Libr-critique

31 juillet 2020

[Création] Joël Hubaut, ÉpidémiK (12)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:14

Pour cet automne 2020, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire le onzième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

…L’épidémie grimpante, en rangée, coulant dans le cou, qui creuse comme une taupe à peindre, prend la forme de fourmillière, entre énervée dans les oignons, giclant, posée, blanche, cunéiforme sur la croupe de la surface, s’aggripe, dévore, même bétail mental que la névrose d’un couvercle, vivant dans l’intestin du crâne, une épidémie de traces et d’empreintes sortant de la gueule, mouille, croque, dépeçant l’horaire à coups de cornes, signes qui étranglent avec leurs pattes, jutant, cillant, des bosses de rats qui prolifèrent dans le tunnel horaire, frappent le gland quotidien, insectes de dessins dispersés avec les morts par mouvement d’oeufs, d’asticots dans la tête-art.
L’épidémie poilue propulse les poussins acryliques, les membranes qui collent le serre-veau fourré avec des croix, des bâtons, des cercles gonflant dans la saillie, détruit aussi les légumes avec la mine du crayon, une mauvaise mine surtout – les cris gris, la ponte jusqu’au cadre, emplit la feuille, explose, plante l’épidémie malléable autour des porcs avec les monstres horaires, toutes les souris qui tiennent chaud à la tête, me scient la respiration, marquant les arbres, le ciel, l’eau, le gaz comme un deuil d’oeil. Peindre raz les branchies à coup de braille avec mon crayon à canon court. Vivre engoulé dans les signaux en barbouillant des palourdes. Faire du crayon-cross vroum ! En branchant mon aspirateur
Peindre à la tétine comme on tète dans le coma, perché sur le trapèze avec les perroquets, pinceau planté dans les veines. Se chouter au poil de martre, transformer l’espace en épidémie jusqu’a saturation, dérouler l’épidémie pour la satelliser, relier la main à la fontanelle avec des vérins et des câbles et marquer goutte à goutte chaque seconde d’existence jusqu’à obtenir un quotidien à petits pois – poil à poil, progressant à la vitesse du pouls – épidémie de piranhas qui crissent sous les dents.
Obtenir aussi un trompe-langue complémentaire au trompe-l’oeil, puis répéter inlassablement les croix-triangles-bâtons etc. … jusqu’à s’engourdir dans l’épidémie-eczéma et téter la vie. Epidémie de pain…
[Ce poème est paru en 1976 dans le catalogue de la galerie « La Tache » d’Aix-en-en-Provence, avec une préface de Charles Dreyfus, dans le cadre d’une exposition solo.]

« Epidémie de table »- cuvée épidémik- édition-production galerie de l’ancienne poste dirigée par Michel Sohier, Calais.

30 juillet 2020

[Livres] Libr-vacance (2), par Fabrice Thumerel

Deux courts récits parus au printemps dernier, et pris dans la nasse du confinement, pour habiter/stimuler  votre LIBR-VACANCE 2020…

 

► Arnaud LABELLE-ROJOUX, Récits de la vie de Michelangelo Merisi, dit « Le Caravage », Les Presses du réel, coll. « Al dante », 72 pages, 8 €, ISBN : 978-2-37896-132-9.

Voici la vie trépidante du célèbre peintre en trente stations, « nuit encrapuleuse » (p. 15) pleine de filouteries, racontée dans un récit indécidable, aucun narrateur – et a fortiori aucune voix anonyme – n’étant fiable, même Michelangelo, mêlant faits et « affabuleries » (18), dans une langue truculente pétrie d’argot… Écoutez un peu : « Il raconta qu’avec Spada […] ils s’étaient cachés. […] Quasi ankylosés. Oui ! Eux les dévots croupes vénales. Eux les croupes-touffes licheconins. Eux les suce-queues hume-pétrus. Eux les pugileurs. Les ferrailleurs. Les flibocheurs joviaux. Eux les lampe-calices jusqu’à la lie » (44).

De la même façon que Michelangelo est « exténué par l’existence », l’écriture syncopée de Labelle-Rojoux procède par exténuation des champs lexicaux et isotopies, tout en étant attentive aux échos sonores : « Il raconta qu’il était exténué par l’existence. Par les périples. Les périls incessants. Par la traque. Les tracas. Les bissacs. Les bivouacs. Les escales. La semelle battue. La bosse roulée. Les escapades. Par les cul-de-sac. Les volte-face. Les crocs-en-jambe. Les gouspinades. Les déconvenues. Les coups reçus. Qu’il était éreinté par le jeu de cache-cache » (53)…

 

► Mathieu LARNAUDIE, Blockhaus, éditions Inculte, 112 pages, 13,90 €, ISBN : 978-23-60840-32-8.

Parce que nous vivons dans « un étrange et hermétique réseau de signes » (p. 96), nous aimons raconter ou qu’on nous raconte des histoires. Nulle prise directe sur le monde, nulle communion avec notre « environnement »… C’est à travers le prisme de nos représentations que nous vivons, c’est-à-dire que nous percevons la grande comme la petite histoire. Il en va ainsi pour Suzanne et Rory, les tenanciers d’un petit bistrot dans un petit village près d’Arromanches : qu’y faire après 60 ans, sinon (se) raconter des
histoires, c’est-à-dire réinventer son passé ou peupler son avenir de rêves éveillés ?

Dans Blockhaus, ce récit dynamisé par la tension entre visible et invisible, réel et fantasmagorie, Mathieu Larnaudie met à distance le topos de l’écrivain-en-panne-d’inspiration pour interroger nos mythologies, et en particulier celles de la Seconde Guerre Mondiale : les images muséales accentuant « la contradiction entre la rigueur stratégique, la sophistication ingénierique et la stupeur des corps, l’épuisement stupéfait des visages » (79), le narrateur essaie d’appréhender le processus d’imagerie mystificatrice qui transforme de « pauvres diables » en « héros » (85).

26 juillet 2020

[Création] Joël Hubaut, ÉpidémiK (11)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:32

À la fin de cet été 2020, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire le dixième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

…l’épidémie sonore contourne les frontières d’impédance, bruit des mâchoires chamaniques dans les culasses, embrasement des clito infectés, tourniquets fous des foules sourdes, peintures de propagations en volume, toux, crachats, toux toux toux, crachats, toux toux, larsen-toux pour l’immunité de groupe jusqu’au rectum, images-pesticides de débauche de l’entassement dans les souillures de consommation, moules farcies contagieuses, imitation, débandade de tout, décadence dilatée des mufles exclusifs vautrés dans l’abondance, dégoût du gâchis de tout, spéculation de tout, le déluge des petits peintres-robots conformistes intensifie la multitude de médiocrité ruisselante dans les valves du pourrissement planétaire, prosaïsme imitation des posters de merde, flaque insipide, goût de chiotte et sous-produit plouc, le simili-monde moulé à la louche est un palliatif, l’épidémie de résistance combat l’épidémie de domination sérielle du mimétisme obligatoire dans le pullulement de masse des profusions standards, épidémie d’exploitations, culture de contrôle, diktat, la résistance épidémike est une arme d’excitation orgasmique anti-épidémie anti-contrôle dans l’épidémie invisible du contrôle, épidémie de saturation totale expansionniste, alors l’épidémie épidémike lutte contre l’épidémie de la multiplication des petits peintres collabo dans la contamination massive des masses contaminées à l’esclavage de soumission sous contrôle avec les hélicoptères CKKE et les mouchards couche-culotte de propagande des normes imposées dans l’infection purulente des contagions, l’épidémie épidémike est une rafale de rayon x qui rayonne pour détruire les cellules folles des contagions de manipulations de masse, Centre Kultur Kontrol Epidémia à fond dans la bouillasse, l’épidémie anti-épidémie est une langue de lumière intense qui brille dans l’embrasement des étincelles et même dans les halos, l’épidémie-vaccin des langues démultipliées est une illumination…

Action Pré-histart épidémik. Captage Alain Letort ………….. Joël Hubaut, 1976.

23 juillet 2020

[Chronique – News] Julien Blaine : fin de partie ?, par Fabrice Thumerel

Parmi les démonstr@ctions aisées, l’actualité de Blaine : tandis que l’on polémique sur la démolition/dégradation/désacralisation des statues-des-grands-hommes, souvenons-nous de son Appel à occuper les stèles libérées de leurs statues… C’était en 1978 : « Pour donner une leçon à ceux qui ont oublié les gloires anciennes pour créer des gloires nouvelles ; je réclame l’occupation des stèles et socles abandonnés. Présentez-vous sur le socle de votre choix, nu ou habillé et mettez-vous en valeur avec ou sans outils, vos instruments, vos jeux ou vos montures »… L’action plutôt que la commémoration, l’action plutôt que la célébration, l’action vivante et innovante plutôt que la consécration, voire la sacralisation embaumante et consternante…

Rien d’étonnant, donc, à ce que sa dernière exposition soit une action irréversible : se débarrasser de tout ce qui, pour lui, ne constituait que des objets transitoires, des tentatives artistiques/poétiques inachevées…

Et comme toujours, ces derniers temps, cette exposition fait l’objet de parutions, lesquelles proposent des explica©tions du Grand-Dépotoir final… La boucle est bouclée ? Sans doute pas, tant le poète subversif préfère la spirale au cercle. Fin de partie ?  Tout dépend de quelle partie il s’agit…

 

► Retrouvez Le Grand Dépotoir de Julien BLAINE à La Belle de Mai à Marseille jusqu’au dimanche 9 août. Soirée finale, samedi 8 août à 18H30.

