Libr-critique

31 octobre 2018

[Chronique] Jacques Cauda : ce que l’image montre, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda, Peindre, Editions Tarmac, Nancy, 2018, 72 pages, 15 €.

Pour Cauda – artiste et poète prolixe et d’exception – l’homme, le mâle, devient un bois flotté plus qu’une épave pour peu que « peindre » le sauve. Seul l’artiste a le don de transformer les agonies en petites morts de joie avant que l’oiseau ne batte de l’aile et bleuisse.

Tout est donc fait chez le peintre – et dans cette suite de textes qui constitue son corpus « théorique » pour l’essor et afin que la peinture dans sa fièvre organique soit à la fois sanguinaire et solaire. Il faut à ce titre imaginer Cauda heureux au milieu d’égéries aguichantes et dépravées dont les cris du coeur vont de paire avec de potentiels orgasmes. Mais les plus forts sont provoqués par la peinture qui ouvre le corps plus que le phallus triomphant.

Jacques Cauda apprend ici au jeune artiste (mais pas seulement) à faire lever du fantasme tout en le décalant par la feinte de l’humour et en « fractales de fragmentation / d’entière nue pro-création ». Un tel monde peut sembler irréel mais c’est très bien comme ça. On n’en demande pas plus tant l’art manque trop souvent de morsures de joie. Et Cauda ne s’en prive pas. Même s’il appelle à d’autres blessures afin que le corps de la femme travaille le regard et l’émotion sensorielle de l’homme.

Existent là des appels au meurtre (métaphorique bien sûr). La peinture est là pour ouvrir d’innombrables portes afin de franchir les frontières de l’incommunicabilité par effet de transgression. Il n’est plus d’autre miroir que celui de l’artiste comme l’illustre ses propos. Joue dans le cadre de chaque tableau la jubilation des hasards et d’éphémères (mais nécessaires) brasiers.

Face à l’homme bandé comme une arbalète les femmes apparemment mal menées sont fières à juste titre de leurs deux mangues de Satan qu’elles négligent de cacher et que souligne de noir les peintures de Cauda.

Ni elles, ni lui ont quelque intérêt à la fidélité. Soudain, seule l’érection de la peinture en son épandage fertilise l’âme androgyne qui règle la naissance des éclairs que l’art « éternise ». Restent des seins tendres mais si fermes qu’ils en paraissent durs. Le lit est remplacé par la toile tendue : à la façon d’une mer, elle monte vers le regard. Les murs de la chambre sont remplacés par ceux de l’atelier. Chaque portrait devient le lieu d’où l’on retourne comme d’avant naître.

Voilà pourquoi il faut aimer la peinture nous dit le pirate. Il allie l’ascèse du tigre à l’exubérance de l’escargot pour entamer des prières (athées) de mains décroisées. Elles peignent les corps là où la sensualité prend des formes paradoxales. L’artiste transforme la chute en suspens au-dessus du vide afin de procurer des crampes d’utopies.

La peinture devient l’apprentissage d’un vertige et la nécessité de sauver ce qu’il y a de plus fugitif. S’y embrasse la fragilité de l’incertitude, les gravitations intempestives, des violences enjouées, des tourbillons de déséquilibres. Existent d’étranges extases par la grâce des images. Et le regard saisit l’aujourd’hui lorsque Cauda écarte les cuisses de ses modèles pour voir dedans ce qu’il nomme « l’ordre intime ».

Le rêve ou le cauchemar devient éveillé par celui qui décapite le sommeil. Non seulement il le montre : il le dit pour rappeler la « déferlante » qu’engage l’art et son ardore : « pleine d’embûches / La stratégie qui s’y déploie/ L’a fait surnommer le Peintre ».

30 octobre 2018

[Chronique – News] Bruno Fern, Suites de Suites… (Fabrice Thumerel)

Parmi les suites au livre de Bruno Fern, deux tout prochainement… RV vous est donc donné à Paris et à Caen. Et comme on a de la suite dans les idées, on revient sur ce drôle de roman fleuve bipartite.

â–º Le vendredi 2 novembre à 19h30, Librairie Texture, les éditions Louise Bottu seront à l’honneur. Auteurs invités : Guillaume Contré pour Discernement, Bruno Fern pour Suites, Alain Frontier pour Érudition et Pierre Barrault pour Clonck et ses dysfonctionnements. [Texture – 94, avenue Jean Jaurès – 75019 Paris – 01 42 01 25 12]

► Samedi 10 novembre, à 15 h, à la Bibliothèque Alexis de Tocqueville à Caen, Bruno Fern, aux côtés du tromboniste Thierry Lhiver, lira des extraits de son dernier livre, Suites, paru aux éditions Louise Bottu.

Bruno Fern, Suites. Roman fleuve. (Avec un dessin de Philippe Boutibonnes en couverture). Louise Bottu (Larribère, 40), mai 2018, 162 pages, 14 €, ISBN : 979-10-92723-23-6.

Une écriture « dans les formes » : un assemblage dynamique /Fabrice Thumerel/

La quatrième de couverture, certes, remet de la suite dans les idées. Mais le critique n’a pas forcément envie de procéder en bonne et due forme…

Malgré notre étonnement, le ludisme formel de Bruno Fern, que Typhaine Garnier définit comme « la contrainte faite style », pouvait l’air de rin déboucher sur de telles suites : un texte excentré et excentrique, un capharnaüm polyphonique et polymorphique. Le texte lui-même nous offre une mise dans l’abîme : une plongée « dans les formes » avec « embranchements », un assemblage dynamique (cf. p. 158)…

Suites… Au sens de « saillies », il y en a peu, mais aux sens mathématique, linguistique et musical de « successions d’éléments » il y en a à foison : ce patchwork est une succession, plus chaotique dans la seconde partie, de fragments narratifs, listes, documents divers, chants, infos, chiffres, données biographiques, historiques, techniques, didactiques, érudites… et même de ratures (dans la série lis tes ratures). D’un personnage à l’autre, d’une époque à l’autre, du poilu au « chevalier high tech » (92) nous virevoltons… Et de Verdun à aujourd’hui, « ON NE PASSE PAS / en territoire français » (140). Non sans dérision, Bruno Fern dresse un parallèle entre la Première Guerre mondiale et les phénomènes migratoires dans un monde mondialisé : « C’est en voulant à tout prix (entre 500 et 6 000 €) rallier ce patrimoine culturel mondialement renommé (un séjour sur ses terres équivaut à la visite d’un gigantesque musée à ciel ouvert) que 67 ont disparu dont 13 f. et 8 e., l’embarcation ayant chaviré après 4 jours de mer avec des rafales force 7. Si environ 5 000 ont connu un sort similaire depuis janvier dernier […] » (139).

Ces suites de virtuose s’avèrent bien entendu parfaitement mélanludiques, comme en témoignent les quelques relevés qui suivent. Un trait d’humour, entre autres : « pour le débourrage de crâne, aucune cellule psychologique n’a été mise en place dans un rayon d’au moins 50 km autour de la bâtisse, même à vol d’oiseau » (44). Un zeugme : « ils ne prennent pas que l’air et l’apéro » (155). Deux paronomases, dont une avec détournement : « Ã  la guêtre comme à la grêle » (14) ; « s’agite du bocal et du buccal » (40)… Des calembours : « un silence trop matique ? » (62), « Alex en drains » (67), « Impasses et père » (76), « glory hole » (114)… Et offrent un jeu implicite d’échos intertextuels : si par moments le phrasé sonne comme du Prigent, le texte va jusqu’à cligner du côté des zozios de Jacques Demarcq (107), autre membre de TXT… Mais auparavant, sont convoqués deux phares de la modernité, Rimbaud et Apollinaire (86) : « en qualité d’enchanteur plutôt pourrissant […] comme un trou dans les nuages ou deux rouges au côté droit »…

Et alors maintenant, quelles suites ?

28 octobre 2018

[News] News du dimanche

En ce dernier dimanche d’octobre, voici de quoi animer vos prochaines semaines : Ecrits/studio à Lyon ; La Parole errante à Montreuil ; Laurent Fourcaut en Sorbonne pour présenter son passionnant Simenon ; la 9e édition de Paris en toutes Lettres ; le 28e salon de la revue à Paris…

â–º Mercredi 31 octobre à 20H, Friche artistique Lamartine de Lyon (28-30 rue Lamartine 69003 Lyon) : Poésie & création sonore : Restitution de la session n° 15 avec Béatrice Brérot – Patrick Dubost – Estelle Dumortier – Georges Chich – Judith Lesur – Béatrice Machet – Blandine Scelles.

