Ceci conduit à approfondir la question de la modalité de la lecture :
La lecture n’est plus déterminée en son intensité dans l’unité du livre, mais elle est de plus en plus éparse, dilatée tout au long de la journée, traversant de nombreuses dimensions textuelles, se référent à des temps d’écriture distincts. Car il faut souligner ici l’hétérogénéité au niveau de la temporalité des différentes modalités d’écriture que nous pouvons lire :
_ Le livre obéit à une temporalité longue : écriture + relecture + correction d’édition + programmation de publication + publication/impression + diffusion. Entre le moment où le livre s’écrit et le moment où le lecteur le lit, peuvent se passer plusieurs années. Sa modalité est spécifique et au niveau d’une chaîne de publication, garantit au moins la qualité éditoriale du texte, non pas sa qualité intrinsèque en tant que texte.
_ Le journal, au niveau d’une rédaction nationale ou bien régionale, obéit à un temps plus court, de même que la revue ou bien le magazine. Ceci tient à la périodicité de la publication.
_ Les sites internets, notamment ceux qui obéissent à la logique du flux tendu, à savoir les blogs qui publient tous les jours, obéissent à une temporalité très courte, qui imposent de les suivre quasi-quotidiennement au risque de perdre rapidement une note, recouverte par une autre. L’écriture est rapide, souvent avec des fautes d’orthographe et de syntaxe (pour l’instant je n’ai vu aucun site qui publie quotidiennement échapper à cette règle).Le gros lecteur est ainsi pris dans des sa lecture dans des strates d’écriture différentes. Sans compter en plus ses correspondances qui peuvent elles-mêmes se diversifier : de la lettre au mail, voire aux commentaires des articles sur le web ou bien aux messages rapides cross-postés.
Donc la modalité de lecture change, elle est accélérée du fait de la variété des types de publication et des différentes temporalités d’écriture.
Je crois que ce constat entraîne à réfléchir en retour, la question de ce qui est écrit et des différentes modalités de l’écriture. Non pas au sens de l’extinction de certains types d’écriture, mais au niveau de l’importance que nous avons accordé pendant plus d’un siècle au roman, à la linéraité narrative, notamment au grand récit.
Le roman n’est pas mort, [et de plus il n’est pas mort dans sa version papier, quelque soit ensuite le papier dont on parle : j’ai tendance à penser que la version livre-papier, le codex en un certain sens restera du fait de sa spécificité tactile et sa grande résistance lorsqu’on le transporte et la facilité dont on peut l’annoter (il faut dire que je recouvre assez facilement les livres de mes notes de lecture ou d’idées). En tout cas je fais parti de ceux qui apprécient de l’avoir en main. ] les grands récits non plus. Il n’est qu’à voir les romans américains, qui loin de nouvelles expansées comme ce que donne à lire entre autres assez souvent Nothomb, sont très volumineux. Toutefois, dès lors que l’intentionnalité est davantage portée à se déplacer quotidiennement de strates d’écriture en strates d’écriture, il est évident que la création elle-même tend à certains formes de fragmentation. En l’occurrence 2006-2007 nous a donné deux livres traduisant parfaitement cela : d’un côté Tumultes de François Bon et de l’autre Microfictions de Régis Jauffret. Deux livres volumineux qui obéissent à la fragmentation, aux micro-récits. Le premier est d’autant plus intéressant qu’il provient d’un travail d’écriture sur le web. Ces deux livres, qui ont connu un vrai succès, traduise à leur façon la parcellisation intentionnelle que je viens de décrire. Fragmentés, on peut les lire dans le discontinu d’autres lectures, ils se donnent par clignotement, et dès lors reposent sur plusieurs niveaux possibles d’attention : 1/ il est possible de les picorer. En ce sens pou Tumultes on ne serait pas loin d’expériences poétiques telle qu’elles sont réalisées actuellement dans la poésie contemporaine. Pour Microfictions, on serait en face de micro-nouvelles ayant chacune leur cohérence. 2/ Il est possible de les appréhender comme des univers multi-stratifiés, à décomposer et recomposer : et là nous faisons face à un travail d’autant plus complexe de compréhension, où il faut annoter tirer des lignes, recouper les vocables, des thèmatiques etc…
Bien entendu, il ne faut pas comprendre cette transformation de l’écriture comme processus mimétique par rapport à la lecture, mais comme processus conjoint, ce que décrit par ailleurs parfaitement François Bon depuis des années sur son blog. L’intentionnalité qui supporte l’écriture change conjointement à celle de la lecture. [à suivre]
Sur « Microfictions », on peut lire ce que Jauffret répondait à Taddéi l’interrogeant sur le rapport au Net. Conversation transcrite par Berlol :
http://www.berlol.net/dotclear/index.php/2007/02/10/542-trilogie-grand-ecart-triangle-de-compensations
Et puis je laisse un bout de « revue de presse et d’opinions » sur le sujet :
http://www.schmul.net/forum/viewtopic.php?t=322
Commentaire by tef — 10 octobre 2007 @ 11:46
Très intéressant lien chez Berlol. Ici, on voit avec Régis Jauffret en quel sens il pose une certaine forme de vérité de ce que devrait vivre la conscience humaine : un fil construit qui permette de s’orienter.
