Libr-critique

14 février 2007

[Chronique] Les devenirs du roman dans la crise de l’interprétation

Ces trois critiques me paraissent symptomatiques — et pour Marmande caricaturalement — de la critique de la post-modernité, et semble devoir, avant de considérer l’approche collective de Devenirs du roman, être discutée. Ce qui est remarquable, tout d’abord, c’est bien le principe de vérité qui anime leur propre jugement. La notion de crise renvoyant non pas en ce sens à la question de l’ouverture, du ressaisissement, y compris dialectique, mais bien plus à la notion de péril, de perte, de disparition. Ce qu’ils reprochent, c’est en fait non pas fondamentalement ce qui arrive au roman, car ce n’est que la conséquence de leur raisonnement, mais le fait qu’il y ait de plus en plus fragmentation de l’attention donnée à l’écriture, et dispersion sur des supports, distincts du volume papier. Le roman, en tant que symbole du rapport à l’écriture et réalité sociale de ce rapport, avec l’apparition de nouvelles médiations à l’espace publique, est en quelque sorte démythifié, certes toujours attractif au niveau de l’intentionnalité de celui qui écrit [forme de résultat ultime pour beaucoup], mais déjà relativisé, non plus réalité uniquepour la narration et le récit, mais de plus en plus médiation comme une autre, voire c’est vrai, par moment, disparaissant derrière les autres. En effet, c’est bien le fait que de plus en plus de personnes écrivent et diffusent leur écriture via le net et leurs sites personnels, qui amènent aussi chez le lecteur, une transformation de son regard, un intérêt aussi bien pour la note journalière, que pour les expériences poétiques ou narratives. Oui, le constat semble juste, mais pourtant ce jugement est criticable.
Tout d’abord historiquement au sens où le roman n’a pas une essence anhistorique, mais correspond à un passage du latin à la langue vulgaire, puis passage à l’invention du récit [période du XIème – XIIIème siècle]. De plus le roman, et ceci avant même le XXème siècle et les oeuvres expérimentales réfléchissant la forme, est déjà lieu d’invention de la forme, lieu d’inventions de la langue. Certes l’auto-réflexivité de la littérature n’est peut-être pas présente visiblement, mais il ne semble pas possible de réduire la diversité des expériences romanesques à une seule et unique essence, mais bien de comprendre sa variation dans la réflexion, à chaque fois singulière de romanciers. De ce fait le premier point problématique dans leur argumentation, tient à l’insistance de poser ce que serait le roman, face à un mauvais roman, ou un non-roman/une non-littérature, témoignant peut-être par là d’une non-vie. Le second point de la critique porte sur le rapport à l’écriture. Le roman est posé comme une forme nécessaire, une forme privilégiée. Comme certains ont posé la poésie en tant que clairière de l’être [Heidegger], le roman serait le lieu de la rencontre de l’homme au réel dans l’écriture. Ici aussi, on ne peut que percevoir une forme de culturo-centrisme tout à la fois géographique et historique. Tout d’abord dans bien des pays, des expériences de récit se sont créées ne passant pas par une forme romanesque, ou par l’écriture, mais par l’oral, le conte, la poésie, le mythe. De plus, si on considère que ce qui importe c’est aussi de comprendre un certain rapport de liaison de celui qui lit à son expérience du monde, via des médiations aussi diverses que le roman, la musique, en bref l’art en général, réfléchir à la question contemporaine de la relation des individus à l’écriture, c’est tenter de comprendre pour quelles raisons, ils peuvent chercher à saisir cette relation en passant par d’autres médiations d’écriture que celles du roman.
Il est manifeste que le rapport au récit de la part des individus s’est modifié. Si on considère par exemple la question du schéma narratif au niveau des créations audio-visuelles, il y a eu un transfert — qui est de plus en plus important — en direction soit de la série télévisée, soit du jeu vidéo, qui implique — par exemple pour celui-ci — dans le récit le joueur en tant que principe dynamique de l’actualisation des potentialités narratives du jeu [par exemple World of warcraft, jeu en temps réel 3D massivement multi-joueur atteint actuellement une communauté de 8 millions de joueurs].
Ce qu’oublient donc ces trois écrivains, c’est que toute écriture apparaît dans un contexte, qui certes est social, politique, technologique, mais qui est aussi d’abord et avant tout constitué du tissu inter-subjectif d’intentionnalités emprises avec le monde. Or, la question de soi, la fragmentation, l’accélération sont peut-être de nouveaux prédicats à associer à la conscience humaine. Non pas prédicats à rejeter,mais à interroger comme processus de démocratisation de la parole et de l’expression. Le regret qu’ils expriment, indique par là un désir de régression historique, ou encore, l’incapacité à penser la transformation du récit à travers les mutations contemporaines. La vision qu’ils portent, si elles recoupent ce que fut le roman, n’envisage aucunement ce que devient le roman.