► Lundi 5 novembre, La parole errante (9, rue François Debergue 93100 Montreuil) : Lecture des lettres de la plaine en soutien à la lutte de la plaine contre les aménageurs. Pour une plaine populaire et vivante.

Depuis le 11 octobre, le quartier de la plaine à Marseille est engagé dans une séquence décisive de sa bataille pour un quartier vivant et populaire. Une bataille contre la soleam (société locale d’équipement et d’aménagement de l’aire métropolitaine) qui veut s’approprier la place. La plus grande place de la ville. Dans le projet de la soleam la place sera tissée de caméras de vidéosurveillance et de commerces pour une autre population que celle du quartier. Déjà des immeubles ont été rachetés en vue de la nouvelle place. A Marseille, la soleam est la machine par laquelle se réalise la dépossession des vies et l’accumulation du capital. Elle est ce par quoi le capitalisme se relance. À Marseille un capitalisme du tourisme. La requalification de cette place s’inscrit dans la reconquête du centre ville voulue par la mairie à coup de millions d’euros et en coordination avec Euroméditerranée qui à déjà démontré sa capacité à s’approprier des quartiers entiers. La bataille de la plaine est faite pour tous·tes celles·eux qui la vivent. Déjà la plaine a perdu son marché, le plus grand marché de la ville, qui faisait venir au quartier une population des quatre coins de la ville. Déjà la plaine a perdu des arbres. Certains abattus par erreur, tous abattus par bêtise. Pour être remplacés. De même que les gens. Abattus alors que sains ou malades. Mais là, existants. Existants avant le projet, n’entrant pas dans la dite requalification de la place. Existant bien plus que la maquette d’une place nouvelle et en cela certainement, intolérables pour les Jean-Louis et les Gérard. Intolérables pour tout ceux qui refusent de voir ce qui est, ne veulent voir que ce qu’ils planifient. Et broient et détruisent selon leur volonté. Mais depuis le 17 octobre le chantier peine à avancer et la place a été reprise aux forces d’occupation. Ce temps gagné on le doit à la capacité de résistance déployée par celles·eux qui vivent cette place.L’enjeu de cette bataille est double : L’arrêt définitif des travaux voulu par la soleam et la mise en place d’un processus réellement collectif avec tou·te·s celles·eux qui vivent cette place, pour imaginer une autre rénovation. Ce n’est pas impossible bien au contraire. C’est le chantier lui qui est impossible. Il n’aura pas lieu.

► Mercredi 7 novembre à 18H, Maison de la Recherche de Sorbonne Université (28 rue Serpente, 75006 Paris ; amphithéâtre D035) : Laurent Fourcaut présentera son dernier livre, Georges Simenon. La Rédemption du faussaire. Les romans des années trente, Sorbonne Université Presses, octobre 2018, 310 pages, 9,90 € (format poche).

« S’il est sans aucun doute un des plus grands écrivains du XXe siècle, c’est que Simenon est à la fois le plus puissant des réalistes, ayant entrepris de rendre compte du réel sur tous les plans, géographique, social, psychologique, voire psychique, avec un appétit et une exigence d’authenticité incomparables, et, ce qui est infiniment moins connu et que cet ouvrage s’attache à mettre en évidence, un écrivain qui n’aura cessé d’interroger sa création, non pas certes d’une façon théorique, mais en quelque sorte instinctivement ».
Afin de mener à bien son projet, Laurent Fourcaut choisit 10 des 192 romans et 155 nouvelles : ça se lit comme un roman érudit, avec moult analyses psychanalytiques croustillantes. Passionnant ! /FT/

► Du 8 au 19 novembre, 9e édition de Paris en toutes Lettres :

â–º Du 9 au 11 novembre, 28e Salon de la revue (Halle des Blancs Manteaux 48, rue Vieille-du-Temple 75004 Paris) : Vendredi 9 novembre 20h-22h ; Samedi 10 novembre, 10h-20h ; Dimanche 11 novembre, 10h-19h30.

Vous attendent plus de 180 stands et 30 rencontres ! Le programme définitif est consultable ICI. Liste des exposants (éditeurs, associations…) ; liste des revues (par titre).

Le salon est organisé en partenariat avec Diacritik et En attendant Nadeau. Le numéro 60 de la La Revue des revues paraîtra à cette occasion.

26 octobre 2018

[Chronique] Une automythographie au fer rouge (à propos de Patrick Varetz, Rougeville), par Fabrice Thumerel

Patrick Varetz, Rougeville. Promenade élégiaque, éditions La Contre Allée, été 2018, 96 pages, 8,50 €. [« Nouvelles d’outre monde » ; « Le Bas Monde de Patrick Varetz »(entretiens avec Patrick Varetz)]
[RV ce soir avec Patrick Varetz à Lille : cf. affiche à la fin de ce post]

« Tout au fond de moi, je m’appelle Rougeville » (exergue).

« Il n’est jamais bon de trop lire, surtout quand on souhaite
échapper à sa condition » (77)…

Rougeville, la ville rouge

Comment (res)susciter son passé, ou plutôt le soustraire au temps ? Chacun sa méthode : Proust avait sa petite madeleine ; absolument moderne, Patrick Varetz dispose de l’application Google Street View. Et rien de Rougeville en Rougeville n’aperçoit : « tout m’apparaît figé, comme reconstitué à la hâte dans l’intention de me laisser entrevoir un présent indécis. Je suis frappé par l’absence de vie autour de moi. Les façades des maisons, pour certaines vétustes, amoindries encore par une perspective faussée, ressemblent tout au plus à à un décor dépourvu de profondeur » (p. 9). Depuis un monde en crise qui n’offre plus qu’un bonheur à visage inhumain, l’auteur de Petite vie part à la recherche de sa ville perdue, Rougeville/Marles-les-Mines (62), « lieu désormais maudit » (87) qui n’est plus que l’ombre de lui-même après la disparition du monde industriel.

Rougeville, la ville rouge brique sur fond de terrils, la ville communiste comme « trou noir » de son origine (38) – qui a droit à une prosopopée (en italiques), tout comme le fameux chevalier de Rougeville… Rougeville, la ville rouge aux gueules noires, avec laquelle il a évolué en miroir : « nous serions sous peu appelés – la ville et moi – à nous installer dans une crise sans fin : moi dans une crise d’identité aux multiples rebondissements pour cause d’impostures successives ; et la ville, de son côté, dans une longue agonie économique (suite à l’arrêt de l’exploitation de ses puits de mine au milieu des années 70) » (31). D’où ces inéluctables conséquences politiques : « Au siècle dernier et au siècle d’avant, les puissants qui nous faisaient courber la tête habitaient encore de grandes maisons sous les fenêtres desquelles on pouvait – le cas échéant – aller défiler pour hurler sa colère. Mais aujourd’hui, vers qui se tourner ? On ignore jusqu’à l’endroit où se cachent ceux qui nous ont abandonnés. C’est sans doute pour cela que chacun peu à peu se replie dans le silence, occupé – faute de mieux – à cultiver la haine de l’étranger qu’il a cessé d’être » (44). Et la ville rouge, dont les trois quarts de la population étaient jadis venus de Pologne, de virer au bleu marine.

Rougeville… là où sont nés ses « démons intérieurs », qui ont constitué « la matière de [s]es premiers livres » (26)… Et justement, pour cela même, absente de l’Å“uvre : la ville natale comme tache aveugle de l’Å“uvre. Écrire, pour Patrick Varetz, c’est explorer cette tache aveugle, comme c’est échapper à ce Miroir totalitaire qu’est devenu le Monde-mondialisé.

« Nulle père », où aller ?