Bon débarras / Fin d’un artiste. Après toute une carrière passée à contre-courant du marché de l’art, Julien Blaine, poète, performeur et l’un des créateurs de la poésie-action, a décidé de liquider sa vie d’artiste. Tout doit disparaître ! « Le public pourra venir choisir les œuvres qu’il désire emporter gratuitement. »

 » Évidemment ce serait plus pertinent, plus exemplaire, si j’étais Christofer Wool, Peter Doig,
Damien Hirst, Richard Prince, Anselm Kiefer, Adrian Ghenie, Marc Grotjhan, Rudolf Stingel, Zeng Fanzhi, Yoshitomo Nara, Jeff Koons, Ai Weiwei…

Si j’étais un artiste issu de l’impérialisme américain made in United State of America ou asiatique made in République Populaire de Chine !

Je ne suis que Blaine, Julien Blaine, et je ne suis pas dans le marché de l’art à part quelques rares collections italiennes, suisses, floridiennes et françaises que je puis compter sur les doigts de mes 2 pieds.

Le but de cette exposition Le Grand Dépotoir est donc le suivant : montrer tout ce qui me reste dans mes ateliers : absolument tout ! Les choses seront déposées dans les pièces et sur les cimaises de l’expo de-ci, de-là à l’emporte-pièce (le mot composé est doublement juste).
L’exposition durera un mois, durant ce mois le public pourra venir choisir les œuvres qu’il désire emporter gratuitement. Et à la fin, le mois étant écoulé, ce qui reste de l’expo composera un beau feu de joie à moins que tel musée les récupère dans ses réserves… !
Et je ne produirai plus que du texte dans des livres ou des revues.
Plus aucune toile, dessin, sculpture, installation, plus rien pour les collectionneurs, les galeries et les musées. Et pas loin de passer au stade octogénaire, je cesserai aussi de me produire en chair et en os et en public.  » /Julien Blaine/

Fin de partie ?

Julien Blaine, Le Grand Dépotoir, Les Presses du réel / Al dante, coll. « Les Irréconciliables », printemps 2020, 224 pages, 25 €, ISBN : 978-2-37896-143-5.

Julien Blaine, Introd@ction à la performance, Les Presses du réel, coll. « Al dante », printemps 2020, 84 pages, 9 €, ISBN : 978-2-37896-141-1.

« Hui, j’ai 3/4 de siècle (et des poussières)
et je suis 1/4 dans l’énergie & 3/4 sur la nostalgie.
Alors mes performances actuelles sont-elles énergiques ou nostalgiques ? »
(Introd@ction à la performance, p. 66).

Depuis Bye bye la perf (Al dante, 2006), le fondateur de DOC(k)S n’en finit plus de dire adieu à la performance… En un temps qui voit le triomphe du néo-libéralisme – où tout se recycle, y compris la performance –, il semble qu’avec ce Grand Dépotoir l’anartiste ait trouvé l’ « action conclusive » qui vise à « attaquer la pathologie de l’art contemporain » (Démosthène Agrafiotis, p. 72), le moyen d’ « en finir avec les Å“uvres d’art » grâce à « la performance absolue » (Giovanni Fontana). Nulle relique, juste un reliquat : « retour au résidu », pour Laurent Cauwet… Ce qui fait dire à Barbara Meazzi, qui du reste se réfère aux déchets d’arman, à la « Ballade des ordures » de Balestrini, ou encore à la formule de Jean Tardieu, la « glorification du Déchet » : « L’image du déchet, de l’excrément qui tombe et encombre, et qui prolifère dans l’espace, est saisissante dans l’Å“uvre de Blaine, de même qu’elle est provocatrice, et très dérangeante : que faire de ces tonnes de merdre qui couvrent la terre et les humains, si ce n’est que c’est le seul moyen de nous rappeler que la puanteur et la pourriture nous ont déjà ensevelis ? » (112)… D’où cet autoportrait en poète de merde : « Quand je contemple ma merde – au sens propre, si je puis dire ! – je me souviens de ces moments dans mon enfance où je chiais dans les collines… L’estron issu, achevé, je reculais à croupetons et je le contemplais et je l’améliorai en y plantant des cailloux et des petits bâtons. […] J’ai beaucoup créé depuis, je doute d’avoir fait mieux » (Introd@ction…, p. 78).

En même temps que son stock dans le Grand Dépotoir, Julien Blaine déballe son sac dans ce qu’il faut bien appeler son autobiodéclara©tion. Work in progress, Introd@ction à la performance a d’abord comme objectif de rappeler et d’enrichir sa vision de la performance : « la poésie / en chair & en os & à cor et à cri » (16)… « La performance (la perf) c’est l’expression de tout le corps : os, viande et sons. Un art absolument libre, soit, libéré sans aucune référence au théâtre, à la danse, à la musique, aux arts plastiques, au cabaret, au cinématographe… […] Une fois cette liberté acquise, alors la performance peut avoir des aspects musicaux, picturaux, sculpturaux, chorégraphiques, cinématographiques… » (59). « La performance devrait montrer notre force animale en dévoilant la spiritualité qui réside au fond de la bête, de l’anima’l » (71)… Sa poésie à outrance renvoie aussi bien à ses excès performatifs qu’à sa définition extensive de la poésie, qui englobe les pratiques les plus diverses (celles des rappeurs, slameurs, beat boxers, etc.)…

Bien qu’évitant toute statufication, la posture du performeur est celle d’un poète en voie de consécration, qui porte un jugement négatif sur l’état actuel du champ poétique dans lequel la performance s’est imposée – dénonçant la spectacularisation ambiante, le « déjà vu à 90% » (28) comme ses propres plagiaires – et défend sa position de « terroriste antimonothéiste et anticolonialiste » (41), tout en prenant soin de se placer sur le piédestal des créateurs/inventifs. Avec la distance, il pose un regard qui paraît assez lucide sur sa trajectoire : entré dans le champ à l’époque de la poésie engagée, il constate aujourd’hui que sont majoritaires ceux qui témoignent – surtout d’une bonne maîtrise des « lois du marché » (66)… Issu d’ « un monde populaire et impopulaire », il doit désormais affronter « un monde people et populiste » (72)… Conscient du problème que peut poser l’autoreprésentation (cf. p. 28), il précise plus loin : « je suis passé de la déclara©tion à l’interprétation orale & gestuelle de mes textes et de mes tableaux » (45).

Inévitablement, cette autobiodéclara©tion revêt parfois la forme d’une confession touchante : à 78 ans, Christian Poitevin confie son attitude paradoxale face à la volonté d’arrêter définitivement la performance ; tout aussi contradictoire, son bilan d’une vie heureuse/malheureuse… Il avoue encore son dégoût du vieillissement, son insatiable désir de célébrité… Sa vision devient parfois très amère : « voilà un 1/2 siècle que je fais Ça. C’était « pour-changer-le-monde » et le monde s’est modifié vers le pire au lieu d’évoluer vers le meilleur » (29)… Au point de faire écho à l’auteur de Fin de partie : « Je ne regrette qu’une chose, c’est d’être né » (70)…

Chapeau à l’anartiste !
Pour son penchant carnavalesque, qui lui fait préférer à la poésie-sacerdoce cette approche pragmatique : « Ã‡a sert d’os » (51)…
Chapeau à l’anartiste !
Car ils ne sont plus si nombreux ceux qui pratiquent une véritable poésie du NON.

