D’autre part, ou dit plus prosaïquement, nous ne sommes pas dans le domaine de la raison et de la pensée mais de la créativité, où toutes les aventures psychiques sont permises, et permettent, dans le retour à la pensée habituelle et morale, de retrouver celle-ci musclée, aiguisée, apte à déjouer ses propres pièges et à l’emmener vers le rêve constructif d’une logologique intermédiaire entre les deux hémisphères de l’esprit, les modalités possibles d’un monde prosaïque poétisé. Nous proposons les trips psychiques nécessaires au dessillement du filet létal de la conscience diurne, télévisée.
Mathias : « Un positionnement philosophique» : question difficile, car pour répondre il faudrait sans doute un livre entier, et avoir en tête toute l’histoire de la philosophie, afin de situer notre position avec précision. Or, nous ne sommes pas exactement philosophes, même si nous pratiquons la pensée. On crée peu à peu un plan de consistance, un chantier où s’agglomère ce que nous avons pu vivre, lire et penser. Dans ma part de ce chantier figurent en bonne place :
– L’expérience intérieure de Bataille, sa pensée du négatif, de l’érotisme, du sacré, du « bas », de l’indifférenciation, de la part maudite, de la souveraineté, d’une « économie » prenant en compte tout ce qu’est l’homme, son refus de cloisonner les champs (littéraire, philosophique, anthropologique, sociologique, mystique…), quitte à ne pas être pris au sérieux. Avec une fièvre et une malice à l’intérieur même de la gravité la plus intense. Bataille reste l’un des penseurs les plus intéressants que j’aie jamais pu lire. Il est sous-estimé donc j’insiste.
– La vitalité, la multiplicité protéiforme, la créativité et l’ouverture conceptuelle de Deleuze. Il ouvre et crée plutôt que catégorise et ferme.
– La déconstruction métaphysique de Derrida (avec/après Nietzsche), Derrida à qui nous devons beaucoup (la pensée plutôt que la philosophie, l’écriture plutôt que la littérature, la remise en question des présupposés métaphysiques qui fondent notre (toute) civilisation, notre pensée, notre langage, notre culture).
– L’usine à singularités de Guatarri.
– Le Tout-Monde et la créolisation de Glissant (c’est un exemple je trouve de la fertilité et de l’aspect concret (l’adaptabilité) de la pensée de Deleuze).
– Le goût de la connaissance, de la remise en question, de l’encyclopédie, de la pensée digressive, de la confrontation au monde, des Lumières : Diderot, Voltaire, mais aussi Sade en Lumière noire.
– Les pensées critiques radicales, souvent cryptomarxistes (Debord, le situationnisme ; Surya, Hakim Bey, le groupe Krisis, Curnier, Mc Kenzie Wark).
– Une fascination pour la science et le discours scientifique, qui est sans doute le champ « où ça se passe » en ce moment (cf. par exemple la réflexion sur le point de singularité de Eliezer Yudowski). Actuellement, Sciences & avenir est la revue au contenu poétique le plus stimulant que je connaisse.
– Blanchot et la pensée du murmure, de l’incessant, de l’espace littéraire, et aussi de sa pensée de l’écriture fragmentaire aux contours mutants (l’écriture du désastre).
– Et aussi Foucault, ainsi que des auteurs académiques anglo-saxons plus mineurs comme Linda Hutcheon ou Terry Eagleton, lectures obligées d’étudiant qui ont néanmoins pas mal contribué à ma formation intellectuelle.
– quelques courants artistiques du 20e siècle, tels le futurisme, le dadaïsme, le surréalisme, le lettrisme, le situationnisme (qui a malgré tout une dimension artistique), et beaucoup plus près de nous le bio-art.
En confrontant tout ça en créolisations d’imarginaires, je trouve des outils de pensée, des synthéses de mutations germinales, qui font percevoir des directions à prendre.
Ceci dit, le rock et la poésie sont ma véritable religion. Trois siècles de philosophie contre « I wanna be you dog » des Stooges. 😉 Même si ta question concerne la philosophie, je ne peux éviter de mentionner l’importance cruciale qu’a eu sur moi l’axe Stooges-Doors-Beefheart-SonicYouth-Headache, mêlé à l’axe Rimbaud-Lautréamont-GinsbergKerouacBurroughs-Artaud-Bataille-Proust. J’ai trouvé dans ce qu’on appelle le « rock’n’roll » (qui est en fait quelque chose, dans le sens où je le perçois, de beaucoup plus ancien et date du début de l’humanité : musiques tribales, chamanismes, cérémonies sacrées, etc.) et ses métastases infinies, des éléments d’un monde meilleur, des instants de brèche et d’indifférenciation, qui poussés à leur paroxysme me comblent métaphysiquement. J’ai parfois trouvé dans le rock (punk, no-wave, indus, électro, etc.) ce dont la poésie rêve, j’ai parfois l’impression que le rock est l’accomplissement dont la poésie rêve (et vice-versa, pour qu’aucun ne soit subordonné).
5/ Plus qu’une anthologie, nous le comprenons à lalumière de vos réponses, il s’agit d’un trajet qui se dessine, y compris dans ses accidents; pensez-vous que la réunion de ces différentes expériences puisse se dénouer dans l’actualisation d’une forme de méta-conscience écrivante ?
François : Un hanté-logis, une demeure hantée, un logos hanté… L’existence d’une telle chambre d’écho pourrait s’expliquer par deux thèses : la thèse « originiste » et la thèse « postérioriste ».
La première : les cellules de nos corps sont des mondes dans l’infra-petit (cà d dans l’infiniment grand, n’oublions pas la leçon de notre maître Trismegiste sur le haut et le bas…), nos corps sont les cristallisations de toutes les voix de ces mondes, nos corps sont une rumeur. Dont l’étirement du temps irait à stériliser le son, la vibration hyper simple et hyper complexe inélucidée qui a présidé à la composition organique, inexplicable rationnellement, de ce chœur inaccordé en core, graine nodale autour de laquelle ont poussé (comme des cris) toutes les fibres de notre corps.
Comme des cris. De Khi ?
La postérioriste : ce sont les lecteurs qui créent la voix, qui projettent en somme l’organisme-voix (voix au pluriel et au singulier à la fois). C’est la notion d’égregore. Le livre-culte, dont la mobilisation ferventes des imaginaires qu’il suscite crée et consacre de fait la puissance de l’ecr-core, et qui suggère a posteriori de son existence la précédence de son existence.
Un ni-avant-ni-après, un ni-haut-ni-bas -une nudité axiale du temps, un instant de big-bang tenu.
Qui, comme il l’aurait fait avec le monde et le corps, tracerait ses voix évidentes et complexes en toute Science intrinsèque, une ontologie cruciale oubliée qui trace prodigieusement, ses voies monumentales et éphémères, dans un continuum indestructible.
Mathias : Des fragments des consciences (scriptopsies) des 30 écrivants de Raison basse peuvent et pourront être transférés dans d’autres corps, par l’opération de la lecture, et par là même favoriser l’émergence de singularités inédites synthétisant ces consciences en un hack créateur.