Et l’auteur de retrouver ses fantômes. À commencer par son « maître en imposture » (62), le chevalier Alexandre Dominique Joseph Gonzze de Rougeville, dont la « dépouille était censée reposer dans la crypte de [l’]ancienne chapelle » (25). Sans oublier les insupportables représentations de l’Autre : l’infernale figure tutélaire et l’inavouable « double famélique », son être-avorton (28)…

Si le dernier opus de Patrick Varetz est le plus court, il constitue néanmoins une étape fondamentale dans la geste de l’écrivain, avec précisément ce geste fondateur qui fait écho à Bas monde (2012) : « C’est dans cette église que j’ai abandonné, un certain soir de 2010, un carton à chaussures contenant mon premier livre (sans doute faut-il voir là une parodie de rite de passage, en lien avec la légende familiale qui prétend que j’ai passé mes premières heures dans une boîte d’escarpins pointure 41, le lendemain très précisément du fameux bal où ma mère – ignorante de son état – était allée danser pour étrenner lesdits escarpins) » (p. 23). C’est là que ce transfuge de classe abandonne son « double famélique » : « une espèce d’avorton qui se refusait toujours à grandir, recroquevillé dans le creux de mon ventre. Ce petit Pascal, tout craintif qu’il était, je l’avais donc abandonné là, dans un recoin sombre, derrière l’autel, au fond d’un carton à chaussures contenant mon premier roman » (p. 28-29).

Peut-on échapper à ses origines sans éprouver un sentiment d’imposture ? Et dès lors que l’on est de nulle part / « nulle père » (49), comment résister à l’appel du vide ? Et où aller ? Nulle part, dans un premier temps, après avoir brisé le miroir parental, dans un geste évidemment des plus symboliques (trop, peut-être ?) : on n’échappe pas si facilement à son milieu pour trouver sa place. On pourrait se croire en milieu ernausien, mais il n’en est rien puisque le narrateur s’avoue incapable de reconstruire l’espace des possibles de l’enfant qu’il était : « je ne sais plus rien du monde, tel qu’il s’imposait alors aux yeux d’un enfant de dix ans » (61). Au reste, ce n’est pas le monde réel qui intéresse Patrick Varetz, mais l’outremonde, l’autre monde, celui d’un espace imaginaire. Tout l’intérêt réside ici dans l’automythographie – une automythographie qui marque le sujet au fer rouge (le sujet écrivant comme le sujet lisant). La première étape du processus d’émancipation passe par le Nom. La figure légendaire Gonzze de Rougeville va en effet lui fournir la zébrure distinctive : entre le Nom du Père et le nom du fils, un Z (« Ouaté » / Wattez). Et bien entendu, lorsque le déclassé par le haut va se tourner vers l’écriture, il pratiquera une langue étrangère : « Chaque phrase que j’alignais à la suite des précédentes, avec le sentiment d’avancer au jugé, venait résonner étrangement à mon oreille (comme une langue inconnue) » (56). Mais cette entrée en littérature lui permet d’éviter le sort tragique de son frère d’infortune, José des Quatre As…

Au nom du Père, un vide.

Ainsi, dans ce palais de glaces animé par un perpétuel jeu de reflets entre réel et virtuel, réalité et imaginaire, Rougeville et Marles-les-Mines, Varetz et Wattez, Wattez et Gonzze de Rougeville, etc., pour cet écrivain mélancolique dont le Père est encrypté, écrire c’est habiter ce vide via une figure symbolique : « Je me sens vide, étrangement absent de ma vie après tout ce temps passé à devenir quelqu’un d’autre. Oui, vide. À l’image sans doute du tombeau d’Alexandre Dominique (enfin, tel que je l’imagine au fond de sa crypte désormais inaccessible) » (90). Écrire sous vide, en somme.

Photos en noir et blanc : © Claire Fasulo.

23 octobre 2018

[Chronique] Jean-Luc Lavrille, Jetés aux dés, par Christophe Stolowicki

Jean-Luc Lavrille, Jetés aux dés, intervention graphique de David Christoffel, Atelier de l’Agneau, coll. « Architextes », septembre 2018, 90 pages, 16 €, ISBN : 978-2-37428-017-2.

Jeté aux dés dans la fosse aux « sons sans leçon » le lecteur respire, et d’aise Mallarmé dans son tombeau, pour une fois que le sollicite un poète de telles concision, densité, lucidité nourries d’emportements justes ; « creusant cratères critères d’écriture », « un objet forme de Dé perdant six fois la face » roule dans notre arrière-palais ce que la roulette verbale impaire passe dont notre manque s’amplifie et s’allège et s’abrège – de tant de dés qui roulent sur leur erre faut-il qu’on désespère, non.

Aux trois coups d’intertitres bi-syllabiques premiers (« a thée », « ô té », « thé ô ») levé le rideau, entrent en scène à brefs échos « l’étau / […] léthal / occis mort » de tant d’oubli que létal hache, « nuées de criquets cris et hoquets » que « plus jamais dieu / insidieux » de synérèse ne lâche comme la plaie de gypse. Avec Jean-Luc Lavrille prodigue d’oxymores, frayant, desserrant ses impasses en apories, le pas de deux n’ouvrage pas de littérature potentielle mais l’effective, la jointive, la dessoudée.

Au biplan réacteur de clichés surexposés, superposés, en butte au gel, en proie au sel (cum grano), au champ contrechant de pure poésie, celle culminant en cette pénultième fin de siècle qui « dérape par happés d’Europe » d’un coup de dés. De prince des poètes déprisant son art pour celui qui lui adviendrait à pic de ténèbres. De l’Autre qui faute d’avoir vécu a eu raison dans tous ses mépris, brassé son sang, d’outre-tombe sans commissions. Le cliché de destins croisés. De sépulcre en sépulture délasser culture.

Jean-Luc Lavrille hume et nourrit. De railler en vers décalés « pitoyable la pythie / et son / appeau long python / sans vie / sans pneu attique » fait bondir le lecteur de son starting-block à son trépied. Son « sas aux sciés tropes défigurés » fait fulgurer l’effet augure dont les fées n’ont cure ni les renoncules. Exaltant le sens occulte, exultant d’ « héliogamie / viol raptide », de gaîté fée rosse, de gaîté fait rostre d’un espadon, des gaîtés de l’escadron il ne conserve que la pointe sèche sapide. Fuyant « l’âme hélas la / mélasse », gréé de gai savoir, agréé pour créer aux grilles du non-sens un croisement, un métissage de terre-neuve et de terre sienne.

Souvent la poésie verticale, d’égrènement alenti, trahit son artefact, son conformisme narquois ou pénitent au mode dominant : prosaïque s’engonçant dans l’habit taillé sur mesure pour les touristes de Gomorrhe, quitte à retailler les pieds. Celle de Jean-Luc Lavrille, quand il y recourt (« une voix // off / poursuit / poussières et suies // l’image / soudain / de la // diphtonguïté sexuelle » dont une liesse, une hardiesse essuie le dimorphisme) se tronçonne par seule nécessité, rétrécissement aortique de ce qui ne s’avorte en ce jardin d’orties, hachures de virulence. Non vains jeux de langue spatiale mais son ressort mis à nu, à nue, annuités payées cash.

Paronomases en saccade appellent à présent la profération pleine page sans ponctuation ni blanc – à la lecture vive les sursauts d’impulsion ou de recharge dont à profusion Elvin Jones relance, propulse Coltrane. À bout d’étranglement programmé (« cramé macramé macule mon cul mon flux mafflu maladroit mon bras droit mon drame madame mon gros magot […] mon guignon maquignon ») la langue démêle à la feuille les nœuds gordiens de son histoire, de son sanctuaire de saccage et d’accords – quand le silence se fait elle glisse « // tes lestes scopies / ces lestes copies ».

L’abstrus (« hachoirs qui langagent », « plates plantes du pied / vestiges oedipeux ») d’un cran se dessert à chaque poème nouveau. La liberté de langue en ses retranchements, en son épanchement épand son miel de scories, son corps âme et lie au pays de cocagne, de qui pairs gagne. Improvisant chorus de « mer / déposséïdée déblousolée / décésarisée décalottée déculottée / désempalée dézeugmée désemparée / […] désanacoluthée désanalculottée / désanaphorisée désamphorisée / […] et de rerum naturae / déprobicandidée déchismée déchiasmée […] », bref. Mais non moins : démultipliée, déniée, déhiscente, démontrant qu’un coup de dés préfixe un renfort.

21 octobre 2018

[News] News du dimanche

Pour franchir comme il se doit le cap d’octobre à novembre : RV au 4e salon des Voix mortes, au Banquet d’automne du livre de Grasse, chez Charybde avec Cécile Portier…

â–º Vendredi 26 octobre 2018 : 4e salon des Voix mortes, consacré à la littérature indépendante, à Clermont-Ferrand : avec notamment Beurk, C. Siebert…

â–º Banquet d’automne du livre de Lagrasse : du 2 au 4 novembre

Vendredi 2 novembre
15 h 30 : Johan Faerber
Histoire du contemporain ou comment écrire après la littérature ?
Histoire du monde, histoire de soi : tel est le destin double qui se donne dans l’Après-littérature, dans le moment post-littéraire que les écrivains inventent au présent. De David Bosc
 à Nathalie Quintane, de Tanguy Viel à Laurent Mauvignier en passant par Simon Johannin et Célia Houdart, se donne à lire une littérature du sensible qui cherche à étreindre l’atome, à rendre le récit physique et politique. La littérature est un sentiment : telle est la loi du moment post-littéraire qui est le nôtre.

