d’autres non.

Il faudrait aussi évoquer le hasard des rencontres – rencontres avec des livres et des auteurs. A douze ans, treize ans, je lisais André Breton, Eluard, Prévert. Je n’y comprenais pas grand chose mais ça me fascinait, que ce langage existe me fascinait. Et Rimbaud, qui me fascinait encore plus. Je ne sais pas pourquoi j’ai reconnu immédiatement le langage de Rimbaud comme mon langage, pourquoi ce paysage m’a attiré, pourquoi je m’y suis installé pour y vivre. Le rapport n’était pas réfléchi, intellectualisé, mais de l’ordre de la fascination, de l’adhésion immédiate, de l’affect. En découvrant la possibilité de ce langage, je me suis dit que c’était ce que je voulais faire, que je voulais écrire. Et je l’ai fait. Comme si être avec ce langage impliquait que j’écrive, impliquait la production d’une écriture. Une sorte d’injonction, d’évidence, de mouvement naturel.

Il y aurait aussi les rencontres avec les gens, et le hasard de ces rencontres. Lorsque j’ai découvert les livres de Gilles Deleuze, je lui ai envoyé certains de mes textes, de la poésie, et il les a transmis à Michel Butel qui en a publié un dans L’Autre Journal. Et Deleuze a fait la même chose avec Chimères. C’est comme ça que je suis arrivé à Chimères, que je ne connaissais pas, j’avais 22 ans. Ensuite, Danielle Sivadon m’a fait entrer au comité de rédaction de Chimères. Je ne me souviens plus comment j’ai rencontré Patrick Cahuzac qui dirigeait Inventaire/Invention, mais il m’a proposé de faire un livre qui est devenu Ecrires. C’est en parlant avec Frank Smith que j’ai évoqué le manuscrit de Ce texte et autres textes, comme ça, au fil d’une conversation informelle. Il m’a suggéré de l’envoyer chez Al Dante, ce que j’ai fait, et quelques jours après Laurent Cauwet m’a dit ok, je le prends. Ceci pour dire que c’est surtout le hasard qui a fait que j’ai rencontré telle personne, que je me suis retrouvé dans telle revue, en situation d’écrire ceci ou cela ou de publier tel livre. Comme les personnes sont diverses, je me retrouve à faire des choses elles-mêmes diverses. En un sens, c’est l’extérieur qui me conduit, le hasard qui existe dans le monde. On pourrait dire que la logique qui articule ce que je fais est une logique du hasard auquel je fais confiance.

Finalement, si la question de l’articulation ne se pose pas vraiment pour moi, c’est sans doute parce que j’ai un rapport assez innocent et immédiat à ce que je fais, un rapport un peu bête peut-être. Je ne me suis pas demandé si je pouvais ou devais écrire de la poésie, si je pouvais ou devais écrire des textes de réflexion. J’ai eu envie d’en écrire, la possibilité était là, une forme de nécessité aussi, alors je l’ai fait. A chaque fois, il y a eu un mouvement que je n’ai pas vraiment initié et je me suis inscrit dans ce mouvement, dans les possibles qu’il impliquait. C’est la même chose, aujourd’hui, avec Diacritik où j’ai suivi Christine Marcandier et Dominique Bry, que je connaissais de Médiapart – là encore une histoire de hasard, de rencontre et de confiance. Tout ceci relèverait peut-être d’une sorte de disponibilité au monde que les grecs appelaient Kairos : savoir s’inscrire dans les mouvements du monde, les suivre, savoir bifurquer, ce qui implique une disponibilité aux hasards du monde, de faire confiance au monde et à son obscurité. Les noms des personnes que je cite sont aussi les noms de bifurcations, de chemins sur lesquels je suis tombé un beau jour, et dans lesquels je me suis engagé, comme Alice et son lapin…

Il faudrait dire aussi que rencontrer des gens, ou des œuvres, c’est rencontrer des mondes : autrui en tant qu’autre monde possible, comme l’écrivait Deleuze. Je crois que c’est vrai. Derrière les noms que je cite, derrière ces activités diverses, il y a des mondes possibles, des points de vue sur le monde que je rencontre, qui pluralisent le monde et qui m’altèrent, me transforment. Je est un autre, comme disait l’autre. Ces rencontres que j’ai faites et que je fais – des rencontres avec des animaux aussi bien, et les voyages, le fait de vivre longtemps à l’étranger – n’ont cessé d’ouvrir des mondes possibles, d’ouvrir des mondes dans des dimensions et directions diverses, plus ou moins compossibles, dans lesquelles je me suis engouffré. Etre à Chimères ou à Diacritik est aussi une façon de provoquer des rencontres, d’entrer en rapport avec des points de vue hétérogènes, de multiplier les possibles du monde, de vouloir être en situation d’errance. La diversité que vous soulignez vient sans doute du fait que je suis entre plusieurs mondes possibles, donc que je suis plusieurs. On veut trop être quelqu’un, écrivait Michaux. Mais être quelqu’un n’est pas vraiment mon problème, et être écrivain n’est certainement pas être quelqu’un. Peut-être que mon problème n’est pas d’être quelqu’un mais de devenir quelque chose, plusieurs choses en même temps, qui ne se recoupent pas forcément.

On pourrait dire que mon monde est kaléidoscopique et que la logique sur laquelle vous m’interrogez est la logique d’un kaléidoscope. Je me définirais peut-être comme un kaléidoscope, de manière un peu schizophrène sans doute. Vous me questionnez sur l’articulation des différentes choses que je fais et je finis par vous répondre par une logique de la désarticulation, du divers, une logique des possibles incompossibles, du mouvement, de l’affect et de l’obscur. Je ne sais pas si on est bien avancés avec ça…

Quant à savoir s’il y a un domaine que je privilégie par rapport aux autres, la réponse est évidemment non.

Ce qui me plaît surtout dans ce que je vous dis là, c’est que j’y découvre quelque chose qui rejoint et définit ce que j’écris, en particulier les textes que l’on peut qualifier de poétiques qui obéissent à la même logique autant en ce qui concerne les occasions qui les ont suscités que dans leur logique interne. C’est surtout cette mise au clair qui m’intéresse…

 

Emmanuèle Jawad. Ce texte et autres textes (Al Dante, 2015) est un texte réflexif que l’on pourrait qualifier également sous certains aspects de texte gigogne à mouvement giratoire incluant de nombreuses références littéraires et artistiques (P. Reverdy, M. Duras, O. Mandelstam, Mallarmé, M. Rothko, Malevitch notamment). Dans cet espace réflexif et intertextuel, y aurait-il des liens à établir avec la dimension critique de votre travail ? Le texte de création serait-il un lieu permettant d’ouvrir des espaces critiques et de références ?

 

Jean-Philippe Cazier. Ce texte et autres textes est resté longtemps dans mes fichiers, personne n’en voulait et j’avais laissé tomber l’idée de le voir publié. Comme je l’ai dit, il a finalement été publié un peu par hasard, grâce à l’intérêt de Frank et à la confiance de Laurent Cauwet.

Ce livre se construit à partir d’une logique du divers et de la dispersion, et le titre pourrait être lu comme : ce texte est autres textes, ce texte est d’autres textes. Les références qui s’y trouvent l’inscrivent dans une certaine généalogie, également pour une sorte d’hommage, d’exercice d’admiration. Mais surtout ces références ont pour fonction de pluraliser l’écriture, d’ouvrir le livre et les textes, de faire du livre un espace multiple. Les noms de Duras, de Mandelstam, de Pollock, de ce point de vue, sont moins des références que l’occasion de brancher ce qui s’écrit sur d’autres mondes, de produire des relations qui font bifurquer l’écriture et l’entraînent où elle ne savait pas aller. Ceci est pour moi emblématique de l’écriture, c’est le mouvement de l’écriture : créer des mouvements à partir de l’autre, à partir d’un autre qui est altérant et entraîne dans l’inconnu et l’obscur. Pour cette raison, les références, explicites ou implicites, ne concernent pas que des écrivains mais aussi des peintres comme Pollock ou Hartung, ou des psychanalystes comme Freud ou Lacan. On pourrait dire que je me suis posé les questions : qu’est-ce que serait l’écriture si l’écriture était de la peinture, ou relevait d’une logique de l’Inconscient? qu’est-ce que serait ce texte si j’y introduisais Duras ou Reverdy ? qu’est-ce que serait l’écriture si j’en faisais une chose qui concerne les animaux ? Il ne s’agit pas de questions rhétoriques ou d’hypothèses abstraites. Je crois qu’effectivement l’écriture est de la peinture et de la musique, a à voir avec l’Inconscient, concerne directement les vies animales. Donc, dans le livre, j’ai multiplié les rencontres improbables, les relations a priori absurdes, les agencements incohérents. Pour la même raison, j’ai privilégié la répétition comme principe de composition et processus de production : les textes sont répétés et, à l’intérieur de chaque texte, des parties en sont également répétées. Mais la répétition n’est pas la reproduction du même puisque s’introduisent à chaque fois des déplacements, des altérations, des bifurcations. J’ai essayé de mettre en place un processus de variation par lequel le texte devient sans cesse autre chose, est un devenir qui implique l’autre et le mouvement, l’incohérence. D’ailleurs, pour pousser plus loin ce mouvement de répétition et de variation, j’ai par la suite repris la logique de ce livre que j’ai déplacée dans un autre texte mais qui est une fiction, pour composer une sorte de rencontre improbable, un agencement là encore entre hétérogènes. Le résultat est bizarre et, logiquement, aucun éditeur n’en a voulu…

Dans Ce texte et autres textes, ce sont la répétition et la variation qui engendrent le mouvement giratoire dont vous parlez, le mouvement lancinant qui devient plus important que la signification. Ce qui est apparu de manière plus claire pour moi que dans mes quelques livres précédents, c’est que le mouvement s’inscrit dans le texte comme sa limite constitutive : le langage tend vers une limite qui est un mouvement sans signification, mouvement qui constitue le texte lui-même, comme la limite ou l’autre du texte mais internes, dans le texte, constitutifs et producteurs du texte. Celui-ci n’est pas en relation avec autre chose que lui-même mais il devient cette relation à l’autre, indissociable d’un mouvement qui le détruit, l’abolit – l’idée d’une destruction immanente au texte, d’un écroulement du texte sur lui-même étant un des thèmes récurrents de ce livre.