19 juillet 2020

[Création] Joël Hubaut, ÉpidémiK (10)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:39

À la fin de cet été 2020, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire le neuvième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

… l’épidémie anti-corps ébranle les carcans obscurs de domination, brouillard du flou des vapeurs sans grillage, embruns magiques braqués dans les trajectoires astrophysiques du café bouillant de l’Afrique exploitée, décollage speed, poème-crachin incantatoire pour le respect africain, tambour, tambour, les étoiles brillent pour tous, faisceaux solaires en plein phare, cocote minute sous pression, l’épidémie est une projection hallucinogène, maintenant, faut péter les pipe lines de servitude de l’évaporation noire pour fabriquer les drapeaux noirs intemporels des révoltes, balais de pelleteuses fluo pour la construction des reflets essentiels des transes, désert, forêt, montagnes, mer, incendie, inondation, tremblement de terre, cubisme mort, jazz-blues volés, les ombres forniquent les ombres de la réalité, grand manitou partout, ici est toujours ailleurs, là-bas, c’ est là ! Ici, Caen-boucan, tambour, tambour, épidémie du souffle tellurique, lave baveuse de bave de lave, Caen Toucan, toco toco, hurlement des signes du contexte de proximité dans l’univers, toco toco, chaque mot dilaté est re-dessiné en acoustique, chaque mot cinétique danse et chante, couilles disséminées dans l’espace colonisé à fric, Picasso-Buffalo Bill-potlach-totem, goulag de la pensée dans les savanes urbaines, guetto toco toco, amplification des cercles, triangles, croix, flèches, carrés, zigzags métis, serpentins indiens dessinés simultanément dans la diffusion, épidémie rouge à lèvres, épidémie romantique en boucle, explosion interne anti-mirador, résistance pieds nickelés pim pam poum, virus-gros nounours, contagion-sorcellerie, bonne nuit les petits, debout ! debout ! Pas dormir pas dormir pas dormir, Mickey-KKK, épidémie d’éveil permanent, massacre, chacun est toujours le virus-guetto-CKK de l’autre dans l’abrutissement de l’endormissement euphorique des contaminations épidémikes…

Action épidémike avec mon chien-saucisse. Volcan-Ville. Joël Hubaut 76

 

17 juillet 2020

[Chronique] Christophe Stolowicki, Le Parfait Honnête Homme

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 20:27

« L’extrême plaisir que nous prenons à parler de nous-mêmes doit nous faire craindre de n’en donner guère à ceux qui nous écoutent. » S’il n’était aussi poli – d’éducation aristocratique et comme une galerie des glaces – La Rochefoucauld eût fait un excellent psychanalyste, bien taiseux.

Poli et repoli, tourné et retourné sur la grille de décodage d’une vie, aussi intérieure qu’illustre – hors métier, hors ouvrage incompatibles avec la noblesse.

« Les personnes foibles ne peuvent être sincères. » Sur une aussi brève évidence, œuf d’oiseau roc plutôt que pavé dans la mare contemporaine, que de gloses superflues signées Nietzsche.

Hormis les coups redoublés dont il accable à plaisir l’amour-propre et dont la redondance peut déplaire, il est parfait, autant grand seigneur d’esprit que de naissance et de fortune, une douceur acquise et son grand classicisme le gardant d’abuser de la concision et le préservant de tournures abruptes. Il est ce vrai grand seigneur que n’est pas Saint-Simon dont la prétention ducale, le projet de sa vie d’étudier les rangs me détournent de m’enducailler. 

« Louer les princes de la vertu qu’ils n’ont pas, c’est leur dire impunément des injures. » Où le frondeur qui a défié Mazarin et y a perdu un château, rasé de fond en comble (il l’a fait reconstruire), balance de son arbre à lettres un trait vengeur. On comprend mieux que Sade préfère le second rang au premier.

Maximes, réflexions, sentences peu sentencieuses, nulle aporie ni paradoxe, rien qui n’aiguise ni n’épointe la pensée, mais un âge d’or de la mesure, où l’υβρις est une inconvenance de fond plutôt que ce que dénonce le proverbe quos vult Jupiter perdere dementat. Brèves, d’expérience assourdie. – La plupart des contemporains qui s’essaient à l’aphorisme sont ridicules ou exaspérants de suffisance.

« Il arrive quelquefois des accidents dans la vie d’où il faut être un peu fou pour se bien tirer » – la notion d’inconscient soufflée par Freud en enjambant les siècles.

« Il y a des gens destinés à être sots qui ne font pas seulement des sottises par leur choix mais que la fortune contraint d’en faire. » A-t-il de la chance ? demandait d’un officier Napoléon.

« Presque tout le monde prend plaisir à s’acquitter de petites obligations, beaucoup de gens ont de la reconnaissance pour les médiocres [moyennes], mais il n’y a quasi personne qui n’ait de l’ingratitude pour les grandes. » Sade n’a rien inventé, qui fait de l’ingratitude vertu.

« Il est aussi honnête d’être glorieux avec soi-même qu’il est ridicule de l’être avec les autres » : une éthique lui tenant avantageusement lieu de morale et dispensant de se tenir prétentieusement par delà le bien et le mal ; celle de Montaigne, de Marc-Aurèle, ce que l’on se doit à soi-même d’abord.

« C’est être véritablement honnête que de vouloir être toujours exposé à la vue des honnêtes gens. » Marc-Aurèle lui aussi prenait soin de ne pas se dérober à ses obligations sociales.  Mais La Rochefoucauld a fini seul, jouant aux cartes avec son valet.

Ou la maison de verre d’André Breton, mais aristocratique.

Oui, le parfait honnête homme, par qui tout est dit en si peu de mots, tous d’intelligibilité facile, de vocabulaire plus succinct que Racine. Transparaît dans son honnêteté le goût de la conversation avec des femmes d’esprit. Pascal qui pourrait lui en disputer la palme, Pascal qui n’a rien vécu mais dont l’intelligence plus universelle embrasse les chiffres et les lettres – comparé à La Rochefoucauld se pique trop de bien écrire.

Quel dommage que dans sa débauche d’antiphrases d’un romantisme flamboyant déchevelé, Isidore Ducasse, ne lui empruntant que trois petits coups de griffe, lui ait préféré Vauvenargues et Pascal.

15 juillet 2020

[Création] Joël Hubaut, ÉpidémiK (9)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 21:11

À la fin de cet été 2020, chers Libr-Lecteurs, vous disposerez d’un objet littéraire déconcertant et bouillonnant, d’une rare vie singulière : la somme épidémike de Joël HUBAUT, écrite dans les années 70 – et introuvable. [Lire le huitième texte]

Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

…on recombine les émissions en pompant la chiasse, on pompe les nodules de re-génération pour ratatouiller les conservateurs, stimulation kystique pulpant les coulées-pulpe extra-terrestre, prolifération, transmission galactique contaminant le quotidien, l’épidémie tracte les ovules de révolte, gorge rembobinée dans la morve Blec le Roc, détonation nucléique, fréquence libre homme-femme, femme-homme, l’épidémie inonde la chaudière des constellations de jupes électro-aimantées, elle voltige entre les capsules des braguettes chauves, peinture buccale coagulée, peinture de venin et d’orbites, arc-en-ciel en terrine anti-croûtes, les vers luisants qui creusent la housse éphémère par faisceaux ultra-violet, échos, échos, pulsion des injections automatiques dans le ventre, nombrils décuplés, rage plein l’bide, gavage de l’idéologie scout Rusty-Rintintin dans la télé d’internement, asservissement-dépendance, miettes militaro-mythiques en salade d’idolâtrie, mythes de merde, les cillements de la peinture copule dans l’image-cellule-virus-dévotion, dialyse des icônes contaminées ondulantes, peinture de guerre en marge, choc des enragés, pow wow de renaissance, l’épidémie bouillonne le magma décalqué pour sortir du cadre et s’affranchir, l’épidémie franchit ce putain de mur est-ouest, elle le traverse à l’aise comme un miroir, le mur de la honte est une contamination pornographique, l’épidémie épidémike contamine les supporters du KGB-CIA-club, match nul avec Jésus, contamination, contamination… /1976/

« Zone épidémie », sérigraphie (50 x 65 cm ), édition/ production galerie de l’ancienne poste, Calais, Joël Hubaut 1975.

14 juillet 2020

[Livres-News] Libr-News

Dans ces Libr-News estivales, nos Livres reçus… et en avant-première la présentation du numéro 62 de Lignes… et nos Pleins feux sur Christian PRIGENT

 

Livres reçus /FT/

► Poésies sourdes. Les Enjeux de la traduction en LSF, GPS n° 11 collecté par Brigitte Baumié, éditions Plaine page, été 2020, 206 pages, 20 €, ISBN : 979-10-96646-31-9.

Comme nous assistons au réveil de la poésie en Langue des Signes, on trouvera dans ce magnifique volume richement illustré aussi bien des traductions dans l’autre langue de textes classiques qu’une perspective historique insistant sur la « nouvelle poésie sourde (1970-2005) » et des créations contemporaines : on retiendra, entre autres, les poèmes otorigènes de Claudie Lenzi (dont les OTOportées !), le « VibroMessage » signé Éric Blanco… et même un texte traduit en LSF de Julien Blaine !

 

► John ASHBERY, Autoportrait dans un miroir convexe, traduction de Pierre Alferi, Olivier Brossard et Marc Chénetier, postface de Marc Chénetier, éditions Joca Seria, été 2020, 152 pages, 25 €, ISBN : 978-2-84809-344-4.