17 h : Jean Rouaud
La « Loire Inférieure » et l’Histoire, en désordre et en profondeur.
Entretien autour des Champs d’honneur et d’Un peu la guerre
Ces deux œuvres se répondent : unité de ton, humour omniprésent, subtile légèreté constituent son viatique quand le risque serait l’enlisement ou le naufrage.
Travaillant toujours à davantage « débrider son écriture », Jean Rouaud parvient, sans jamais perdre le fil, à vagabonder librement au fil des siècles, des associations d’idées,
des anecdotes historiques et familiales, et des allusions littéraires : une sorte de « vie poétique ».

21 h 30 : Perrine Lachenal, Pierre Senges et Arnaud Sauli. Retour de Résidences.
Au printemps dernier, l’anthropologue, l’écrivain et le cinéaste ont tous trois, inauguré la première Résidence partagée de Lagrasse autour du thème La Frontière. Ils viennent ce soir raconter cette expérience.

Samedi 3 novembre

11 h : Table ronde

Écriture du moi, et du monde

15 h : Michel Jullien
Ignorer, écrire
L’Île aux troncs a pour cadre Valaam (Russie), début des années 1950. Les protagonistes sont des vétérans de la Grande Guerre Patriotique ; certains sont réels. Entre Histoires du moi et Histoires du monde, le récit penche franchement du second côté. Pourtant, les déportations sur cette île ne sont pas documentées, les archives n’ont pas été ouvertes. On sait peu, ou rien. Dès lors, comme substitut, comme paradoxe, la composition du récit puise moins à l’Histoire qu’à l’imagination, c’est-à-dire à “un moi” des plus réceptifs. Écrire, ignorer ce sur quoi on se penche tout en sachant qu’on l’ignore, c’est écrire au plus près de soi-même, pas à pas.

17 h 00 : Jean-Yves Laurichesse
Carrefour d’histoire(s), la place du grand-père et de Claude Simon.
Entretien autour de Place Monge.
Liant histoire collective et personnelle donnant à voir la Grande Guerre sous un angle plus intime et émouvant à travers de « pauvres archives » : lettres, cartes postales et photographies. Les étudiants chercheront comment Jean-Yves Laurichesse a compris ses missions conjointes d’héritier et d’écrivain. Ils évoqueront cette place parisienne « lieu même des coïncidences » puisque s’y croisent histoires littéraire (Claude Simon y vécut et Jean-Yves Laurichesse lui rendit visite), collective et familiale.

21 h 30 : Soirée lecture
Mise en voix et musique par les étudiants de l’université Jean-Jaurès de Toulouse, des textes des auteurs invités.

Dimanche 4 novembre
11 h : Projection 
Pierre Bergounioux, la passion d’écrire (Film documentaire de Sylvie Blum, 2017, 52 mn)
Pierre Bergounioux écrit pour les morts, pour ceux de la région d’où il vient, la Corrèze du sud. L’écrivain nous fait visiter son royaume ingrat, sec, replié sur lui-même où il a été heureux, un royaume habité aujourd’hui par les fantômes. Les villages presque vides, les cimetières, tout ce qui résonne avec la dureté âpre du plateau de Millevaches.

15 h : Jean-Michel Espitallier, Entretien autour de La Première année
Une visite guidée dans l’univers de Jean-Michel Espitallier, son cabinet de curiosité, son atelier, ses sources d’énergie, ses salles d’archives, sa gare de triage et ses géographies. Ou comment (et pourquoi !) travaille cet écrivain inclassable.
16 h 30 : Débat général de clôture

► Cécile Portier chez Charybde le 7 novembre pour son superbe De toutes pièces (Quidam, été 2018) [Librairie Charybde : 129 rue de Charenton 75 012] :
« J’aurais bien aimé récupérer le masque mortuaire de Wagner, yeux clos de cire, fermés sur un rêve sans fin, une terreur. À défaut, j’ai pu obtenir celui de Dolly, premier mouton cloné, un double en fait » (p. 53).

[Création] Daniel Cabanis, Les 100 premiers signataires 1/6

Comme ça ne pète jamais, ça pétitionne… Le pire, c’est que ces listes de pétitionnaires on ne peut s’empêcher de les lire… Que cherche-t-on quand on les lit ? Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série de dérapages…

P É T I T I O N N° 1

Oui : j’ai déjà signé plusieurs centaines de pétitions désespérées, alors une de plus ou une de moins…

Vance Derubeck • Joa Dharapoug • Vilmet Lechessin • Chams Dobert-Laj • Lonza Callis • Rambie Lesquinière • Deg Kouy • Rebeth Glaume • Odline Allouz • Fatinelle Loupant-Leversy • Otajen Belkofiev • Gobbi Klosson • Ladsine Lamerckandier • Pollen Wertygall • Douve Brolanffer • Gasel Tirron • Veliba Gerzin • Nylonie Labbu-Prazole • Déine Halgan • Haïna Gyé-Louzalin • Jasse-Crantin Levestier • Pavol Boucheliev • Clem Garchonneau • Pucine Marweg • Blouss Pitorian • Merelyss Batten • Laryne Ladoupidès • Stoffi Flanard • Moline Dasse • Popino Raveli • Lagominas Drek-Jassy • Xerem Legouachy • Camolino Barintou • Opson Delarcilly • Dav Lorangoussey • Jahm Doaxe • Staffie Warmensie • Lavine Chrestan-Louvet • Kisso Lestoffier • Gall Debellicourt • Drico Bramana • Mour Lassi • Sixtin Lebouech-Kapel • Morgie Crassonat • Halidou Gabba • Deng Li-Siaou • Bellina Carpone • Lilenn Jalaboz • Dockido Legrasson • Jalad Bouty • Mazirie Laliette • Jobann Gridon • Audine Rinodet • Loyce Moudino • Poldie Chambers • Génor Assambbet • Cergy Bougalanov • Livone Madinet • Beffa Darsantou • Fioum Randdidah • Loupi Zanpels • Azera Beno-Farshi • Bogodir Agoula • Jaleg Hanski • Raber Bisset-Mothels • Jakran Lacquinot • Obilivia Chang-Zaou • Belckam Grov • Zeck Elfassim • Veul Gandho-Chizé • Lenzo Gobains • Drakkas Briciano • Phédon Chauvilliers • Dazone Gadurès • Agall Burlay • Sapoly Crons • Pabiz Baloyan • Jiman Dromb • Motusz Legoraskian • Slotina Vecchianazi • Clotte Catelian • Panzo Daffi-Perlélé • Palino Ladredans • Maléna Lehyènoux • Rilka Blaizon • Aloé Percy-Chauvon • Vahétane Dhollanger • Pilouz Lercynien • Rosen Lassette • Hercy Melmotta • Pharat Bouragué • Gillain Leweg • Barassana Guffi-Labourg • Ross Gouve-Lyno • Sheile Desso • Janio Drescart • Ghul Selanty • Belnovia Saddan • Jouller Davons • Reck Lebelgier • Lippon Chesse-Lestang • Brenzo Bothel-Verlig • Titanie Gortenfield •

20 octobre 2018

[News] Libr-Au secours !

Baisse de la dotation de l’État aux collectivités territoriales, qui, par ricochets, diminuent les subventions aux divers projets culturels (la « culture », c’est connu, ce n’est pas vital)… Baisse du budget du Ministère de la Culture et crédits d’impôt aux investisseurs privés… Plus encore depuis un an et demi, c’est la même logique, illibérale parce qu’ultra-libérale, qui tend vers l’humoins.
Un micron politique au service des as[tres] de la Finance, un vendeur de Carpet Land qui déroule le tapis devant les puissances d’argent… Stop !
Les artistes qui depuis des années ont flirté avec les fondations diverses peuvent se réjouir : ils ont bien été à l’avant-garde… de la Collaboration !