Du coup, bien sûr, je trouve des résonances avec un livre récent d’Amandine André, intitulé justement De la destruction, qui pour son compte et selon ses moyens propres invente quelque chose qui rejoint cette logique et insiste sur l’importance du mouvement, sur la relation interne de l’écriture avec des mouvements asignifiants qui, chez Amandine, sont du corps, d’une dynamique désarticulante du corps. Ce qui est commun à nos deux livres est une tension de la langue vers la musique et le rythme comme surgissement et insistance de l’asignifiant, du bruit, du mouvement – surgissement et conservation que le texte produit lui-même. Produire du bruit, des mouvements sans signification, de l’incohérence, produire une vie de cette incohérence, c’est une drôle d’idée pour un texte, pour du langage – mais c’est, aujourd’hui, une idée qui me paraît intéressante pour la poésie, une idée de ce qu’elle pourrait être. Je pourrais aussi citer les textes d’A.C. Hello et les lectures étranges qu’elle en fait, lectures ou performances dont on voit bien qu’elles sont le surgissement d’un bruit, d’un chaos, l’événement d’une espèce d’animal qui dit le texte dans son langage animal, intensif, qui ne peut l’articuler qu’à la limite de la désarticulation, sur la limite de l’écrit et du cri. Et c’est déjà ce mouvement qui est présent dans ses textes eux-mêmes. Il y aurait d’autres auteurs encore à évoquer, mais ce serait peut-être un peu long…

En tout cas, je peux dire que c’est ce que je retiens d’abord de ce que vous évoquez lorsque vous qualifiez ce texte de « réflexif » : un texte qui revient sur lui-même mais pour s’ouvrir, se reprendre et devenir autre. J’ai essayé, par ce mouvement de retour et de reprise, d’altérer le texte plutôt que de le refermer sur lui-même puisque ce qui m’intéresse, c’est de produire des textes ouverts, en déséquilibre, qui existent selon une errance, une ignorance d’eux-mêmes, une obscurité qui est le contraire de l’hermétisme ou du texte savant. Il y a des poètes qui écrivent des textes poétiques supposés dire ce qu’est la poésie, ce qu’est ceci ou cela, ce qui donne le plus souvent des choses très plates, banales, assez chiantes en fait. Il me semble plus intéressant non de dire ce qu’est ou serait la poésie, mais de le faire : produire le mouvement plutôt que dire le mouvement, produire la poésie plutôt que dire la poésie.

Ceci rejoint une autre signification possible de votre question : est-ce que Ce texte et autres textes n’est pas aussi de la réflexion sur la poésie, en particulier par la mobilisation de telle ou telle référence ? Je ne pense pas. Ou alors tout dépend de ce que l’on entend par là. Il ne s’agit pas de tenir un discours sur la poésie, discours qui aurait une forme poétique mais dont le propos serait de fournir une sorte d’analyse ou de théorie de la poésie ou d’autre chose. Je ne pense pas que l’écriture poétique doive ou puisse être un prétexte pour autre chose qu’elle-même. S’il y a ces références, comme je l’ai dit, leur fonction est surtout d’ouvrir le texte, de le faire bifurquer. Evidemment, je n’ai pas choisi n’importe quels auteurs mais certains parmi ceux qui, pour plusieurs raisons, m’intéressent. Duras ou Mandelstam me plaisent, entre autres choses, car ce sont des auteurs qui écrivent sans graisse, comme du Bouchet ou Deleuze. Il s’agit d’être au plus près du mot, du rythme, de l’image, et de ce qui en même temps leur échappe et les déplace ailleurs. C’est une façon de dire que l’important est le texte, ce qu’il implique, son cadre et son propre dehors. Ces auteurs illustrent, pour moi, moins une certaine idée de la littérature qu’une certaine passion de la littérature. Je constate aussi que les auteurs ou artistes que j’utilise dans ce livre ont interrogé de manière radicale leur pratique : ce qu’ils font est pour eux inséparable d’une destruction et recréation incessantes du fondement même de ce qu’ils font. On voit bien ça chez Freud, Pollock, Lacan, Duras, etc. Même Reverdy, qu’on a un peu oublié, réfléchit à une conception radicale de l’image. Tout ceci pour dire que leurs œuvres respectives sont indissociables d’une insécurité, d’un risque toujours repris et approfondi qui est le risque du mouvement, de l’absence de sol stable. Les œuvres qui en résultent sont comme des monuments de ce mouvement, de cette instabilité, qui sont selon moi inhérents à l’écriture. Donc, oui, on pourrait dire que toutes ces œuvres sont emblématiques de ce qui m’attire dans la création. Mais ce n’est pas la même chose que de vouloir prendre la poésie comme prétexte pour écrire une thèse avec des notes de bas de page.

Ceci dit, je crois que la poésie parle d’elle-même, qu’elle est un discours sur elle-même – même si le terme de « discours » ici ne convient pas tout à fait. Un tableau, par exemple, dit ce qu’il est, montre ce qu’il est, et il le montre en tant que tableau, en lui-même, par les moyens de la peinture. Un livre de philosophie traite de telle ou telle chose mais dit en même temps ce qu’il est en tant que livre de philosophie, ce qu’est la philosophie telle qu’elle existe dans ce livre. Mais ce qu’il dit de lui-même, il ne le dit pas à partir d’un point de vue extérieur, il le dit de manière inhérente, immanente. La poésie dit ce qu’elle est mais elle le dit par la production effective du texte, du mouvement qui est le texte. Pour le dire autrement : le discours dont je parle, ce discours muet, est indissociable d’une performance, d’une auto-performance. Chaque texte poétique performe la poésie, se performe lui-même, performe la poésie qu’il est. C’est ce processus qui traverse Ce texte et autres textes : chaque texte est sa propre performance, dans le sens anglais du terme, to perform, comme le performatif chez Austin. Je crois qu’il y a dans cette logique une forme d’immanence matérialiste radicale. On peut alors dire que mon livre est aussi son propre objet, non dans le sens où il énoncerait sa propre théorie – quoique pourquoi pas ? –, et en tout cas pas dans le sens où il produirait une analyse critique de la littérature, de la poésie, ou des auteurs et artistes qu’il convoque. C’est un livre qui se performe lui-même et qui performe la poésie. C’est ce que je pense avoir essayé de faire : un livre au plus près de ce que je crois être la poésie, de ce qu’implique l’expérience de l’écriture poétique, ses dynamismes et processus, son errance fondamentale. J’ai essayé de ne pas parler sur la poésie mais de m’y enfoncer, m’y égarer autant que possible, concentré sur l’existence de ce mouvement, sur sa production, sa durée à travers tout le livre. Un de mes amis, le sculpteur Stéphane Gantelet, m’a dit qu’il avait aimé le livre car il y était complètement perdu. Je crois que c’est ce que l’on peut en dire de plus juste…

 

Emmanuèle Jawad. A partir de là, quels liens établiriez-vous entre le langage poétique et le langage théorique ? Quelles combinaisons possibles entre le poète et le critique ?

 

Jean-Philippe Cazier. J’insisterai sur le fait que la critique est de la création, c’est-à-dire qu’elle ne parle pas de ce qui lui serait extérieur pour en énoncer le sens ou émettre un jugement. La critique crée autant que la poésie ou la peinture, en tout cas c’est ainsi que je la comprends et qu’elle m’intéresse. Ce qui veut dire qu’elle a ses propres outils, qui ne sont pas ceux de la poésie. Par critique j’entends critique littéraire mais aussi critique dans le sens de pensée critique, philosophie critique, car dans ce que j’essaie de faire, les deux vont ensemble. Je retiens de ce que font Blanchot ou Deleuze que le discours critique n’est pas un discours surplombant, certainement pas un discours qui juge : c’est un discours qui se construit avec la littérature, avec cet autre qu’est l’écriture. La philosophie n’a pas à dire ce qu’est la poésie, ni à en livrer le sens : elle peut, et en un sens doit, travailler avec elle, produire des agencements, mais elle ne peut pas parler à la place de la poésie ni se confondre avec elle. L’inverse est également valable. Si la poésie peut avoir quelque chose à faire avec la philosophie, l’idée qu’elle pourrait lui être identique ne tient pas. Les deux sont deux hétérogènes qui peuvent s’agencer, et dans cet agencement les frontières et limites entre les deux ne peuvent que se transformer, devenir poreuses, flottantes, mais pas disparaître. Derrida a travaillé de manière importante sur ces questions, et Deleuze aussi, en particulier dans Qu’est-ce que la philosophie ?, écrit avec Guattari. Et ce qui se rejoint dans ce que Derrida et Deleuze en disent, et qui est en même temps différent, est que la littérature est une puissance de bifurcation pour la philosophie et, même s’ils théorisent beaucoup moins cet autre aspect, je crois que la philosophie est aussi une puissance de bifurcation pour la poésie.

Ce que je peux dire donc, sur cette question du rapport entre poésie et critique, c’est qu’il n’y pas d’identification possible de l’une avec l’autre mais qu’il y a des rapports possibles, agencements, des possibilités de co-errance pour reprendre ce terme, ou pour le dire avec Deleuze : des devenirs.

Il me semble alors que j’essaie de créer des agencements entre poésie et philosophie. Je ne suis pas du tout un critique littéraire, si on entend par là quelqu’un qui rend compte des parutions, qui émet un avis sur les livres, etc. Faire de la critique, pour moi, est d’abord un exercice de pensée, la rencontre d’un livre, d’une œuvre étant l’occasion, là encore, de bifurcations, d’une rencontre véritable. Il s’agit, à mon niveau, de suivre des lignes, de voir où elles conduisent, ce qu’elles dessinent, permettent de reconfigurer et d’inventer, et pas du tout de juger ou de favoriser la logique marchande, libérale, du livre et de l’édition. La critique est davantage un exercice de cartographie qu’une herméneutique ou une espèce de tribunal, et surtout pas une agence de pub. C’est à cette condition, je crois, qu’elle est créatrice : elle crée à partir de rencontres et crée elle-même des rencontres, des déplacements, des dérives de la pensée puisque les cartes qu’elle trace sont les cartes de dérives, d’errances, les tracés d’un égarement. Et il en est de même pour la poésie, l’écriture poétique. Comme il en est de même dans les rapports possibles de la poésie à la philosophie : celle-ci ne dit pas à la poésie ce qu’elle est ou devrait être, elle n’en révèle ni le sens ni la finalité mais elle permet des rencontres nouvelles.

