Marc Cholodenko, Il est mort ?, P.O.L, février 2016, 96 pages, 9 €, ISBN : 978-2-8180-3839-0.
De prose bien élevée comme un grand cru de Margaux, minérale d’amertume savante en ses religieux tanins, longue en bouche d’un deuil tard consommé – très écrite, peut-elle l’être jamais assez ? – Un demi-siècle de siècle après ses débuts un écrivain fait exception dans le paysage poétique contemporain. Quand des cabinets de jardin ajourés d’un losange tiennent lieu de madeleine, la longue phrase classique montée du temps perdu se fragmente de point virgule en point virgule en tessons hybrides d’un disparate aimanté ; par capillarité se propage l’ondée du sens. Les dents de lait amortissent dans l’écrin d’un verre leur scintillement d’yeux de bébé, s’oppose « une coulée de boulets à toute tentative d’escalader le tas de charbon ». Tragique, une jonglerie conceptuelle effeuille masque sur masque les atours de la gratuité ; entre alambic et athanor, cornue de son seul soi une alchimie rhétorique évase la pensée en apesanteur. Déposés sans coup férir sinon de doigts de fée de sédimentaires joyaux, la pornographie fervente d’une jeunesse devenue chemin de mémoire, une phrase déliée, énigmatiquement syntaxique, de poésie succincte de solitaire intempestif dans son antre internet, rend à l’écriture ses lettres de grâce.
Un écrivain fait grève, la seule qui passe habituellement inaperçue. Or non, voilà qui déclenche une révolution. Le moi peu divisé d’un prénom composé, Jean-Jacques, creuse le grand écart. Aux Jivaros réducteurs de textes « la révolution numérique […] fatale ». Mieux vaut tard que jamais : « le plus grand écrivain français vivant de textes courts » visité par de ravissantes journalistes qui décroisent leurs jambes et ramassent gentiment sa « canne tombée à terre ». Dans Port d’attache le demi-tour vers La Rochelle de qui « croy[ait] découvrir l’Amérique ». L’homme et la femme âmes sœurs aux antipodes « reliés par un fil invisible », se déplaçant symétriquement. Une lecture devant un public de seules personnes âgées. De dissection recuite, lucidité sans faille, humour mieux que noir, spleenétiques de Lyon, d’onction baudelairienne, retors de maints tours & retours de béquille, la plupart écrits au passé, simple ou composé, parfait d’imparfait – une collection d’apologues contemporains à plusieurs planchers et morale unique : l’écriture. Billets d’absence : la vie la grande absente.
Formidablement désassorties, des pièces bout à bout rapportées, létal patchwork de strass, arcanes dorés de la pub ventre à l’air, composent assemblent, en détonante miscellanée des trésors et rebuts de la société du spectacle, l’implosive bombe lente d’un livre qu’on ne veut pas quitter. Tonique, desserré, salubre, nous tenant à la glotte comme un grand cru. Sous l’avalanche des « objets de luxe de masse », une sursaturation modeuse égrène ses perles glamour, distille ses élixirs : le « Charnel Chypre Fatal de Guerlain » ; le « Private Collection Ambre Ylang Ylang d’Estée Lauder ». D’un âge gras du passé – Kennedy-Marilyn, leur halo élargissant ses cernes jusqu’à nos jours – s’étire ameubli l’irrépressible blues. En regard, c’est la guerre. L’éthologie tourne à l’attendrissement mièvre tant et si bien qu’ « Inspecteur et Flipo […] éclata l’œil du guignol ». Débités les clichés à la kalachnikov, nous faisons connaissance du « héros socialiste […] inventeur du fusil d’assaut qui porte son nom […] un tout petit monsieur en costume de mauvais tissu. » Les bombes islamistes explosent à la ligne. Décalée de l’objectivisme américain – plus goûteux d’être traduit – la poésie rédemptrice du journalisme.
Où l’esprit scientifique, de méthode retorse, multiplie les questions sans réponse au ras du quotidien, celui du réveil ou du bâillement, la poésie s’engouffre dans la brèche comme aux Champs Élyséens. D’une troisième génération d’éthologues, plus friands de l’avantage sélectif de l’empathie qu’économes de l’agression, Piero Salzarulo, spécialiste connu du sommeil, de Dante à Proust, à Valéry, plus perméable aux lettres que ses prédécesseurs, nous promène dans la littérature comme dans la savane. Au savant ceci est éclairci, cela mystère, au poète tout est limpide, ou l’objet de son scepticisme foncier. Que savez-vous, tout ou rien ?, demande Oscar Wilde. Salzarulo, dans l’innocence de sa table rase ignorant comment « le réveil peut devenir le déclencheur d’une mémoire de consigne perspective » ou par quels méandres le bâillement, lente ouverture de gueule chez le crocodile, « probablement pour sécher la muqueuse et éliminer ainsi les parasites », prémisse d’attaque chez le lion, est devenu chez le chien et l’homme, du chien à l’homme et chez l’humain dès deux ans un acte d’empathie de contagion universelle – nous balade dans les comportements comme le linguiste dans l’étymologie, sens dessus dessous retournés sur leurs ergots. Égarées depuis Lautréamont, l’éthologie recouvre ses lettres de liesse.