Ce soir à 18H, tous avec Khiasma, dont nous relayons le communiqué ! Et sauvons un éditeur de poésie comme Propos2, dont nous reproduisons la Lettre ouverte à la région PACA…

[On pourra lire Antoine Pecqueur, « Le « capitalisme culturel » à l’assaut du spectacle vivant », Le Crieur, Mediapart – La Découverte, n° 11, octobre 2018, p. 136-151.]

Vive Khiasma !

Chers ami.es, allié.es, artistes, partenaires et soutiens,

En ma qualité de présidente, j’ai le regret d’annoncer que l’association Khiasma va cesser son activité à la fin du mois d’octobre. La situation financière très dégradée de la structure nous pousse à prendre, en accord avec l’équipe, une décision difficile qui nous attriste tous. Depuis deux années et des coupes brutales de certaines de nos subventions, l’équipe de Khiasma s’est battue pour inventer de nouvelles manières de faire et de fabriquer son activité en accord avec son identité et le sens du partage de la culture qui la caractérise. Mais aujourd’hui il est clair qu’il nous est impossible de rattraper un déficit structurel qui empoisonne notre quotidien.
Créée en 2001 pour penser et réaliser des projets artistiques et culturels avec les habitants du Nord-Est Parisien, Khiasma a ouvert son espace de rencontre et de diffusion au 15 rue Chassagnolle aux Lilas en 2004. Depuis lors, beaucoup d’artistes sont passés par là, présentés souvent très tôt dans leur carrière, beaucoup de gens, du proche et du lointain, sont venus débattre et découvrir avec nous, partager un film, des images, un repas, un atelier.
La disparition de Khiasma c’est la perte d’un geste singulier, celui d’une exigence artistique jamais démentie associée à une véritable hospitalité pour des paroles fortes ou fragiles, une indépendance un peu insolente qui a grandi sur le terreau fertile de la Seine-Saint-Denis, avec l’aide de ceux et celles qui y vivent et le traversent.
Un lieu ouvert sur la vie, les bonnes et les mauvaises nouvelles d’une époque, d’un territoire. À un moment où le populisme gagne du terrain et fait fléchir la démocratie, où la culture devient lentement le jouet des fortunés plutôt qu’un bien commun et une pratique de partage, ce n’est pas une bonne nouvelle.

Mais à ce moment précis, je pense à tous les jeunes professionnel.les que nous avons formé.es et auxquel.les nous avons offert de l’envie, des savoirs et du soutien, aux artistes et écrivain.es que nous avons accueilli.es, à ceux qui ont pu pratiquer et découvrir des formes, des mondes, des écoliers et écolières aux familles du voisinage, des étudiant.es aux jeunes migrant.es, à toutes celles et ceux qui ont pu fabriquer avec nous un lieu qui a fait société au-delà de l’économie de la peur. Je pense aussi à toutes celles et ceux qui nous ont soutenu toutes ces années et les en remercie sincèrement. Je me dis enfin que nous avons fait notre part, que nous ne nous sommes pas économisés et qu’il en restera forcément quelque chose, quelque part, pour ceux et celles qui vont nous suivre.
Au nom du Conseil d’Administration de Khiasma, de son équipe, je vous dis donc au revoir et à bientôt en vous donnant rendez-vous le samedi 20 octobre à 18H00 à l’Espace Khiasma pour un discours de clôture et une soirée conviviale.

Aline Caillet, présidente de Khiasma

Soutien aux éditions Propos2

Lettre ouverte à Monsieur le Président du Conseil Régional PACA

Monsieur le Président,

Propos2éditions est né au sein de l’association Propos de campagne, association destinée dès sa création à faire vivre des publications littéraires et plus particulièrement la poésie.
Ainsi fut créée la revue Propos de campagne.
C’était en 1993.
Puis, respectant avec logique notre démarche, des collections furent constituées afin de donner à lire (et à voir, la composante plastique n’ayant jamais été oubliée) de nouvelles voix (et d’explorer de nouvelles voies).
Donc depuis 25 ans, la Région PACA nous a suivi dans cette action compliquée, audacieuse, risquée qu’est l’édition de poésie.
Et il n’est pas exagéré de dire ici, l’édition de création, tant au cours de toutes ces années, les découvertes furent riches et nombreuses.
Le choix de constituer un catalogue d’auteurs maintenant reconnus, d’être pionnier afin d’ouvrir des brèches sur l’avenir, nous a donné un particularisme considéré longtemps comme incontestable.
Depuis la création, c’est près de 130 titres publiés et de nombreux écrivains révélés.
Las, malgré une présence jamais démentie sur les salons, un nombre toujours croissant de lectures d’auteurs dans divers lieux et particulièrement les librairies, malgré un nombre de commandes spontanées de la part de ces dernières. Malgré la création de rencontres nouvelles et originales telles que Figue(s) que nous avons imaginées et que nous continuons à faire vivre aux quatre coins de la région PACA et au-delà. Malgré un site/boutique Internet permettant, faut-il le dire, de belles visites. Malgré nos efforts par bien d’autres canaux, il nous est impossible d’assurer la sortie annuelle de 7 ouvrages sans aide.
Voilà donc 25 ans que la Région nous assiste dans ce travail et, depuis plusieurs années, forts de la confiance dans ce « soutien », nous ne sollicitions pas d’autres organismes.
Cette année, en 2018, décision est, semble-t-il (nous n’en avons pas été informés officiellement), prise de ne pas nous aider à continuer cette tâche.
Votre choix (c’en est un puisque pour d’autres structures, des subventions, parfois conséquentes, ont été votées) nous condamne à envisager l’arrêt des publications alors que des projets sont en cours et ne pourront être réalisés.
L’expression KO debout me vient, car ce n’est pas seulement 25 ans de travail qui est balayé, mais un sentiment d’injustice et d’humiliation accompagne votre décision qui écrit sans doute le dernier chapitre de notre histoire.

Nous vous prions d’agréer, Monsieur Le Président, l’expression de notre très haute considération.

Michel Foissier, propos2éditions

18 octobre 2018

[News] La critique génétique : la situation, 50 ans après…

Qu’en est-il de la critique génétique, un demi-siècle après sa naissance institutionnelle ? Genèse, pratiques et nouveaux horizons de la critique génétique… RV à l’ENS pour un Congrès international qui se terminera samedi soir, puis un séminaire doctoral qui début le 9 novembre prochain.

Congrès international du cinquantenaire de l’Institut des textes et manuscrits modernes
La critique génétique comme processus.
(1968-2018)

Paris, École normale supérieure, Bibliothèque nationale de France, 17-20 octobre 2018

En 1967, la Bibliothèque nationale acquiert les manuscrits du poète Heinrich Heine. Et dans un même geste, le CNRS crée en 1968 une équipe de recherche pour inventorier, décrire et exploiter ce fonds, tandis que l’École normale supérieure met aussitôt un bureau à la disposition de la jeune équipe.
À partir de 1974, avec la création de l’équipe Proust, la formation CNRS se transforme en Centre d’Histoire et d’Analyse des Manuscrits Modernes (CAM). Elle ouvre son champ d’application à d’autres corpus français et étranger avec l’arrivée des équipes Zola, Flaubert, Valéry, Nerval-Baudelaire, Joyce, Aragon et Sartre. En 1979, les Essais de critique génétique sont le premier manifeste collectif de ce nouveau domaine d’étude. Depuis 1982, date de sa création en laboratoire propre du CNRS, l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM), aujourd’hui unité de recherche du CNRS et de l’École normale supérieure, n’a cessé de se développer en France et à l’étranger.

Analyser le document autographe pour comprendre les mécanismes de la production littéraire, artistique et scientifique, élucider la démarche de l’écrivain, du savant, du penseur ou de l’artiste et les procédures qui ont permis l’émergence de l’œuvre, élaborer les concepts, méthodes et techniques permettant d’exploiter scientifiquement le précieux patrimoine que représentent les documents conservés dans les collections et archives, telle est la mission fondamentale de l’ITEM.

Le congrès international du cinquantenaire sera l’occasion de dresser un bilan des avancées de la critique génétique et d’explorer les promesses d’avenir de cette discipline qui a su conquérir une place de premier plan parmi ses sœurs aînées, les sciences du texte.