Ce serait donc un point sur lequel, selon moi, la critique et la poésie peuvent se croiser et s’agencer. Pour mieux me faire comprendre, il faudrait peut-être poser la question de la finalité de tout cela. Je crois que la poésie, la philosophie, créent des mondes, ouvrent le monde, en déplient la multiplicité, créent cette multiplicité, créent sans cesse des points de vue pour multiplier le monde et les possibilités d’existence du monde et dans le monde. La notion de vérité ne m’intéresse pas beaucoup, ce qui m’intéresse, c’est la création et le multiple, le dépliement chaotique, pluriel et imprévisible, de la pensée et du monde. Pour moi, un texte m’intéresse moins par ses significations que par le monde qu’il construit et par les possibles du monde qu’il fait advenir et exister. Et les textes qui m’attirent le plus sont peut-être ceux où je repère le plus clairement ce processus, ce rapport du texte à lui-même et au monde. Lorsque je dis qu’un texte est en un sens son propre objet, je ne veux pas dire qu’il se referme sur lui-même, dans une espèce d’enfermement dans la langue, puisque au contraire le texte est en lui-même ouverture sur le monde, agencement avec le monde et par lequel le monde varie comme, en même temps, le texte varie en fonction de ses rapports au monde, ses rapports au chaos du monde. Le texte chaotise le monde et réciproquement. Et la poésie chaotise la philosophie et inversement. C’est de cette façon, à peu près, que je peux définir les rapports entre la poésie et la critique tels que je les comprends et que j’essaie de les expérimenter. On retrouverait ici votre première question sur l’articulation de ce que je fais, et cette articulation générale se situerait peut-être à ce niveau : construire un chaos du monde à partir d’un rapport entre poésie et philosophie. C’est aussi pour cette raison qu’il y a de la philosophie dans mes textes poétiques et que la critique telle que je la conçois implique un rapport entre littérature et philosophie. Mon premier livre, Voix sans voix, qui est un texte poétique, a d’ailleurs été publié chez Sils Maria, qui est une maison d’édition qui publie de la philosophie. Au fond, peut-être que ce qui m’intéresse ce n’est pas d’être poète ou philosophe, et sans doute que je ne suis ni l’un ni l’autre : j’essaie d’exister entre les deux, là où les deux s’agencent, dans une sorte de zone hybride un peu monstrueuse.

 

Emmanuèle Jawad. Dans ce rapport du texte avec le monde, vos affinités avec un texte qui construise le monde  et qui vous intéresse «  par les possibles du monde qu’il fait advenir et exister », y a-t-il une place faite à une forme d’engagement que l’on retrouverait à la fois dans le texte de création et la critique ? Pour le dire autrement, la pratique de l’écriture et le travail critique défendent-ils quelque chose ? Auraient-ils en commun une forme d’engagement, d’ordre esthétique, intellectuel, politique, etc.?

 

Jean-Philippe Cazier. Plutôt que d’engagement, je préfèrerais parler d’affirmation. La notion d’engagement, en raison de son contenu historique et de ses implications logiques, ne paraît plus pertinente, en tout cas si on la rattache à l’engagement des intellectuels tel que Sartre l’entendait. La critique de cette position a été faite, par exemple, par Foucault, je crois que ce n’est pas la peine d’y revenir. On a compris que l’idée selon laquelle l’intellectuel devrait s’engager relève, d’une part, d’une sorte de mauvaise conscience qui m’est un peu étrangère, d’autre part de présupposés qui renvoient à la vieille idée de l’intellectuel qui éclaire le peuple, de la raison qui guide l’ignorant et l’écervelé – tout ceci étant politiquement et philosophiquement très douteux. Ce qui m’intéresse dans l’engagement, c’est lorsqu’il implique une affirmation du monde, c’est-à-dire une bifurcation du monde, d’autres possibles encore incalculables du monde. Lorsque j’écris une critique sur le dernier livre de Rada Iveković, c’est évidemment un choix politique, c’est en un certain sens un engagement : les migrants font irruption dans le monde et l’entraînent dans leur sillage, mettant au jour la pourriture de la politique européenne et déplaçant l’Europe vers un autre visage d’elle-même qu’elle pourrait être. Mais c’est la même chose lorsque j’écris une critique sur Safe, une fiction de Lucie Taieb : surgit dans la pensée et dans le monde une logique du rêve qui les redistribue complètement, avec les implications éthiques et politiques de cette redistribution. Avec Liliane Giraudon, Amandine André et Frank Smith, nous avons écrit un texte dont le titre est « C’est comme une guerre », qui a d’abord été publié dans la presse puis repris par Alain Jugnon dans un livre collectif intitulé Redrum. C’est un texte que nous avons écrit il y a deux ou trois ans, au moment où tous les réactionnaires s’en donnaient à cœur joie contre l’égalité des droits, contre l’avortement, contre les gender studies, contre la possibilité de sexualités non assignées, etc. Cette situation, la jouissance que ces connards éprouvaient à s’exhiber partout, nous étaient insupportables. Nous n’avons pas fait un texte pour démonter leurs propos, ce qui est somme toute très facile, nous avons écrit un texte affirmatif : nous affirmons nos corps, nous affirmons les sexualités, nous affirmons nos propres jouissances et nos propres désirs, nous affirmons les mille sexes et les mille bouches de chaque femme et de chaque homme. C’est-à-dire : nous affirmons le monde et la vie du monde, les différences immanentes du monde, les innombrables bifurcations qui le constituent et toutes celles qui peuvent advenir. Faire ça, c’est faire de la politique. Deleuze appelait de nouvelles façons de croire au monde, c’est-à-dire de nouvelles façons d’affirmer le monde, de dire oui à l’hétérogenèse infinie qu’il implique. C’est ce mouvement affirmatif, politique, que l’on trouve de manière très évidente chez un écrivain comme Alban Lefranc. Ou bien, de différentes manières, chez Oliver Rohe ou Mathieu Larnaudie, ou Arno Bertina. Chez Claro, cette affirmation est le centre de ses livres, leur sujet même. Ce sont des auteurs au sujet desquels j’écris quasi systématiquement. C’est aussi quelque chose comme ça que l’on retrouve avec Nuit Debout, l’affirmation d’une nouvelle forme de communauté, d’une nouvelle façon de produire du commun par l’agencement d’une foule qui n’a rien de commun, d’une nouvelle façon d’investir l’espace de la ville, de faire de la politique ici et maintenant, de produire du discours, une nouvelle façon de ne pas réclamer le pouvoir et de ne pas se compromettre avec l’Etat ou les syndicats ou les partis. Une nouvelle façon de ne pas s’opposer mais de faire advenir la vie. C’est cette dimension qui m’intéresse dans le politique et qui appelle une forme d’engagement qui n’est pas du tout le seul fait de l’intellectuel ou de l’esprit éclairé.

Si je reviens à votre question, ce qui me dérange aussi avec l’idée habituelle de l’engagement de l’écrivain, c’est qu’il s’agit justement de l’engagement de l’écrivain et pas d’un engagement de l’écriture. Dans ce cas, c’est la personne de l’écrivain qui s’engage et l’écriture n’est qu’un moyen de cet engagement : la dimension politique, ici, est ajoutée de l’extérieur à l’écriture et ne lui appartient pas en propre. L’écrivain engagé pourrait écrire des livres de cuisine, ce serait pareil.

Or, il me semble que l’écriture est en elle-même politique. D’abord dans le sens où elle ne peut être qu’un agencement avec des minorités, avec du mineur, ce que Deleuze et Guattari ont théorisé dans leur livre sur Kafka. Ils ont fait de Kafka un écrivain politique et pas tellement car il aurait dénoncé à l’avance les institutions staliniennes mais dans le sens où son écriture est un agencement avec ce qui ne correspond pas à la majorité, à un modèle établi, fixe, dominant. Kafka écrit avec des animaux, avec des souris, avec une taupe, avec des puissances inaperçues du corps, avec des minorités linguistiques qui font fuir le monde, ses significations, sa logique et en affirment d’autres possibles. Ce n’est pas non plus un hasard si ces minorités sont socialement et institutionnellement dominées, soumises à de la violence : violence totale contre les vies animales, violence contre tel groupe culturel ou « ethnique », etc. On peut constater la même logique chez un écrivain tout aussi incroyable que Kafka et qui est Jean Genet, lorsqu’il écrit avec les Palestiniens, avec les Black Panthers, avec les voleurs et les putes, avec leur monde, leur logique, leur langage. Il ne se contente pas de dire : « les Palestiniens sont opprimés par l’Etat israélien », ce qu’ils sont effectivement, mais il va chercher avec eux une autre logique des corps, une autre logique du rêve, de la langue, du désir, une autre logique du monde qui le fait fuir de tous côtés et en fait naître une autre carte. Son écriture devient en elle-même ce rapport, inséparable de ce que Deleuze nomme un devenir-révolutionnaire par lequel le monde s’affecte d’un automouvement qui le déplace irrémédiablement. Pour moi, c’est le mouvement le plus radical et le plus beau de l’art, qui affecte le plus fortement, qui tétanise et exalte en même temps, et qui à chaque fois m’émeut profondément. Pour donner un dernier exemple, on voit bien comment tout ceci constitue un livre particulièrement beau comme Katrina de Frank Smith, avec les Indiens de Louisiane, leur parler franco-anglais qui fait fuir le modèle majoritaire du français et de l’anglais, leur rapport au capitalisme qui les détruit, leur rapport aux forces de la nature, au temps, à l’histoire. Tout fout le camp dans ce livre et invente de nouvelles directions de tout. Je pourrais aussi parler du rapport à l’Afrique chez Arno Bertina, de ce qu’il fait avec un passager des frontières comme Johnny Cash, ou de la logique de la rencontre et du choc chez Claro. Ou encore de l’instabilité et des devenirs chez Liliane Giraudon et son écriture si particulière, du rapport de cette écriture à ce qu’il y a de mineur dans le corps des femmes, etc. Ce sont des choses qui m’intéressent beaucoup. Ce qu’il y a de commun à tous ces exemples, à tous ces écrivains, c’est que l’on retrouve dans ce qu’ils font ce qu’est selon moi l’écriture en elle-même, la poésie en elle-même et qui bien sûr ne renvoie pas à un genre littéraire. L’écriture y est pratiquée comme un agencement avec le monde et avec ce qui, dans le monde, le déterritorialise, permet d’affirmer sa puissance de bifurcation, sa puissance d’invention, qui se traduit bien sûr dans le traitement même de la langue, dans ses résonances dans la pensée. Encore une fois, je n’invente rien en disant cela, Deleuze et Guattari l’ont parfaitement dit à travers leur concept de « littérature mineure ». Et de fait, si l’écriture n’est pas mineure, si elle ne recherche pas des alliances avec les animaux, avec ce qui échappe au majoritaire, si elle n’est pas en ce sens politique, je ne vois pas bien quel en serait l’intérêt.

