Libr-critique

14 février 2007

[Chronique] Les devenirs du roman dans la crise de l’interprétation

De quelques devenirs du roman
Si le roman, est donc bien lieu des possibles, comme le souligne le collectif inculte, il nous faut montrer en quel sens il a pu, et peut prendre des tournants, des voies, des directions qui à chaque fois relancent aussi bien sa forme que sa manière de se mettre en rapport au monde.
Tel que l’énonce Emmanuelle Pireyre, « il y a un rapport étroit entre le type de littérature produit à une certaine époque et son contexte historique et social, quant à la manière qu’ont les textes de sélectionner leur lieu d’émission, le terrain où ils prendront place ». Et partir de ce constat, elle met en lumière ce que pourrait être une fiction documentaire, reprenant par là l’expression de Jacques Rancière. La fiction documentaire, si on considère par exemple Jacques-Henri Michot et son ABC de la Barbarie, est la construction d’un fil non ego-référentiel, qui se constitue d’éléments paralittéraires ou intra-littéraires qui sont associés selon une logique de construction pensée par l’écrivain. S’il est évident qu’il y a pour une part destruction ou déconstruction du schéma narratif, toutefois, pourtant tel que le précise parfaitement E. Pireyre, ces expériences ne sont pas à proprement parlé de la poésie, mais hybride, elles s’apparentent aussi à un processus narratif lié au roman. Toutefois leur principe tient au fait de faire disparaître la subjectivité du « Je » [présence au sein du texte], ou encore le personnage, pour poser la présence du jeu seulement comme cet invisible qui lie, relie, expanse, diffracte les documents rassemblés, compulsés, compactés. « La singularité détourne de l’intérieur les langages d’autorité de leur direction, les fait dissoner par juxtaposition et jouer les uns contre les autres »
De même, quand on considère Philippe Vasset et ce qu’il énonce par rapport au devenir machine de ses textes, il met en évidence que l’horizon de chacun de ses livres est davantage une mécanique en devenir, qu’un processus déjà intégré et maîtrisé. Le roman est lieu de l’expérience de l’agencement de sa langue, ce qui implique consécutivement pour lui de reconnaître que « bien sûr, (ses) machines manquent leur but, et même d’assez loin, mais ça n’est pas grave », au sens où s’ouvre cet horizon, même s’il n’est pas en définitive maîtrisé. Ce qui l’amène à poser que cette recherche de création de machines romanesques, où s’interpénètrent le réel et la langue, devraient le conduire à sortir de l’espace du livre, à tenter une écriture dispositive ou encore en installation, « c’est-à-dire une juxtaposition d’éléments entre lesquels on puisse circuler, un texte préparé comme l’étaient il y a cinquante ans les pianos, bref, une machine ». Ici, on peut penser au travail de François Bon et justement à la question de la machine qu’il n’a de cesse de reposer de livre en livre, d’expérience en expérience. Question de la machine où se rencontrent, se confrontent, d’un côté la langue et de l’autre la réalité sociale, celle du travailleur, de l’ouvrier, de l’économie, du travail. Tumultes apparaît ainsi comme une expérience d’installation, dans son principe web, une expérience qui ne pouvait être faite qu’en-dehors du cadre du livre et du manuscrit, au sens où répondant à une certain forme de contraintes spécifiquement liées à la publication en ligne. On pourrait aussi tenter de saisir le travail de L’Agence_Konflict_SysTM, à travers la question de la narrativité se situant dans l’installation des [petites annonces] en version web, où la textualité se déplie tout à la fois en son, image, texte [site].

En bref, nous l’aurons compris, ce livre collectif des Incultes est à lire de toute urgence contre toute forme de défaitisme ou encore de tentation essentialiste quant à ce qui concerne l’écriture du roman. S’il est évident que tout ce qui y est dit n’est pas forcément pertinent, ou encore que certains romanciers paraissent manquer [par exemple Chloé Delaume, dont le travail de réappropriation de l’ego-fiction est un des plus intransigeants, Philippe Di Folco, qui joue des genres à travers la question de l’auto-fiction et de ses multiples détourements, François Bon dont je viens de parler, Bernard Desportes qui pose le lieu de l’écriture en-dehors de toute nomenclature spatio-temporelle saisissable par l’entendement, etc…], reste que ce livre d’une rare qualité théorique, demande d’être lu en ce temps de mis en question.