Présentation éditoriale. «  Tout artiste qui se respecte devrait avoir comme seul objectif de créer une œuvre dont le critique ne saurait même commencer à parler. » Les propos tenus par John Ashbery sur l’œuvre du peintre Brice Marden éclairent la sienne, si singulière, qui s’ouvre avec Some Trees, choisi en 1956 par W. H. Auden pour le Yale Series of Younger Poets Prize. À peine vingt ans plus tard, le magistral Autoportrait dans un miroir convexe, éponyme du poème inspiré par le tableau du Parmesan, mêle réflexions intimes, propositions esthétiques et regards sur le monde environnant à la lumière d’un examen des rapports difficiles entre peinture et poésie.

Libr-point de vue. C’est cette version qui doit figurer dans nos bibliothèques, pour sa traduction, l’élégance du volume et aussi la passionnante postface de Marc Chénetier, « Self-portrait in a complex error », qui offre un pas de côté avec changement d’optique : dans ce texte qui se présente sous la forme d’une lettre au poète, la liberté de ton se conjugue à l’érudition pour remettre en question la référence auctoriale à l’Autoportrait dans un miroir convexe de Parmigianino (vers 1524). En matière d’autoportrait critique, en effet Marc Chénetier préfère au Parmesan Aert Schoumann. /FT/

 

â–º Charles Bernstein, Renflouer la poésie, traduction et postface d’Abigail Lang, éditions Joca Seria, hiver 2019-2020, 100 pages, 18 €.

Abigail Lang a raison d’insister sur l’extraordinaire « Recantorium » (p. 25-40) de celui qui représente une figure de proue des Language poets : « Dans « Recantorium », longue rétractation modelée sur celle qu’eut à faire Galilée devant l’Inquisition mais évoquant aussi la confession puritaine et les procès de Moscou, Bernstein passe en revue, en creux et avec une jubilation évidente, les éléments de sa poétique tout en se payant la tête des inquisiteurs et de tous ceux qui présentent la poésie comme « l’Expression Intemporelle du Sentiment humain universel (SHU ». C’est un combat institutionnel. Sous des dehors bénins, les tenants de la « culture officielle du vers » qui président aux destinées du Mois national de la poésie (l’équivalent de notre Printemps de la poésie) opèrent un coup de force : en invoquant l’universel et le sens commun, ils s’abstraient du champ polémique où s’affrontent les poétiques et s’établissent les valeurs. À l’humanisme anhistorique et à l’essentialisme de la poésie mainstream, Bernstein oppose une poétique pragmatique fondée sur le contexte et l’usage » (p. 84).

 

► Jean-Pierre Bobillot, Trois poètes de trop, Patrick Fréchet éditeur / Les Presses du réel, juin 2020, 144 pages, 14 €, ISBN : 978-2-37896-159-6.

Que peuvent bien avoir en commun le poète symboliste René Ghil (1862-1925) et Jean-François Bory (1938) comme Lucien Suel (1948) ? Ce sont des eXpérimentrop : X comme interdit au Grand-Public, en ces temps de prose transparente écrite en FMP (Français Médiatique Primaire), pour faire un clin d’Å“il à Prigent… C’est dire que l’excès est de moins en moins prisé. Et le poète essayiste de donner cette définition : « (ne) peut être qualifiée d’ « expérimentale » […] (qu’)une œuvre ou une démarche s’attachant à explorer et à exploiter sans réserves toutes les zones et strates de toutes les configurations médiopopétiques possibles, selon les « angles d’attaque » propres à chacune […]. »

LC attend avec impatience…

À paraître le 22 août 2020 : Lignes, n°62 : Les Mots du pouvoir / Le Pouvoir des Mots

Mots contre mots, comme on disait naguère « front contre front ». Parce que les opérations de domination sont aussi, autant, des opérations de langage, lesquelles vont bien au-delà de ce qu’il est convenu, de part et d’autre, d’appeler des opérations de communication. Ce qui s’en trouve touché, affecté, est d’une nature bien plus profonde, et corruptrice.

« Mots », « pouvoir », deux mots (dont le mot «  mots ») pour un même titre, en réalité. Pour dire combien nous avons trop affaire aux mots du Pouvoir, et celui-ci pas assez aux nôtres (« Pouvoir » avec une majuscule, pour faire des pouvoirs existants, politiques, économiques, patronaux, etc., un seul, celui qu’il est).

Trop affaire aux mots dont le Pouvoir se sert, et à ceux qui servent le Pouvoir, et pas assez à des mots, qui ne le servent pas, en mesure, au contraire, de le desservir.

Trop des mots qui asservissent et pas assez des mots… « sans service », « hors service », qui « desservent » même, où en allés ?, de la littérature, du poème, de la pensée, de l’impossible, de la beauté, de la révolte, etc.

Invitation a donc été faite à chacun de ceux dont les noms suivent de choisir un mot (ou plusieurs), ou court groupe de mots (ou plusieurs), parmi tous ceux dont le Pouvoir se sert pour rendre sensible (brutal, arrogant…) que c’est lui qui le détient, et que c’en est fait cette fois des mots des autres ; ou de choisir un mot ou court groupe de mots qui le lui conteste (qui prenne au mot les mots du Pouvoir), qui oppose aux mots du Pouvoir le/notre pouvoir des mots.

Table

  • Michel Surya, Présentation
  • Marc Nichanian, Apparat : du pain sur la planche
  • Léa Bismuth, Appel à projet
  • Jacob Rogozinski, Bienveillance
  • Xénophon Tenezakis, Faire collectif
  • ZAD, Été 2019, Communautés
  • Olivier Cheval, Croche-pied
  • Jacques Brou, Les CV de nos vies courues d’avance
  • Alain Hobé, Disparêtre
  • David Amar, Disruptif
  • Éric Clemens, Division
  • Cécile Canut, Espérance
  • André Hirt, « Espérance de vie… »
  • Jean-Christophe Bailly, L’Excellence, fleuron de la nouvelle langue de bois
  • Susanna Lindberg, Extinction
  • John Jefferson Selve, La foi narcissique
  • Christiane Vollaire, Garde à vue
  • Christian Prigent, Chino chez les Gorgibus
  • Jean-Philippe Milet, Y a-t-il un bon usage du mot « haine » ?
  • Francis Cohen, L’imprononçable : une politique
  • Martin Crowley, Impuissances
  • Georges Didi-Huberman, « Institution »
  • Yves Dupeux, Justice du pouvoir / pouvoir de la Justice
  • Didier Pinaud, Le mot Livre
  • René Schérer, Le gros Mot
  • Philippe Blanchon, Les Mots du Pouvoir…
  • Plínio Prado, Non-Mot
  • Gaëlle Obiégly, Nous, pronom
  • Mathilde Girard, « Pamela m’a radicalisée »
  • Alain Jugnon, La fausse Parole
  • Gérard Bras, Peuple(s)
  • Alphonse Clarou, Philosophe
  • Serge Margel, Possession
  • Michel Surya, Prendre
  • Guillaume Wagner, Prendre au mot, Prendre le pouvoir
  • Jean-Loup Amselle, Restitution
  • Sophie Wahnich, Révolution
  • Mehdi Belhaj Kacem, Rien
  • Jérôme Lèbre, La Rue
  • Henri-Pierre Jeudy, La valse des sémantiques institutionnelles
  • Pierre-Damien Huyghe, Du Service comme concession
  • Sidi-Mohamed Barkat, Violences policières
  • Philippe Cado, Blissfully yours

Annexes

  • Jean-Luc Nancy, Prendre la parole, prendre le pouvoir
  • Bernard Noël, Révolution

L’AUTRE BLANCHOT (suite et fin)

  • Michel Surya, À plus forte raison
  • Deux lettres de Jean-Luc Nancy

Pleins feux sur Christian Prigent

â–º Pour revenir à ce numéro 62 de Lignes, Michel Surya demande à Christian Prigent un « journal de confinement »… L’écrivain ne pourra lui livrer qu’un extrait du travail en cours, « Chino chez les Gorgibus » (Chino au jardin, P.O.L, à paraître début 2021) :

« Honteux, plutôt, que la fiction en cours ne répercute rien de l’actualité. Mais pas mécontent qu’elle ait protégé des crises de nerfs, râleries politiques rituelles, équanimités sur-jouées, arrogances inciviles, ping-pong d’expertises contradictoires, délires catastrophistes et prises de paroles de n’importe qui n’importe comment sur n’importe quoi — qui sont l’ordinaire du monde mais qu’avive la préoccupation paniquée de soi qui l’investit depuis des semaines et fait s’hystériser ses « réseaux ».

C’est en 2019. Chino est revenu habiter là où il vécut enfant. C’étaient des jardins ouvriers, autrefois. […] »

â–º Christian Prigent, La Peinture me regarde. Écrits sur l’art 1974-2019, L’Atelier contemporain, 20 août 2020, 496 pages, 25 €.