► JEUDI 18 OCTOBRE 2018 : École normale supérieure, Salle Dussane
Session 1 : Théorie, genèses

Modération : Daniel Ferrer (CNRS-ITEM), Nicolas Donin (IRCAM), Nathalie Ferrand (CNRS-ITEM)

9h30 Dirk Van Hulle (Université d’Anvers et Jesus College, Oxford) : Critique génétique à l’ère du numérique : Vers une histoire comparative du brouillon littéraire

10h25 Charlotte Guichard (CNRS-IHMC) : L’histoire de l’art à l’épreuve de la critique génétique. La main dans la peinture des Lumières

11h20 Pause café

11h35 Pierre-Michel Menger (Collège de France) : Le travail comme catégorie de la génétique

12h30 Pause déjeuner

Session 2 : Nouveaux horizons

Modération : Anne Herschberg Pierrot (Université Paris)

14h30 Nicholas Cronk (Université d’Oxford), Nathalie Ferrand (CNRS-ITEM), Pierre Musitelli (ENS-ITEM), Le nouvel horizon des manuscrits d’Ancien Régime

15h30 Paolo D’Iorio (CNRS-ITEM), Génétique philosophique

16h10 Pause café

16h30 Dominique Combe (ENS) et Jean Khalfa (Université de Cambridge), Généalogies et avatars de la négritude

17h10 Pierre-Marc de Biasi (CNRS-ITEM), Génétique des arts visuels

17h50 Michel Espagne (CNRS-Pays germaniques, Labex TranferS), Réflexions sur les transferts entre disciplines et entre pays

18h20 Discussion générale

► VENDREDI 19 OCTOBRE 2018 : École normale supérieure, Salle Dussane

Session 3 : Génétique dans le monde

Modération : Olga Anokhina (CNRS-ITEM), Fatiha Idmhand (Université de Poitiers et ITEM)

9h30 Claudia Amigo Pino (Universidade de São-Paulo, Associação de Pesquisadores em Crítica Genética), Défis et enjeux de la critique génétique au Brésil

10h10 Graciela Goldchluck et Delfina Cabrera (Universidad nacional de la Plata), La critique génétique en Argentine

10h50 Kazuhiro Matsuzawa (Université de Nagoya), Train de nuit dans la Voie lactée de Kenji Miyazawa : les origines de la critique génétique au Japon

11h40 Pause café

12h00 Bodo Plachta (Arbeitsgemeinschaft für germanistiche Edition), Komm ins Offene, Freund! – La critique génétique en Allemagne

12h40 Paola Italia (Università degli Studi di Bologna), Alle origini della « Critica degli scartafacci». Aux origines de la critique des brouillons

13h20 Pause déjeuner

Session 4 : Supports et traces

Modération : Jean-Gabriel Ganascia (Université Pierre et Marie Curie)

Préambule : Jean-Louis Lebrave (CNRS-ITEM), La codicologie hier, aujourd’hui et demain : du codex au disque dur

15h10 Claire Bustarret (CNRS-Centre Maurice Halbwachs), Enjeux de l’expertise codicologique moderne et contemporaine : ce que le papier fait au travail de l’écrit; Jean-Sébastien Macke (CNRS-ITEM), Les supports et instruments d’écriture des écrivains vus par eux-mêmes

15h50 Thorsten Ries (Université de Gand), The challenge of born-digital : the critique génétique and digital forensics

16h30 Pause café

16h50 Aurèle Crasson (CNRS-ITEM), Jean-Louis Lebrave (CNRS-ITEM), Nathalie Léger (IMEC), Jeremy Pedrazzi (CNRS-ITEM), Thorsten Ries (Université de Gand), Genetic Forensics, analyser les disques durs de Jacques Derrida

18h10 Stéphane Reecht (BnF), Conserver le support, conserver l’information : des défis pour les institutions patrimoniales

18h50 Discussion générale

20h30 Conférence-concert de génétique musicale. (Salle des Actes) : Catherine David (écrivaine, musicienne) et William Kinderman (Université de l’Illinois)

► SAMEDI 20 OCTOBRE 2018 : INHA– Auditorium Colbert, Galerie Vivienne

Session 5 : Grands corpus de la Bibliothèque nationale de France

Présentation exceptionnelle de chaque corpus, sous forme de dialogue entre un chercheur et un conservateur de la BnF.

Matinée présidée par Isabelle le Masne de Chermont (BnF)

10h00 Jean-Marc Hovasse (CNRS-ITEM), Thomas Cazentre (BnF), Victor Hugo

11h00 Olivier Lumbroso ( Université Paris-Sorbonne nouvelle), Guillaume Fau (BnF), Émile Zola

13h00 Pause déjeuner

Après-midi présidée par Jacques Neefs (Johns Hopkins University)

14h30 Franz Johansson (Université Paris-Sorbonne), Olivier Wagner (BnF), Paul Valéry

15h30 Luc Vigier (Université de Poitiers et ITEM), Marie Odile Germain (BnF), Louis Aragon

16h30 Irène Fenoglio (CNRS-ITEM), Émilie Brunet (IRD), Émile Benveniste

Conclusion de la journée et du colloque :

Présentation au public dans la salle de lecture du département des Manuscrits de la BnF d’un second ensemble de manuscrits originaux provenant des six corpus, sous forme de mini-expositions éphémères.

SÉMINAIRE DOCTORAL GÉNÉTIQUE DES TEXTES ET DES ARTS : THÉORIES ET PRATIQUES

La génétique apparaît dans le panorama intellectuel et littéraire des années soixante-dix ; elle est aujourd’hui reconnue comme l’une des principales innovations critiques des trente dernières années dans les méthodes d’analyse scientifique de la littérature et de la création. En tant qu’approche de l’œuvre in statu nascendi, reposant sur l’analyse, pour reprendre la formule de Louis Aragon, non de « l’écrit figé par la publication », mais du « texte en devenir, avec ses ratures comme ses repentirs », elle s’intéresse aux processus de la création, qu’elle hiérarchise, explique et étudie.

Longtemps associée à l’étude des manuscrits de Zola, de Proust, de Flaubert ou de Valéry, la génétique connaît aujourd’hui une vaste extension de son champ de recherches, dont acte le volume collectif L’Œuvre comme processus, dirigé par Pierre-Marc de Biasi et Anne Herschberg Pierrot. Depuis une dizaine d’années, elle s’ouvre progressivement à ces nouveaux territoires que constituent les littératures étrangères, mais également les arts plastiques.

Organisé avec le soutien de l’Institut des Textes et Manuscrits, du laboratoire d’Études romanes et de l’équipe « Littérature, histoires, esthétique » de l’Université Paris VIII, le séminaire doctoral « Génétique des textes et des arts : théories et pratiques » se propose de rendre compte de l’extrême vitalité d’une telle méthodologie. Des acteurs reconnus du monde de la recherche seront invités à dialoguer avec des doctorants ou de jeunes docteurs, à présenter leurs travaux ou leurs réflexions ayant trait à la pratique et à la théorie de la critique génétique.

Les séances du séminaire, consacrées, à part égale, à la littérature française, à la littérature hispanique et à l’histoire de l’art, se dérouleront, un vendredi par mois, de 16h à 19h, à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, et ce à partir du 9 novembre 2018. Ouvertes à tous les publics, elles auront à cœur de faciliter échanges, débats et rencontres entre des universitaires issus d’horizons disciplinaires différents, mais soucieux de partager leurs pratiques de recherche.

[Chronique] Débordements (à propose de Valère Novarina, L’Homme hors de lui), par Jean-Paul Gavard-Perret

Valère Novarina, L’Homme hors de lui, P.O.L, septembre 2018, 160 pages, 14 €, ISBN : 978-2_8180-4620-3. [Du « Vivant malgré lui » à L’Homme hors de lui : ici. Novarina-Pinon : ici. On peut – et doit ! – visiter l’exposition « Chaque chose devenue autre » à Thonon.]

On se souvient de la fameuse phrase de Winnie dans Oh les beaux jours de Beckett : « Assez les images ». Cette injonction, Valère Novarina l’a toujours entendue et c’est pourquoi – paradoxalement peut-être, mais afin de venir à bout des images – il a fait fondre la langue en l’entraînant non dans l’effacement mais dans une course folle. Le dramaturge reprend là le cours débordant de son souffle.

Surgit ce qui tient de l’incantation litanique et cyclique chez celui qui ne se laisse ficeler par aucun « scénario ». Il a mieux à faire. L’Homme hors de lui reprend la problématique du Discours des animaux et du Drame de la vie. La profusion nominale évite tout logos, tout langage didactique : les noms eux-mêmes se laissent aller loin des couches asphyxiantes du sens.

