Libr-critique

31 mars 2020

[Chronique] Krishna Monteiro, Ce qui n’existe plus, par François Crosnier

Krishna Monteiro Ce qui n’existe plus. Traduit du portugais (Brésil) par Stéphane Chao. Éditions Le Lampadaire, printemps 2020, 102 pages, 10 €, ISBN : 978-2-9559097-3-7. [Commander]

 

Les éditions Le Lampadaire proposent la première traduction française de Krishna Monteiro, écrivain et diplomate brésilien né en 1973. O que não existe mais (2015) est son premier ouvrage ; il comprend sept nouvelles dont la plus longue, Monte Castello, porte en exergue une citation de Clarisse Lispector qui fait écho au titre et pourrait fournir une première clé pour entrer dans le livre : écrire c’est bien souvent se rappeler ce qui n’a jamais existé.

L’impression d’étrangeté ressentie à la lecture tient en effet au statut incertain des récits de Monteiro : pris en charge par un narrateur (un enfant, un homme, un chat même) à la première ou à la troisième personne, ils convoquent des souvenirs qui ont toute l’apparence de la véracité aussi bien que des scènes hallucinatoires ou fantasmatiques. Le lecteur est prié de renoncer à la plus petite parcelle de scepticisme, au moins pendant ce court laps de temps où nous parlons ensemble. Souvenez-vous plutôt de ces voix inattendues qui de temps à autre vous appellent par votre nom.

Ainsi, dans la nouvelle énigmatique intitulée « Les croisements du Docteur Rosa », le narrateur qui, tel un Dante désenchanté se trouve « au moment le plus inattendu de (s)a vie », est surpris par un appel surgi de la nuit : « Viens ». C’est un médecin qui l’entraîne dans une sorte de chevauchée fantastique dans le désert, peuplé de « craignant-Dieu » et lui remet au sommet de la montagne, non pas les tables de la Loi, mais une valise remplie de papiers portant tous sa signature, avec lesquels le narrateur se construit un abri pour habiter « entre les lignes du texte ». Au-delà de l’influence du Livre, manifeste (citations de Matthieu, allusions à Moïse), Monteiro ne cesse d’interroger, dans cette nouvelle comme dans d’autres, sa propre position d’écrivain : « blotti, enveloppé dans la couverture de ces pages, j’habite désormais leur être, leur noyau, les mots ». Il parle du « combat qui [lui] tombe en partage, appuyé sur des volumes, des livres ».

Sur le versant autobiographique (réel ou fantasmé), les figures paternelles ou grand-paternelles donnent lieu à deux nouvelles. Celle qui donne son titre à l’ouvrage est placée sous l’invocation de Carlos Drummond de Andrade :  Dans le désert de Itabara/ l’ombre de mon père / me prit par la main. Le narrateur voit apparaître son père après la mort de celui-ci, arrachant « des étagères les auteurs qui depuis longtemps s’y abritaient » : de manière kafkaïenne, il l’interpelle « avec une audace qui ne m’avait jamais habité du temps où [il] était parmi les vivants » pour lui demander de quel droit il touche à ses livres. Il se souvient de la fascination que ce père « splendide » exerçait sur lui et pense que, peut-être, le mort n’est pas celui qu’on croit. Pourtant, le verdict (encore un terme emprunté à Kafka) rendu par le miroir dans lequel il se contemple est différent : « toi, père, tu es enfermé en moi (…) j’arrive à la conclusion, père, que tu existeras toujours ».

La seconde nouvelle « autobiographique », Monte Castello, est construite sur un entrecroisement de souvenirs d’enfance du narrateur – les vacances chez son grand-père, les conflits entre sa grand-mère et sa mère – et le récit de la bataille italienne de Monte Castello (novembre 1944 – février 1945) qui voit l’entrée dans le second conflit mondial des forces brésiliennes et à laquelle ce grand-père a participé. Dans ce texte magnifique, les éléments mythologiques (les pièces de monnaie qu’on place dans la bouche des morts pour payer à Charon le passage du Styx) rencontrent les prosaïques lires italiennes rapportées de la guerre. Le conflit mondial croise la guerre intestine, familiale.

L’unité du recueil est assurée superficiellement par certains éléments récurrents (la maison coloniale, rue Varzea, les allusions aux combats en Italie), mais surtout par la voix du narrateur, lequel, inlassablement, tisse les récits à la manière de la potière et conteuse de la nouvelle Une âme en travers du corps : « l’infinité d’histoires qui remplit la cuisine cède la place à une parole unique : le récit interdit, inachevé, le Verbe qui avait manqué à la femme, le flux qu’elle avait si longtemps poursuivi ».

Ces quelques aperçus de l’ouvrage sont loin d’épuiser la richesse des thèmes abordés par Monteiro, qui pourront parfois décontenancer le lecteur. L’effort requis, pas insurmontable, est largement récompensé par la découverte d’un écrivain de grande qualité dont l’univers personnel fait parfois penser à celui d’un Bruno Schulz.

29 mars 2020

[News] News du dimanche

Afin de résumer la situation, on peut rappeler ce constat d’Ivar Ch’Vavar, cité dans le post d’hier : nous vivons dans un « monde qui a déjà bien avancé dans son recul… Dans sa Dévastation »… Et pour ce qui est de la situation française, on n’arrête pas le progrès : de l’état exceptionnellement autoritaire on est passé à un liberticide état d’exception – qui du reste ignore désormais la sacro-sainte exception culturelle française : vu l’effondrement économique prévisible du monde de l’édition, on peut signer cette pétition « Pour un soutien massif au secteur du livre »
Ce soir, après un très sérieux (hic !) Salut de CUHEL aux confinés, pleins feux sur deux des livres reçus en mars, puis les mots-croisés insolubles de Marcel Navas.

CUHEL : Salut les confinés !

En distanciel, confinément à la législation RGPD en vigueur,
je vous souhaite une bonne survie !

© Julien Blaine

Aux rêveurs…


 UTOPIA

Se délester de l’inessentiel = détester l’inné sans ciel = Nous marchons vers l’A 16, l’autoroute-du-Bonheur…

Sans métro-boulot-agendo-claudo-dingo, sans shopping-outing-running-meeting-profitising-merchandising, etceterasing = ZEN !

L’humoins va repartir d’un bon pas sur l’humus… Virus humanum est ! Pensum humanum est !

Sur le Mont Golgotha, même le gotha revient aux Vraies-Valeurs – et même les voleurs…

 

God dam, toute BellÂme, toute GrandÉcrivaine et tout GrandÉcrivain est un homo-confinus.


Aux pragmatiques…


TO DO (or not to do, that is the question…)

 

  1. Après avoir tondu son gazon, s’occuper de sa toison (du moins, de celle dont s’occupe habituellement la coiffeuse / le coiffeur) – sinon dans deux mois, le remède sera pire que le mal : avec une invasion de moutons hirsutes et décolorés, le déconfinement sera une déconfiture !
  2. Après s’être lavé moult fois les menottes, s’attaquer à la quadrature du cercle de sa cellule, à savoir aux façons de tourner en rond dans un carré… Avec Simone, en route pour un voyage-autour-de-ma-chambre : sachant que la plus grande pièce de l’appartement mesure 5,50 m x 7,50 m, combien de tours faudra-t-il faire pour atteindre 1 KM ?
  3. Autre problème pour occuper les enfants…
    En s’appuyant sur une image satellite quelconque (car l’important, n’est-ce pas, c’est de voir le réel !), partir de la maison comme point de départ et tracer un cercle de 1 000 m de rayon : quel sera le diamètre de ce cercle ? Son périmètre ?
    Quelles sont les chances (!) d’être contrôlé par la police à l’intérieur de ce périmètre ? En dehors ?
  4. Encore un autre, soyons fous !
    Chercher les statistiques du jour : nombre de personnes testées positives, hospitalisées, en réanimation, décédées… Quelles sont vos chances de survie ?
  5. Un p’tit dernier pour la route…
    Se renseigner sur l’état-du-monde : quelles sont les chances pour que la pandémie soit suivie d’un krach boursico-économique ? pour que d’autres virus déclenchent d’autres pandémies ? pour que réapparaisse la grippe espagnole ? pour que surviennent cet été des catastrophes liées au réchauffement climatique ? pour qu’une nouvelle catastrophe nucléaire se produise dans le monde ? en fRANCE, qui n’a pas de pétrole, pas d’idées, pas de moyens, mais qui a de nombreuses centrales vétustes ? pour que l’on assiste à l’effondrement du monde numérique ? du monde tout court ?
  6. Relisez la fable de notre La Fontaine national, « Le Lion et le Moucheron »… Qu’en déduisez-vous sur la situation actuelle ?
  7. Avec Emmanuelle en huis clos, en rut vers l’Empire des Sens !

Allez, bonne semaine les confinés !


Deux livres reçus en mars 2020 /FT/

► Benoît TOQUÉ, Entartête, performances, Les Éditions extensibles, 110 pages, 12 €, ISBN : 979-10-96187-08-9.

« La tarte à la crème porte une vérité.
Cette vérité pénètre dans une tête.
La mémoire  de la tête se brouille. L’archive
vidéo est là pour parler.
Subrepticement, la vérité que porte la tarte à
la crème a pénétré le réel : et elle lui explose
à la face » (p. 31).

