Libr-critique

16 avril 2007

[chronique] Mots d’ordre : poétique sans métaphore [1]

Si d’une manière apparente le matériau des slogans, routines etc, paraît radicalement différent, au sens où l’énoncé est composé d’énoncés réels, homologués et prescriptifs dans l’espace social, toutefois, il y a un même processus recognitif qui se met en place. La logique de diffusion du slogan ou du message d’informations, fonctionne selon une impression passive qui cherche à établir un comportement stéréotypé du destinataire selon certaines conditions circonstancielles ou bien spatiales. Le message d’informations par exemple, suppose que le destinataire ait en lui mémorisé certains types logiques d’énoncés, et que ceux-ci soient associés à des réseaux de sens et de symboles. La fixation provient de la récurrence, de l’imprégnation par répétition. Ce qui change avec les poétiques qui sont reliées à ces logiques de langage, c’est que les dimensions de sens qui sont activées par l’énonciation ne sont pas associées a priori pour le destinataire à la poésie, ou bien à son imaginaire, mais à des dimensions politiques, économiques, à savoir hétérogènes aux univers rencontrés habituellement avec la poésie. L’auditeur n’aura pas le même effet de sens si l’on fait un poème où les référents tiennent à la nature selon ds régimes métaphoriques, ou bien si l’on fait un poème juxtaposant des codes issus de paquets de cigarettes, de tickets de caisse, de carte d’identité. De même que ce ne sont pas des représentations d’un réel, mais ces travaux se construisent avec le langage lui prééxistant. Par exemple, ce qui caractérise le texte de F. Laroze c’est la focalisation sur un seul message d’information, et sa dérivation, non pas vers une échappée, mais tout à l’inverse vers les fondements mêmes de son fonctionnement : la captation totalitaire de la vie. A l’inverse, comme nous allons le percevoir, le travail des événements 99 [ed. Al dante], ne fonctionne pas sur la focalisation sur un seul message, mais sur la répétition de plusieurs séquences qui appartiennent à des strates symboliques distinctes. Les événements ne sont pas à considérer comme séparés, mais tout au contraire il faut considérer le tout, à savoir le fait que le trajet singulier se matérialise par des séries qui se répètent. Des récurrences. Mais que cela soit selon une logique de focalisation, ou de saisies d’un multiple, dans un cas comme dans l’autre le processus cognitif se structure sur un même rapport à la mémoire. Les séquences entendues chez A.J Chaton, viennent activer des séquences de langage mémorisées selon l’existence sociale, économique, politique, qui ont une cohérence selon un certain nombre de relations établies socialement, politiquement, etc. Soit dans la logique d’un faux semblant, soit selon une logique de répétition stricte. Ces séquences mémorisées qui sont associées à des réseaux de significations, sont ouvertes, ré-interpelées, par ces pratiques poétiques. Ce type de poésie se détermine alors contextuellement, il indique ce qui a lieu et opère par la mémoire de ce qui a déjà eu lieu et qui s’est imprimé linguistiquement. Ce que ces poésies opèrent, et présupposent quant à leur fonctionnement, c’est une forme d’interaction avec des strates de significations assimilées par le destinataire. Alors que la métaphore semble faire réagir une mémoire culturellement constituée, même si cette culture est devenue inapparente, assimilée populairement, les poétiques dont nous parlons font réagir une mémoire liée à d’autres dimensions symboliques. Par la relation cognitive déclenchée entre deux ordres, une certaine logique de déplacement [de recombinaison, de mise en crise de l’homogénéité de ce qui appartient à l’ordre intra-mondain] se constitue et par recomposition/recombinaison/atomisation/abstraction vient fragmenter l’unité du donné. L’effet tient donc au réordonnancement des liaisons entre mots, phrases, contextes, afin de faire surgir des possibilités de sens qui n’apparaissaient pas. Ce type de poétique est ainsi critique, non pas selon une explicitation critique formulée, à savoir un discours représentant la critique, mais il est critique au sens de sa présence : mise en crise, ouverture des énoncés intramondains selon une mécanique de réaffectation des signifiants, des logiques, etc…

Ce point est essentiel à comprendre : alors que la critique est souvent établie selon des conditions d’énonciation extérieures à ce qui est exprimé et dénoncé (par exemple un texte littéraire, construit selon un ordre syntaxique et métaphorique littéraire, telle la critique de la consommation de Prigent dans Grand-mère quéquette ou bien encore la critique de la sélection post-natale des américains d’Artaud dans Pour en finir avec le jugement de Dieu), nous avons affaire avec les poétiques que nous définissons ici, à une critique qui ne peut être que de second degré : ce qui est exprimé n’a pas explicitement de sens critique, en tant que n’est pas énoncé de critique. Le message de sécurité énoncé et dérivé n’explicite aucune réflexion sur le message diffusé. La valeur critique de ce qui est énoncé provient de la prise en compte du plan contextuel d’apparition. Dès lors nous le percevons, et ici je ne le discuterai pas, de telles créations posent éminemment la question de leur contexte d’apparition et de la nature même de leur apparition selon ce contexte au sens où elles peuvent être inapparentes, et donc non-perçues en tant que telles.

4 Comments »

  1. Bel article sur l’usage du slogan ! Cet usage dans la poésie contemporaine est très bien vu. On peut penser également au nouveau livre d’Hubert Lucot.

    Commentaire by De Campos — 16 avril 2007 @ 22:29

  2. Je vous remercie de l’appréciation. Je n’ai malheureusement pas encore le livre d’Hubert Lucot, que je chroniquerai dès que je l’aurai.
    Ce qui m’interroge, en approfondissant cette question, tient aux associations de pensées qui sont liées à des poétiques non-métaphoriques. Au sens où justement, comme je tente de le montrer, il y a bien un mode de fonctionnement cognitif qui est du même ordre que celui de la métaphore, même si ce ne sont pas les mêmes zones de mémoires symboliques qui sont réactivées.

    Commentaire by rédaction — 17 avril 2007 @ 6:08

  3. Oui, j’ai bien compris cette idée, qui me parait intéressante. Il est assez difficile de savoir ce qu’un slogan utilisé en poésie, en littérature, saisit. Effectivement, il y a une désertion de l’image quand on l’énonce, l’imagination ne parvient pas à se dérouler pleinement, ce qui crée un sentiment d’espace un peu oppressant.

    Commentaire by De campos — 17 avril 2007 @ 15:15

  4. toute cette réflexion sur l’usage du slogan me fait penser aussi au « 61 messages personnels » publiés (et mis en ligne) par Inventaire/Invention (messages de la résistance). Ce ne sont pas des slogans, mais des phrases affirmatives, qui se suffisent à elles-mêmes, et qui ne font pas vraiment image non plus, tout en faisant réagir une sphère à explorer de la pensée.

    Commentaire by De campos — 17 avril 2007 @ 15:48

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