Je crois que l’on arrive alors à un deuxième sens dans lequel l’écriture est en elle-même politique. Elle l’est en tant que négation de tout modèle, de tout fondement donné, de tout sol fixe. Elle l’est en affirmant l’incohérence, la déterritorialisation sans fin. Elle l’est comme affirmation pure de l’autre. Jean-Luc Nancy rapproche l’écriture du cri, l’écrit et le cri. Je crois que c’est vrai, qu’il n’y a pas d’écriture si l’écrit n’est pas un cri, ce qui veut dire : si l’écrit n’est pas pris dans un devenir avec ce qui le détruit, l’inarticulé et le silence, avec d’autres zones de la langue et de ce qui peut l’habiter d’étrange et de non identifié. Comme je l’ai indiqué auparavant, ce rapport est l’objet de ce que fait A.C. Hello dans ses performances, mais déjà dans un livre comme Naissance de la gueule où il y a un rapport singulier à l’animal – puisque la gueule c’est la bouche envahie par l’animal –, où il y a des brouillages incessants de la langue et du monde, des territoires du rêve et du réel, des devenirs sans cesse repris du corps et de la pensée. Il me semble que c’est quelque chose comme ça que Derrida a repéré lorsqu’il définit l’écriture par la différance ou la dissémination, et que Deleuze et Guattari ont transformé dans le concept de « littérature mineure ». Ce qui est intéressant, c’est qu’ils ne définissent pas l’écriture ainsi sans montrer en quoi ce mouvement qu’est l’écriture implique en lui-même un mouvement du monde et de la pensée. L’écriture en elle-même est rapportée à autre chose qu’elle-même qui participe de ce qu’elle est, qui agit sur elle comme elle agit sur lui. Un rapport radical à l’autre dans lequel l’autre est le centre. Bien sûr, cette puissance chaotique de l’écriture ne va pas sans création mais une création en déséquilibre, toujours ouverte sur un ailleurs et autrement. L’écriture ne produit pas d’ordre, une réconciliation apaisée des choses, une sérénité de l’esprit, mais toujours elle chaotise. L’écriture est par définition non réconciliée et résistance. Ce serait aussi en ce sens qu’elle est radicalement politique, politique et donc éthique, impliquant une forme de délire qui accompagne toute politique. Et l’on pourrait dire que c’est précisément ici que l’écriture croise la critique comme déstabilisation de l’établi, comme mise en crise, qu’elle rejoint le processus de la critique pris en lui-même, à la racine, lorsque la critique devient cri et donc écriture, pour reprendre là encore une série suggérée par Jean-Luc Nancy.

Tout ce que je raconte là ne vaut, évidemment, qu’à condition de redéfinir le politique. Mais ce sera pour une autre fois…

17 mai 2016

[Chronique] Jean-François Bory, Abracadada, par Christophe Stolowicki

 Jean-François Bory, Abracadada, La Fête de la Lettre, 1997 ; rééd. mai 2016, Librarie L’Iris Noir (4, rue Trousseau 75011 Paris ; 01 47 00 41 34), 40 pages, 9 €. [On peut commander auprès de la Librairie : <Librairieirisnoir@free.fr>]

Vingtième siècle. De magie matinale la vie tire de sa hotte un, deux, dix et j’en passe mouvements d’avant-garde plutôt littéraires que picturaux que philosophiques (le dernier sage fou bientôt tiré de son apocryphe purgatoire nazi) que dodécaphonistes. En écho d’ego de la tradition française de la table rase vaillante du cogito ergo sum sum sum. 2016, anniversaire de DADA, ce juvénile centenaire. À cette occasion, la librairie parisienne L’Iris Noir reconduit opportunément la joyeuse hécatombe de lettres de grâce, par deux fois épuisée, perpétrée par Jean-François Bory, rhapsode et dynamiteur, dynamiseur lettriste. D’isthme en isthme d’un continent perdu, la poésie, émergent quelques plaques tectoniques connues – sinon, omission sourde capitale, le caporalisme usurpateur du grand lecteur, poète moyen, qui a phagocyté le dadaïsme. Paru initialement en 1997 pour le centenaire du Coup de dés, ce feu d’artifice au long cours prend un singulier relief par nos temps moroses. Les « ovationneurs du futur », « bellicistes innocents » tels que Marinetti sombrés désuets dans un âge ingrat du passé à présent que « MASSE MASSE MASSE […] » s’est compacté en un irrespirable bloc rectangulaire. « Sincérité + charlatanisme » ont fait long feu numérique. « Séropositivisme » sévit. Lunaire qui comme Gagarine regarde encore « la planète / comme si / de l’univers surgissait le quai du / monde ». De la vanité des inanismes émergent (comme toujours chez Bory) des bribes de joliesse juste, « charpies de nuages ».

15 mai 2016

[News] News du dimanche

En UNE ce soir : Jérôme Bertin, Retour de bâtard. Nos Libr-événements ensuite : Audiometric #9, Espitallier, Gaëlle Théval & Anne-Christine Royère sur Websynradio, deux RV à la Maison de la poésie Paris…

UNE : Jérôme Bertin, Retour de Bâtard /FT/

Jérôme Bertin, Retour de Bâtard, Al dante, printemps 2016, 48 pages, 8,50 €, ISBN : 978-2-84761-729-0.

Commençons par un gros mot, mais qui n’est pas de ceux dont le texte regorge, celui d’"antonomase", qui, en rhétorique, désigne le passage d’un nom commun à un nom propre : après Bâtard du vide, ce nouvel opus le confirme, Bâtard est bel et bien le nom choisi par l’écrivain.

Autoportrait de l’écrivain en Bâtard : celui dont la laideur a forgé le caractère et qui a "pignon sur cul" (p. 31), "un christ poliomyélitique" (11), "une espèce de moine malfaisant membre d’une vieille secte extraterrestre" (12), "fou dans un monde barré" (19), "une merde, un parano racho archi coco" (22)…

Bâtard, tel est le nom de tous ceux qui font partie des déclassés, des clubs merd’.

Bâtard, tel est le nom de celui qui merdRe la poésie : "Moi, ce que je veux, c’est chier sur la feuille et éditer le tout en fac similé. C’est poétique ça. Je voudrais que tous ces petits cons de l’art finissent électrocutés par ce micro qui diffuse leur sacro-sainte litanie de merdeux odorants" (17)… De celui qui merdRe la langue en écrivant comme le boxeur à coups d’uppercuts : à coups de phrases cassantes, de jeux de mots et de sonorités claquantes… /Fabrice Thumerel/

 

Libr-événements

â–º Par une de vos futures belles soirées printanières, écoutez un peu cette play list : Audiometric # 9.

â–º En attendant l’imminente chronique sur Tourner en rond. De l’art d’aborder les ronds-points, écoutons ce qu’en dit son auteur, Jean-Michel Espitallier : ici.

â–º GAËLLE THÉVAL & ANNE-CHRISTINE ROYÈRE
http://synradio.fr/gaelle-theval-anne-christine-royere-sur-websynradio/

Rendez-vous jusqu’au 19 mai sur webSYNradio pour écouter
la playliste de Gaëlle Théval & Anne-Christine Royère
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« DES CHEMINS PARALLELES N’EXCLUENT PAS FLIRTS, TENDRESSES , VIOLENCES, PASSIONS » : POESIE SONORE ET MUSIQUE ELECTRO ACOUSTIQUE

Cette playlist pour webSYNradio est l’extension sonore d’un article à paraître dans la Revue des Sciences Humaines, « Poésie et musique », (dir. David Christoffel), 2017.
L’article tente une mise en perspective historique et critique des relations complexes entre poésie sonore et musique électro-acoustique, se concentrant en particulier sur ses débuts. Cette playlist s’en voulant le prolongement, elle suit la trame de l’article.

Avec les sons de Edgar Varèse, Bernard Heidsieck, Stockhausen, Arthur Petronio, Henri Chopin, Alvin Lucier, François Dufrêne, Michèle Métail, Pierre Henry, Pierre Schaeffer, Luc Ferrari, Steve Reich, John Giorno, Gil J. Wolman, Michèle Métail et Louis Roquin, Anne-James Chaton, Jacques Sivan et Cédric Pigot, Anne-James Chaton, Andy Moor & Alva Noto.

 

â–º Vendredi 20 mai à 14H, Maison de la poésie Paris : "Profession ? écrivain".

Alors même que l’activité d’écrivain tend à se professionnaliser, la précarisation concerne bon nombre d’écrivain·e·s. En effet, rares sont celles ou ceux qui parviennent à vivre uniquement de leur plume. Certain·e·s exercent un autre métier plus ou moins lié à l’écriture (enseignement, édition, écriture de scénarios, etc.), qui est leur source principale de revenus, pour d’autres les activités connexes occasionnelles – lectures-débats, résidences, ateliers d’écriture – constituent une ressource économique de plus en plus importante.

C’est sur le rôle de ces activités connexes et des échanges qu’elles impliquent avec d’autres médias, théâtre, cinéma, musique, image,  qu’est centrée la dernière étude qualitative du MOTif réalisée par Gisèle Sapiro, Cécile Rabot et leur équipe de recherche.

La présentation de cette étude sera l’occasion pour les auteurs et ceux qui les accueillent dans leur structure, bibliothécaires en particulier, de témoigner et partager leurs expériences et leur pratique.

Étude présentée par G. Sapiro, C. Rabot et M. Bedecarré, J. Gaffiot, J. Pacouret, M. Picaud, H. Seiler (CNRS/CESSP), suivie d’une table-ronde composée d’écrivain·e·s et de médiathécaires.

En savoir plus – www.lemotif.fr

â–º Vendredi 20 mai à 20H30, Maison de la poésie Paris : "Faut-il traduire le chien sans aboyer ?" (revue La Mer gelée, numéro-manifeste chien).

Après cinq ans de sommeil, La Mer gelée, revue de littérature double, en français et en allemand, renaît avec un nouveau comité de rédaction au sein du label Otello des éditions Le Nouvel Attila. Le numéro-manifeste CHIEN permet d’aborder en traduction simultanée allemand-français-chien, l’écriture contemporaine de l’animal politique et l’écriture poétique de l’animal contemporain. Il comprend des propositions de Hervé Bouchard, Arno Calleja, Alban Lefranc, Noémi Lefebvre, Monika Rinck, Elke Erb, entre autres.
En partenariat avec le Goethe-Institut Paris.

13 mai 2016

[Livre] Jean-Claude Pinson, Alphabet cyrillique

Peu avant la sortie du numéro spécial que la revue NU(e) a consacré à Jean-Claude Pinson – qui reprend le Grand entretien paru sur Libr-critique ("Poéthiquement impur") -, revenons sur une somme entamée il y a déjà quelques années.