Quel rapport entre le titre du livre et l' »art dégénéré » ? Lorsqu’on ne parle pas allemand, dans « entartete Kunst » on lit « entartête »… Dans la lignée du dadaïsme et du surréalisme (belge), de façon têtue et pointue Benoît Toqué s’interroge sur ce « geste burlesque » d’entarter des têtes (ou tout aussi bien de les enfariner ou de les enfriter !), qui transite de l’espace artistique à l’espace social dans son intégralité : sa trajectoire le conduit de Noël Godin à l’entartauteur de Cosmopolis, Don Delillo, en passant par Laurel et Hardy ou Patrick Sébastien.

Avec brio et humour, le poète et performeur analyse les manières dont on entartête une réalité, exercices pratiques à l’appui.

Mais, bien évidemment, « l’important est de maintenir sa propre idiotie à un taux raisonnable »…

 

 

► Christophe ESNAULT, Ville ou jouir, et autres textes navrants, éditions Louise Bottu, 164 pages, 14 €, ISBN : 979-10-92723-36-6. [Commander]

Quelques topos mis à part – ressortissant au cynisme et romantisme noir de l’homme seul –, on pourra apprécier cette vision de la ville comme « dégénérescence »qui « contamine les corps de son poison », de la cité qui favorise la « confrérie des corps aléatoires ». Mais surtout on retiendra de ce recueil les brèves qui offrent d’irrésistibles saillies satiriques sur notre condition, à méditer en ce temps de confinement : « Qu’est-ce qu’il peut être merveilleux / De penser à tous ces gens / Qu’on a la chance / De ne pas connaître » (85) ; « Se reconstituer, cette urgence de se reconstituer quand on a trop côtoyé l’autre » (95)… Quant à « La Tombe éditoriale », elle est à mettre dans les mains de ceux qui se font encore des illusions sur l’actuel espace littéraire.

Marcel Navas, MOTS CROISÉS INSOLUBLES
Problème n° 2

 Horizontalement

  1. Autrefois elle faisait tapisserie, maintenant elle tricote pour les déshérités. – II. Bruits sourds que font les vieux qui retombent en enfance. Autopsie d’une langue morte. – III. Demi-frère. Jeu narcissique à gain nul. Sanction de père sévère. – IV. Se donne du mal pour avoir l’air authentiquement masochiste. – V. Peut fournir la palette et le pinceau mais pas l’encre. Pas de tout repos pour le guerrier. – VI. Institution qui soutient la famille et console les solitaires. – VII. Va-nu-pieds auquel on refuse le confort des pompes funèbres. Canapé convertible en dollars. – VIII. Vice cruciforme. Fait du tort pendant le sommeil, et parfois tue au grand jour. Période difficile à vivre. – IX. Elle n’a pas eu le temps de faire des conjectures. Sort parfois de son lit mais ne dort jamais sous les ponts. – X. On l’a battu comme plâtre et tiré par les cheveux et pourtant il a survécu. – XI. Animal qui finit mal dans les contes de fées. Panier qui peut servir de chaise quand il est percé. -XII. S’habillent d’un rien et se déshabillent de la même façon.

Verticalement

  1. Homme d’intérieur même quand il se produit à l’extérieur. – 2. Sorte de génuflexion très difficile à faire avec le coude. Font figure de loups dans les bals masqués. – 3. Portion incongrue. Dépenses destinées à faire des économies et qui finalement ruinent. – 4. Pour lui, l’heure de vérité est arrivée très en avance. Histoires d’homoncules. – 5. Tantôt il bat la mesure, tantôt la semelle, et dans les deux cas il est perdant. On suppose qu’elle a un bon fond mais sa forme est indéfinissable. Gros lot dont personne ne veut. – 6. On le copie parce qu’il n’a pas son pareil pour faire l’original. – 7. Point de non-retour dont on revient quand même. – 8. Porté à l’exagération. Moins il en fait et plus il est obscène. – 9. À bout de nerf. Pas le genre de père à boire ni à aboyer. Ils cherchent longtemps et finissent par trouver midi à quatorze heures. – 10. Race de chiens qui ont un air d’homme battu. – 11. A fait ses preuves comme soporifique. Tremblement de mer. – 12. Toujours occupé à faire dérailler le train-train quotidien. Écorchent les oreilles.

 

 

28 mars 2020

[Libr-relecture] Ivar Ch’Vavar, La Vache d’entropie, par Ahmed Slama

Ivar Ch’Vavar, La Vache d’entropie, éditions Lurlure, janvier 2019, 136 pages, 16 €, ISBN : 979-10-95997-14-6. [Commander]

Trois parties pour ce recueil, La vache d’entropie, Poèmes justifiés et le sublime Cul-de-four amont.   On commence avec la première, l’éponyme. On y chemine avec Ch’Vavar, on avance paisibles, il n’y a pas de quoi, plutôt lieu de s’inquiéter. Ivar s’est mis à regarder « les choses et le monde depuis Le cul des vaches ». On l’imite, on y jette un Å“il au monde par cette lorgnette incongrue, qu’y voit-il Ch’Vavar ?

Le spectacle et le sinistre

« je vois une pente qui N’est pas pour me remonter le moral.» Ni le nôtre. On pourrait tous et toutes reprendre son exclamation « la vache d’entropie » et sans point d’exclamation, histoire de se ménager un peu d’espace, parce qu’ici peu d’espace, ça se déroule en blocs, on est en plein dans la poésie justifiée – Lucien Suel vous en parle par ici. Parce que Ch’Vavar écrit, sans ménagement aucun, ce « monde qui a déjà bien avancé dans son recul… Dans sa Dévastation. » Et pas de désenchantement mou, pas de ces constats en caoutchouc qui rendent compte des effets sans jamais pointer les causes ; « Bravo l’artiste ! Bravo, le pitre sinistre. Bravo le capitalisme – Saloperie ! » Ce même capitalisme désigné quelques lignes plus bas comme clown de funérarium.

Arrêtons-nous sur cette série de noms et d’adjectifs, « clown, artiste, pitre » spectacle, surgissement du spectacle, c’est que le règne de ce capitalisme est, d’abord et avant tout, la suprématie d’un certain spectacle – je vous en parlais dans un tout autre registre avec Joachim Séné –  la langue même se fait spectacle quand Ivar s’arrête sur cet étrange acronyme O.S.E.R advenu dans et par l’imaginaire déviant de communicants  – vous voulez savoir ce que c’est O.S.E.R ? lire La vache d’entropie. Les médias et les maisons d’éditions commerciales n’ont pas le monopole du teasing. Et ce capitalisme, il se fait surtout pitre sinistre, quand on sait que sinister désigne en latin « ce qui vient de la gauche », on perçoit de suite l’angle de Ch’Vavar, pas la gauche bien évidemment, une certaine gauche, celle des « Prime time des télés », de la politique, des philosophes, artistes ou autres « intellectuels » domestiqués.

Vaches contre vache

Voici pour les deux premières pages, vous imaginez bien qu’on ne va pas continuer sur ce rythme, on va survoler, piquer ça et là, quelques et s’y attarder, survoler le monde que Ch’Vavar tisse, parfait contrepoint aux pitres sinistres, monde de poètes – évocation de Pierre Vainclair ou Laurent Albarracin – de peintures, celles de Konrad Schmitt et plus particulièrement Les vaches roses que l’on va traverser dans et par l’écriture d’Ivar :

                                         Une vache, tout en bas, très occupée à
Brouter. Elle écarte drôlement ses pattes de devant. Sa queue,
Grossièrement bifide, n’est pas crédible. Elle ne voit pas celui
qui regarde le tableau, ni rien ; que le bout de son mufle, pro
Bablement. Elle est toute de profil, corps et tête, on ne lui voit
qu’un Å“il ; il est mi-clos, comme endormi. Elle n’a pas de pis.
Ni de couilles, du reste. Mais, si fortement distinguée des au
Tres, serait-elle/le taureau ?

écriture limpide et fluide, rythme singulier des vers justifiés d’Ivar quand il écrit La Grande Picardie Mentale – « étant bien entendu que la Picardie est l’image et la métaphore du Monde et le picard, qu’on entendra ici aussi… » –, avec ses vaches, bien sûr, les villages aussi, déserts, cette ambiance quelque peu mortifère des villages :

Est-ce qu’il est trop tôt encore ? Quatre heures et demie. En tout cas
Les voitures, au moins elles, se sont réveillées ! L’heure de la
Sortie de l’école ? Je suppose que les chiards ne marchent plus
Du tout ? Enfin, c’est un vrai ballet. Et nous sommes les seuls
Piétons, absolument.

Et dans ce portrait des villages désertés aux cafés fermés ou à vendre, ces nouvelles bâtisses « – aussi laides qu’il se doit », on ne peut s’empêcher d’y voir quelques échos – peut-être lointains – à ce qui surviendra quelques mois après l’écriture de ce poème justifié (du 27 février au 5 mars 2018) ; le mouvement des Gilets Jaunes advenu par celles et ceux qui vivent justement en ces espaces, que « le clown de funérarium » (le capitalisme) a aseptisé, enlaidi, fait des riverains des gens à voiture.

