Libr-critique

30 décembre 2006

[Chronique] Tumultes de François Bon [I]

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , — Philippe Boisnard @ 18:10

comme il a vu la transformation du milieu industriel. La référence au milieu littéraire est constante dans Tumultes, et il nous dit bien à un moment précis que s’il devait écrire un pamphlet ce serait pour parler « de ce petit monde littéraire, qui vit comme si tout lui était dû. » [p.378], de ce monde où l’éditeur de Koltès parle comme les marchands [p.452] de la grande Foire de Francfort [p.268]. Ecrire sur internet, c’est être dans la possibilité de dépasser le cadre en voie de restriction du livre tel qu’il est pensé de plus en plus par les maisons d’édition importantes.

Le témoignage qui s’inscrit dans Tumultes s’insert dans l’ensemble du bio-graphié, et il repart de la mémoire de l’enfance, du garage réel où il a vécu, de ce garage, à deux pas, celui d’un passage, du cinéma. Mais les liaisons vont davantage déterminer une autre forme de temporalité que celle de Temps Machine ou Mécanique : celle de la pensée liée à la littérature. Autre ligne de mémoires : l’écriture de soi se constitue dans ces généalogies croisées. De partie en partie, nous croisons tout à la fois, une mémoire des lectures qui accompagnent le narrateur, celle de son trajet d’écrivain et ceci dès son premier livre [cf. p.43] et aussi celle de son expérience immédiate sur l’écriture. Trois formes de temporalité : celle vécue à travers la transmission des textes, celle du milieu où apparaît l’écriture, et enfin celle de l’écriture se faisant. Ces trois temps s’entremêlent au cÅ“ur d’une série de fragments qui eux-mêmes n’impliquent pas de chronologies. Si chaque fragment a sa cohérence interne et peut être relié à d’autres, ceci n’obéit pas à une constitution chronologique.
Cette fragmentation qui traduit une altération, une forme de déperdition à travers le temps, s’articule de nouveau dans ce livre à partir de la mort. Tumultes est empli de morts et de fantômes. Mais déjà Temps Machine s’achevait sur cette question de la mort qui hante la vie, de la mort qui évacuée en-dehors des zones homologuées et éclairées du monde en mouvement, pourtant reste présente, par tant d’indices visibles car « les morts débordent parce que même dans les cubes de tôle des campagnes on les rejette à côté » et ils « restent là debout et c’est pire encore de les voir non plus hurler ni se plaindre mais attendre au bord des entrepôts » [TM.p.124]. De même Mécanique tourne, par fragments, autour de la mort du père de F. Bon. La mort, l’altération, c’est apparu, est l’un des motifs centraux de l’œuvre de F. Bon. Dans Tumultes, il relie explicitement la question du mort et de l’écriture : « pourquoi écrire appelle les morts, ou bien parle en soi-même depuis eux, les morts ? » [p.290] Les trois formes de mémoire précédemment vues prennent toute leur consistance à partir de ce prisme. C’est parce que les morts demandent une certaine forme de responsabilité, face à son propre temps, celui de l’écriture, que l’écriture se constitue selon une architecture singulière qui est celle de la vie [bio-graphie].
Dès lors deux temps se croisent, deux types de mémoire. Celle d’une histoire objective, extérieure, qui n’est pas un vécu mémorisé par le narrateur et qui pourtant a lieu, et de l’autre celle du vécu de sens de F. Bon, celle de ce double mouvement mécanique de la mémoire et du travail, de l’intégration du corps dans l’espace. L’histoire du monde dans la narration ne se construit pas selon la logique causale diffusée extérieurement par les médias ou le politique, mais l’histoire ne prend son sens que dans cette accumulation d’éléments qui organisent peu à peu une représentation. Un aveux écrit dans Tumultes pourrait bien résumer cela : « Je ne lis pas les journaux, ils m’énervent. Il suffit de regarder, dans le train, les titres de ce que lit le bonhomme d’en face. Je regarde brièvement sur Internet ça suffit pour le bruit du monde » [p.510, cf.p.109]. Par contre à l’opposé, F. Bon témoigne d’un travail d’hypermémorisation de ce qui l’entoure non pas selon une logique d’images, mais selon un principe de listes [cf. T.p.105], de mise en registre des choses selon leur nom et leur définition : « exercice des cahiers, notations directes sur la ville (…) recopiage de lectures, bribes de rêves ou démarrages de fictions » [T.p.85], et ceci depuis longtemps, alors qu’il était encore inconscient de ce qui se jouait à travers ses notes [« l’hallucinante et maigre littérature dont tout cela fournissait quand même à force collection, bulletins, notes de service à la grammaire hasardeuse, certificats et affiches (…) le goût pris tôt de leur collection, sans me rendre compte de la tâche inconsciente qui se manifestait là et s’y préparait par seule accumulation » TM.p.100]

En cela, ce n’est pas précisément une représentation d’un monde en décombres que donne à lire F. Bon, mais c’est son processus même d’écriture (l’entrelacement des différentes temporalités) —fondé sur la dislocation d’une mémoire qui retrace une histoire personnelle qui se trame entre monde ouvrier et industriel et littérature — qui produit peu à peu cette impression de monde en décombres, décomposé, ne trouvant plus sa cohérence. Tumultes, par le croisement incessant des suites autobiographiques, des rêves hantés par la mort, des notes sur Baudelaire et tant d’autres, des anecdotes concernant l’actualité, permet de voir comme si le livre était un lieu de décomposition, un monde qui s’enferme sur lui-même, qui se dévaste en lui-même.

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