Jean-Claude Pinson, Alphabet cyrillique, Champ Vallon, novembre 2015, 270 pages, 24 €, ISBN : 979-10-267-0084-5. [Extrait sur Libr-critique : ici ; article lié, "Pour une poésie impure"]

"À monde inhabitable, poésie inadmissible" (p. 190).

Voici un livre qui, à la suite de Drapeau rouge – auquel fait allusion le chapitre intitulé "intoxication au drapeau rouge" -, se présente comme un texte morcelé dans lequel le sens se trouve disséminé : c’est qu’il ressortit à l’esthétique du "poikilos", une forme impure qui croise les propriétés poétiques et romanesques. Y devisent, entre autres, Lermontov, Beaudelaire, Leopardi, ou encore Kojève… Et il y est question, entre autres, de l’"art de disparaître en Sibérie" (147), de faire l’idiot à la russe, de la méthode empruntée à Tolstoï pour déclarer sa flamme, d’"histoires de chaussures", d’"exercices d’estrangement" ("se déplacer dans Moscou en métro sans connaître l’alphabet cyrillique et seulement muni d’un plan du métropolitain parisien" – p. 203)…

Le texte met du reste en abyme sa propre écriture : ce livre qui devait être sous-titré "roman russe" "n’est pas un roman", mais un "pot-pourri d’anecdotes plutôt, qui s’en vont zigzaguer en tous sens" (171). Et curieusement, au sein d’un dialogue entre Cælebs et Léo ("annales d’un formaliste"), l’esthétique romanesque de Christian Prigent est rattachée à cette "façon spéciale de raconter", le carnavalesque russe prenant appui aussi bien sur le skaz (la verve du récit oral, son sens de la drôlerie) et le sdvig cher à Daniil Harms, évoqué à plusieurs reprises et surtout mis en scène dans le morceau intitulé « spage de dératage » (p. 240) :
"L’illusion du récit parlé. Une écriture prête à être mise en bouche. Avec des phrases pressées de brûler les planches.
Priorité à l’oralité. Verve et comique avant toute chose.
[…]
Une façon de jazzer la langue, et même de la free-jazzer" (p. 330).

De quoi faire jaser un peu, l’écrivain-essayiste aimantant l’auteur des Enfances Chino (2013) vers son territoire…

 

On terminera cette présentation sur un bel "appel au poétariat" :

"laissés pour compte, écartés volontaires de l’économie, unissez-vous.
Ne faites pas l’autruche, mais l’émeu. Grognez, protestez.
Mais surtout, loin des foules, des émeutes et des métropoles, émouvez-vous.
Émeuvez-vous, même, si ça vous chante. Tant pis pour la conjugaison" (333).

12 mai 2016

[Entretien] Entretien avec Jean-Marie Gleize (Création et critique 1, par Emmanuèle Jawad)

Emmanuèle Jawad. Le texte littéraire est illisible « c’est un fait que nous devons nous- même accepter, que surtout nous devons sans cesse justifier : l’illisibilité n’est qu’une forme particulière de la lisibilité, c’est le mode de lisibilité spécifique aux objets écrits qui se donnent pour littéraires, pour être reçus comme tels… »1. « L’opaque est aussi une arme critique. Une arme critique poétique et/ou politique »2. D’autre part, l’activité d’écriture s’apparente à un travail que vous qualifiez « d’investigation-élucidation ». Comment s’opère le travail sous ces angles, travailler à l’élucidation/travailler dans l’opacité ? Peut-il se rapporter aux deux régimes de textes théoriques et poétiques ou se réfère-t-il plus à l’un qu’à l’autre axe d’écriture ?

Jean-Marie Gleize. De fait, j’ai été conduit à m’interroger sur ce qu’on désigne comme « l’illisible ». Et parce que c’est une accusation courante, et parfois violemment stigmatisante à l’égard de l’écriture poétique, (accusation dont il faut sans cesse se justifier), et parce qu’il fut un temps non si lointain (les années soixante-soixante-dix, l’époque des néo-avant-gardes triomphantes) où l’illisibilité était l’objet d’une revendication et d’une théorisation liées au désir de subversion des usages normés, au travail de transgression des codes génériques. Le textualisme telquelien et ses prolongements théoriques adjacents n’avaient d’autre sens que d’explorer et de chercher à imposer les voies d’un « scriptible » généralisé, impliquant dévalorisation du lisible. Enseignant la littérature, donc essentiellement la lecture de notre tradition littéraire, et tentant d’expliciter cette expérience partagée dans un travail de reprise écrite, j’ai été simplement conduit à ce constat que j’ose à peine formuler en raison de son évidence : l’illisibilité (dans tous les cas, même en dehors des moments ou des œuvres où elle est stratégiquement présentée comme un outil ou une arme) n’est qu’une forme particulière de lisibilité, spécifique aux objets conçus comme « littéraires » et donc issus d’un travail formel, quel qu’il soit. Racine n’est pas plus lisible que Gongora, Nerval pas plus lisible que Mallarmé, Ponge pas plus lisible qu’Artaud, etc. Tous les textes littéraires sont illisibles, ils supposent tous que le lecteur fasse l’effort d’accéder à leur régime de lisibilité particulière. Reste que chaque projet d’écriture entretient, en effet, avec l’opacité ambiante (le caractère in-sensé du réel, la réalité comme « totalité de signes noirs ») une relation singulière qui infléchit, instruit, une certaine relation au langage, une relation plus ou moins directe, plus ou moins complexe aux éléments constituants de ce réel, de ce présent, de ce qui se présente, de ce qui fait obstacle. Pour ce qui me concerne, de même que je considère la lecture comme cheminement vers le lisible (le devenir lisible du texte illisible), de même je considère l’écriture (ceci n’est peut-être valable que pour mon propre projet), comme processus d’élucidation (fragile et provisoire, donc sans doute « interminable ») d’une réalité douteuse, obscure, opaque, insaisissable. Ecriture et lecture conçues ainsi comme les deux faces d’un même geste, d’une même confrontation critique avec le réel et la langue. A cet égard, donc, pas vraiment de différences entre les deux pratiques (théorique et de création).

EJ. Dans Tarnac, un acte préparatoire3, la section 11 intitulée « construire des cabanes » (titre repris partiellement dans votre dernier livre Le livre des cabanes4) se structure notamment dans la réitération de trois propositions : « il faut construire des cabanes » / « utiliser les accidents du sol »/ « Faire de chaque phrase un poste de tir » (avec des modifications lors des différentes reprises de cette dernière proposition dans la section). Dans quelle mesure ces propositions et en particulier la construction de cabanes, relèvent-elles à la fois d’un engagement de l’écriture et du champ politique ?

J. – M. G. « Faire de chaque phrase un poste de tir » serait en quelque sorte la proposition qui condense ce qu’impliquent trois autres propositions récurrentes en effet dans mes deux derniers livres. Ces trois propositions « poétiques-politiques », si vous voulez, sont les suivantes :

Oui, nous habitons vos ruines, mais

Il faut construire des cabanes

et : – J’utilise pour écrire les accidents du sol

Les deux premières formules ont à voir avec la problématique de l’habiter, et du déshabiter.

La première (« oui, nous habitons vos ruines, mais ») s’achève abruptement sur un « mais ». Il faut considérer d’abord l’origine factuelle de cet énoncé : une inscription à la peinture rouge à l’intérieur d’un bâtiment abandonné. On peut imaginer que ce sont des squatters qui ont inscrit sur le mur cet énoncé correspondant littéralement à leur présent immédiat : l’abri provisoire dans une bâtisse en ruine. Constat littéral, et socialement généralisable : oui, certains d’entre « nous » habitent l’inhabité-inhabitable, sous les ponts des périphériques, dans des bâtiments insalubres, des friches et des terrains vagues, des bidonvilles auxquels on donne le nom de « jungles » (comme à Calais). Plus généralement encore, il s’agit du constat selon lequel « nous » habitons, oui, un certain système économique et social caractérisé par l’inégalité, l’injustice, l’exploitation, la ségrégation, l’exclusion, etc., une certaine organisation des choses et de l’espace qui nous est donnée comme inéluctable (il n’y a pas d’alternative au règne du marché, au pouvoir de la finance, au capitalisme mondialisé), en un mot un certain ordre des choses qu’il nous est permis de regarder, de façon critique, comme un vaste champ de ruines. Le « mais » qui clôt ce constat et reste en suspens, indique qu’il y a, qu’il y aurait, pour « nous », peut-être, sans doute, une autre façon d’habiter. Que d’abord il s’agit, peut-être, sans doute, de déshabiter ces ruines, que ce ne sont pas les nôtres.

C’est le point, ce « mais », où peut s’articuler le second des énoncés : « il faut construire des cabanes ». Il sonne comme un mot d’ordre. C’est en tout cas quelque chose comme une injonction intérieure qui peut s’entendre aussi comme un propos plus général, un encouragement à donner une consistance, une dimension de résistance, à ce « mais » de la formule précédente. Que sont alors ces cabanes ? Des constructions provisoires et éphémères, des lieux d’accueil et de passage, des seuils. Je ferai ici rapide arrêt sur deux expériences extérieures au matériau du cycle, mais non sans liens forts avec lui :

Sur le terrain « académique », j’ai considéré le Centre d’Etudes Poétiques dont j’étais responsable à l’Ecole normale supérieure de Lyon, comme une cabane à l’intérieur d’une institution dont les structures sont relativement rigides et le mode de fonctionnement assez conventionnel ou traditionnel. Dans ce cadre je savais que la liberté, la pleine autonomie, dont jouissait cette cabane, était fragile et pouvait un jour être détruite. Elle fut détruite, effectivement.

Un autre exemple direct pour moi de cabane ce sont les revues, les structures éditoriales autonomes et parallèles, qui accueillent les pratiques d’écriture mineures ou marginales, comme la poésie par exemple. Ces cabanes sont des abris nomades. Ma revue Nioques a connu une existence discontinue, cinq éditeurs successifs en vingt-cinq ans d’existence…

Ce mot d’ordre « Il faut construire des cabanes » se trouve d’abord dans le volume Tarnac, un acte préparatoire, en écho à l’installation dans ce village de Tarnac, en Haute Corrèze, sur un plateau au centre de la France, d’une communauté ou « commune » de militants libertaires, en rupture d’organisation politique, travaillant dans cette marge, une marge géographique et idéologique, à imaginer, à expérimenter, très concrètement, des formes-de-vie alternatives, à tenter de penser ou de re-penser les termes d’une perspective révolutionnaire. La notion de cabane, dans le contexte forestier et reculé de Tarnac, dialogue avec cette pratique communautaire, très explicitement politique ou alter-politique.