Proscrit aux « peine-à-ouïr »

Suivent, dans la deuxième partie, une série de poèmes écrits entre 2001 et 2007 et qui tracent une continuité, malgré l’antériorité de l’écriture. Bouillir avec l’écho, on est parmi les feuillages et les branchages, les racines et les troncs, les « Feuilles mortes envolées / Formant devant le peu de ciel qui restait / Un banc, d’astres noirs, de météores sus / Pendus. »

Et on avance, on avance dans ce décor, résonance avec ce que l’on a dit précédemment, mais désormais on va s’arrêter sur la composition, toujours les vers justifiés bien sûr, mais leur enchaînement, leur déroulement, leur coupe – à ne pas confondre avec la césure – coupe qui tranche le vers, laisse échapper une syllabe sous nos yeux, la langue qui se dérobe, et qui reprend, une impulsion, accélération au vers suivant,

De ce bois
La grande bouilloire a sifflé : elle a bron
Ché sur son brûleur – la grande bouilloi
Re de la forêt de toutes ses forces a sifflé
Mais on se demande ici si ce sif

                                                        flement :

Les coupes pour bron/Ché, sif/Flement, ce jeu à contre-courant du français qui place l’accent tonique à la fin, renversement de Ch’Varvar par la mise en exergue de la première syllabe de bronChé ménageant une parfaite transition entre la bouilloire et le brûleur, ce /br/ comme fil conducteur. Ou encore plus bas, isoler le /sif/ de sifflement, porter l’accent tonique dessus pour clore cette allitération sifflante, « ici si ce sif ».

Nous n’en avons pas pour autant encore fini avec ce poème, agrandissons ensemble l’échelle, sortons du vers et portons notre attention sur le poème, sa composition, la successions de strophes denses où s’étagent les vers (entre 16 et 5 pour chaque strophe), où se déploient les sons et les images, flore dévastée, les arbres coupés abattus « sans souci De l’être (ni des hêtres !) » puis… ces deux derniers vers isolés du reste, queue de comète : « Et moi, Ivar, / J’étais là, j’ai pleuré la mort de ces arbres. »

Quelques mois me séparent de cette lecture et pourtant ça résonne – raisonne ? – encore, T.S Eliot, dans un essai trop méconnu au sujet de la poésie de Dante, écrivait :

« L’expérience d’un poème est à la fois l’expérience d’un instant et celle de toute une vie. (…) un instant qui ne peut jamais plus être oublié, mais qui ne se répète jamais intégralement ; et qui, pourtant, se verrait dénué de toute signification s’il ne survivait pas dans l’ensemble plus large de l’expérience…» (T. S. Eliot, Dante, London, Faber & Faber, 1929 ; trad. fr. de B. Hoepffner, Climats, 1991).

Et c’est bien cette expérience, en acte, qui se produit et se réalise à la lecture d’Ivar Ch’Vavar, son vers justifié, son travail sur la langue et les sonorités, les images et les sons, un ensemble de matières et de manières qui nous affectent radicalement à la lecture, mais surtout affectent nos manières d’être. Et pour la saisir cette totalité dont parvient à se saisir Ch’Vavar, il nous faut nous pencher sur son usage chirurgical des mots, de leur sens et de leur historicité. Quelle ne fut pas ma surprise découvrant ces vers (extraits de chanson de l’horizon) : « (…) des maîtres à qui / nous avons déclaré la guerre : le dji / had des gueux… Corneilles et freux / en avant ! En route pour l’anarchie ! »

Voici un usage du terme djihad dans son sens le plus strict. Des décennies d’amalgames médiatiques ont « encrassé » (pour reprendre le qualificatif de Mallarmé) le terme djihad. Sans cesse, ce terme, trempé dans le bain confessionnel. Pourtant, l’historicité du terme nous dit tout autre choses, djihad est dérivé de djouhd ou jouhd جهد qui veut simplement dire un effort, quant à djihad ou jihadجهاد, cela décrit simplement l’effort de tendre vers quelques chose – qui pourrait être une parfaite traduction du concept de Conatus présent notamment chez Spinoza.

Et avec tout ça, Ivar Ch’vavar il tend vers Quoi ? L’Éternité…  justifiée !

26 mars 2020

[Chronique] Jean-Michel Espitallier, Cow-boy, par Fabrice Thumerel

Jean-Michel ESPITALLIER, Cow-boy, éditions Inculte, janvier 2020, 144 pages, 15,90 €, ISBN : 978-23-60840-22-9. [Commander]

« Les mythologies des familles sont des constructions en équilibre instable,
agencements de petits faits pas vrais, récits au tamis,
tris sélectifs et bricolages pour que l’histoire présente bien.
Il y a les braves types surexposés sur les commodes.
Il y a les drôles de loustics enfouis au fond des tiroirs.
La gloire ou le passage à la trappe. Pour mon grand-père Eugène,
ce fut la seconde destination » (exergue, p. 9).

 

Comment faire pour saisir un fantôme, c’est-à-dire une figure familiale reléguée aux oubliettes ? Et pourquoi mener l’enquête ? Comment / que raconter quand on ne sait rien ou presque ? C’est là que commence l’écriture, nous suggère Jean-Michel Espitallier : faire parler le silence… non pas combler le vide, mais jouer avec, flirter avec le trou béant, faire affleurer le je d’un jeu avec le temps (et) des origines…

Écrire, pour le poète, c’est traverser la nuit-des-temps, « les filtres de la famille » et « des souvenirs de souvenirs » (115), les représentations scolaires et socioculturelles les plus diverses, pour évoquer l’absent de tout bouquet familial, « le cow-boy qui se retourne [et] ne tarde pas à se faire flinguer par la sédentarité des familles rurales » (96)… C’est ici réussir une attachante (anti)mythobiographie.

Ce récit indécidable – qui multiplie donc les hypothèses – se distingue avant tout par ses processus de distanciation et de relativisation. Relève du premier un sens du paradoxe qui peut être empreint d’humour : d’emblée, le narrateur annonce qu’il va « raconter l’histoire d’un pauvre cow-boy solitaire », mais que « de cette histoire » il ne sait rien (14) ; les immigrés sont accueillis à Ellis Island, un « camp de concentration » dont le nom est une antiphrase, « la Golden door » (28) ; « L’Américain passe du vide (indien) au plein (américain) en moins de six générations » (35)… Espitallier excelle dans le jeu avec les représentations toutes faites, scolaires et légendaires, parodiant les récits d’aventure, les westerns et les « glorieuses épopées » destinées à « faire rêver les foules et amuser les petits enfants » (38), et multipliant les clins d’Å“il amusés à Flaubert, Zola, Mallarmé, Proust, Apollinaire, Giono, ou encore à L’Odyssée de l’espace de Kubrick. Terminons la brève analyse du processus de distanciation par l’examen d’un passage révélateur : « The winner is ? Celui qui tire le premier, parce que sinon il est le premier à être tiré. Celui qui tire le premier est toujours celui qui va s’en tirer » (40). Le détournement d’un lieu commun débouche ici sur un agencement répétitif (avec une antanaclase) qui dédramatise le sort tragique du cow-boy.

Ressortissent au processus de relativisation les listes du début, qui replacent l’histoire particulière d’Eugène dans la grande, celle des autres pionniers partis comme lui à l’aventure, et surtout l’odyssée même de l’espèce humaine (avec l’allusion indiquée à Kubrick). Pour ce qui est de l’histoire américaine du début XXe siècle, dans laquelle la vie du grand-père s’est inscrite, l’écrivain l’évoque au moyen de l’épitomé, cette technique simultanéiste qu’ont utilisée les romanciers américains, de même que Sartre et Giono : « Au même moment a lieu la première communication téléphonique entre New York et San Francisco, Californie. Au même moment a lieu la première communication intercontinentale par TSF entre Arlington, Virginie, et Paris. Au même moment, William J. Simmons et ses hommes réunis sur Stone Mountain, Géorgie, plantent une croix qu’ils font brûler, marquant la renaissance du Ku Klux Klan » (54)… Le destin du grand-père est également et enfin intégré dans une temporalité générationnelle : « Que resta-t-il d’Eugène pour les générations futures ? Rien. Rien, sinon des souvenirs de souvenirs » (115)…

Si on a tous quelque chose en nous de Californie, il n’empêche, pauvres de nous, que tout est vanité.

24 mars 2020

[Création] Yves Justamante, En même temps

En même temps François Macron et Emmanuel Hollande : Yves Justamante passe le discours politique contemporain à la moulinette électroacoustique… [Du même créateur, écouter « Variations pour un Flamby »]

 

22 mars 2020

[News] News du dimanche

Dans cette spéciale : après un Edito de circonstance, de drôles de Libr-brèves et une ingénieuse Libr-(ré)création…

 

Edito /Fabrice Thumerel/

Face à l’innommable, toute littérature fait-elle le poids ? Assurément pas ces journaux coronavirussés où il est question de vaines préoccupations de nantis. (Les grands-écrivains dominants du siècle dernier donnaient dans l’exotisme, le voyage, les expériences gratuites ; les actuelles têtes de gondoles des grands-éditeurs nous offrent au rabais le repli nombriliste).