La peur, depuis longtemps, c’est cet espèce de tourbillon dans lequel la pensée d’un coup serait perdue, serait prise, serait en quelque sorte en-dehors d’elle-même. On retrouve cela chez Kant notamment, la question du Wirbel.
Si pour une part cette forme de perte de soi, peut en effet être analysée comme préjudiciable à certaines procédures intentionnelles, et comme liées à des stratégies de manipulation [là aussi toujours du très ancien : Socrate qui est pris par l’argumentation désordonnée de Lysias dans le Phèdre et qui parle de vertige, qui se sent déposséder de son sens critique.], toutefois, cette critique ne doit pas préjuger d’une quelconque vérité de ce que devrait être la pensée humaine.
Jauffret se lamente (avec son histoire de collier de damiant, d’écrin = il est dans les bornes du mythe) de cette perte du fil. Mais est-ce que l’existence de la conscience ne s’apparente pas justement aux fragmentaires, aux parcellaires ? Est-ce que ce que nous appelons m^me la trame narrative n’est pas déjà ouverte de part en part par des lignes qui lui échappent.
Le fil est le résultat d’une réduction, d’un comme si, d’une abstraction, il n’est pas la vie, il en est le squelette, le schéma littéralement parlant.
Toutefois attention, alors à la logique de fragment il me semble. On pourrait se complaire aux exercices formels de fragmentaion, sans réfléchir que la conscience roduit par elle-même la trame. Et elle continue cela.
L’abstraction de la trame, du fil est aussi corrélative de la conscience qui sans cesse se réfléchit, se met en miroir, s’ouvre à son devenir ou à son passé. La trame certes est lieu de croisements mais elle est aussi réduction des croisements dans la possibilité de l’unité synthétique du vécu. Nous ne sommes ps âne de buridan, mais bien conscience de soi.
Alors qu’est-ce que suppose Jauffret et qui le conduit à une certaine forme d’erreur : ce qu’il appelle sens, n’est plus le sens que pose pour leur existence les individus. Comme l’énonçait il y a de cela déjà presque 30 ans Lyotard, le sens n’est plus celui de méta-récit (la culture, la vérité, la politique, la société, la famille, l’école), mais il est fragmenté en d’infinis micro-sens que l’individu trouve ou produit, dans les quels il s’insère ou bien dans les quels on l’insèrent.
Hauffret parle en moderne, nous sommes dans une ère post-moderne.
Commentaire by rédaction — 10 octobre 2007 @ 12:46
C’est marrant ça me fait penser à ce que dit Benjamin Renaud, en commentaire à l’article de V.Clayssen sur la 2ème journée du forum :
http://www.archicampus.net/wordpress/?p=138
Il convoque « Funes ou la mémoire » où l’incapacité de Funes à abstraire, à former des concepts, le rend incapable de penser.
Commentaire by tef — 10 octobre 2007 @ 15:46
Je me suis permis d’ajouter un lien dans votre commentaire chez moi pour l’attacher au billet d’ici. Et je remercie tef d’être allé chercher ces propos de Jauffret.
Quand vous écrivez : « Ce qui fait peur en bref c’est la disparition d’une époque du livre public qui est somme toute récente ». J’entends personnellement : « fin de la logique du fric des livres vendus » et, corollairement, « mais comment gagner du fric avec l’internet alors qu’on a raté le coche et qu’on n’est pas près de le rattraper ? » Le reste est quand même assez secondaire, au moins pour la majorité des acteurs du champ. Même si ça ne l’est pas pour vous, ce en quoi vous avez raison.
Dans mon Journal, je note souvent que je n’ai plus le temps de lire des livres à cause des blogs lus, et je ne pense pas que ce soit une déchéance parce que les blogs que j’ai inscrits dans mon agrégateur, j’en suis certain, sont, pour la plupart, bien plus intéressants que les livres que le commerce éditorial me propose. Enfin, en tant que lecteur-scripteur, ma relation avec d’autres écrivants (blogueurs) est beaucoup plus intéressante, et beaucoup plus inscrite dans ma vie personnelle, du fait de la dynamique et de l’éthique des blogs, que mes relations avec des auteurs de livres, souvent restés dans une logique de planque dont Blanchot serait l’apogée presque ridicule si c’était aujourd’hui. (Qu’on ne m’en veuille pas de cette petite provocation…)
Commentaire by Berlol — 10 octobre 2007 @ 18:25
@ tef >> Cette question borgésienne, qui m’a toujours intrigué, mise en parallèle avec ls analyses de l’altération du lobe pariétal gauche qu’analyse Damasio ou que met en scène Christopher Nollan dans Memento (amnésie du présent avec conservation des couches de mémoire ancienne qui ne sont pas situées au même endroit) en fait ici ouvre à une autre problématique, qui est assez bien mise en évidence par Berlol dans le commentaire qui suit le votre.