« Peinture comme poésie » : tel est donc le mot d’ordre que le lecteur trouvera richement décliné au fil de ces quelques cinquante textes écrits entre 1974 et aujourd’hui. Issues de diverses revues et réparties en plusieurs sections, ces analyses critiques concernent tantôt les peintres de Supports/Surfaces (Dezeuze, Viallat, Arnal, Boutibonnes…), tantôt des phénomènes de la peinture ancienne revus par l’œil moderne (anamorphoses, motifs non figuratifs du Livre de Kells…), tantôt la peinture de grands peintres du siècle dernier (Twombly, Bacon, Hantaï…), tantôt celle de contemporains et « amis » de l’auteur (Pierre Buraglio, Mathias Pérez…), tantôt enfin d’autres disciplines artistiques à l’origine de questionnements semblables (la gravure, l’image pornographique, la photographie…).

Il n’est pas anodin que la première question de l’entretien disposé par Christian Prigent en préambule de ses écrits sur la peinture soit la suivante : « Qu’appelez-vous “poésie” ? » Lui-même n’en cache pas la raison : « Je ne suis pas un critique d’art. Je regarde la peinture à partir de ce qui m’obsède : le langage poétique. C’est peut-être une façon de ne pas voir comme il faudrait. Mais c’est une façon de voir. Il y a des précédents. »
Loin cependant d’accumuler des analyses disparates, le livre les enserre dans une armature conceptuelle. Ce qui les apparente, c’est en effet cette même expérience qui fonde aux yeux de Christian Prigent l’identité de la poésie et de la peinture : celle d’un « désarroi » de la représentation, dans lequel la moindre forme se désigne elle-même comme insuffisante en regard du réel informe. Or cette expérience n’est pas uniquement un constat critique, elle est la sensation même dont l’auteur déclare partir lorsqu’il écrit : « Je crois que ce qui fait écrire, c’est la conscience à la fois douloureuse et jouissive de cette “différence” entre la polyphonie inaraisonnable de l’expérience et le monologue positivé et médiatisé. »
Ces essais sur la peinture ne sont donc en rien des à-côtés de l’œuvre, mais le révélateur du questionnement d’un écrivain pour qui, non moins que peinture et poésie, poésie et critique sont intimement liés.

â–º Francis Ponge – Christian Prigent. Une relation enragée : correspondance croisée 1969-1986, édition établie, présentée et annotée par Benoît Auclerc, L’Atelier contemporain, 20 août 2020, 224 pages, 25 €.

Francis Ponge a soixante-dix ans lorsque, en août 1969, il reçoit d’un étudiant de Rennes un mémoire consacré à son oeuvre. Cet étudiant, c’est Christian Prigent, alors âgé de 23 ans et fondateur de la tout nouvelle revue TXT. Son oeuvre poétique et critique est encore balbutiante, et pour cause : il semble que pour l’initier, il lui faille en quelque sorte traverser celle de Ponge. « Je m’explique tout par elle » , confie-t-il à celui qui se retrouve, de fait, en position de maître.
En 1984, dix ans après que la rupture aura été consommée, il lui parlera du « ‘meurtre du père’ par lequel, peut-être (? ) il fallait que je passe pour écrire hors de la fascination de votre travail ». Correspondance entre un « grand écrivain » et un « jeune homme » , selon les termes dans lesquels s’institue l’échange, cette suite d’une centaine de courriers étalés entre 1969 et 1986 a cependant peu en commun avec les Lettres à un jeune poète – ne serait-ce que parce que les rôles, sur la scène littéraire, ne sont pas aussi fermement assignés.
Ponge, étant sorti de l’isolement dans le courant des années 1960, cherche à asseoir son oeuvre et à lui assurer des héritiers ; Prigent, lui, cherchant son écriture, évolue très vite sur le plan esthétique et idéologique. Leurs échanges, même empreints d’estime et d’admiration, sont donc également stratégiques, d’autant plus qu’ils impliquent un tiers : la revue Tel Quel, alors importante promotrice de l’oeuvre de Ponge.
Ces lettres, qui relatent entre autres l’introduction de Prigent auprès des membres de Tel Quel, la conception d’un numéro de TXT spécialement consacré à Ponge et les préparatifs du colloque de Cerisy, sont donc un document de notre histoire littéraire récente. Outre qu’elles éclairent la réception d’une oeuvre qui entend incarner « un apport aussi radical (pour le moins ! ) que celui d’Artaud ou de Bataille à la mutation en cours » , elles témoignent de l’effervescence intellectuelle et politique de l’après-68, laquelle sera la cause majeure de la rupture entre les deux interlocuteurs – l’un, gaulliste affirmé depuis Pour un Malherbe, l’autre, porteur des idées du mouvement étudiant – après le virage maoïste de Tel Quel en 1972.
Spectacle d’une transmission ambiguë au-delà d’un fossé générationnel ? Tel est peut-être ce que donne à voir cette correspondance. En ce sens, elle contribue aussi à la compréhension de l’oeuvre de Christian Prigent – « Malaise dans l’admiration » , tel est le titre d’un article qu’il a consacré à son aîné en 2014. Signe d’une « relation enragée » , pour reprendre l’expression de Benoît Auclerc, concepteur de cette édition.

â–º Enfin, signalons deux superbes chroniques sur Point d’appui (P.O.L, 2019) : « Ce livre peut en effet être perçu comme un atelier de la pensée du poème et du poème de la pensée. Car s’il s’agit d’un journal, il est d’un type particulier : on n’y trouvera point l’enregistrement minutieux du quotidien et pas davantage une fresque de l’intime, mais, dans la chronologie des jours, un cheminement réflexif qui embrasse une grande variété de thèmes, sans proscrire l’empreinte autobiographique. Des explorations critiques, des méditations, des souvenirs, des rêves, des notes sur des films, des écrivains ou des peintres, Christian Prigent n’exclut rien de ce qui se présente à son esprit au fil du temps » (Jean-Baptiste Para, dans le numéro estival de la revue Europe).

« La métaphore du Point d’appui, au regard d’un journal qui s’amuse  à scander son fil, déjà si peu narratif, avec des interludes poétiques, souligne  singulièrement l’énergie musculaire d’une écriture, dont le propos affiché  est d’opposer à l’emprise des représentations communes, de quelque nature qu’elles soient, poétique, politique, sexuelle,  un peu  de ce Réel que nous dérobe la prompte « coagulation » du sens » (Cécilia Suzzoni, dans le numéro d’Esprit de juin 2020).

12 juillet 2020

[Livres] Libr-vacance (1), par Fabrice Thumerel

Le printemps 2020 ne fut ni celui des auteurs, ni celui des éditeurs pour cause de crise sanitaire : avant la saturation de la fameuse Rentrée-littéraire, c’est vraiment le moment de faire le vide pour lire-méditer-écrire… Voici donc notre première livraison de LIBR-VACANCE : non pas un temps de loisir cool-et-ludique, mais un temps d’évidement salvateur…

 

â–º Mathieu BROSSEAU, L’Exercice de la disparition, Le Castor Astral, juin 2020, 134 pages, 10 €, ISBN : 979-10-2780-075-9.

« La vraie question est là : quel est le nom de notre absence ? »
(Mathieu Brosseau,  Et même dans la disparition, éditions Wigwam, 2010).

« L’écriture comme démarche ou comme transe n’a aucune socialité.
Comme le drogué est isolé dans son rêve, l’écrivain  vit dans l’alcôve
mortelle de ses jaillissements . Il écrit sa vie et, dans ce maelström, il
est cette coque de noix, il joue des humeurs de la mer et de son courroux :
il apprend à comprendre les flux » (L’Exercice de la disparition, p. 14).

L’Exercice de la disparition a pour point de départ un préambule paradoxal aux pages noires, en forme de faire-savoir, qui en appelle à la destruction des mythologies dominantes de l’espace, de la sincérité et de la transparence, de la propriété et de l’identité, celles des dualités innocence / culpabilité, dedans / dehors, Éros / Thanatos… D’où la résistance du poète à ce mal du siècle que constitue toute forme d’attachement, y compris et surtout l’enracinement dans « la médiocrité du sol » (55)…

Ce moment négatif vise l’avènement d’ « un temps nouveau, qui n’est plus humain, post-historique, un espace sans mémoire de part en part, un temps formé dont on sait l’origine et la fin, qui appelle la clairvoyance et qui pourtant est plus mobile que la lumière, dans son intérieur et son extérieur vibrant, c’est une forme obscure, une lumière noire, corps solaire brûlé à son éclipse »(25).

L’expérience de la disparition : faire sans pour faire sens.

 

â–º Philippe JAFFEUX, Pages, éditions Plaine page, coll. « Calepins », été 2020, 56 pages, 10 €, ISBN : 979-10-96646-30-2.