L’exception cuculturelle française ne fait du reste pas le poids : le circuit de production-distribution de livres est quasiment à l’arrêt (voir l’article récent de Guillaume Basquin). À croire qu’il est plus contagieux de toucher les livres que les denrées alimentaires… De toute façon, les livres ne constituent nullement une nécessité première, n’est-ce pas.

Heureusement, certaines plateformes commerciales ou de libraires indépendants présentent encore certains livres ou leur version numérique (Decitre, Les Libraires.fr, Place des libraires, FNAC, La Librairie.com…). Et il reste le riche catalogue de nos amis de Publie.net : parmi les titres plus ou moins récents, mentionnons L’Homme heureux de Joachim Séné ; Virginie Gautier/Mathilde Roux, Paysage augmenté ; Laurent Grisel, Journal de la crise, 2008… Ou encore, qui vient de paraître, Christophe Grossi, La Ville soûle , qui nous emmène de Paris (« Métropismes » et « Notes du dehors ») à Berlin et Barcelone, nous offrant en outre une « promenade littéraire, musicale, artistique et cinématographique ».

C’est dire que LIBR-CRITIQUE, même à court de Libr-événements, entre dans une période d’intense activité, comme on dit d’un volcan : nous allons vous proposer non seulement des lectures passionnantes – quels qu’en soient les supports –, mais encore des libr-créations et libr-réflexions à goûter et méditer – sans oublier de libr-zigzaguer de site en site et de blog en blog.

 

Libr-brèves

♦ Deux très bonnes nouvelles dans cette ambiance anxiogène.
1. L’armée américaine a annoncé avoir testé avec succès un prototype de missile hypersonique qu’elle espère déployer dans les cinq ans pour concurrencer des armes similaires développées par la Chine et la Russie.
2. L’Eglise catholique a décidé d’accorder, sous certaines conditions, « l’indulgence plénière » ou pardon des péchés aux croyants frappés par le Covid-19. /Jean-Michel Espitallier/

♦ CUHEL, Tourbillons absurdologiques

Le libéralisme, c’est récolter le rien après avoir cherché et semé le plusx ; c’est abandonner la recherche pour mieux trouver le Néant ; c’est libérer l’état de ses responsabilités pour les offrir en fardeaux aux vovotants-consuméristes ; c’est virer des lits dans les hôpitaux pour faire place aux virus ; c’est étendre aux hôpitaux le tri sélectif pour faire de la place ; c’est libérer des flics dans les rues pour répandre la Bonne-Parole ; c’est libérer les humoins de leur fardeau existentiel…

La fRANCE est la 7e puissance économique, donc elle p(and)énurique.

Il faut tousser dans le coude pour mieux se saluer : c’est ainsi qu’on s’allie en fRANCE, où l’on a les coudées franches.

En fRANCE, le travail rend libres ceux qui n’ont pas le choix.

En fRANCE, la liberté c’est se mettre sur orbite, les yeux exorbités, dans son propre quartier, avec à la main un pis-aller.

En fRANCE, lorsque le personnel de santé manifeste pour plus de moyens, on emploie les grands moyens : le pouvoir les salit et les CRS les accueille ; mais lorsque ça sent le cercueil par manque de moyens, on trouve le moyen de les enrôler comme moyens, et le président les salue !

En fRANCE, on a du bon sens, mais ça n’a pas de sens.

La fRANCE arbore l’exception culturelle, mais la mort cruelle ne fait pas d’exception.

La fRANCE a viré ses tests pour donner du lest au virus.

En fRANCE, tests de dépistage, tests d’apprentissage, même combat : vive le PIS-Aller !

En fRANCE, on n’a pas de masques, mais on avance masqués.

En fRANCE, on a des banderoles, mais on n’a pas d’idées.
En fRANCE, on a des casseroles, mais on n’a pas d’idées.
En fRANCE, on a des véroles, mais on n’a pas d’idées.

Libr-(ré)création

Marcel Navas, MOTS CROISÉS INSOLUBLES
Problème n° 1

Horizontalement

  1. Avec elle c’est toujours la même chose, il faut qu’elle fasse remarquer son indifférence. – II. Plus ça dure et plus ça ramollit. Se fâche tout rouge sans changer de couleur. – III. Bien sûr qu’il était un homme d’expérience ! Preuve de mauvaise foi. – IV. Elle fait ce qu’elle peut et défait davantage encore. À la pointe du combat. Tout en délicatesse. – V. Il faut le boire cul sec pour connaître ses vertus aphrodisiaques. – VI. Pas du genre à se laisser faire, ni à repasser. Agent de texture recommandé aux écrivains dispersés. Il s’imagine qu’il impressionne. – VII. Publicité pour la duplicité. Rattrapage nocturne. - VIII. Pièges à oiseaux. Compliment bien mérité après une interminable série de blâmes. – IX. Sablier impérissable. Clôture des contes. - X. Absences répétées et finalement définitive. Nom usuel des anonymes. Artisan d’un projet irréalisable. – XI. Marques d’affection indélébiles. – XII. Aveugle aux beautés de la peinture, et sourd par dessus le marché de l’art. Dans le cadre du jeu et pourtant hors sujet.

Verticalement

  1. Douleur que seule guérit une longue habitude de la souffrance. – 2. Cet argument serait solide s’il n’avait le défaut d’être liquide. – 3. Il a brillé longtemps par son absence d’esprit puis s’est éteint. – 4. Facilite le divorce des vieux couples italiens. Méandres de la pensée. – 5. Ne peut survivre qu’au prix d’une baisse de revenu. Se donne des airs d’hôtesse. Puissant par sa capacité de nuisance. – 6. Cette manie qu’il a de violer les consciences ! – 7. Meuble d’angle sans grande utilité. Gourmandise jamais punie. Association d’idées sans autre but que récréatif. – 8. Aptitude à passer inaperçu sans pour autant disparaître. Fait le plein avant de vider son sac à malices. Du gaspillage mais pas pour tout le monde. – 9. Elles sont mises en scène ou alors mises en boite. – 10. Remplace avantageusement le remplaçant défaillant. Forme d’ennui à plein temps. – 11. Individu qui joue aux dominos avec sa mère et aux abdominaux avec sa femme. – 12. Lettres retournées à l’envoyeur avec promesse de correction.
Marcel Navas est critique d’art privé et collectionneur. 
Il propose ici des mots croisés qui durent longtemps.
Pour lutter contre la déprime, pour gagner du temps…

 

 

21 mars 2020

[Chronique] L’amour pas la guerre (à propos de Gilbert Bourson, Phases), par Jean-Paul Gavard-Perret

Gilbert Bourson, Phases, postface de Philippe Thireau, Tinbad éditions, coll. « Tinbad – Chant », 2020, 80 pages, 13 €, ISBN : 979-10-96415-28-1. [Commander] [© Jacques Cauda, Portrait de Gilbert Bourson]

« Ce texte fulgurant, viol de tous les instants connus,
vus, passés, à venir est construit dans le lit du Scamandre,
dieu-fleuve, métaphore, ce peut-il, de la couche d’Hélène de Troie
qu’Achille aurait saillie ? » (Philippe Thireau, p. 76).

Le temps dresse entre nous et des oeuvres passées une barrière et une manière de les couler dans un bronze qui n’est pas forcément le bon. Et, en pensant au travail sur la langue de Guyotat, Bourson a relu l’épopée de Homère qui, écrit-il, « implique le sexe dans le bordel conflictuel de l’histoire ».

Tout se joue en effet « autour du cul d’Hélène ». Mais la charge érotique du récit a été éradiquée par l’idéologie implicite des temps pour laquelle le sexe est toujours un danger à l’ordre social. Et ce – paradoxalement –  au profit de conflits politiques de l’Histoire. Il s’agit de cacher non seulement les seins qu’on ne saurait voir mais d’assécher les réservoirs de pulsions auxquelles la politique et la guerre tiennent lieu de cache-sexe.

En redonnant sa relecture à L’Iliade, Gilbert Bourson permet de voir enfin le « visage » qui se cache dans l’oeuvre. La prose poétique supérieure de l’auteur iconoclaste crée le passage de la guerre à l’amour, là où les transports guerriers font place aux amoureux.

Il existera sans doute des pisse-froids pour trouver là une interpréation excessive d’un texte fondateur. Mais avec Bourson le désir souffle ses naseaux et mâche le cuir des corps et des âmes dans une traversée des temps. Car certes, il y a Homère, existent ici tout autant Lucrèce, Monteverdi pour ouvrir le bouclier de bouches qui ne sont en rien amères et ce en une seule et immense phrase.

Elle commence avant le début du livre et ne s’arrête pas à son terme. Elle charrie, venue de l’Empyrée ou d’ailleurs, des goulées de souffles et de sueurs au delà des ultimes retenues. L’air alors s’avale entièrement dans la propension d’éros. Et en ce sens c’est parfait.

© Merci à Jacques CAUDA de nous avoir autorisé à reproduire ce magnifique Portrait de Gilbert Bourson.