De même, dans une certaine actualité française, concernant le territoire et un certain nombre de décisions autoritaires, voire arbitraires, concernant son aménagement, nous pouvons avoir à l’esprit les cabanes qui ont proliféré par exemple à Sivens, dans le département du Tarn, à l’occasion d’un projet de barrage, ou à Notre Dame des Landes, en Loire Atlantique à l’occasion d’un projet d’aéroport, cabanes construites et défendues par des centaines d’opposants à ces projets.

De ces cabanes je dirai aussi qu’elles sont des lieux d’autonomie, des lieux aussi autonomes que possible, autonomes dans les limites du possible, mais en aucun cas des lieux de fuite ou d’isolement, des « refuges » au sens tristement passif et défensif de ce terme. Elles sont au contraire des lieux pour inventer de nouvelles façons d’agir et d’être, des lieux d’échange et de partage, ou si l’on veut des bases de résistance à partir desquelles penser et préparer des actions à venir, des lieux pour penser le présent qui vient.

Il y a enfin cette troisième formule, qui complète les deux précédentes :

J’utilise pour écrire les accidents du sol

Cette formule substitue à la notion d’objet (de l’écriture), celle de trajet, de l’écriture comme projet-trajet. L’écrire est ici conçu comme un parcours, une traversée, une traversée du réel, de l’opacité du réel, dont la forêt est une figure essentielle dans ces textes. La formule « il faut construire des cabanes » a pour corolaire « il faut détruire les cabanes ». Elles ne sont pas seulement susceptibles d’être détruites par l’ennemi (alors on les reconstruit aussitôt ailleurs, plus loin), elles doivent aussi pouvoir être détruites ou abandonnées par ceux qui les ont construites, parce que l’important est de se déplacer, de faire en sorte que la cabane ne se transforme pas en demeure. Que les portes ne se ferment jamais. Ou ne soient jamais que des points de passage. De même que l’écriture ne saurait être confondue avec le figement dogmatique d’un discours (fût-il poétiquement immédiatement reconnaissable comme tel, fût-il politiquement acceptable comme tel). Utiliser pour écrire les accidents du sol implique que ce déplacement permanent tienne le plus grand compte du terrain, des obstacles, des contextes, des irrégularités du réel, de ce qui survient et s’interpose, en un mot des circonstances. D’où la prose, une prose irrégulière, hétérogène, circonstancielle. Impliquée.

EJ. Votre cycle d’écriture se construit dans l’assemblage, l’agencement et le montage d’un matériau hétérogène. La mise en place de dispositifs de montage s’apparente-t-elle à un geste critique ? Plutôt qu’une théorie vous évoquez « une recherche en actes ». Cela pourrait-il faire lien entre réflexion critique et pratique d’écriture ?

J-M.G. Oui, je ne suis pas très enclin à désigner ma réflexion critique sous la catégorie « théorie » ou « pratique théorique ». Cette dimension de mon travail est sans doute fondée sur une imprégnation théorique (qui s’est constituée au cours de la période dite structuraliste, dans le contexte où nous reconsidérions notre corpus littéraire à la lumière des sciences humaines, linguistique, sémiotique, marxisme, psychanalyse…), mais si je parle d’imprégnation c’est qu’il s’agit de fondations, de données avalées, assimilées et comme nécessairement « oubliées » pour travailler utilement dans ce que je désigne plus volontiers comme un travail de recherche : une fois encore « recherche critique », « recherche en acte » et écriture comme « actes de recherche » sont indissolublement liées. L’écriture comme suite d’actes, pensés comme tels, comme « actes préparatoires », soumis à de fragiles mots d’ordre (ceux d’une littérature impliquée) : « faire de chaque phrase un poste de tir », « utiliser pour écrire les accidents du sol », « construire/détruire les cabanes », « habiter/déshabiter », « aller vers un arbre », « manger un poisson de source », etc., cette écriture en mouvement (en permanente transformation-conversion) est donc, en effet, comme on peut le constater en lisant à la suite la séquence inachevée que constitue le cycle (inauguré par le livre Léman en 1990), sans doute essentiellement une écriture de montage, prenant en charge et les disposant, en les réécrivant ou pas, un matériau hétérogène déjà là, intérieur au texte ou extérieur, prélevé sur le « chant général » des êtres et des choses, sur les « dépôts », comme les nommait mon ami Denis Roche, de savoir, de techniques, d’informations diverses s’imposant comme notre contexte.

EJ. Pourrait-on parler d’un travail d’écriture qui mettrait en jeu deux axes de recherche : un axe « documental » qui se rapporterait à ce travail en prise avec un matériau hétérogène, le travail de montage, et un axe qui relèverait de la simplification ?

J-M.G. Ces deux axes sont en effet essentiels, mais il me faut ici préciser qu’ils se succèdent, dans la chronologie de mon travail, avant d’être mis en jeu simultanément. Dans cette histoire, l’opération « simplificatrice » a sans doute un peu changé de sens et de fonction. En 1987 j’ai publié aux éditions Seghers, dans une collection que dirigeaient alors Mathieu Bénezet et Bernard Delvaille, un livre intitulé Simplification lyrique. Il s’agissait (du moins je voulais le croire) d’une liquidation de ce qui pouvait rester pour moi de gestes accomplis en référence à quelque chose comme « la poésie » : le poème, le vers, le double jeu de la prose et du vers. Les armes que je mettais en œuvre, pour « attaquer » (comme à l’acide un métal) ce qui pouvait subsister des « charmes » séduisants du lyrisme (poésie et lyrisme étant supposés radicalement synonymes), étaient la réduction syntaxique, la compression du vers et du phrasé, la condensation minimaliste et atonale, l’effacement autant que possible des repères référentiels, des noms propres (même si, je m’en aperçois aujourd’hui en relisant ces pages lointaines, cet effacement était très loin d’être radical). Dans ce titre Simplification lyrique, le substantif jouait donc contre l’adjectif, il y avait à mes yeux comme une alliance de mots, la « simplification » devait avoir pour conséquence une « sortie » du territoire « poésie », me permettant d’aborder un nouvel espace, d’ouvrir un chantier de prose(s) hors qualification générique. Comme si ce livre avait eu pour signification première d’être un exorcisme inaugural. Pour autant la « simplification » n’a pas cessé d’agir comme opération de base dans mon travail ultérieur : elle a été associée à tout ce qui se présente au titre de la « nudité », considérée comme un principe. Le second volume du cycle aux éditions du Seuil a pour titre Le principe de nudité intégrale, et se définit explicitement comme une suite de « manifestes ». La nudité dans ce que je tente de faire, est un autre nom de la simplification, qui elle-même est un autre nom de l’intention littérale. Nudité, procédures de dénudation (tendanciellement « intégrale » mais comme telle impossible) accompagnent la visée réaliste (ou plutôt « réeliste », comme je préfère dire, pour éviter toute assimilation aux procédures de la représentation réaliste élaborées par les romanciers du XIXe siècle). Simplification, littéralité, nudité viennent donc s’allier à cet autre ensemble de procédures qu’on peut en effet comprendre comme des gestes de montage. Les sept livres du cycle sont d’abord des « journaux d’expériences », ou encore des dispositifs consignant (légendant) un certain nombre d’  « actes » de recherche (tentatives d’élucidation, procédures enquêtrices) et des résultats (ou des bribes de résultats incertains). L’enquête se construit par regroupement de données ou pièces (textes, documents divers, informations puisées à des sources diverses, hétérogènes) en dossiers (cf. par exemple dans Néon, le chapitre « Ouverture du dossier le réel »). Actes : recueils de procès-verbaux, de témoignages. Un peu comme les dossiers de l’art conceptuel, ou encore les documents (écrits, photographiés ou filmés) décrivant et enregistrant les actions de certains body artists (Gina Pane par exemple). Le problème est pour moi d’inventer un système de notation adéquat à la démarche en cours. Collage, montage, échantillonnage sont dans ce contexte des procédures privilégiées : manipulation d’éléments prélevés dans une archive textuelle ou autre, image photographique ou dessinée (graffitée), multiplication des procédures de saisie (ou de description) du réel en autant de dispositifs ou d’ « installations » que de situations en cause. « Dans tous les cas / les distinctions courantes du dedans et du dehors disparaissent / & la liaison des choses (idées, mots) / (…) seuls maintenant comptent / les lois du montage / et le jeu (théâtral) des roues » (Néon, p. 51). Ce que j’appelle « prose en prose » est en somme l’ensemble de cette action enquêtrice ou de témoignage, et les gestes et procédures souples et provisoires tendant à « se conformer » à ce qui a lieu (faits, circonstances, accidents et incidents). Dans ce travail, les blocs se rencontrent un peu comme les plaques tectoniques sous l’écorce terrestre, ou les masses d’air chaud et d’air froid dans l’atmosphère ; plaques et masses dont on nous dit que leurs points de rencontre sont des lieux de crise (plis, tremblements, soulèvements, orages, ouragans…). Il est clair que j’attends quelque chose de ces frottements, de ces collisions, que cela modifie quelque chose et donne accès à ce qui resterait, autrement, sans doute inaccessible. Les deux axes (simplification/montage) ne se contredisent pas, ils se soutiennent l’un l’autre, ils s’entre-tiennent.

EJ. Dans un entretien avec Benoît Auclerc intitulé « Quelque chose a lieu dont le sens est inaccessible » (L’illisibilité en questions, p. 141), vous évoquez votre rapport à Christian Prigent dans ce qui vous lie (« même espace de références – idéologiques, politiques, littéraires », « engagement critique » semblable) et dans ce qui fait différence, écart, divergence (vos textes de création). Cette distinction fortement marquée ne correspondrait-elle pas à la présence de deux pôles distincts de recherche : vers une torsion et vers une simplification de la langue ?