L’hypermnésie de Irénée Funes pose surtout deux questions : 1/ le déterminisme des matrices biologiques humaines. Ce n’est pas un choix de la part d’Irénée, c’est une sorte de fatum qui lui incombe et qu’il ne pourra supporter puisqu’il meurt précocement. 2/ La question de l’oubli constitutive de la conscience de soi comme ouverte à l’avenir.
Je me demande à quel point cette histoire est en relation avec ce qui a lieu dans la numérisation ?
est-ce que cette volonté est issue de notre rapport à la mémoire (et donc il y aurait bien un rapport à Irénée) ou bien y aurait-il des stratégies de mémorisation liée à des enjeux économiques, stratégiques, etc…
Je pense les deux en fait.
_ Mais pour revenir à la question du lecteur et de la conservation du livre :
Je crois que la question de la conservation doit être différenciée entre d’un côté le lecteur de l’autre l’institution de conservation.
Le lecteur n’a pas l’intention de tout lire, même un gros lecteur ne peut lire tout, au vue de tout ce qui se publie, mais par contre le lecteur se pose la question de pouvoir consulter ce qu’il veut lire. Différence entre le fait de ce qu’il y a à lire et de l’autre la volonté de lire et la sélection qui en est issue.
L’institution de conservation se doit alors de répondre de la bibliothèque de babel, à savoir de recueillir l’indéfinité des publications pour répondre non pas à un lecteur déterminé, mais aux potentialités de lecteurs, ou encore aux choix virtuellement possibles du lecteur.
D’où la question de l’archivage, de la mémoire comme plan tout à la fois abstrait, seulement virtuel, et tout à la fois réel dès lors que s’actualise la recherche d’un lecteur.
@ Berlol >> 1/ Je suis tout à fait d’accord avec ce que vous énoncez sur le livre-fric, même si je nuance en faisant certaines formes de distinctions : je différencie les notions de capital (le livre-fric, le livre-pouvoir, le livre-distinction culturelle) et ceci un peu je dis bien un peu, dans le sens de ce qu’effectait Bourdieu dans raisons Pratiques.
Quand j’entendais il y a 3 semaines Richard Millet sur France Culture, j’étais un peu abasourdi de la prétention aristocratique qu’il prenait pour décrier cette époque démocratique.
Cela fait longtemps maintenant que je m’intéresse aux conséquences de la définition post-moderne de l’époque reliée à l’avènement de technologies que ls penseurs des années 80 n’avaient pas.
Et ce qui ressort est bien de nouvelles formes de sociétés (ce dont vous parlez) qui en oeuvre peuvent se constituer et traduire des exigences intellectuelles qui ne pouvaient apparaître auparavant.
ce qui se dissout est de l’ordre de la sélection hiérarchique fondée sur des instances de reconnaissance (que vous avez raison de définir pour une part par l’argent, mais qu’il faudrait aussi définir selon des critères géographiques, d’études [ahhhh cette reconnaissance spontanée de ces chers normaliens!] etc)
Toutefois, si je parle de fin d’époque pour une certaine dimension du livre, pour ma part je ne crois pas à la fin du livre, je m’en suis expliqué à la SGDL et dans différents commentaires à droite et à gauche. Je crois à la fin de son hégémonie, et à la répartition de l’attention sur des médiums distincts.
car il y a derrière certaines formes intentionnelles qui travaillent l’écriture : tel le livre objet, etc…
Par exemple, si je passe ma journée sur le web, cette journée se fait toujours avec des livres en main, et même des texts qu eje pourrai parfaitement lire sur le web. Mais non il y a un rapport sensitif et sensible de ma lecture qui ne passe que par là .
De même il y a un certain rapport à l’écrit qui encore pour moi, passe par la feuille, la note, y compris dans les romans, les livres de poésie que j’annote : une forme d’unité d’espace/temps /volume que j’affectionne.
Quant à la relation avec des auteurs… je ne fonde pas en fait ma relation à autrui sur ces types de critère, mais bien davantage sur la question de ce qu’ils produisent, qui ils sont d’un point de vue éthique, et je dois le dire il a une réelle forme d’hétérogénéité qui s’en dégage… Il y a des cons chez les blogueurs, comme il a des cons chez les écrivains.
Commentaire by rédaction — 10 octobre 2007 @ 19:01