18 mars 2020

[Chronique] Guillaume Basquin, L’édition grippée

On a entendu à gauche et à droite que la présente époque de confinement des citoyens chez eux serait favorable à la lecture et à la publication de nouveaux livres, puisqu’il n’y a presque plus d’autre loisir. Pour la lecture, c’est à peu près certain ; mais quelles seront-elles ? On achète sur Internet essentiellement des livres de noms déjà faits : Stendhal, Pasolini, Badiou, etc. ; Haroldo de Campos, pour les plus aventureux ; La Peste de Camus, pour ceux qui aiment à se faire peur (et comparer à la Peste noire, sans aucune pudeur morale ni intellectuelle, ce qui ne se peut raisonnablement comparer qu’aux grippes « asiatiques » de 1957 et 1968…). La vente en ligne de littérature de recherche ? On a déjà testé : ce sont une dizaine d’exemplaires qui partent, au mieux… De plus, très peu de bureaux de Poste sont encore ouverts, idem pour les Carrés entreprise de l’ancienne entreprise glorieuse du Service public ; les Carrefour Markets et autres Mark’s and Spencer ayant été considérés comme plus essentiels à la survie de la Nation que les envois postaux !… Cela devient très compliqué, par exemple, d’envoyer des revues ou des exemplaires de presse de livres à tarif non rédhibitoire. De plus, les rédactions des journaux et revues littéraires sur papier sont fermées : les envois de presse depuis la semaine dernière ne vont pas circuler du tout ; et pire : s’accumuler sur et sous les bureaux des dites rédactions…

Enfin, si on tend un peu l’oreille, outre que toutes les librairies physiques de France sont fermées pour quelques semaines, sacrifiant ainsi à peu près tous les offices de mars, on apprend que la plupart des gros et très gros éditeurs ont repoussé leurs sorties de mars et avril à mai, au plus tôt ; ce qui créera un immense embouteillage de sorties à cette époque. Maintenir les programmes de mai pour l’édition de recherche et de poésie, qui se surajouterait à ce déferlement de poids lourds me semble très risqué. Ajoutons à cela que le dépôt légal des livres et des revues est suspendu en France jusqu’à nouvel avis, ce qui est peut-être même inédit dans notre pays… Dilicom, Électre et Prisme sont fermés. En clair, on ne délivre même plus de nouveaux codes ISBN ou ISSN : une revue littéraire ne peut pas se créer en ce moment en France, pour une durée indéterminée ! Outre le nouveau contrôle biopolitique des corps au niveau mondial (sauf en Angleterre ?…), qu’on peut quand même discuter, vient de s’y surajouter carrément un gel des créations de l’esprit (sauf à tomber dans l’hyper-marginalité). Évidemment, on espère tous que ceci devrait ne pas durer trop longtemps… Trois semaines ? Deux ? Mais si c’est quatre ? Ou cinq ? Comment envoyer à l’imprimerie pour la prépresse un livre fin mars, en période de fermeture totale du dépôt légal ? Cela nous semble beaucoup trop risqué, et Tinbad a choisi de reporter son programme de mai à octobre, après la vague des inévitables premiers romans qui commence 3e quinzaine d’août, désormais. Il nous semblerait vraiment plus raisonnable de décaler toute la production culturelle (tant pis : XX mois auront été perdus, mais pour essayer de repartir sur un rythme normal), plutôt que de suicider YY soldats-des-lettres (mais c’est la même chose pour le cinéma, et pour le théâtre… où on annonce déjà une probable annulation du Festival de Cannes…) sur un front saturé et casse-gueule d’avance.

17 mars 2020

[Texte] Romain le GéoGrave, E.D.A.

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , — rédaction @ 21:22

Vie incarcérale, en vedette : l’Espace Démocratique d’Apprentissage (E.D.A., en figure managériale)

Situation générale : coincement de bâtiments entre

l’entrée par derrière du bâtiment, animaux de bâts > rentrent tête basse,

bas bâtiment sur lequel est inscrit en trop gros, des mots comme avenir, département, construction, conseil général ; ensemble, vivons la concertation éducative, plongée dans le cerveau dérangé de Laid Ducnat ; déconcertant,

il y a un ordre dans les termes, mais on ne comprend pas, finalement, le lien entre la grossièreté du bâtiment, laid, inesthétique / anesthésiant

la pupille, et ces mots.

Non, on ne comprend surtout pas pourquoi les mots enfants / liberté / esprit critique / beauté ne sont pas sur ce mur de désaccueil ? ? ? ?

Passer rapidement devant permet de croire lire quelque chose comme « Nous construisons l’avenir de vos enfants ici ». Mais c’est de l’avenir du département qu’on cause …

Mensonge d’accueil ! Les managers, zinzin-venteurs de phrases torche-culs, ont sacrifié le langage, encore une fois.

Dessous ces mots, barrières, des barrières, grilles, des grilles, on protège qui de quoi ? Intérieur Vs extérieur ou InVsmnt ? Protégeons nos enfants d’entrer dans ce bâtiment !

Des caméras qui camératent, vidéobservance > têtes blondes sur écrans noirs, reste gris tout ça, faits et gestes, gestuelles soupçonnées :

main au portable,

main dans l’sac,

main au panier.

Tour de contrôle, ici tour de contrôle !

 

Vue d’en haut, même si – notez bien – prendre de la hauteur chez Laid Ducnat reste peu évident et partiel :

  • espaces bitumés pour jouer > classe ! /
  • espaces bitumés pour patienter, errer ; tourner en rond s’fait chier > re-classe ! /
  • Σ : Bitume + bitume + quelques m2 de verdure* pour laisser deux pauvres poules picorer = écocorico-collège!! Labellisé, évidemment, Mama Nadgeure (cheffe de l’information et du contrôle) est passée par là, dossier, constitution, objectifs, bilans, résultats, évaluation.

Que vive l’architecture scolaire pré-apocalyptique – n’y sommes-nous pas déjà ?

* [attention, attention, notez bien, sigle, alerte au sigle, vous êtes dans un bâtiment E3D, je répète vous êtes dans un bâtiment E3D > établissement (en état de faiblissement avancé) en démarche de développement durable // pauvre linguiste qui s’attardera sur cette suites d’ineptes concepts accolés : en démarche (à la con) de développement durable (quel développement humain durable?)]

L’entrée dans l’E.D.A, donc, l’odeur, première fois,

inaltérable odeur de l’ennui, la prison à échelle adolescente,

tout est bas dans l’E.D.A. – manque de grandeur (forcément, ici on baisse la tête, on baisse les yeux, on baisse le niveau, on baisse ses exigences, on s’abaisse aussi, surtout, devant les forts) – ça pue, en fait.

C’est misérable, la première réaction, la bonne, instinctive, naturelle, animale, c’est de se casser, fuir, se tailler, se faire la malle, faire le mur, se carapater rapidos, tout sera bon pour ne pas rester

(* AUCUN SCRUPULE LES ENFANTS *).

L’E.D.A., ici l’espace ne vous veut pas de bien.

Navigation sans GPS à travers des couloirs mornes, bleus probablement, on ne sait plus car incapacité du cerveau à imprimer cette abominable laideur, des poteaux des poteaux – qu’on se prend pleine gueule (à l’époque des jeux idiots des couilles aux poteaux, aujourd’hui les poteaux énormes, impossible à rejouer cette malédiction pour faibles).

Soumission à la surveillance : aucune aspérité, tout est accessible, visible et sans recoin.

Des portes, fermées, bleues, pourquoi ce bleu infernal ? Bleu, la mer, le ciel ? L’infini ?? Le rêve … arrêtez, on se marre tellement, ces mots n’ont pas leur place ici. Univers carsidéral.

En marchant au hasard, sans savoir, on comprend finalement qu’on est dans un collège,

pas dans une prison, enfin

pas aujourd’hui les matons sont absents.

— pas à pas dans le morne espace du savoir (?) —

Collège, ensemble ? non ! Somme, masse, indistincte, de qui, profélèves ?

Pour l’espace, ici, le comprendre pour le refuser / ou le nier sans empathie, cyniquement,

l’accepter c’est

y travailler les yeux fermés sinon ils saignent.

Rapide coup d’Å“il dans une classe, toutes les mêmes, des rangées, un bureau, le maître surveille, il n’y a plus l’estrade d’antan mais c’est tout comme. L’estrade est virtuelle, le prof est au-dessus, il maîtrise, il méprise trop souvent, il regarde vers le bas – enfin au collège, au lycée il la ramène un peu moins, question de physique, de masse critique, de taille, c’est éliminant la taille.

C’est infini comme l’infinitude de la tristesse cet espace, on se perd en soi, on croit se perdre mais on est toujours au même endroit quand il est vide.

Plein, c’est différent, un peu.

Plus ou moins les mêmes tronches.

Plus ou moins les mêmes enseignements dispensés ou hurlés, qui naviguent dans les couloirs, traversent les cloisons (éco-conconçues de toute évidence).

Pourquoi pas plus de trous dans les grillages pour fuir ?

Pourquoi pas plus de graffitis pour effacer labels et phrases déGUEUpartementales ?

Les enfants, régulièrement, espèrent que l’E.D.A. crame, combien de fois entendu sur une semaine ?! Pourquoi nous adultes ne les aidons pas à faire disparaître l’E.D.A., avachis mous et endormis que nous sommes ?

Certitude numéro 1 : l’avenir ne se construit pas ICI.