J-M.G. Oui, je me suis souvent étonné de cette proximité que j’ai objectivement avec Christian Prigent, nous avons le même âge, nous avons été nourris aux mêmes sources vives, Tel Quel, Francis Ponge, Denis Roche, l’engagement politique à l’extrême gauche (ceci dit trop vite), et nous en avons, semble-t-il, tiré des conclusions pratiques (quant à l’écriture) très différentes. Christian Prigent part d’un double constat : le premier est que toutes les langues dont nous pouvons disposer sont étrangères, la première de ces langues étrangères étant notre langue dite maternelle, celle qui nous est donnée, c’est-à-dire imposée, qui existe avant nous, hors de nous. Corollaire : je n’ai pas de langue propre, ma relation à cette langue maternelle est d’emblée une relation de mal-être ; cette langue est inapte à exprimer ce qui me spécifie ou me constitue ou me traverse, je ne puis m’exprimer en cette langue, exprimer ce qui en moi fait appel ou poussée, inconscient corps, désir, pulsion… Le second des constats est que les formes (littéraires) héritées, codifiées, sont inaptes à dire l’expérience du réel (du chaos du réel, de l’informe et de l’innommable). Ces constats je les partage absolument. Mais pour Christian il en résulte une théorie de l’écriture comme « mécriture » ; il s’agit de maltraiter cette langue et secondairement ou parallèlement ces conventions littéraires héritées, génériques, rhétoriques. Il va donc scander, en vers ou en prose, physiquement travailler la voix de l’écrit, tordre (vous parlez de torsion, oui, il s’agit bien d’une relation violente à cette langue imposée), jusqu’à épuisement du rythme. Pour ce qui me concerne au contraire, je ne mets pas (du tout) l’accent sur la nécessité de travailler la langue dans le sens de sa défiguration, de sa transfiguration violente ou ludique. Il ne s’agit pas de faire bouger la langue en la mettant sous transfusion archaïsante, ou patoisante, ou dialectale ou argotique, de la ré-animer en la forçant au rythme ou en la branchant sur des rythmes corporels plus ou moins sauvages (les « sauts d’harmonie inouïs » de Rimbaud), il s’agit, au contraire, de tendre à ce que la bande dessinée a théorisé comme la « ligne claire » : « En littérature, écrit Hocquard, la ligne claire correspond au texte immédiatement lisible, à la syntaxe simple, aux mots et aux tournures déjà investis d’une signification familière. Bref, une technique minimale de représentation qui donne l’impression de la transparence et propose une lecture irrécusable. » Soit un usage de la langue qui nous conduise au bord de l’insignifiant-énigmatique. Il y a sans doute beaucoup plus (ou au moins autant) de violence dans cette littéralité-là (neutralité ou platitude littérale descriptive, constatative, notative, factuelle) que dans les torsions ou contorsions verbales du lyrisme pulsionnel. La ligne claire est toujours doublée par la ligne noire. « Plus le texte est clair, plus on y sent le poids d’une obscure menace. » Deux voies qui sont également légitimes, bien sûr. Je crois qu’on ne choisit pas vraiment. Je ne fais que constater que seule la seconde était pour moi praticable. J’écris un français neutre, ou neutralisé, simple, ou simplifié, qui ressemble au français standard, c’est mon dialecte (et mon idiolecte).

EJ. Le travail semble se poursuivre dans la pratique et l’examen des opérations de simplification vers des écritures littérales, objectives : poésies « documentales », poésies « sans qualités », postpoésies. Christophe Hanna situe Littéralité (livre qui rassemble en un volume le dyptique Poésie et figuration et A noir. Poésie et littéralité) dans une « histoire littéraire alternative », et suggère dans sa préface que « l’articulation poésie et figuration/poésie et littéralité montre chez leur auteur un effort pour échapper à cette dialectique poétique-critique ». Les écritures se rapportent à des « processus », des « opérateurs » permettant de «capter ou susciter du discours » et de le « retraiter ». De quelle manière vous rapprochez-vous de cette analyse de votre travail et des enjeux qui le traversent ?

J. – M. G. Oui, un acheminement engagé « vers » des écritures documentales-dispositales, revendiquant un héritage « objectiviste ». Ainsi effectuant une « sortie » interminable hors des frontières d’un genre (où l’on est incessamment reconduit par l’institution, d’où la formule paradoxale d’une « sortie interne », jamais décisive), pour un après (c’est pourquoi je parle de « postpoésie »). Ce que j’entends dans le regard que Christophe Hanna porte sur mon travail (Christophe Hanna dont je veux rappeler qu’il est à mes yeux non seulement un théoricien des nouvelles écritures mais un inventeur de formes d’une originalité radicale), c’est qu’il y décèle une postulation qui ne s’est révélée pour moi que progressivement, chemin faisant, celui de l’abandon de la posture « poéticienne » (supposant une formalité poétique instituée et de type « ontologique rétrospective ») au profit d’une observation de pratiques « en acte » et en contexte, conçues comme autant de « disciplines personnelles », singulières, au profit, donc, d’une prise en compte de la « multiplicité des usages locaux » (et non de « La Langue »), et d’un ensemble de pratiques plurielles (et non de « La Poésie »). Geste impliquant une reconfiguration et une redistribution du champ « poésie » et l’attention à ce que l’on pourrait appeler ses « pouvoirs » de multiplication ou d’intensification de notre rapport aux choses, au monde, aux autres ; il s’agit dès lors moins de poétique que de pragmatique, voire de politique. Cette inflexion, pragmatique-politique, appartient à la fois au travail théorique de Christophe Hanna et aux mutations (que j’appelle aussi en un sens très concret « conversions ») de mon travail d’écriture : Tarnac et Le Livre des cabanes sont en effet tournées vers l’évocation de nouvelles « formes de vie », vers l’inscription du possible ou des possibles, vers ce qui peut se comprendre comme le présent actif de notre désir d’émancipation, l’à venir, un présent qui vient et fait trace dans nos brouillons acharnés. Je voudrais insister sur le fait d’un travail collectif, même si ce collectif n’est pas constitué ou revendiqué comme tel (nous avons quitté les eaux de l’avant-gardisme tardif des années soixante et soixante-dix) : la communauté des enjeux est patente, entre ce que j’essaie d’avancer et ce que cherchent à formuler tous ceux qui pensent une poétique alternative, et plus largement une autre théorie de l’art, du côté des éditions Questions théoriques. Christophe Hanna est de ceux-là. Ainsi nos « actes ou textes » (c’était un titre générique que donnait Francis Ponge pour l’ensemble de ses écrits, contre « charmes ou poèmes » de l’académicien Valéry) peuvent-ils être entendus comme des « actes préparatoires », ou encore comme les témoins d’un « activisme » impénitent.

1 GLEIZE, Jean-Marie, « Obscurément », in Bénédicte Gorrillot et Alain Lescart dir., L’illisibilité en questions, Presses Universitaires du Septentrion, 2014, p. 37.

2 Id., « Opacité critique », ibid. , p. 48.

3 Id., Tarnac, un acte préparatoire, Le Seuil, coll. « Fiction&Cie », 2011.

4 Id., Le Livre des cabanes, ibid., 2015.

10 mai 2016

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (11 et 12)

Avec ces deux livraisons, nous terminons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 9 & 10]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

-XI-

Car la mer, c’est ça. C’est toujours ça. Des filets à crevettes. Un train-jouet. Des pantalons de flanelle. Des parasols. Des marchands de glaces. Des marchands de souvenirs. Des bistrots. Du vin blanc. Des huîtres. Un monde. C’est ça, la mer. Un monde où rien de grave ne peut advenir. Un monde sucré. Un monde tout doux. C’est ça la mer. La mer, c’est ça. Des odeurs. Des lumières. Des lumières. Des odeurs. C’est ça, la mer. Des cris et des jeux. Des baignades. Du sable partout. Des maillots trop grands qui glissent. Des maillots trop petits qui serrent. Des jeux idiots qui occupent pendant des heures. Du soleil. À devenir rouge. Rouge comme une écrevisse. C’est ça, la mer. Des corps étendus. Les uns à côté des autres. Des filles jolies. Des filles moins jolies. Des garçons jolis. Des garçons moins jolis. C’est ça, la mer. Toujours la mer. Recommencée ou non. La mer, c’est ça. Des parties de volley. Des parties de foot à trois. Des parties à deux. Ou à trois. Le soir. La mer. Le soir. Avec un feu. Des bières. Du vin blanc. Et des rires. Encore des rires. Et des filles jolies et des garçons jolis. La mer, c’est ça. Un souvenir. Des souvenirs. Ce n’est pas ça la mer. Ce n’est pas que ça. Mais ce sont des souvenirs. Car la mer, c’est ça. Un monde artificiel. Pas sérieux. Jamais sérieux. Où rien de grave ne peut jamais advenir.

 

 

-XII-

Il tire machinalement de sa poche, comme chaque jour à la même heure, son paquet de cigarettes. Il le pose sur la table ronde marbrée à côté du verre de bière. Il pousse un peu son verre en avant, tâte les poches de sa veste à la recherche de son briquet. Lentement, il tire une bouffée de cigarette. Il surprend le coup d’œil d’intelligence qu’échangent les joueurs de cartes. Il sait. La même scène se répète depuis des années. Il pousse un profond soupir. Se renverse en arrière. Ferme à demi les yeux et regarde la fumée monter. Il reste comme ça pendant une heure. Sans bouger. Ou presque. Juste quelques mouvements pour boire la bière. Une heure pendant laquelle il se laisse aller. Laisse aller ses pensées. Je vous dois ? Il pose un billet sur le comptoir. Gardez tout. C’est la dernière fois que je viens. Adieu donc. Et tranquillement, il prend sa place dans la foule qui coule le long du trottoir. On le regarde partir. On espère qu’il va se retourner. Mais il ne se retourne pas. Il disparaît dans une rue transversale.

8 mai 2016

[News] News du dimanche

En mai, va où il te plaît : RV avec Julien Blaine ; autour de Bernard Heidsieck à la SDGL ; avec AnnaO, Mathias Richard… et au Salon du livre de Narbonne.

 

â–º Les RV de Julien BLAINE :

En  mai                                                                                                            

La nuit des musées – La  notte del museo di Gap – The night in the Gap museum
au Musée-Muséum de  Gap : inoubliable r’assemblement !
le 21 mai  2016
Julien Blaine :
Une  girafe dans la neige
Spermato zoo  !

En juin
22° Festival Internazionale di Poesia di Genova Parole spalancate
Adriano Spatola, un poeta scomodo – omaggio all’alfiere della Poesia totale.
Le samedi 11 juin à 18h00 dans le Cortile Maggiore du Palazzo Ducale a Gênes.

â–º Mardi 10 mai,19h30, Jean-Michel Espitallier, Sébastien Lespinasse, Emmanuel Rabu et Lucas Siribil participeront à une lecture et table-ronde autour de Bernard Heidsieck animée par Laure Limongi, Hôtel de Massa, SGDL, Paris.