Donner à ouïvoir un voyage musical dont les étapes sont des créateurs et Å“uvres célèbres, voire des instruments (saxophone, cornemuse, xylophone), tel est le projet de Philippe Jaffeux dans son dernier opus – dont on trouvera deux extraits sur Libr-critique : « John Coltrane » ; « Ornette Coleman ».

On ne peut qu’être admiratif devant l’inventivité de cette poésie visuelle qui est à la fois formelle et spirituelle. Les aficionados du poète retrouveront son attention au hasart et sa passion de l’alphabet.

Sans nul doute, vous vibrerez au Poème de l’extase de Scriabine tel que Philippe Jaffeux en décrit les résonances…

► Juliette MÉZENC, Journal du brise-lames, éditions Publie.net, printemps 2020, 160 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37177-584-8 ; version numérique, avec jeu vidéo.

Journal du brise-lames : tout sauf confiné… Ouf !

Donner la parole à un brise-lames a cet avantage indéniable de se libérer de l’humain, trop humain : « Les humains, c’est fâcheux, ont tendance à tout ramener à eux, à des figures connues, identifiées » (p. 19)…

Cette distanciation permet de porter un regard trouble sur notre monde – aux antipodes de notre sacro-sainte transparence, donc. Faire fi de la mimèsis, c’est trouer le monde-réel qu’impose l’idéologie dominante pour faire place à un Ailleurs : cap vers ce lieu « où les rêveurs restent le temps nécessaire pour se reconstituer puis repartent affronter ce qu’ils appellent « le monde tel qu’il est »Â Â» (87) !

 

 

11 juillet 2020

[Libr-relecture] Sara Bourre, À l’aurore, l’insolence, par Germain Tramier

Sara Bourre, À l’aurore, l’insolence, préface de Hubert Haddad, éditions du Cygne, 2016, 56 pages, 10 €, ISBN : 978-2-84924-462-3.

Le genre

Livre de la métamorphose adolescente, À l’aurore, l’insolence convoque de nombreuses figures tutélaires, dans le désordre : Lautréamont, Duras, la Beat génération ou encore Lynch. La narratrice-poète s’invente une amante imaginaire Lou, avec qui franchir de nombreuses routes au bord d’une mer interminable : « Cela fait bientôt cent mille ans que l’on roule, plein phares, sur l’impossible retour à l’enfance ». Son double poétique, Lou, est une amante imaginaire que le monde cherche à dévorer ; la nuit, déambulant seule dans les rues d’une ville inconnue, elle devient la proie d’hommes de passage :

« Certaines nuits, un homme passe derrière moi, il s’arrête pour regarder dans la vitre et c’est moi qu’il regarde – je le sais.

Et puis parfois un autre arrive, et un autre, et encore un autre.

Alors soudain ça fait beaucoup de regards pour un seul reflet dans une vitre. 

Alors soudain je deviens un peu aveugle, et un peu gauche et un peu antipathique aussi. »

D’elle, c’est bien son reflet qui attise le désir, une projection, un masque ; le genre contraint les deux personnages, empêche ce qu’elles voudraient être – la narratrice avoue pourtant son indétermination première : « Enfant, je me déguisais en cow-boy pour faire rougir le ciel ». L’adolescence a coupé court à cette autodétermination, les regards extérieurs ont forcé l’association au genre biologique, et sa sexualisation. Il ne reste plus pour elle que la fuite, et la reconstruction permanente.

Les routes de l’écriture

Pendant que Lou erre dans les rues nocturnes, affronte sa destruction par une envie intégrée d’annihilation, le je poétique écrit dans la chambre, veille jusqu’à l’aube, jusqu’au retour honteux, délabré : « Il est très tôt. Le soleil n’est pas encore là. Tu apparais, du noir sous les yeux. (…) Tu te changes, ne me regardes pas, crache dans le lavabo un liquide qui ne vient de nulle part. » Lou se confond avec l’écriture, elle est une utopie : « Peut-être n’as-tu jamais existé. Je ne sais plus ». Le recueil décrit ainsi le cheminement de Lou vers sa destruction, où son corps délivré laissera place à un amour potentiel : « Bientôt ton sang sera libre. Nous nous aimons Lou, de cet amour des écritures ». La fuite est autant spatiale qu’interne, ou écrite, et les lignes tracées par la poétesse se mêlent aux abondantes routes franchies. L’activité poétique devient un refuge contre les ténèbres, les viols, un lieu d’imaginaire pur, où il devient possible de recréer l’histoire, de traverser la nuit : « Dans la nuit je trace des lignes. Pour ne pas me perdre. Pour à coup sûr arriver saine et sauve sur la large épaule de l’aube. »

Une rencontre onirique

Leur rencontre en bord de mer est évoquée dans la partie centrale intitulée : « Le Rêve de Lou ». Ici, c’est le personnage imaginaire qui rêve leur rencontre, sur laquelle plane dès lors l’indécision. Le rêve commence par une initiation faite par des reines, modèles imposés, qui attirent Lou au bord de l’eau : « Des reines à moitié nues m’invitent à danser dans les profondeurs marines ». Lors de ce baptême, elles sont engrossées par l’océan. À la fois échouées, sans racine (ou enfance), il leur incombe désormais de donner naissance, de participer aux jeux des séductions, de la dépersonnalisation. Au bord de la mer, elles imaginent alors leurs enfants sous la surface, comme une génération à venir, plus assurée, qui prépare le renversement du monde : « (…) peut-être que nos enfants seront les indestructibles, les bruyants, les acharnés, les révolutionnaires ».  Mais l’amour qui les lie est lui-même autodestructeur, comme si toutes les formes de tendresse, en dehors de la mer, se trouvaient aliénées par la violence qui contamine les choses, déclenche au matin une guerre entre la lumière et la nuit : « La clarté entre en résistance, elle sort ses crocs, lance ses grenades sur l’obscurité ».

Osiris et l’écriture

Leur fuite est une sorte d’épreuve à recommencement, un hors-monde, transitoire. Quelques échos viennent hanter leur imaginaire, ceux des guerres, des attentats : « On s’est connu il y a quelque temps, nous avions à peine seize ans. Au bord de la mer. (…) Et puis un jour son corps a explosé aux quatre coins de la ville ». Comme la radio de la voiture, dans Sailor et Lula, continue de les informer des atrocités contemporaines, leur route se fait dans une invariable angoisse. Des deux, Lou est la plus téméraire et son éclatement rappelle le démembrement d’Osiris. De même qu’Isis veut recomposer le corps de son mari, la narratrice cherche à remodeler son amante, par un phénomène de perpétuelle recréation, et Lou de devenir indissociable du livre à construire : le premier livre. Elle vagabonde dans l’obscurité, proie de toutes les dévorations, comme chaque texte donné en lecture : elle prépare la dissection future de l’œuvre, chaque interprétation anonyme, que ne pourra bientôt plus brider la narratrice : « Je t’écris, te ramasse, te recolle. C’est infini. Tu es immense, partout, je pourrais dire irrécupérable ».

La mort de Lou ?

Un reptile finit par se loger dans le cerveau de Lou, cette intrusion dernière, viol intellectuel, la fait basculer dans un état de violence qui la sabote de l’intérieur. Ce personnage, qui semblait en éternelle phase de reconstruction, finit par se perdre et disparaître, dans un dernier chant du cygne : « Il me ferait haïr le soleil, tirer au fusil de chasse sur des femmes enceintes, foutre des bombes au hasard, sacrifier des taureaux, dévorer des fœtus, pénétrer tous les corps jusqu’à l’orgasme, violer toutes les peaux trop blanches ». Lou s’est laissé contaminée par la violence, par la brutalité proche, nocturne. Le livre débouche sur une fin ouverte : « Nous ne savons pas quoi faire des fins », phrase lapidaire qui amorce le processus de relecture multiplicateur, comme si aucun point final ne pouvait exister, comme si chaque œuvre ne faisait, en quelque sorte, que passer d’un état à l’autre, de la composition à la lecture publique. Dans une ultime métamorphose.

9 juillet 2020

[Création] Daniel Cabanis, Essor de la fourmilière d’art (5/6)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — Fabrice Thumerel @ 20:52

Cette nouvelle série proposée par l’incorrigible Daniel Cabanis devait accompagner la soirée « Poésie et humour » du 22 avril dernier à la Maison de la poésie Paris (soirée organisée par REMUE.NET) – mais une figure de l’innommable appelée Covid-19 nous en a privé en ce printemps 2020 (elle sera reportée à l’automne prochain). [Lire/voir le quatrième volet de la série]

Exposé / 5

Avec l’autorisation de la galerie Browne & Khalassian (réf. : BUW49L).