14 mars 2020

[Chronique] Éric Clémens, TeXTes (anthologie), par Bruno Fern

Éric CLÉMENS, TeXTes 1970-2019, anthologie composée par Dominique Costermans et Christian Prigent, illustrations de Philippe Boutibonnes, Marcinelle (Belgique), éditions du CEP, mars 2020, 144 pages, 15 €, ISBN : 978-2-39007-054-2.

 

Auteur de nombreux ouvrages aussi bien philosophiques que littéraires, Éric Clémens en publie ici un nouveau, fait de textes issus de ces deux veines et parus dans la revue TXT, du n° 2 (1970) au n° 33 (2019)[1]. À plusieurs reprises il y souligne les liens qu’il établit entre ces régimes différents d’écriture pour lui : « la fiction déchaîne la pensée : elle l’ouvre toujours à sa genèse et à son achèvement, jamais fixés », une telle démarche s’inscrivant dans la perspective d’une émancipation qui soit à la fois civique et artistique – autrement dit, dans l’exigence a priori paradoxale d’un en commun et d’une singularité. Du premier au dernier texte, on repère vite des lignes de force comme autant de questions fondamentales sans cesse retravaillées, tout particulièrement la mort, le sexe, la langue et le politique, croisées à travers des pôles entre lesquels l’écriture n’en finit pas d’osciller : excès/formalisation, réel/langage. Recourant à de multiples notions, essentiellement philosophiques (de Platon à Derrida), psychanalytiques (Freud et surtout Lacan) et littéraires (de Rabelais à certains de ses compagnons de route txtienne, en passant par Sade, Rimbaud, Mallarmé, Artaud, Bataille, Ponge, Max Loreau et Marc Quaghebeur, entre autres), Éric Clémens tente ainsi de penser sa pratique de lecteur et d’écrivain.

Selon lui, une lecture digne de ce nom doit être suffisamment lente pour opérer « un mouvement de doublement du texte lu » qui permette de mettre en évidence ses contradictions internes (c’est-à-dire l’absence en lui de « non-contradiction décisive »), sa dimension d’intertextualité et son caractère intrinsèque d’inachèvement. Au fil des années, il a lui-même appliqué cette méthode au décapant verheggenien dont il analyse avec précision l’efficacité, via une « cocasserie déformante », envers les discours totalitaires (ceux du maoïsme vivace à l’époque et d’une conception dogmatique de la psychanalyse) ; de même, il distingue dès 1985 les principales caractéristiques de la langue inventée par Christian Prigent et, par ailleurs, dans une approche bataillienne, il affirme de Rabelais que sa « fiction ne pourra dire les dépenses du réel (jouir, mourir) que dans les langues de la dépense ». Pour ce qui tient à l’écriture, Éric Clémens s’attache à détailler les trois composantes, à ses yeux, de la fiction telle qu’il la conçoit : la figuration (qui « cherche à doubler le réel d’un supplément qui ne lui ressemble pas, mais y insère des inventions de rapports »), le rythme qui « touche à toutes les dimensions de la langue et à toutes les sensations du corps, entre en jeu par la voix, au signifiant et au souffle » et la narration qui, loin d’une linéarité pseudo-transparente, « joue et déjoue les événements singuliers qui forment récit ».

D’un numéro de TXT à l’autre, ces deux questions centrales, parfois abordées par le biais de diverses problématiques (le carnavalesque, la pratique vidéo dans ses rapports à la fiction, la BD et l’illusion représentative, etc.) ont permis à Éric Clémens d’exprimer des positions qui échappaient heureusement aux modes successives de pensée – l’ensemble finissant par retracer une histoire certes personnelle mais significative du projet txtien qui était (et reste encore) de « vider la poésie de la poésie qui bave de l’ego, naturalise et mysticise, dénie obscurités, obscénités, chaos et cruautés, décore le monde et marche à son pas – même quand elle affirme le contraire, au prétexte de quelques énoncés protestataires »[2].

Quant aux textes de fiction de l’auteur lui-même, ils attestent de la cohérence de sa démarche car on y retrouve la plupart de ses interrogations théoriques : « simul or et corps / usure / simul ocre / âcre corps geste-sexe / simulacre / ocre d’or » (1970) ; « Et la langue ? / Qui survient ? Force le passage ? » (1988) ; à propos de passage, notons celui qui mène du titre d’un poème de 1990, Métamorphoses, au dernier vers : « Mets ta mort fausse » et pour poursuivre sur cette lancée : « je suis mort existe pas mais j’existe oui ça oui je ne cesse pas de rester en vie jamais suis mort jamais encore moins j’étais jamais pas de jamais pas de j’aimais à l’imparfait » (2018) – autre façon d’y être toujours.

TXT boys : de gauche à droite, Éric Clémens, Alain Frontier et Christian Prigent.

[1] TXT est parue de 1969 à 1993 (n° 1 à 31) puis réapparue depuis 2018 (n° 32 et 33).

[2] Christian Prigent, Point d’appui 2012-2018, P.O.L., hiver 2019 (une vraie mine à explorer), p. 231.

11 mars 2020

[Texte] Sébastien Ecorce, Virologie-permutation-2020

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , — Fabrice Thumerel @ 21:20

Revoici Sébastien Ecorce – professeur de Neurobio à ICM, Salpètrière, écrivain-poète -, que nous remercions, avec des extraits d’un travail en cours, Petits exercices de virologie faible. À vous d’activer le virus poétique… [© Wolfgang Paalen (1905-1959), Espace sans limite, 1941]

 

Quel enfant tordu, perdu

Sur une calotte lunaire

Sans charge –

S’accorde à ses larmes

 

 

 

Car

Fendu verticalement

Coloré

Remuant la queue

L’organe :

Avant le tir

La captation,

Une marge séraphique

 

 

 

 

Les Anciens dieux rampent déjà

Ou roulent des boules

Comme des scarabées migrateurs naïfs

 

 

 

Donne naissance à la gonorrhée dans le cauchemar

Et libère diarrhée où éclatent des nausées de plomb

Cette émeute est dans le monde

Un complice monumental

Déflore le corps de lait

Le liant

Décolore les ganglions

Dévore

Les aspirations

Et déshonore le blanc

 

 

 

Sous les paupières levées

Si – pour les lumières d’aplomb

Tombe

Le ver de bois

La tige

Une vision

Sans aucune erreur de programmation : est :

 

 

 

Brachiale située là

Parce que_

Sur la Gorge sud

L’axe : indéterminé : irrévérencieux : incohérent :

Séquence sanguine :

Déjà laissée

 

 

 

Qui est combien de mains arrachent les branches

Des pots des segments tombent des balcons

Comme des pêchés d’inerties

Anormaux

Des Talismans du Mozambique et Zimbabwe

La vie paisible aux coupeurs de gorges

 

 

 

Faisceau :

Étend des ombres imprudentes sur la dernière copule

Déjà_

Avant le film sur l’ancienne guerre du Vietnam

Qui accroche et ne fait pas terrain

Le monde est un trou de serrure

Ridé même comme des innocentes îles tropicales

 

 

 

Parce que l’idée est immédiatement désactivée

Parce que vous entendez que les cris font quelques pas

Et que vous apprenez des corps ci-dessous

Qui arrivent,

Un prix de production

Urée au voisinage

Pénétrant des racines aléatoires

Dans des formes sombres et effondrées,

Déconnectées

 

 

 

Vecteur est connu_

La trahison des graisses

Et l’épopée du Xylophage sacrifie des siècles d’Histoire

Muse ne montrerait pas des ongles si le Mâle chancelait,

Ne perdait pas ses lambeaux – peu à peu

Le refuge dans la peau

Enveloppe sylvestre après les viols quotidiens

Le prix de l’exploitation

Maintenant_

 

 

 

Soleil a éteint le soleil

La pollution injuste de la pensée et des ressources

A perdu au jeu de l’extraction numérique

Des explosions criminelles

 

 

 

Amazonienne dans le Fandango tragique de l’incendie

Hypothèse chimique

Et cycle des matières parasites

Hôte : hôte car hôte : hôte

Aussi

Si

 

 

Avec ex libris :

Marqué par une survie improbable

Danse qui obscurcit les espoirs fragiles

Envoûte,

Tandis que l’espace-temps de la glace

Elargit le plomb des crevasses –

Quelles mains voyous maintenant

Pour des raisons honorifiques se lient à des stratèges inappropriés ?

Plantés dans tronc commun :

Celui de contrefaçons et d’intimidateurs

Continent : au sous-continent :

Dans la douleur :

Il en est ainsi

 

 

 

8 mars 2020

[News] News du dimanche

Riche mois de mars : UNE sur Julien BLAINE ; notre Libr-sélection de livres reçus ; nos Libr-brèves par monts et par vaux…

UNE : pas de Fin pour un grand artiste… Julien BLAINE

Du 14 mars au 10 mai 2020 à La Tour-Panorama, 3e étage, VERNISSAGE LE 13 MARS 2020 : Le Grand Dépotoir de Julien Blaine.

