Cette perspective rencontre celle de Christian Prigent dans son poème Ecrit au couteau. Si pour C. Prigent, l’enjeu c’est de “graver au couteau ce cogito d’incognitoâ€, ce travail est celui d’une résistance à ce qui pourrait l’emporter dans un flux plein de “graisseâ€. Le poème n’est pas le flux de la fiction, qui s’emporte dans les noeuds de la langue, qui est immanence du sujet ne pouvant se suspendre dans l’instant, mais il est coupe dans le flux, extraction d’un condensé de soi. Ainsi, écrivant : “Simplifie la poésieâ€, il signifie qu’il est nécessaire de retirer “l’épaisseur†qui implique que “l’existence†ne soit qu’un “surplus d’oubliâ€. Car en effet, comme JP. Michel avant lui, Prigent met en évidence poétiquement, en quel sens l’opération poétique de l’écriture du poème, implique une forme de transformation de soi, par extraction de ce qui n’appartient pas à soi, ne provient pas de soi.
Cependant si une même opération poétique est décrite, elle n’implique pas la même ouverture chez ces deux écrivains.
Par l’écriture aux ciseaux, JP. Michel établit un solve qui trouve sa sortie dans la forme d’un coagula, et c’est en quoi le poème est lieu d’une forme d’oeuvre alchimique.
En retirant ce qui vient étouffer le poème, il souhaite trouver l’ordre, le réel qui est destinée pour ceux qui savent voir. Le poème est lieu salvateur qui ordonne le monde, lui rend son sens, montre sa vérité, et ceci en exposant dans leur crauté excessive les douleurs endurées. Il y a donc un caractère sacré dans sa poésie, il faut que les poètes soient “élevés, tirés, hors arrachés à soi & rendus / au destin innocent & au divinâ€.
Le sacré est la lutte contre le non-sens, contre ce qui s’use, ce qui s’altère “j’attends d‘un livre qu’il invente les formes qui opposeront la résistance maximale à l’entropie. “
Ainsi, l’extraction, qui organise l’écriture, n’est pas la recherche de la perfection d’une phrase, mais “cette tension qui donne force à la protestation humaine devant le non-sens réel, le sans-fin, le sans nom, la mortâ€. La perfection qui apparaît par le poème, est cette perfection qui irradie — mais voilée — l’ordre des choses.
Chez Prigent, tout au conraire, si c’est bien la viande de soi qui doit apparaître par le poème, cette viande se donne dans sa pure négativité, selon l’insistance aporétique de phrases qui s’effondrent sur ce qu’elles indiquent : le trou.
Rien à dire que ça :
Né, nié,
Je suis là ,
Voyez mon tas :
Moi est ce trou d’émoi dans ce qui est lÃ
Alors que le premier traverse la négativité de l’opération poétique pour aboutir à une transfiguration de soi à partir de la perception ontologique de l’être, le second, qui se tient notamment dans une certaine rupture épistémique avec le surréalisme, marque le poème, malgré sa tension, son intensité dissolvatrice et critique, ne peut permettre d’aboutir à la positivité ontologique du premier.
On le comprend, c’est bien une dualité dans la modernité qui apparaît enre deux voies poétiques, qui partant du même constat, de la même expérience existentielle de l’opacité du monde ambiant, pensent cependant deux destins hétérogènes au poème. Pour le premier le poème va devenir lieu de révélation de l’être et donc implique ontologiquement qu’il peut être lieu d’apparition du réel voilé, alors que chez le second, le poème est l’aporie en acte du désir humain de toucher le réel. Le poème est tout à la fois marque de l’existence du réel, et son retrait, son inter-diction, son infinie distance.