Il s’agit de condenser des dizaines de pages en quelques phrases : concentrer les résumés pour aboutir au niveau 2, faire ouvrir la porte secrète des pensées du cerveau ; résumer les résumés pour trouver de nouvelles idées, de nouvelles visions. Le mutantisme pourrait être un amoncellement de concentrats visiotextes, de concentrats synthétiques, de concentrats psychiques.
Quel est l’intérêt du développement des techniques de concentrat et de syntextique ?
Le nombre d’œuvres produites dans ce monde s’accroît chaque jour. Avec le temps qui passe, les écrits s’accumulent, et même après un tri rigoureux, le nombre d’œuvres méritant le détour, le regard, méritant d’être connues et conservées, ce nombre d’oeuvres s’accroît, lentement, mais inéluctablement.
La population sur Terre augmente, et avec les progrès de l’alphabétisation et de l’éducation, la population d’humains produisant et pouvant produire des œuvres écrites augmente en proportion.
Le nombre d’œuvres sur Terre va augmenter au point que tout regard d’ensemble deviendra de plus en plus ardu, voire impossible. En l’absence de technique d’ingestion accélérée des œuvres (ce qui, peut-être, ne saurait tarder, grâce à l’invention de puces miniaturisées pouvant stocker des informations dans le cerveau), le temps de prise de connaissance des oeuvres importantes du patrimoine de l’humanité va et ira sans cesse croissant. Il suffit de considérer le nombre et la qualité des œuvres du 20e siècle : on ne peut faire l’économie de leur connaissance, pas plus que l’on peut faire l’économie de la connaissance des œuvres des siècles précédents. Il en sera de même pour le 21e siècle et les siècles suivants : même avec des zones désertiques, des périodes creuses, la fécondité reste la règle, sur la durée, et ce siècle produira son lot d’œuvres significatives qui ira s’additionner à celles des siècles et millénaires précédents, au point qu’il sera de plus en plus difficile pour un nouveau-venu de comprendre et assimiler l’ensemble, pour être un humain mis à jour et conscient du point historico-spatio-temporel où il se trouve.
Le Chinois comprennent particulièrement bien ce problème : leur écriture est si complexe, qu’il faut en moyenne à chaque Chinois plusieurs années de plus, par rapport aux autres civilisations, pour maîtriser leur idiome. Il va s’avérer crucial pour eux de trouver une technique de synthèse et de simplification de leur écriture. (Les Turcs sont par exemple exemplaires en la matière, avec la réforme de leur langue.)
Devant cette situation d’inflation généralisée et durable du nombre d’œuvres, il peut être intéressant de considérer une autre manière de produire des Å“uvres : faire très court, en utilisant les techniques mêlées de la condensation, du résumé et du cut-up : qu’une page condense, sans pertes, 30 pages d’images et de pensées. Selon le roman de science-fiction Babel 17, le langage condensé, compressé serait l’arme absolue. Sans aller jusque là , nous pensons que l’humanité aurait à gagner à étudier cette voie, et il me semble que d’un point de vue littéraire cette voie n’a pas été pleinement explorée. [Attention nous avons pleinement conscience d’autres voies basées sur la répétition, l’amplification, le développement, etc.].
Voici ici un exemple de tentatives de langage concentré (à partir de grandes quantités de texte) : les « scriptopsies » de mon oeuvre en ligne Réplicants. (lien sur « Réplicants »)
Jusqu’ici, tous les livres Caméras Animales (Raison basse, Crevard, Vitriol, Danse-fiction, Musiques de la révolte maudite) sont des syntextes : chacun d’eux a été conçu avec l’auteur à partir de plusieurs Å“uvres de l’auteur, d’un volume à chaque fois environ 3 à 30 fois plus important que le livre final. Chacun de ces livres est donc un moyen d’en savoir beaucoup plus sur chaque auteur et son Å“uvre qu’un livre classique.
J’ai par exemple relu les (environ, je ne sais plus les chiffres exacts) 15000 mails des listes Compost_23 et cucuclan, pour n’en extraire que ce qui nous a semblé le plus significatif, du moins le plus adapté au projet Raison basse, dont le titre de travail a été pendant quelques temps Spamouraïs (avant que nous décidions d’élargir à la littérature hors-ligne, et d’y limiter l’espace de la net-écriture). 15000 mails sur des années de compost-cucu ont été syntexés en 51 pages dans Raison basse !
4/ Votre présentation, fort bien faite de Raison basse, insiste sur les possibles psychiques et organiques humains, sortant des dichotomies morales classiques. Y a-t-il une proximité dans votre recherche avec des positionnements philosophiques déterminés ? En effet on pourrait penser à Nietzsche, Canguilhem ou Deleuze ?
François : Eux et d’autres. Nietzsche peut-être plus que les autres car avec lui on ne sait même plus où l’on est, si l’on est dans la philosophie ou dans une forme culminante de la poésie, ce qui rejoint l’espace insituable auquel on aspire.
Nous ne sommes pas, ne serons plus en état de philosophie, qui reste un mode d’être et un mode littéraire aussi codé que les autres. Nous ne sommes mus que par l’intuition ire-raisonnée du disque dur humanimal, que par ce que nous induit un sens d’araignée, le sonar d’un monde dauphin (défunt) dans le coffre, l’intra-écholocation de l’adn dont les flashs adrénalins passés/futurs, les rayons d’axonges de cette mutité désespérée ne transpirent à la conscience carnée que dans l’oubli du son « je » sans filet (non l’oubli de soi) -le déjet de l’antimusique de l’éther quotidien, et ce saut dans le vide en soi est confiant. Nous cherchons le chemin le plus court entre cette atteinte du plus nu et sa restitution aux feuilles.
Cette conduction crée de jour en jour l’état poétique, lequel pour moi est le cran au-dessus de l’état philosophique, est son point de rupture, où la sagesse instantanée, souvent hautement imprudente et déraisonnable, s’accomplit au-delà du langage connu. Nous ne savons rien qu’au fond, qu’à fond, qu’annexés au tromboscope mémoriel microcosmal en nous tous.
Cet état d’urgence aux limites de l’esprit et de la gangue du vocabulaire comportemental quotidien du corps donc, d’une part, comme un honneur fait aux possibilités inexploitées de ces corps-geysers et viviers de dépassement de la marche somnambulique des êtres.