INFOS PRATIQUES

Bon débarras / Fin d’un artiste. Après toute une carrière passée à contre-courant du marché de l’art, Julien Blaine, poète, performeur et l’un des créateurs de la poésie-action, a décidé de liquider sa vie d’artiste. Tout doit disparaître ! « Le public pourra venir choisir les Å“uvres qu’il désire emporter gratuitement. »

 » Évidemment ce serait plus pertinent, plus exemplaire, si j’étais Christofer Wool, Peter Doig,
Damien Hirst, Richard Prince, Anselm Kiefer, Adrian Ghenie, Marc Grotjhan, Rudolf Stingel, Zeng Fanzhi, Yoshitomo Nara, Jeff Koons, Ai Weiwei…

Si j’étais un artiste issu de l’impérialisme américain made in United State of America ou asiatique made in République Populaire de Chine !

Je ne suis que Blaine, Julien Blaine, et je ne suis pas dans le marché de l’art à part quelques rares collections italiennes, suisses, floridiennes et françaises que je puis compter sur les doigts de mes 2 pieds.

Le but de cette exposition Le Grand Dépotoir est donc le suivant : montrer tout ce qui me reste dans mes ateliers : absolument tout ! Les choses seront déposées dans les pièces et sur les cimaises de l’expo de-ci, de-là à l’emporte-pièce (le mot composé est doublement juste).
L’exposition durera un mois, durant ce mois le public pourra venir choisir les Å“uvres qu’il désire emporter gratuitement. Et à la fin, le mois étant écoulé, ce qui reste de l’expo composera un beau feu de joie à moins que tel musée les récupère dans ses réserves… !
Et je ne produirai plus que du texte dans des livres ou des revues.
Plus aucune toile, dessin, sculpture, installation, plus rien pour les collectionneurs, les galeries et les musées. Et pas loin de passer au stade octogénaire, je cesserai aussi de me produire en chair et en os et en public.  » /Julien Blaine/

BON À SAVOIR

Le Grand Dépotoir est un drame en trois actes :
– Acte I • Bon débarras / du 14 mars au 12 avril
– Acte II • Tout doit disparaître / du 17 avril au 9 mai
– Acte III • Liquidation avant fermeture / le 10 mai

Pendant toute la durée de l’exposition, le public est invité à choisir et garder l’Å“uvre de son choix.
> À chaque début de nouvel acte (les 13 mars, 17 avril et 10 mai), possibilité de repartir tout de suite avec !
> Le reste du temps, possibilité de réserver l’Å“uvre de son choix et de venir la récupérer aux dates de retrait :
Réservation d’Å“uvre du 14 mars au 12 avril – retrait les 11 & 12 avril
Réservation d’Å“uvre du 18 avril au 9 mai – retrait les 8 & 9 mai

Trois entractes performés ponctuent l’exposition :
24 avril : Charles Pennequin et Will Guthrie, batteur
3 mai : Edith Azam et Eric Ségovia, guitariste
10 mai : Julien Blaine et Richard Léandre, contrebassiste

HORAIRES

Vernissage le 13 mars à partir de 18h – Performance de Julien Blaine à 19h dans l’espace d’exposition

Exposition ouverte du mercredi au vendredi de 14h à 19h
Samedi et dimanche de 13h à 19h

Attention, fermé les lundis et mardis

Libr-10 (notre sélection de livres reçus en février/mars 2020)

► Pierre ALFERI, Divers chaos, P.O.L, 270 pages, 18 €.

► Julien BLAINE, Le Grand Dépotoir, Al dante/Presses du réel, 224 pages, 25 €.

► Julien BLAINE, 2019. Albumanach bisannuel, ibid., 248 pages, 30 €.

► Jean-Philippe CAZIER, Europe Odyssée, éditions Lanskine, 48 pages, 13 €.

â–º Anne-James CHATON, Vie et mort de l’homme qui tua John F. Kennedy, P.O.L, 248 pages, 18,90 €.

► Éric CLÉMENS, TeXTes 1970-2019, anthologie composée par Dominique Costermans et Christian Prigent, illustrations de Philippe Boutibonnes, Marcinelle (Belgique), éditions du CEP, 144 pages, 15 €.

► Christophe ESNAULT, Ville ou jouir et autres textes navrants, Mugron (Landes), éditions Louise Bottu, 164 pages, 14 €.

â–º Christophe GROSSI, La Ville soûle, Publie.net, coll. « Temps réel », 232 pages, 18 €.

â–º A.C. HELLO, Animal fièvre (2 CD), Trace Label : commander. La Peau de l’eau, Pariah, 16 pages, 5 €.

► Jean-Claude PINSON, Pastoral. De la poésie comme écologie, Ceyzérieu (Ain), Champ Vallon, 180 pages, 18 €.

Libr-brèves

► Découvrez l’envoûtant premier ciné-poème de Christophe Manon, « Ce sont des boutons imbéciles ceux qui commandent aux bombes ».

► Lecture de Michael Heller, Sara Larsen et Sandra Moussempès le jeudi 12 mars à 19h : Atelier Michael Woolworth (2 rue de la Roquette, cour Février 75011 Paris).

► OBLIQUE STRATEGIES / PART 2 Proposé par VOIX OFF : 7 mars-18 avril 2020
Samedi 14 mars 2020 à 18h : Lecture par Pierre Alferi, Jean-Christophe Bailly, Frédéric Boyer, Suzanne Doppelt, Abigail Lang et Dominique Pasqualini. Martine aboucaya : 5 rue sainte anastase 75003 paris (tel +331 4276 9275)

► Jeudi 19 mars à 19H, Le Bal des Ardents (17, rue Neuve 69001 Lyon) : Rencontre avec Philippe Thireau, Gilbert Bourson et Guillaume Basquin (éditions Tinbad).

► À l’occasion de la sortie française de Ce qui n’existe plus, Krishna Monteiro sera présent le 26 mars 2020 de 19 h à 21 h à la Librairie portugaise et brésilienne, 21 rue des Fossés Saint-Jacques 75005 Paris.

[Chronique] Néo-féminismes et néo-puritanismes : la révolution conservatrice… (Fabrice Thumerel)

Une journée des droits-de-la-femme : plus symbolique que politique, à l’évidence.
Tout de même, depuis le 1er mars dernier, notons l’obligation pour les entreprises d’au moins 50 salariés de communiquer l’Index  de l’égalité femmes-hommes. Sans compter l’actuel renforcement de la lutte contre le harcèlement sexuel, les violences et les comportements sexistes.
On ne peut que s’en réjouir.

Quant au jouir… En cette époque qui préfère les draineurs aux dragueurs, fuyant les malsaines moiteurs pour privilégier le lisse, l’inodore et l’insipide ; en cette époque de guerre des sexes où tout homme est un porc qui s’ignore, où la nouvelle Préciosité entreprend une purification de la langue et où le néo-féminisme prône un retour au lansonisme en rejetant l’homme dans l’Å“uvre… La bien-pensance n’ayant pas de frontières, sauve qui peut !

C’est le moment de (re)lire le tonique numéro de Lignes, intitulé « Puritanismes : Le néo-féminisme et la domination » (n° 57, automne 2018).
Tonitruer contre la domination 
masculine permet-il « de penser la question de la domination », demande Véronique Bergen, qui associe néo-libéralisme et néo-puritanisme ? Selon elle, le mouvement #BalanceTonPorc, « fallacieusement présenté comme une défense du droit des femmes, des droits des minorités, comme un vecteur d’émancipation », n’est en fait qu’un « mouvement dogmatique de néo-puritanisation ».

Dans « Cochonnerie d’écriture », Christian Prigent, celui qui incarne haut et fort la modernité avant-gardiste, ne peut que fustiger une névrose puritaine qui n’est que la face moralisatrice de l’immoral capitalisme.
Tout d’abord, en guise de préliminaire, cet irrésistible avertissement ironique :
« Prudence, petit homme : tu es coupable, forcément coupable. Pas violeur, certes. Harceleur ? Non plus. Mais à l’occasion séducteur sur fond d’autorité professorale ou de prestige littéraire. Suborneur, alors ? sans doute (retenu, mais foncier). Aimant du sexe l’inavouable, l’excessif, le complice avec l’abjection. Mesurant au jour le jour la différence entre l’expansion inextinguible du fantasme et la petite misère sexuelle courante. Emberlificoté par conséquent dans les fils de névrose noués par cette mesure. Pervers à proportion de cette névrose. Balançable, donc, pour peu que tu mettes un bout de nez ou de sexe dehors. »
Cependant, grand amateur des aspérités et impuretés en tous genres propres à toute véritable expérience – fût-elle scripturale -, ce « petit homme » ne fait pas dans la prudente retenue : contre l’hygiénisation de notre relation au corps comme au sexe, contre la naturalisation homogénéisante de la langue comme de son usage poétique, l’horrible trouvailleur (Le Pillouër) en appelle à l’ordure et… à Artaud ! Que sont ces néo-puritains ? « Des chiens, qui pensent immédiatement avec la terre ».
Quant à la grotesque régression nommée « écriture inclusive » – qui en fait occulte les causes sociopolitiques des différences sexuées -, elle fait l’objet d’un traitement comique dans « Zoorthographe d’usage », cette « sotie pour deux voix » que l’on retrouve dans Poésie sur place.

Pour être régressif et excessif, le néo-féminisme puritain n’est assurément l’avenir ni de la femme ni de l’humanité.

