On se sent dans l’une de ces époques-déserts où l’on ne peut même pas imaginer ce qui nous manque, ce qui aurait pu être. Ça fait des années qu’on est dans une période de désert : il va bien falloir qu’on en sorte.
Tout ce que nous disons c’est qu’il faut que nous sortions de cette époque-désert, pour cela il faut produire des œuvres et des pensées, à commencer par une littérature non corrompue par le système de la distribution et des prix.
Le sens politique d’une telle publication est de proposer autre chose que ce qui est, un micro-scintillement d’espoir, dans un monde où l’on « pense et vit comme des porcs », pour reprendre l’expression de Gilles Châtelet. Dans un monde où personnellement je me sens étouffé par les cons, aliéné par le travail salarié obligatoire, l’argent, les médias, le conformisme social, intellectuel, à tous les étages.
Les Mutantistes sont des Réplicants et veulent échapper à l’uniformisation de la masse (à leur destin de Réplicant). Au milieu de l’effondrement des systèmes unifiés de représentation, se densifient de masses uniformes. Pour échapper à ces kystes conformistes, le mutantiste s’engouffre dans la brèche d’une forme, d’une pensée (la pensée est une matière comme la terre ou le son), dont il pousse et exploite les possibilités au maximum.
Plus la compression normalisante sur nos vies sera forte, plus l’on verra surgir des singularités aliénées jusqu’à l’os se taper la tête contre les murs (les murs de la « raison », du capitalisme…) et se tordre jusqu’au mutantisme.
Le sens politique d’une telle publication constitue, entre autres, en un appel à l’unité des « freaks », des « différents » (ou « différants ») de tout bord : l’heure n’est plus aux guerres fratricides, aux querelles de chapelle ; si nous ne nous unissons pas un peu plus, si nous ne trouvons pas une forme d’alliance et d’entraide, nous, et tout ce en quoi nous croyons, serons balayés (c’est déjà presque fait). Caméras Animales = bienvenue à Anormale Spé !
Le mutantisme est une mise à jour, ou plutôt, une mise au jour (de ce qui est).
Puisque le corps social est incapable de révolution, certains corps-esprits individuels entament des mutations.
Mutantiser = hacker ; hacker = mutantiser.
Le Mutantiste est très proche de la figure du Hacker, à la différence que le Mutantiste n’hésite pas à hacker (mutantiser) sa propre tête, il prend aussi son esprit comme terrain de hacking.
Pour traverser le bruit de l’époque la littérature est obligée de se constituer en blocs toujours plus fous, concentrés, directs ou incompréhensibles, tortueux, imparables, irréductibles, textes blocs de combat avec des points d’attaque et de défense. Nous souhaitons développer la production collective de subjectivité, favoriser la possibilité de l’émergence d’un « peuple qui manque », et entretenir une flamme de singularité irréductible au milieu d’une civilisation abêtissante et mercantile qui au fond a rarement autant haï la poésie et la liberté.
3/ Comment avez-vous réfléchi la jonction-conjonction-disjonction entre les textes : en effet, quand on commence, les premiers textes semblent s’enchaîner logiquement, puis viennent des ruptures, des phases absolument hétérogènes, comment avez-vous réfléchi cela ?
François : Nous avions amassé ce qui pour nous est une manne de textes, d’extraits, de posts, certains étant des piliers, d’autres des transitions troublantes, toutes aussi importantes. Notre projet était de créer un tout organique et non « une suite de textes », et c’est là que nous avons été l’exact intermédiaire entre éditeur et auteur, il fallait orchestrer, nous savions que par-delà la qualité individuelle des textes c’est l’enchaînement, la composition en somme, qui adouberait ou non la tension de lecture continue que l’on désirait sentir émerger, la voix nue commune que l’on avait sentie comme phréatique à l’ensemble de l’arsenal. L’échec aurait signifié que nous aurions sorti une simple revue, où les textes eux-mêmes seraient morts comme les papillons que l’on immobilise.
Ce travail de visualisation de l’enchaînement le plus ductile et frémissant a été long, et a amené bien des soirées au-delà des arrêts de jeu. Mathias m’a fait confiance pour amorcer une proposition. Je désirais un peu ce livre comme un concert : fort au début, fort à la fin. Entre les deux, on pouvait travailler sur des ambiances et humeurs contrastées, faire voyager le curseur en profondeur et en surface, et faire côtoyer des mondes voués à jamais ne se rencontrer. Il y a même effectivement à un moment un passage très éclaté, une succession de flashs assez courts et dissemblables. Pour moi cela s’apparente à « When the music’s over », au milieu il y a une plage psyché-libre très épurée, comme une trouée sans rapport avec le reste du morceau, avant que la fin ne fasse écho au début et n’englobe toutes les péripéties des sentiers de la voix dans la cohérence du Cercle.
Mathias : La composition est un élément du style, et l’agencement de Raison basse fut un long processus, une multitude de débats et de choix, qu’il serait fastidieux de rapporter ici. Il y a une part instinctive, à force de travailler sur des textes de toutes origines sur de longues périodes, on finit vraiment par voir tout cela comme de la matière, de la sculpture de langage pensée-sensation. On a travaillé de très près sur certains textes, parfois phrase par phrase, comme ceux de Courtoux ou Giraud, par exemple, avec lesquels on se sentait dans une grande proximité (chacun pour des raisons différentes). François a eu un rôle décisif dans la finalisation de l’ordre d’ensemble.
François ayant bien parlé de l’enchaînement, j’ai envie de profiter de ta question pour parler de la notion de syntexte, car le plus long dans ce processus fut préalablement au niveau de la sélection même des textes.
Syntexte veut dire texte synthétique et n’est pas uniquement un jeu de mot lacanien avec saint texte, cela peut se dire/écrire de multiples manières significatives : syntex, syntexe, synt.exe, synt.exp, syn-t.ext. On peut aussi ajouter un g pour faire sy(g)n-t.ext, pour accentuer la dimension « signe », ou un h (synth.etc.) pour accentuer le côté synthétiseur.
T.ext, .exp, .exe, comme des extensions de fichiers correspondant à des logiciels d’extériorité, d’exploration, et d’exécution, l’extension .exe étant sans doute la plus puissante des extensions, évoquant la notion de texte perfor(m)atif (installant et déclenchant logiciels et programmes).