â–º Jeudi 12 mai, 19H à la Maison rouge (10, Bd de la Bastille 75012 Paris)

Inédits #8 : Lumière absolument par AnnaO
dans le cadre de la programmation d’Aurélie Djian

Pour Lumière absolument, AnnaO propose un concert/installation qui revisitera dans une version inédite (piano/guitare/voix & autres sons) les compositions de son album « She was a Princess » (Kwaidan Records 2012) et de son nouvel album à paraître « Trash-Beauty ».

AnnaO sera accompagnée par María León Petit (piano) et par Eric Michel (installation/lumière). Un vidéogramme AnnaO/Eric Michel viendra compléter le dispositif scène/hors-scène.

Musicienne, poète et plasticienne, AnnaO (Anne-Olivia Belzidsky) vit et travaille à Paris.
Son oeuvre musicale et sa recherche plastique (peinture, sculpture, vidéo) se rejoignent toujours sur scène – où projections et installations viennent scander une proposition tout à la fois musicale et théâtrale.

10 euros / 7 euros tarif réduit
sur réservation: reservation@lamaisonrouge.org

 

â–º Vendredi 13 mai à 19H, lecture-performance de Mathias Richard à l’occasion de la sortie de son syn – t. ext chez Tituli (142 rue de Rennes à Paris / code 1469 B).


â–º LC vous donne RV au Salon du livre du Grand Narbonne, en particulier le samedi 14 mai 2016.

Performance : « Hommage à Emmanuel Darley, auteur narbonnais »

Les élèves de l’Ecole d’Arts Plastiques du Grand Narbonne vous invitent à les rejoindre pour participer à la performance collective « Mon ami le banc » sur le Salon. Un temps de création et d’échanges autour de l’œuvre d’Emmanuel Darley, qui restera « gravé » sur ces bancs publics ensuite installés dans la cour du Conservatoire de Musique et d’Art Dramatique du Grand Narbonne.

14h – 14h45 : rencontre « Trois femmes écrivains durant l’année 2015 »

Avec Sonia Bressler, Claude Favre, Sophie Mousset et Franck-Olivier Laferrère des éditions E-Fraction.
Fidèle à son engagement pionnier de donner accès à tous ses publics à l’édition numérique de littérature contemporaine, Le Grand Narbonne a souhaité franchir un pas supplémentaire lors l’édition 2016 de son Salon du livre et de la jeunesse, en soutenant la création contemporaine à sa source.
Ce projet innovant et unique en France a donné naissance à trois textes originaux écrits par trois femmes écrivains durant l’année 2015. Trois textes de Sonia Bressler, Claude Favre et Sophie Mousset, trois visions littéraires de cette année terrible, parus en numérique et en papier dans la collection Fugit XXI, collection de journaux d’écrivains créée par les éditions E-FRACTIONS et que les publics narbonnais sont invités à venir découvrir en avant-première et en présence de leurs auteures.

6 mai 2016

[Dossier] Création et critique, un cycle d’entretiens, par Emmanuèle Jawad

Avant de publier de très riches entretiens avec Jean-Philippe Cazier, Sylvain Courtoux, Jean-Marie Gleize et David Lespiau, Emmanuèle Jawad présente ci-dessous la problématique qui les sous-tend.

Pour le poète, l’espace de création serait-il un lieu permettant d’ouvrir des espaces de réflexion critique ou ces différents espaces s’apparentent-ils à des champs distincts les uns des autres ? Les pratiques d’écriture au sein de la création sont-elles conduites, en prise avec des gestes critiques, à produire des formes réflexives ? Ou encore le travail de création est-il porté dans ses pratiques par un regard et une démarche politiques vers des formes innovantes ? Quels liens entre pratiques d’écriture, théorie et critique ? Quelles filiations (notamment de la sphère critique vers la création) s’établissent entre le champ de la critique et le champ de la création1, interrogeant le poète et le critique, la création du poète au regard de son travail critique ? Pour Nathalie Quintane, « le spécialement poétique ne se niche pas uniquement dans l’affectueux de l’anecdote, mais dans le démarrage critique qu’elle peut provoquer » (« Astronomiques assertions », « Toi aussi, tu as des armes »… Poésie & politique, La Fabrique, 2011). Pour ce qui fait lien entre critique littéraire et politique au regard de la création, Nathalie Quintane, dans un article intitulé « Critique des nous », affirme ainsi : « On ne risque pas trop de se perdre, à tenter de dégager ce qu’il peut bien y avoir aujourd’hui sous le & de Critique (littéraire) & Politique : il n’y a pas grand monde au portillon. Mon propre travail fait que je suis plutôt pour une critique intégrée – à la Antin » (Cahier critique de poésie, n°22 : dossier sur la « Critique de la poésie », 2011). Posant précisément la question du « double régime », poète et critique, Jérôme Game dans un entretien avec Christian Prigent interroge ainsi : « Comment gères-tu ces deux régimes ? Comment passes-tu de l’un à l’autre sans que le normatif déteigne sur le créatif ? Peut-être l’oublies-tu ? Comment te libères-tu de Christian Prigent essayiste quand tu écris de la littérature ? ». Interroger les rapports entre création et critique ne peut se faire sans se référer aux travaux de Jean-Marie Gleize (essais et textes de création) et aux enjeux théoriques traversant les livres de création.

1 Cf. Fabrice Thumerel, La Critique littéraire, Armand Colin, 2002, p. 29-39. Sur Libr-critique, voir le dossier « Critique et poésie » : articles de Lionel Destremau et d’Emmanuel Ponsart, en plus de l’entretien avec Christian Prigent, "De TXT à Fusées".

5 mai 2016

[Chronique] Amandine André, ou la Mal-langue de chien (sur De la destruction)

Ce recueil qui ne manque pas de chien regroupe huit textes publiés entre 2012 et 2015 : "Cercle des chiens", "Immonde et maudite", "Imprécations, premier mouvement", « Imprécations, second mouvement’ », "Les Pourpleurer", "Die Nacht ist noch zu wenig Nacht", "Hors d’elle-toutes," et "De la destruction".

Amandine André, De la destruction, préface de Michel Surya, Al dante, février 2016, 112 pages, 13 €, ISBN : 978-2-84761-732-0. [Écouter un extrait]

"J’écris pour qui entrant dans mon livre,
y tomberait comme dans un trou, n’en sortirait plus" (Bataille, cité par M. Surya).

"Car de moi et de mon mal mortel je tire
la langue mauvaise et viciée" (De la destruction, p. 35).

"Le monde a autant de seuils que lang’&pensée génère" (106-07).

 

De la destruction, donc. De la Belle-Poésie, avec figures et enluminures. De la Belle-Langue, avec mots lisses et idées sans malice. Du "grand chant" (92).

Écrire, c’est détruire l’appartenance : à soi, à son corps, au monde comme à la langue. Ecrire, c’est avoir "tête dans la gueule du mot" (p. 22). La tête, ce lieu non dialectique où se neutralisent l’en-chien et le hors-chien, le sens et le non-sens. Les Agencements Répétitifs Littéralistes ("Chien ordonne la rémission de la métaphore") d’Amandine André (ARL) font se télescoper les signifiés : la langue sait se faire archaïque pour dire le combat entre chien et non-chien.

Écrire, c’est pour Amandine André explorer son devenir-chien, son devenir-rat, son devenir-mouche. C’est libérer les rats.

Écrire, c’est pour celle qui est "pétrie d’une chair outragée et humiliée faite de la nuit des temps anciens" (44) donner corps à ses visions, faire corps avec les dominés et les persécutés : Jeanne de Brigue, dite la Cordelière, brûlée vive sur le bûcher pour sorcellerie, à Paris le 19 août 1391 ; Lucilio Vanini, philosophe et naturaliste exécuté le 9 février 1619 à Toulouse ; Bobby Sands, membre de l’IRA mort au 66e jour de sa grève de la faim le 5 mai 1981 ; Zyed et Bouna, morts par électrocution le 25 octobre 2005 pour avoir voulu échapper à un contrôle d’identité…

Écrire, c’est pour Amandine André écrire avec son chien. "Des mots puissants. Propres à détruire tous mots qui s’opposent au mot qui s’opposent à sa puissance" (14). C’est avec son chien qu’elle creuse le trou qu’évoque Bataille.

4 mai 2016

[Chronique] Coco Texedre, L’encyclopédie de la ménagère de plus de 50 ans, par Jean-Paul Gavard-Perret

Coco Texedre, L’encyclopédie de la ménagère de plus de 50 ans, préface de Laurent Grison et postface de Gilbert Lascault, Editions du livre d’artiste, 2016.


Coco Texedre, quoique adepte du macramé, n’est  pas crâneuse. Artiste accomplie, elle garde néanmoins pour ouvrage de chevet une encyclopédie apparemment (mais les apparences sont trompeuses) très utile : le « Larousse ménager illustré » de 1926. Elle le préfère aux itinéraires spirituels de Saintes qui par peur du réel construisent des apologies aussi austères que douteuses : en refusant le mâle, elles font de celui qu’elles voyaient nu sur son crucifix un dieu.


Au fil des ans, l’artiste a métamorphosé son manuel de conduite en celui de l’inconduite avec mises en pratique. A la ménagère s’est substituée l’écrivaine et l’artiste. Elle transforme l’objet d’asservissement en guide du féminisme à coups de fragments incisifs. Ses recettes, démarches, méthodes, remèdes, conseils, dessins et macramés qui les scénarisent, risquent d’en cramer plus d’une.


L’artiste feint de  laisser présents des conseils abrutissants. La ménagère « lit de la main gauche un ouvrage de Rabelais mais lit très vite les scènes lestes qui l’excitent ». Toutefois il y a « pire » : « si bien douée qu’elle soit, il ne faut pas que les tendances artistiques et littéraires de la ménagère lui fassent négliger la propreté du ménage  et l’ordre qui retiennent l’homme à la maison ». Néanmoins Coco Texedre des petits maris n’en a cure.


En belle de cas d’X elle façonne à sa main des fruits défendus et phalliques. Sous couvert de raisons plus assommantes que logiques elle  matérialise des rêves étranges et pénétrants, drôles et érotiques. Elle fait la nique à la réalité et jette du feu sur son huile. Surgissent de telles alliances des images du troisième type  (mais où le mâle est exclu).


En hussarde l’artiste n’épuise jamais les risques non sans un nécessaire cynisme. Et il arrive que, jouant les  romantiques, l’artiste inonde à l’eau de « rosse » des dunes émouvantes. Les images ressemblent à des brins de textile qui provoquent errances et dérives en filages intempestifs. Les vérités admises y deviennent inaudibles et le réel se franchit vers un dedans que nous ne trouverons jamais sur une carte – fût-elle du tendre. 

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