5 mars 2020

[Chronique] Simone Debout et André Breton, Correspondance, par François Crosnier

Simone DEBOUT & André BRETON, Correspondance 1958-1966, suivie de « Mémoire. D’André Breton à Charles Fourier : la révolution passionnelle » & de « Rétrospections », Éditions Claire Paulhan, novembre 2019, 288 pages, 35 €, ISBN : 978-2-912222-65-7.

 

« C’était comme si, grâce à vous, le bel arbre de Fourier venait pour moi de fleurir,
encore plus resplendissant et odorant, une seconde fois. »

(André Breton à Simone Debout, 15 septembre 1958).

 

« Fourier revient », tel était le titre du dossier proposé par la revue Critique voici cinq ans (n° 812-813, janvier-février 2015). Y figurait notamment un article de Joël Gayraud, « Au miroir des analogies. Le surréalisme et Charles Fourier », lequel rappelait justement ce que le rayonnement de l’œuvre de Fourier, « moins d’ailleurs comme système de réforme sociale que comme incitation à la liberté des mœurs et source de poésie » doit à André Breton (L’Ode à Charles Fourier a été écrite au cours de l’été 1945) et au surréalisme.

Les lecteurs de Fourier, quant à eux, savent depuis longtemps ce qu’ils doivent au travail fondamental et pionnier de Simone Debout, maître d’œuvre de la réédition des œuvres complètes chez Anthropos en 1967 (reprise partiellement entre 1998 et 2013 aux Presses du Réel) et dont les recherches entamées dans les années 50 ont conduit, notamment, à la découverte et à la publication du manuscrit du Nouveau Monde Amoureux (1817-1819), qui a tant contribué au revival de Fourier. Elle rencontre André Breton « tardivement, au temps du déclin de son influence, et même de sa vie » et parle de « l’espèce d’ordination dont il m’avait privilégiée :   ̎vous allez parler de Fourier, disait-il, vous seule allez parler de Fourier  ̎».

Leur correspondance, établie, annotée et présentée par Florent Perrier avec le concours d’Agnès Chekroun avait fait l’objet d’une pré-publication en 2016 dans les Cahiers Charles Fourier. Elle est reprise ici dans la très belle maquette qui caractérise les ouvrages publiés par Claire Paulhan, abondamment et savamment annotée et illustrée. Elle comprend 10 lettres d’André Breton et 21 lettres de Simone Debout et s’étend du 30 juillet 1958 à la mort de Breton, le 28 septembre 1966.

Elle est naturellement centrée sur le travail de Simone Debout, la publication d’articles et la communication d’inédits, notamment d’extraits du Nouveau Monde Amoureux dans la magnifique édition Pauvert de la Théorie des quatre mouvements, dont la parution toujours différée (envisagée dès 1961, elle n’aboutira qu’en 1967) est le feuilleton de ces années-là.

Mais rapidement le ton des lettres est devenu plus personnel : dès la lettre 4 (29 septembre 1958), la parution d’un numéro de la revue 14 juillet « beau comme un drapeau noir haut levé » donne lieu à un long commentaire de Simone Debout sur De Gaulle et « l’invention politique ». Le sentiment de la nature (pour elle, les montagnes de Chartreuse, au-dessus de Grenoble où elle vit ; pour lui, « le seul soleil que j’aime, celui – très pâle – des matins d’hiver, quand il avait eu tout le temps de se faire oublier et qu’il n’existe encore, si l’on peut dire, qu’à l’état de promesse ») nourrit de nombreuses lettres. Simone Debout répond à Breton qui lui a demandé « des renseignements précis sur les agathes roulées aux environ de Grenoble » (4 mai 1960). La santé des correspondants et celle de leur famille, les deuils, sont partagés. Les « respectueux hommages » de Breton deviennent « fervente affection ». Comme le dit Simone Debout, « … il me parut tout simple d’écrire à André Breton, de souhaiter le connaître. Et André Breton trouva tout simple de répondre à ce vœu et de m’offrir ce qui est aujourd’hui le souvenir d’une présence et d’une amitié enthousiaste »[1].

Entendre Simone Debout, âgée de 100 ans, évoquer cette amitié dans les locaux de la Librairie Tschann le 24 novembre 2019 était très émouvant, pour tous ceux qui ont découvert et aimé Fourier grâce à elle.

Placée « sous le signe « d’un échange, d’une double fervente attention et d’un enthousiasme commun pour Charles Fourier », cette correspondance est une contribution importante à l’histoire des relations du surréalisme avec Fourier, mais aussi une joie pour l’œil et pour l’esprit.

[1] « André Breton », in Cahiers Charles Fourier, numéro 27 – 2016. Outre la correspondance, ce numéro reprend les articles de Simone Debout parus dans Le Surréalisme, même et dans les catalogues des Expositions Internationales du Surréalisme de 1959 (EROS) et 1965 (L’écart absolu), cette dernière placée sous le signe de Fourier.

4 mars 2020

[Chronique] Virginie Poitrasson, Une position qui est une position qui en est une autre, par Christophe Stolowicki

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Virginie Poitrasson, Une position qui est une position qui en est une autre, dessin de couverture de Florence Manlik, Lanskine, automne 2019, 80 pages, 14 €, ISBN : 978-2-35963-006-0.

 

Deux siècles et demi séparent l’Éthique de Spinoza du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein dont les angles aigus malmènent la rondeur de l’opticien poète. Le siècle qu’y rajoute Virginie Poitrasson, à hoquets conceptuels résolutoires (Une position qui est une position qui en est une autre), ouvre large des perspectives autotéliques, totologiques, aporétiques où abstrait d’abstrait le suprématisme pique en vrille – installe une soutenable légèreté de l’être sur les margelles de la nuit, à fleur de rêve ou de trottoir. Entre corollaires et scolies, les propositions se passent de démonstration quand l’autrice, entre « répartition autre », « unité autre » et « temps autre », décline le « Désir » aux trois temps du syllogisme et que les protagonistes a priori d’une Critique de la raison pure « s’éclatent » en tessons de lemme, « positions » came à soutras, tempête transcendentale.

« Le parcours aller-retour oscille du boisé ténébreux à l’ombre flottante jusqu’aux rayons lumineux et inversement »  – au « bout du chemin, l’accroche au bitume […] fait signe et désigne. Les cailloux ne sont que des présages. » Autre rêve : « Avec agilité, elle s’est entourée du peu de silence nécessaire […] installe sa sauvagerie […] restée lovée bien profondément en moi, jusqu’à se rendre invisible et être oubliée pendant longtemps. Elle est de ces colères formées par un choc sourd et imprévisible […] Une sorte d’arrêt sur image, tranchant, et l’énigmatique en guise d’arrivée. » Décrits avec une sobre méticulosité des limbes, articulés avec justesse au plus labile, nets de tout onirisme. Laissant aux oubliettes ceux d’André Breton.

Des calligrammes se tête-bêchent à angle droit, à qui perd pend. Un col y maçonne deux decrescendos. Soit « un éclaircissement rond entouré / si gigantesques, les rayons / du soleil illuminant le sol à / s’asseoir dans la lumière / barre chocolatée encore / une fois comment / chaque seconde / je sentais / le chemin / du soleil ». Une intensité s’y devine. Une, intense, y tait si devine. Le sens s’y perd, la forme un peu.

Poésie opérative, implacablement désubstantiée en « protocole[s] ». Immersion en poésie américaine, dont Virginie Poitrasson est traductrice. Dada a pris un coup dans l’aile, ne crie plus, ne profère plus, émet. « Être tout contre » : à bout touchant, de tir à blanc. Modes d’emploi, évacué Georges Perec. Une nouvelle ère glaciaire succède au réchauffement climatique. Toutefois « On peut choisir d’emprunter (alias Dürer) la voie sans issue de la mélancolie. Une mélancolie qui prend la forme la plus élevée de gourmandise. » On respire à l’ébauche de canular. « Le fragmentaire domine », voire le vermiculé. Mais « C’est là à venir. Là. Encore un peu plus là. Au plus près. De plus en plus prêt. Ça s’apprête. Alors je m’apprête. Ce n’est pas le moment que ça s’arrête. Tout net. » Ça se précipite et l’on respire enfin l’air conditionné à pleins poumons.

« À regret presque le déroulement de l’histoire / et ses décors peints ».

Où l’on sait « s’adonner à la collection de scrupules. Comme on collectionne des scarabées » jusqu’à ce qu’Ernst Jünger y reconnaisse son travail ; quand « Sans démangeaison, les indices sont bons à jeter » ; où, quand « la matière à s’étonner se fait sans nous » – tout en « diversions emmaillotée » désencalaminant le poétiquement correct, abondant, se rétractant toujours un cran en deçà, au-delà, à son dévers, Virginie Poitrasson fraye dans le paysage de la poésie contemporaine, d’Alphaville en continent perdu, une uchronique voie de crêtes.

1 mars 2020

[Création] Corinne Lovera Vitali et Fernand Fernandez, Warland

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 20:26

Une voix suave mais distanciée sur fond de guitare électrique… L’agencement répétitif des Fernandez nous plonge dans WARLAND, un monde où la guerre économique fait de nous des consommateurs en quête de lumière…

 

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