Novarina troue la langue, la libère en lui inoculant tous les virus possibles de l’humour par glissements moins nonsensiques qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas au sein de cette prolifération de « cancériser » les mots. A l’inverse de « la maladie de la langue » chère à Duras, Novarina ouvre non des plaies mais des trous sanitaires qui laissent sortir les pus et autres liquides pourris de significations prévisibles, pré-formatées.

A l’épreuve d’une telle masse tonitruante nous plongeons dans l’abîme. Mais pas n’importe lequel, celui qui nous habite. Novarina nous fait passer de l’illusion subie à l’illusion exhibée. De l’extrême compacité de l’oeuvre naît ainsi ce qui éclaire, délie, vide et remplit. Il existe soudain une condition « littorale » de l’oeuvre en tant que lieu des extrêmes, des bords et surtout des débordements. Et le travail de l’auteur ouvre au vrai temps de la fable où tout s’inscrit en dehors du sens.

Le dramaturge est le géomètre du lieu par excellence impalpable : celui des profondeurs, des « gargouillis » et autres phénomènes angoissants (car inconnus) mais qui soudain prêtent à rire. Nous rions alors de nous-mêmes loin des noumènes. Nos repères échappent et c’est pourquoi ce rire est si important et si tragique à la fois. « De profundis clamavi », ce rire arrache à la figure du monde reconnu nos certitudes et nos logiciels d’interprétations. Pas question pour l’auteur de nous en vendre un plus performant. Il nous abandonne à notre propre dérive de l’inconscient là où le désir devient un trajet. Pas n’importe lequel : celui d’une fable qui n’est ni le propre ni le figuré, ni le pur ou le réalisé. L’œuvre reste ainsi une des rarissimes où le corps ne disparaît pas et où le monde des apparences est exclu. Il y a soudain place pour quelque chose d’autre et qui est bien plus que la figuration des ombres « portées». Nous sommes dedans et nous en jouissons.

Un extrait

« J’étais cloueur de Stop : ma vie se passait à cloudre. A installer des stops, sur des passages de route, pour que nos piétons traversassent… Activité qui allait bon train… Puis le temps m’est apparu et m’a fui… Puis je me suis aperçu que c’était moi qui étais ici : je ne clouais que des stops, stop sur stop, livrant passage à des camions automobiles livrant camions-poubelles, tout ceci le matin tôt, à Rungy, à Huit, à Action-les-Plâtres, à Régis-sur-Yteau » (p. 34).

15 octobre 2018

[News] Libr-News

En cette seconde quinzaine d’octobre, à la UNE deux livres importants, de Patrick VARETZ et de Jean-Claude PINSON, qui vous donnent RV à Lille et à Nantes ; et aussi RV avec AOC, Ivy Writers…

UNE /Fabrice Thumerel/

► Patrick Varetz, Rougeville. Promenade élégiaque, éditions La Contre Allée, été 2018, 96 pages, 8,50 €.

Si le dernier opus de Patrick Varetz est le plus court, il constitue néanmoins une étape fondamentale dans la geste de l’écrivain, avec précisément ce geste fondateur : « C’est dans cette église que j’ai abandonné, un certain soir de 2010, un carton à chaussures contenant mon premier livre (sans doute faut-il voir là une parodie de rite de passage, en lien avec la légende familiale qui prétend que j’ai passé mes premières heures dans une boîte d’escarpins pointure 41, le lendemain très précisément du fameux bal où ma mère – ignorante de son état – était allée danser pour étrenner lesdits escarpins) » (p. 23). C’est là que ce transfuge de classe abandonne son « double famélique » : « une espèce d’avorton qui se refusait toujours à grandir, recroquevillé dans le creux de mon ventre. Ce petit Pascal, tout craintif qu’il était, je l’avais donc abandonné là, dans un recoin sombre, derrière l’autel, au fond d’un carton à chaussures contenant mon premier roman » (p. 28-29).

Peut-on échapper à ses origines sans éprouver un sentiment de trahison ? Et dès que cet être de nulle part / « nulle père » (49) se tourne vers l’écriture, c’est cet Autre qui réapparaît… Ce retour aux sources n’est pas des plus simples, puisque s’effectuant au travers d’un subtil jeu de miroirs entre l’écrivain et sa ville – qu’il revisite par le biais de Google Street -, l’écrivain et son double, le chevalier de Rougeville…

â–º Jean-Claude Pinson, Là (L. – A., Loire-Atlantique). Variations autobiographiques et départementales, Joca Seria, Nantes, été 2018, 280 pages, 19,50 €.

C’est LÀ, en Loire-Atlantique, qu’a vécu et vit le poète et philosophe Jean-Claude Pinson : cette somme egogéographique rassemble souvenirs personnels et familiaux, des évocations de la Loire et des villes qui l’ont marqué, des retours sur l’oeuvre (comme « Habiter la couleur »)…

En ce monde où claironnent les identitarismes les plus fallacieux, on retiendra cette salutaire mise en garde : « je crois dangereux d’invoquer des racines. La métaphore, avec son « pathos tellurique », suggère que « l’identité, remarque le philologue Maurizio Bettini, viendrait justement de la terre« . Ce faisant, elle conduit à établir une dangereuse hiérarchie entre ceux qui seraient les seuls fils authentiques d’une certaine terre qui les aurait engendrés (les Grecs parlaient d’autochthonia) et ceux qui y seraient simplement « survenus » (autrement dit les immigrés) » (p. 27). Et aussi la réflexion qui suit : « Chacun est un palimpseste, et il y a en nous autant d’identités dans les limbes que de langues mortes enfouies dans nos archives intimes, à notre insu le plus souvent » (p. 28).

Libr-brèves

â–º À lire sur AOC, qu’il devient impossible de ne pas lire tant cette revue en ligne propose un indispensable regard aigu sur le monde, les intéressants articles de deux sociologues de premier plan, Bernard Lahire et Jean-Louis Fabiani.

â–º On lira, sur Diacritik, la réaction de Johan Faerber suite à l’appel à contributions pour le numéro 19 de la Revue critique de fixxion française contemporaine, Fictions « françaises » : « Contre la zemmourisation de la critique littéraire »… Et la polémique qui s’en est suivie, très instructive : lire le droit de réponse.

► Mardi 16 octobre, RV au Delaville Café avec Ivy Writers :

11 octobre 2018

[Chronique] Denis Ferdinande, Astéroïdes, par Christophe Stolowicki

Denis Ferdinande, Astéroïdes. Un carnet de notes, Atelier de l’agneau, coll. « Architextes », septembre 2018, 114 pages, 16 €, ISBN : 978-2-37428-016-5.

Sur le prurit d’un agacement léger dansant comme la cigale, un fourmillement de pensées naines que l’écriture draine, enchaîne, enchâsse, un contingent de joyaux distribués dans l’alternance en escalier, dans le beat à deux temps têtu trompeur d’un hard rock qui d’un texte pleine page en note un peu verticale respire – ne pas se fier à l’apparence lisse binaire d’un livret alternant pleine page son corps principal et en notes ménageant du blanc son corps cadet, nous frustrant du corps puce en bas de page de vraies notes que des astérisques distribués au pénultième hasard appellent, rappellent, appelants comme l’oiseau mutilé, de tout un corpus critique chaotique prédateur. Astérisques échus à point innommé, nommés astéroïdes que « qui a jamais vu[s] de ses yeux vu ? » confond volontiers avec « météorites, astres et météores » ; alunis de préférence dans le corps principal, incestueux s’égarant parfois dans les notes et qu’absorbe par exception une torrentielle chute.

Frotté de syntaxe mallarméenne un art de la digression qu’anime une ponctuation émotionnelle, une syncopée dentelle tout en méandres, incises et affluents, embranchements, bifurcations de labyrinthe, se rétablissant à l’abrupt, tant couru le marathon que s’y loge un éclat de sprint, ou de verre dans le cœur d’un oiseau de passage qu’a trompé la franchissable vitre. Onirique gigogne de mille & une nuits.

Réflexions sur l’écriture qu’appelle le récit, les notes bientôt infusent ce qui de narration demeure à telle enseigne que la scène sombre dans l’empeigne d’une chaussure à son trépied – d’un « soit dit en passant », d’un double astérisque notifié le cran d’intériorité dont se resserre la resserre, la desserte, la tautologie.