 

Les artistes fraîchement sortis des écoles d’art ou d’ailleurs sont très hésitants quant à l’orientation à donner à leur début de carrière ; ils veulent taper un grand coup mais la crainte de se griller avec des propositions alambiquées ou des outrances irrecevables les tétanise. Finalement, seuls les dingues et les insolents osent casser les codes et réussissent à intéresser. Bien sûr, cela ne suffit pas ; ensuite il faut durer. Il y a environ deux ans, trois au plus, les Dassenbach, Mag et Walter, à l’époque deux parfaits inconnus, se sont imposés avec des vidéos pornos amateur qui, à première vue, étaient nullissimes mais ont été réévaluées en deuxième lecture (!) et cette fois jugées dignes d’éloges. Que s’était-il passé entre temps ? Simple : on a appris que les Dassenbach n’étaient pas le couple d’artistes crétins qu’on avait cru mais un duo frère/sœur incestueux bravant la loi et le tabou, ce qui modifiait en bien la perception de leurs vidéos. Ainsi, la critique d’art éclairée que leurs piteux coïts avaient navrée les a trouvés à la réflexion, je cite : extrêmement forts et percutants. Eh oui, le ragout était le même mais son fumet avait changé. Dans un milieu toujours prêt à saliver son os, et où la moindre transgression force le respect, voilà donc l’inceste en valeur esthétique ajoutée. Bien. Très bien. Je m’incline. Et/ou le con de ma sœur est un film-phare. Au moins une balise. L’ai revu hier soir et j’ai enchaîné avec Tu seras une lopette, Walter. Sacrée soirée. Pas sorti indemne. Du grand art. Maintenant, peuvent-ils aller plus loin, les petits génies ? Je crois que oui. Qu’ils enculent père et mère, au nom de l’art ! Salauds de parents : tant pis s’il faut les violer. Allons-y ! Ça va être du grandiose. Et qu’ils se chient dessus pendant qu’ils y sont. Bien. Finissons-en avec ce néo-porno consanguin : une plaisanterie. Et revenons à nos fourmilières.

 

8 juillet 2020

[Entretien] Lancement d’un OVNI, COCKPIT : trois questions à Christophe Fiat, par Fabrice Thumerel

Avant ma chronique qui paraîtra dans La Revue des revues, on découvrira l’OVNI COCKPIT VOICE RECORDER grâce à l’un des deux pilotes à bord, Christophe Fiat, dont on lira dans AOC un article éclairant : « Ã‰crire dans une période de collisions ». [Une épopée de Christophe Fiat]
Commander la revue : troisccc@free.fr (5 € le numéro papier ; 2 € en format numérique).

 

Pourquoi ce titre et ce support cheap et pop ?

Le COCKPIT VOICE RECORDER est la boîte noire placée à l’arrière d’un avion qui enregistre les conversations des pilotes pendant le vol. Elle est conçue pour résister aux chocs, à l’incendie et à l’immersion. À une époque où l’art et la culture sont sans cesse dégradés, menacés, attaqués, la métaphore de la boîte noire est le lieu adéquat pour rendre possible une création nouvelle qui serait à l’abri des coups mais à l’affut du monde et de ses convulsions. Et aussi le COCKPIT VOICE RECORDER est un espace d’écoute et de son, un espace où les voix des invités de la revue peuvent se faire entendre comme si chacun d’eux était pilote ou co-pilote. D’ailleurs chaque invitation est une « carte blanche » au propre et au figuré : chaque page de la revue est un fond blanc avec un cadre noir dans laquelle les invités ont la liberté de publier ce qu’ils veulent. Quant au support (la revue en version papier ressemble à un journal), il est adapté à la fréquence de publication : un mensuel. Comme nous avons une économie modeste et qu’il faut publier vite et bien, nous avons eu recours au DIY dont l’origine est plus à chercher du côté du Punk que de la Pop, cette dernière se caractérisant par son univers multicolore et pétillant. Ici que des pages en noir et blanc, accompagnées du bandeau :

« jeveuxquemapoésiepuisseêtrelueparunejeunefillede14ans ».

 

Quel parallèle établis-tu entre cette nouvelle expérience revuiste et ta première, avec Anne-James Chaton, intituléeTIJA (The Incredible Justine’s Adventures) ? 

COCKPIT VOICE RECORDER est né pendant le confinement de la crise sanitaire du Covid. Le premier numéro est paru le 1er mai 2020 en version uniquement numérique. C’est pour moi une aventure incomparable et pour Charlotte Rolland, une aventure inédite. Revue de crise. Donc nous sommes deux dans le COCKPIT à conduire ce que j’appelle ce zing : Charlotte Rolland, directrice de la publication et moi qui m’occupe du rédactionnel. C’est une revue de création par le choix des invités (ils viennent du théâtre, de la poésie, de la littérature et de l’art et aussi de la musique et de la culture) et par la liberté des formes mais par son rythme de parution, elle est mensuelle, cette revue peut s’apparenter à un journal qui fait état, tous les premiers vendredis du mois de l’état de la création en France et à l’étranger (nous publions des écrivains italiens, espagnols, mexicains, américains et bientôt japonais). Et chaque numéro est accompagné du poster du mois : en mai, Regine Kolle, en juin, Hyppolite Hentgen et en juillet Août, Rainier Lericolais.

Voilà, c’est important pour Charlotte Rolland et moi ce rythme mensuel qui est assez dingue à tenir mais qui participe de l’énergie de la revue : ouvrir un espace où un nouvel imaginaire est rendu possible.

 

Vu le caractère offensif de l’édito de juin, dirais-tu que cette boîte noire est impliquée (ou engagée ?) dans notre monde ou que simplement elle en témoigne ?

Chaque page de la revue est accompagnée du bandeau
#jeveuxquemapoésiepuisseêtrelueparunejeunefillede14ans.

C’est une citation de Lautréamont que j’interprète ainsi : plus tôt on lit de la littérature et plus tôt on est armé et outillé pour comprendre la violence du monde dans lequel on vit et le nôtre n’en manque pas, assurément. Cette revue est plus un écho des convulsions de notre époque qu’une réponse. Implication ? Engagement ? Témoignage ? Depuis 20 ans, comme tu sais, j’écris des livres qui sont tous des épopées et à présent j’essaye dans cette revue de donner à l’épopée un espace collectif. Il n’y a que l’épopée pour dire ce qui se passe aujourd’hui mais des épopées critiques, satiriques, caustiques, parfois. Revue « à vif » comme je l’ai écrit dans l’édito du premier numéro.

6 juillet 2020

[Chronique] Seloua Luste Boulbina, Le Singe de Kafka, par Jalil Bennani

Seloua Luste Boulbina, Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie, Les presses du réel/Al Dante essais, été 2020, 224 pages, 15 €, ISBN : 978-2-37896-136-7.

Le singe dont il s’agit est celui auquel Kafka donne la parole dans Rapport pour une académie. Un singe raconte à un auditoire de scientifiques sa transformation forcée en homme. Cette nouvelle pouvant être interprétée comme une parabole, Seloua Luste Boulbina nous propose une réflexion riche et originale pour penser la décolonisation. Le Singe de Kafka et autres propos sur la colonie nous révèle l’humanité profonde de celui que l’on nomme le sauvage et nous introduit à la déshumanisation du colonisé puis à sa réhumanisation sous un jour qui n’est pas le sien. Cet ouvrage marque un tournant dans les débats sur la colonisation, le rapport du colonisé au colonisateur et l’esclavage. L’auteure nous invite à « penser la colonie », thème du séminaire qu’elle a dirigé au Collège International de philosophie (2005-2008). Théoricienne de la décolonisation, elle s’appuie sur les registres politique, philosophique et artistique. La colonisation n’est pas une situation, selon elle, mais un programme.

« Faire sauter les serrures et ouvrir les portes ». C’est ainsi que Seloua Luste Boulbina ouvre le prologue à cette réédition complétée de l’ouvrage. Elle nous propose de dépasser la colonisation des savoirs et nous invite à une relecture des notions du pluralisme, du public/privé,  de l’universel et du particulier. Son propos vise une « réécriture de la modernité » ». L’eurocentrisme c’est « les colonies vues de la France ce n’est pas la France vue des colonies ». Face à un faux « discours de vérité », elle préfère la « dissidence ». Seloua Luste Boulbina reprend la parole du singe Rotpeter qui raconte sa vie et la manière dont il s’est humanisé, pour aborder un sujet social et anthropologique. La voix permet d’exprimer la subjectivité, les émotions, la passion. « C’est des « colonisés » eux-mêmes qu’il faut partir ou plutôt d’une déconstruction de ladite catégorie à l’écoute de la parole et de l’expérience des subalternes. Et, du coup, s’efforcer de travailler à partir des formes de subjectivation à l’œuvre au sein des pratiques et des usages », souligne l’auteure. Elle-même décide de parler à la première personne. Elle ne veut pas se situer dans la verticalité du pouvoir et se sent, comme Edward Saïd ou Frantz Fanon, partie prenante de l’intérieur, se situant entre la colonisation et l’immigration. Elle choisit une autre déterritorialisation, en partant de Kafka. Cet écrivain a donné la parole à celui qui était réduit au silence, dénié en tant que sujet. Cette question est centrale et représente le point commun de toute forme de colonie. Le colonisé n’est pas reconnu comme sujet parlant mais comme un administré. L’indépendance, c’est la possibilité d’accéder à la position légale de sujet autonome, pouvoir être avec les autres et se sentir libre.