Un commentaire »

  1. Merci pour ce très bel article, auquel on a envie de répondre beaucoup de choses :

    — il faudrait creuser plus loin cette question de la post-modernité ; je n’ai jamais complètement adhéré au concept, et je ne suis pas sûr que notre époque soit tellement post-moderne qu’on le dit souvent : pour moi, il s’agit plutôt d’une tension interne à la modernité elle-même. Précisément, en l’occurrence, j’ai l’impression que des gens comme Bon ou Delaume sont vraiment des modernes, dans leur posture autant que dans leur écriture. La critique de Millet-Roberts-Marmande, à mes yeux, serait plutôt des « anciens » critiquant des « modernes », que des « modernes » critiquant les « post-modernes ». Et en tout cas, bien sûr, ils ont tout faux…

    — en revanche, ce n’est pas un hasard si Bon, Bergounioux, Michon, etc., sont absents du volume « Devenirs du roman » : parce que précisément ces modernes-là (je ne sais pas si Bergounioux se définirait lui-même comme un moderne, mais tant pis pour lui, moi si !) sont moins proches des Incultes qui, parfois, se font un peu post-modernes. Michon et Bergounioux refusent depuis longtemps l’étiquette « roman », Bon n’y est revenu récemment (depuis « Daewoo ») que de façon extrêmement problématique et polémique, tandis que bon nombre d’auteurs des « Incultes » assument l’étiquette sans complexe.

    — le refus du roman se rapporte en grande partie à un refus de l’Å“uvre d’art unie, au profit, en effet, d’une écriture qu’on pourrait qualifier, faute de mieux, de fragmentée ou fragmentaire. Mais que ce soit dans les écritures « minuscules » de Michon, ou dans le récent « Tumulte » de Bon, il s’agit bien en effet de préserver le cÅ“ur vivant de la narration et du récit, de se le réapproprier pour lutter contre la réification marchande que fait subir au roman l’industrie culturelle (ça y est, je sors l’armada adornienne… j’ai du mal à m’en empêcher !).

    — chez tous les « Incultes », de même, je crois, que chez Bon, il y a aussi une lutte très consciente, comme vous le soulignez, contre cette réification (esthétique cette fois, et non plus marchande) du roman en une simple structure narrative qui serait émasculée par la négation de la part d’expérience subjective qu’elle comporte. Mais je m’étonne cependant souvent, au cours de ces fréquentes discussions sur la « crise du roman », que la plus jeune génération (celle des « Incultes », majoritairement) en vienne parfois à éviter la discussion proprement « générique », i.e sur le genre « roman ». Le roman ne se réduit pas à une structure narrative, ni à un certain type de rapport au réel (ce vilain mot de « réalisme » contre lequel se bat, entre autres, Bon), mais cependant c’est de fait, aussi, historiquement, un peu cela. Fût-ce en se la réappropiant subversivement (encore une foi, le « Tumulte » de Bon), il me semble qu’on ne peut faire l’économie de la réflexion sur cette étiquette « roman », si on veut la conserver. (J’aurais tendance, pour ma part, à prôner son abandon.)

    — Au sujet de « Tumulte », il est important de dire que ce qui est né, comme vous le dites, d’une « installation » internet très particulière, vit très bien, désormais, sous la forme du livre (voire sous la forme, détournée, de « roman »). Il me semble que l’ensemble de ces deux cents et quelques textes s’est en grande partie autonomisé de ses conditions de production, et à ce titre l’expérience est l’une des plus intéressantes qu’on ait connu ces dernières années. Significatif aussi que « Tumulte », de même que l’ensemble des livres de Bon, travaille manifestement le réel, mais en étant pensé (je crois) par son auteur comme expérience purement littéraire. C’est donc peut-être la notion du « littéraire » qu’il s’agit de repenser, et non forcément la question du rapport du « littéraire » au monde dit réel.

    — sur la question du formalisme, lire et relire tout ce qu’Adorno a pu écrire au sujet de la « nouvelle musique » (et notamment au sujet de Schoenberg) : il n’y a pas un mot à changer, les problématiques de ce côté-là sont restées en grande partie les mêmes, autant en littérature qu’en musique.

    — sur la question de « l’engagement » : évidemment la conception sartrienne est complètement périmée, mais elle l’était déjà sur le moment… Là encore, en cherchant du côté d’Adorno, on trouve une conception de l’engagement qui est encore coplètement opératoire et productive aujourd’hui, et qui me semble une clé presque indispensable pour comprendre aussi bien Bon, Volodine ou Delaume. Si on ne veut pas lire en entier les 400 pages de la « Théorie esthétique », on peut commencer par l’article « Engagement » des « Notes sur la littérature », disponible en poche !

    J’en reste là pour cette fois…

    Benjamin

    Commentaire by jenbamin — 14 février 2007 @ 21:50

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