Phrases de réveil. Autre sujet le temps, en récolte, émerveillement ou en murmure, découvrir son temps, son aoriste onirique, son plus-que-présent, son parfait qu’en grec on traduit toujours au présent, le temps du rêve que la grammaire a négligé ; les mots à présent se rapportent à ce qui les porte, de rêve en rêve le journal approfondit sa cohérence réflexive, et l’amour fait, à faire, y devient repère, reperd ce qui l’a motivé, une irrépressible angoisse.

À deux voix, peu clivées. En reprises, à gros fil et à torons de nacre, d’un en deux de corps un en corps deux encordé sur l’à pic et sur l’aléatoire. Corneille en prose, racine carrée. Dans la retraite, dans le retrait, dans l’amalgame les thèmes s’emboîtant, en dérive au cours long épique, Odyssée ou exode contemporains, par voie de terre de déserts pavée de plages. De « syntaxe déréglée », « dissémination de virgules », de déprise en déconstruction, à mi-chemin du rêve et de la résidence d’écriture dans une Cordoue plus imaginaire que rêvée, un verbe défectif pour salut, un « dépourvoir » pour ultime vue sinon la préhistorique anfractuosité de roche où loger sa sacoche d’écrivain vagabond – le récit du non-récit expansé, rétréci, enrichi de café en café, cinq à sept, de trois supplémentaires cahiers.

Effets d’hiver que lustrale commente la photographie de couverture de Françoise Favretto de la place Monge prise par le gel, recadrée comme en sortie de rêve sur les capitales de METRO sur fond amarante et de squelettes d’arbres.

6 octobre 2018

[Chronique] Ici est ailleurs (à propos de Mathieu Riboulet, Nous campons sur les rives), par Jean-Paul Gavard-Perret

Mathieu Riboulet, Nous campons sur les rives. Lagrasse, 7-11 août 2017, Verdier, 48 pages, 3 €, mai 2018.

Pour Mathieu Riboulet le lieu n’est pas le lieu, l’ici peut donc être en là-bas. D’où ce tableau implicite qui fait le jeu de la rumeur et de la vérité, de la fiction et de la réalité.
Loin des formes traditionnelles l’écriture est toute en intensité fondée sur des fractures spatio-temporelles où l’économie générale du texte devient polyphonique et l’espace ouvert.

Paysages, personnages et la voix elle-même semblent naviguer sans boussole dans un espace en dérive. L’œuvre demeure énigmatique là où l’écriture se veut une reconstitution verbale d’une force de déchirure.

Se crée une sorte de distance que la négation initie. Le lieu n’est refermé ni par des portes ni des impasses. L’écriture multiplie les points de fuite et d’achoppement. La langue devient panique et folie et où le lieu est un mot qui n’est plus vraiment un mot.

Toute l’écriture passe ainsi de l’énergie à l’épuisement, de l’illusion au désenchantement dans l’éclatement des repères. Ceux-ci deviennent d’un genre inopérant.

Dans ce but Riboulet écrit avec des mots qui bougent comme les lieux. Il crée à la manière d’une araignée qui perdrait le fil qu’elle tire et qui ne peut établir une toile.

Le texte est un corps d’encre qui fourmille de mille « pâtes ». Et pour cela quelques mots suffisent. Ils se veulent formateurs non d’un lieu de couplage mais d’un tandem inattendu, imprévisible.

4 octobre 2018

[News] Libr-News poétiques

La poésie est plus que jamais vivante en ce mois d’octobre : « Poésie et musique aujourd’hui sur Remue.net ; parution du n° 11 de la revue Catastrophes ; deux RV poétiques prochains à ne pas manquer en Sorbonne ; Poéticide de Hans Limon lu par Denis Lavant ; les RV de la ZIP (Zone d’Intérêt Poétique)…

â–º À découvrir sur le Net : le dossier que Laure Gauthier a lancé sur Remue.net, « Poésie et musique aujourd’hui »

â–º Ne manquez surtout pas le dernier numéro de la revue en ligne gratuite Catastrophes : n° 11, « Les Techniciens du sacré », avec notamment la collaboration de Jacques Demarcq, Marie de Quatrebarbes, Jean-Claude Pinson, Laurent Albarracin, Pierre Vinclair, Olivier Domerg, A.C. Hello… Télécharger

â–º Un colloque international »Valeurs de la poésie (XVIe – XXIe siècles) », du 11 au 13 octobre : télécharger le programme.

Avec notamment, sur la poésie aujourd’hui : Benoît Dufau, Pascal Durand, Caroline Fischer, Romuald Foukoua, Olivier Gallet, Laure Michel, Antonio Rodriguez, Gaëlle Théval, Fabrice Thumerel… À noter également le vendredi apm : lecture de Cyrille Martinez et Table ronde sur « poésie et action culturelle ».

La poésie a-t-elle (encore) de la valeur ?

Cette question émerge aujourd’hui dans le contexte d’une dépréciation sociale, de difficultés économiques, de critiques venues du roman, de polémiques chez les poètes eux-mêmes et de sortie hors du genre. Les reproches sont connus : autotélisme, élitisme, illisibilité, disparition du lectorat, sacerdoce illusoire, sacralisation désuète du livre et de l’écrit, etc. La contestation de la valeur de la poésie, dans le champ social comme dans le champ littéraire, est toutefois un phénomène ancien. De la méfiance du philosophe envers le poète chez Platon à la marginalisation du « poète lyrique à l’apogée du capitalisme » (W. Benjamin), puis à la quasi invisibilité contemporaine de la poésie, le destin social de celle-ci semble être celui de sa disparition. Parallèlement, de l’autoportrait satirique chez Stace, Régnier ou Saint-Amant à la « haine de la poésie » (G. Bataille), devenue « inadmissible » (D. Roche), il semble que la détestation de la poésie par les poètes eux-mêmes corrobore son effacement dans le champ.

Cette évolution est parfois imputée à une survalorisation première de la poésie entraînant par contrecoup déceptions et dépréciations. Investie de pouvoirs sacrés à la Renaissance, placée au sommet du système des genres (Hegel), la poésie, assignée aux plus hautes fonctions par les « mages romantiques » (P. Bénichou), se serait révélée incapable de prendre en charge pour la communauté les catastrophes du XXe siècle.

À l’opposé de ce type de récit téléologique et essentialiste, nous proposons de tenir compte des variations de ce qui est appelé poésie, de la Renaissance à nos jours, pour examiner non pas une irrémédiable dévalorisation de la poésie mais une diversité de valeurs, en considérant son histoire, non pas de manière linéaire, mais en fonction de phénomènes d’intermittences et de résurgences.

Les valeurs de la poésie sont fonction non seulement de l’organisation des genres et des sous-genres (épique, dramatique, satirique, pastoral), mais aussi des rapports entre art noble et art de cour, « grand art » (canon poétique) et « art populaire » (poésie éphémère, poésie privée). Ces valeurs dépendent encore de la place accordée aux supports (oral, écrit, visuel, numérique), des pratiques et des usages sociaux (poésie encomiastique, épistolaire, intime, engagée) et de leurs lieux (salons, cour, maisons d’édition, revues, festivals).

Les critères et les formes de la valeur en poésie pourront se décliner en fonction des axes suivants, qui rassembleront chacun des études sur des siècles différents.

► Sorbonne, le jeudi 18 octobre à 19h45, amphithéâtre Guizot, soirée PLS (revue Place de la Sorbonne), « Autour de mai 68 : lectures poétiques »

En cette année du cinquantenaire de mai 68, Place de la Sorbonne organise une soirée au cours de laquelle des poètes contemporains viendront dire des textes d’eux librement inspirés par cette insurrection à la fois politique, sociale et poétique. Il s’agira de textes composés dans le retentissement du fameux printemps mais aussi de poèmes écrits aujourd’hui faisant retour sur lui.

Amandine André, Francis Combes, Jean-Luc Despax, Florence Pazzottu, Christian Prigent en duo avec Vanda Benes, Milène Tournier. Les lectures seront ponctuées de morceaux de jazz joués à la guitare par Arnaud Delpoux.
Gratuit sur réservation obligatoire avant le jeudi 18 octobre.

â–º Jeudi 18 octobre au Théâtre du Nord-Ouest à Paris, à 19H, Denis Lavant lira en avant-première des extraits du livre à paraître de Hans Limon, Poéticide (Quidam éditeur, parution le 8 novembre) : Libr-critique reviendra sur ce livre important dès le 8 novembre…

â–º Les RV de la ZIP (Zone d’Intérêt Poétique) :

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