L’autre « c’est moi », dit-elle. « L’autre vu du dedans est fort différent de celui qui est regardé du dehors. » Dès lors, les langages mineurs traduits par le discours de la majorité aboutissent à une « impossibilité épistémique » : on ne peut pas scier la branche sur laquelle on est assis. D’où le fait de ne pas confondre post-impérial et postcolonial. Le premier étant la situation dont le passé de domination est impérial, le second l’état contemporain des régions qui ont vécu sous cette domination. « L’autre c’est moi » est une posture relevant d’un enjeu politique de l’anthropologie philosophique. Elle nous évoque inévitablement la notion de « L’inquiétante étrangeté » (Das Unheilmliche) développée par Freud. L’étranger renvoie au familier et interpelle à la fois la situation de l’auteure et celle du colonisateur qui refoule l’autre en lui qu’il rejette. La rencontre avec l’autre d’une autre culture confronte chacun à sa propre étrangeté. L’autre est inconsciemment en nous. Dans la rencontre avec l’étranger, chacun se voit comme étranger à l’autre. Et chacun est confronté à cet autre en lui. Le retour du refoulé se rencontre fréquemment dans la répétition des attitudes coloniales. Et on voit bien que la colonialité persiste bien après les indépendances.

Seloua Luste Boulbina s’invite dans le débat actuel en France sur les questions coloniales, postcoloniales et décoloniales dont elle souligne les travers : « On ne peut pas bénéficier d’une hégémonie sans y collaborer ». Elle propose de détacher le sujet de l’ethno anthropologie dans les termes qui ont servi à l’assujettir. « Les savants des sud doivent être ambidextres, les savants des nord ont le droit, quant à eux, d’être droitiers… ou gauchers. » Il s’agit pour l’auteure d’entendre les objectivités et les subjectivités, afin de « s’extraire d’une domination de la pensée pour penser la domination. » Pour penser le postcolonial Seloua Luste Boulbina différencie les notions du temps et de l’histoire de la décolonisation. Elle se réfère à Saint Augustin pour distinguer les trois temps du présent « le présent du passé (qui définit l’historicité) le présent du présent et le présent du futur qui correspondent à trois postures distinctes de l’esprit : la mémoire, l’attention et l’attente. C’est une façon de dire qu’il y a plusieurs présents dans le présent. C’est cette pluralité que désigne, au fond, le terme de postcolonial ».

S’appuyant sur le cours de Michel Foucault au Collège de France de l’année 1974-1975, elle écrit : « Il y a un racisme moderne, un racisme générique à l’encontre des « anormaux » qui se réfère, en Europe, à l’orée du XXe siècle, à la psychiatrie ». Cela me fait penser qu’au cours de la même année, face à la montée du racisme, Jacques Lacan invitait à reconnaître l’autre dans son altérité, dans ses références symboliques – un autre réservoir de signifiants –, dans « son mode de jouissance », à ne pas lui en imposer une autre, ce qui le tiendrait pour « un sous-développé ». Toutes les cultures et toutes les sociétés proposent à leurs sujets, sous une forme plus ou moins impérative, des modalités de jouissance, c’est même sans doute l’essence même du pouvoir. Pour en revenir au rôle de la psychiatrie dénoncé par Michel Foucault, on sait que les diagnostics et les traitements psychiatriques ont représenté un enjeu essentiel pour tenter d’imposer aux peuples colonisés des nouvelles mÅ“urs, en Algérie en particulier. La psychiatrie a participé à la « médicalisation de l’existence » en ayant recours à une nosographie en cours en Europe. Ainsi, les théories de la dégénérescence en cours en Occident à cette époque ont été appliquées par l’école d’Alger aux patients nord-africains : « débilité mentale », « impulsivité criminelle », « paresse frontale »… Cette impulsivité tiendrait à des facteurs constitutionnels et à des facteurs morbides. Comme je l’ai moi-même montré, Antoine Porot, chef de file de l’École d’Alger et maître d’œuvre de l’assistance psychiatrique algérienne, voulait distinguer le normal et le pathologique chez l’indigène, mais la déviance infiltre en permanence dans ses écrits ce qui serait la norme chez ces sujets ! Et l’on se perd avec l’auteur dans la description de l’indigène normal définie à partir du pathologique…

Le singe de Kafka ne laisse pas en reste la question historique. Au-delà de l’individu auquel sont appliquées les notions de « retard mental » et de « faiblesse de la vie affective et morale », cette forme de jugement est étendue à l’histoire : « Une certaine conception de l’histoire fondée sur la périodisation conduisent ainsi à assigner à l’Afrique un rang inférieur dans le concert des nations », écrit l’auteure. On sait que les notions d’avance et de retard des sociétés obéissent à des normes culturelles, politiques, économiques et idéologiques. Durant les époques coloniales le retard prétendu des civilisations a montré son caractère désuet et périssable.

Ces questions gardent aujourd’hui toute leur actualité. La guerre d’Algérie constitue pour Seloua Luste Boulbina « un obstacle épistémologique de taille » en raison de la « dette symbolique » exigée des Algériens devenus Français et vivant en France depuis plusieurs générations. En Afrique, les philosophes, les écrivains, les démographes, les économistes et autres chercheurs travaillent à repenser la place de l’Afrique dans le monde à venir et œuvrer à son émancipation par des idées neuves. Le singe de Kafka et autres propos sur la colonie est un ouvrage incontournable pour penser la colonie. Un livre à entrées multiples, philosophique, anthropologique, littéraire, psychanalytique et artistique.

3 juillet 2020

[Texte] Joël Hubaut, ÉpidémiK (8)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 20:25

Nous sommes très heureux d’accueillir la série de textes que Joël Hubaut a écrits dans les années 70 – aujourd’hui introuvables. Car nous le tenons pour l’un des plus grands créateurs de sa génération. [Lire le septième texte]
Dans INTER-ACTION C.L.O.M. (Joël Hubaut) (Le Clou dans le fer, 2007), Philippe Boisnard rappelle que, pour lui, « le terme d’épidémiK, loin de s’entendre au sens viral, doit s’entendre selon le principe d’une cancérisation » (homogénéité vs hétérogénéité). [Lire sur LC : « Lissez les couleurs »]
Fabrice Thumerel : « Étrangère au style comme appropriation idiolectale de la langue, la cancérisation épidémik fait sortir la langue de ses gonds. Dans lissez les couleurs ! à ras l’fanion (Al dante, livre + CD, 2003), à la mollesse de la « langue pure moulée à la louche », le poète excentrique oppose « une langue libre démoulée » » [cf. « Poésie, musique et chanson dans le champ poétique contemporain »]

 

Dessin à la seringue avec l’influx anti-flic, shoot, magnéto branché aux poulies, salive alternée, crochets de souche hissant les noyaux proliférants, ondes des nerfs, dessin-générateur de dessins enfilés dans les essieux, surcharge du plasma contaminé, effluves en roue libre, encre de seiche ré-incarnée, vroum-vroum, lavis, poulpe et calmar branlés sous perfusion, tampons, tampons, tampons, action tamponnage pour pondre, tampons reproductifs du tamponnage d’excès entre les ponts, l’épidémie aggrave la gravure, re-câble les tubes des trayeuses jusqu’au vomissement, mots rajoutés aux fréquences-radio pour écouter les dessins à fond hors des rouages, tamponnage, bruit du fond dans les Å“ufs pondus, tampons, tampons, biopsie des lettres condensées, alphabets des morts de la langue pour vivre dans les manèges du soleil avec la langue des résurgences mélangées aux inventions mutantes, tamponnage, bam, péter l’soutif du vertige futur des contaminations absolues cosmiques, tampons, tampons, Å“ufs volants de l’univers dans la défonce, danse du plancton libéré, nuages épidémiks dans l’abîme fibreux des marges dé-spatialisées des méta-marges, grande solitude des actions marginales intensives, écrire et peindre enfin pour les oiseaux, les vaches, les cochons, les belettes, les hérissons, les lapins, écrire et danser en chaussettes avec les lapins face au CKKE maximal, saucissons volants, bouquets, tampons, tampons, épidémie-boomerang en pleine gueule, bam, tampons, tampons, solitude, tampons tampons…

Flotteurs épidémik, Joël Hubaut 1976

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