Libr-critique

24 janvier 2007

[Chronique] Perspective sur une opération poétique [à propos de JP. Michel]

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , , , , , — Philippe Boisnard @ 16:08


Réel, cicatrice et écriture : vers une cicature

Lorsque l’on considère le Dépeçage, premier texte abordé parmi les trois auxquels sont dédiés ces entretiens, il apparaît que le travail de Jean-Paul Michel accomplit une déconstruction. Mais déconstruction en quel sens ?
On peut l’analyser en deux temps : 1/ déconstructon de textes antérieurs; 2/ déconstruction qui repose sur la possibilité d’abstraire, de retirer de la masse des textes antérieurs ce qui donne la conscience d’être, d’avoir un visage : la douleur [“Rien ne nous donne visage hélas / sinon la misère et / les coups”].
La déconstruction ainsi qui marque la création de Dépeçage est celle de son propre être déposé auparavant, est cette viande de soi marquée dans le texte. C’est ce qu’il appelle sa “Logique de cubisme analytique” : recherche dans les poèmes anciens qu’il a écrit des éléments reconnus traumatiques.
Et ceci, non pas en tant que matériaux neufs et malléables à loisir, mais afin de les réagencer sans les trahir, sans les maquiller sous l’effet d’une invention usurpant son titre. Il s’agit selon lui de les extraire afin de retirer l’enthousiasme subjectif qui les accompagnait.
Le Dépeçage est un travail critique d’abord et avant tout de soi, de celui qu’il fût et qu’il n’est plus. Mais la reprise n’est pas suturation, elle est davantage exposition crue comme il l’analyse lui-même p.30. Justement, il comprend revenant sur ces textes écrits à l’âge de 19 ans, qu’ils étaient investis de références au surréalisme, de leur engouement, du trait caractéristique d’un style qui ne faisait pas attention à lui-même se laissant emporter par son propre rythme. Ce qui implique que le travail est celui d’un retrait, d’une reprise de l’écriture, d’une remise en question de l’écriture de soi qui fût dans celle plus critique, plus aiguisée, plus aride peut-être du Dépeçage.
Il s’agit donc d’une lutte contre les effets de style : c’est se départir pour lui d’un certain flux lié au surréalisme, afin d’atteindre un effet net : celui qu’il indique être pour lui Le coup de dé de Mallarmé. C’est en ce sens que ce livre d’entretiens commence par la question du dépeçage, et qu’il met entre parenthèse les oeuvres précédentes.
Le dépeçage est une oeuvre qui marque une rupture dans son écritue : celle d’un “dégraissage” car “idéalement, n’y devaient rester que “le muscle et l’os””.
Ce qui l’amène alors à dire : “On écrit toujours contre ce que l’on est et c‘est précisément en cela que l’on pourrait tant soit peu parier sur la chance de devenir un autre : non plus l’écho d’un pathos mais le sujet du risque pris d’un geste d’art“.
L’écriture avec Le Dépeçage devient espace d’apparition, donc lieu esthétique, de la déconstruction de la trace de soi : déconstruction des textes antérieurs. Le Dépeçage est la trace du retour à la trace : le témoignage qu’à un moment, la vie s’est écrite par la réécriture de soi, nécessitant de voir les cicatrices, de les réouvrir, de se les approprier : acuité pour ces instants traumatiques qui construisent la singularité de chaque être. C’est pourquoi, Le Dépeçage est davantage une cicature qu’une nouvelle écriture, cicature où se joue la reprise de soi.

“Ecrire avec des ciseaux” L’art du dessin c’est l’art d’éliminer” Paul Klee.
Il ne s’agit pas d’entrer dans un flux, mais davantage de découper, de retirer, d’une épreuve d’extraction dans le dépeçage : on dépèce un cadavre celui d’un texte qui a été publié 10 ans auparavant. “Ne conserver que le dernier alcool”. L’extraction ainsi n’est pas abstrayante mais concrétisante. Extraire pour que s’incisent d’autant plus les marques, ce qui s’était intensifié.
En se référent à la phrase de Klee, “écrire avec des ciseaux”, il pose que le travail d’écriture n’est pas celui d’un remplissage, mais d’un élagage, et d’abord d’un premier : celui de soi-même. Le poème est un travail de réduction de soi à soi, pour trouver ce qui en soi fait corps, est être, en retirant ce qui est venu donné une enveloppe à ce corps mais qui n’est pas lui.

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