Un commentaire »

  1. Merci pour ce très bel article, auquel on a envie de répondre beaucoup de choses :

    — il faudrait creuser plus loin cette question de la post-modernité ; je n’ai jamais complètement adhéré au concept, et je ne suis pas sûr que notre époque soit tellement post-moderne qu’on le dit souvent : pour moi, il s’agit plutôt d’une tension interne à la modernité elle-même. Précisément, en l’occurrence, j’ai l’impression que des gens comme Bon ou Delaume sont vraiment des modernes, dans leur posture autant que dans leur écriture. La critique de Millet-Roberts-Marmande, à mes yeux, serait plutôt des « anciens » critiquant des « modernes », que des « modernes » critiquant les « post-modernes ». Et en tout cas, bien sûr, ils ont tout faux…

    — en revanche, ce n’est pas un hasard si Bon, Bergounioux, Michon, etc., sont absents du volume « Devenirs du roman » : parce que précisément ces modernes-là (je ne sais pas si Bergounioux se définirait lui-même comme un moderne, mais tant pis pour lui, moi si !) sont moins proches des Incultes qui, parfois, se font un peu post-modernes. Michon et Bergounioux refusent depuis longtemps l’étiquette « roman », Bon n’y est revenu récemment (depuis « Daewoo ») que de façon extrêmement problématique et polémique, tandis que bon nombre d’auteurs des « Incultes » assument l’étiquette sans complexe.

    — le refus du roman se rapporte en grande partie à un refus de l’Å“uvre d’art unie, au profit, en effet, d’une écriture qu’on pourrait qualifier, faute de mieux, de fragmentée ou fragmentaire. Mais que ce soit dans les écritures « minuscules » de Michon, ou dans le récent « Tumulte » de Bon, il s’agit bien en effet de préserver le cÅ“ur vivant de la narration et du récit, de se le réapproprier pour lutter contre la réification marchande que fait subir au roman l’industrie culturelle (ça y est, je sors l’armada adornienne… j’ai du mal à m’en empêcher !).

    — chez tous les « Incultes », de même, je crois, que chez Bon, il y a aussi une lutte très consciente, comme vous le soulignez, contre cette réification (esthétique cette fois, et non plus marchande) du roman en une simple structure narrative qui serait émasculée par la négation de la part d’expérience subjective qu’elle comporte. Mais je m’étonne cependant souvent, au cours de ces fréquentes discussions sur la « crise du roman », que la plus jeune génération (celle des « Incultes », majoritairement) en vienne parfois à éviter la discussion proprement « générique », i.e sur le genre « roman ». Le roman ne se réduit pas à une structure narrative, ni à un certain type de rapport au réel (ce vilain mot de « réalisme » contre lequel se bat, entre autres, Bon), mais cependant c’est de fait, aussi, historiquement, un peu cela. Fût-ce en se la réappropiant subversivement (encore une foi, le « Tumulte » de Bon), il me semble qu’on ne peut faire l’économie de la réflexion sur cette étiquette « roman », si on veut la conserver. (J’aurais tendance, pour ma part, à prôner son abandon.)

    — Au sujet de « Tumulte », il est important de dire que ce qui est né, comme vous le dites, d’une « installation » internet très particulière, vit très bien, désormais, sous la forme du livre (voire sous la forme, détournée, de « roman »). Il me semble que l’ensemble de ces deux cents et quelques textes s’est en grande partie autonomisé de ses conditions de production, et à ce titre l’expérience est l’une des plus intéressantes qu’on ait connu ces dernières années. Significatif aussi que « Tumulte », de même que l’ensemble des livres de Bon, travaille manifestement le réel, mais en étant pensé (je crois) par son auteur comme expérience purement littéraire. C’est donc peut-être la notion du « littéraire » qu’il s’agit de repenser, et non forcément la question du rapport du « littéraire » au monde dit réel.

    — sur la question du formalisme, lire et relire tout ce qu’Adorno a pu écrire au sujet de la « nouvelle musique » (et notamment au sujet de Schoenberg) : il n’y a pas un mot à changer, les problématiques de ce côté-là sont restées en grande partie les mêmes, autant en littérature qu’en musique.

    — sur la question de « l’engagement » : évidemment la conception sartrienne est complètement périmée, mais elle l’était déjà sur le moment… Là encore, en cherchant du côté d’Adorno, on trouve une conception de l’engagement qui est encore coplètement opératoire et productive aujourd’hui, et qui me semble une clé presque indispensable pour comprendre aussi bien Bon, Volodine ou Delaume. Si on ne veut pas lire en entier les 400 pages de la « Théorie esthétique », on peut commencer par l’article « Engagement » des « Notes sur la littérature », disponible en poche !

    J’en reste là pour cette fois…

    Benjamin

    Commentaire by jenbamin — 14 février 2007 @ 21:50

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