Libr-critique

16 avril 2007

[chronique] Mots d’ordre : poétique sans métaphore [1]

De l’individualitéEvénements 99 si cela a tant marqué, tant hypnotisé, cela tient au sample de la voix, à l’information répétée, devenant obsédante, telle "la grande peur du bug", événement n°18. La boucle n’entraîne pas seulement une imprégnation cognitive, elle joue corporellement dans une société qui tente le contrôle de la vie, elle cybernétise la relation corps/espace selon une logique de mise en dispositif ou à disposition. Mais derrière le processus rythmique, quasi cardiaque, s’agencent chez Anne-James Chaton des strates qui définissent symboliquement le sujet. Les trajets qu’il lit, sont constitués de strates distinctes de sédimentation symbolique qui décrivent les modalités de l’existence. Tout d’abord, il faut noter l’absolue effacement chez Anne-James Chaton de tout autre énoncé que ceux qui définissent la réalité symbolique intramondaine. De plus, il s’agit de faire la différence entre strates existentielles, ou encore modalités d’être symboliquement déterminées, et le fil narratif, le trajet. Ce que la récurrence produit, lorsque l’on examine synthétiquement les événements, ce sont des strates d’existence : consommation courante, philosophie et concours, rapport à la culture, localisation… Une strate d’existence est un topos où l’existence s’agence, se constitue. La réalité symbolique si elle est totalement asphyxiante dans la création d’A.J Chaton, asphyxiante au point que ne puisse surgir d’autres énoncés que ceux qui sont symboliquement issus de la réalité intramondaine, toutefois elle ne peut effacer définitivement le processus d’individuation qui tient au trajet qui combine les différents degrés symboliques rencontrés. Loin de ne poser que la réduction du sujet à la seule identité économico-sociale, A.J Chaton, parce que ses textes sont des dynamiques, constituent peu à peu l’émergence d’une individualité unique.

Monde — L’effet, l’impression que génèrent ces dispositifs poétiques ou littéraires, constitue un monde qui se referme sur lui-même, qui est celui de l’activité, de la sécurité, d’une certaine forme d’aliénation. Alors que certains livres décrivent la réalité de ce monde asphyxiant et ceci au moins depuis Les villes tentaculaires de Verhaeren en passant par le paradigmatique 1984 de Orwell, ici, ce n’est pas selon la représentation qu’est produit un sentiment d’oppression, mais c’est selon la rythmique du texte, les éléments énoncés, et le fait qu’ils incarnent/reproduisent, mimétisent, des procédures linguistiques déjà existantes qui sont associées à des modalités d’aliénation. Ces textes reposent sur le déplacement, de structures avec une variation des contenus devant produire, un déplacement affectivo-cognitif de la signification initiale qui était impliquée originellement. Le monde est celui du langage totalitaire, de son hyperbolisation, soit selon la récurrence de la boucle, soit selon le magma sémiotique. Le monde de ces poésies, monde linguistiquement parlant/parlé, énoncé en tant qu’il est le matériau même des énoncés, est celui de l’effacement du sujet, de sa disparition en tant que réalité existante par soi, qui parlerait à partir de soi : et donc qui définirait sa vérité idiolectalement, selon des perspectives aussi bien liées à la rumination, qu’à certains devenirs, comme le devenir oiseau qui est à l’oeuvre chez des poètes comme Jacques Demarcq. Monde sans sujet, à savoir sans la subjectivité de sa voix, et qui pourtant peut voir réifier son individualité, mais tout autrement, selon certaines formes de devenirs plus imperceptibles, inouïes. Si une ligne singulière se dessine chez A.J Chaton, elle se fait non plus à partir de la conception du sujet moderne, représenté en retrait des logiques hégémoniques, mais selon les principes même de cette hégémonie, à savoir au coeur même d’une asphyxie totale de la possibilité d’une autre forme de langage. Chez A.J Chaton, la répétition est créatrice de singularité. Comme je l’avais écrit en 2000, dans Violence et société [Le philosophoire, n°10], il y a dépassement de la dichotomie du propre et de l’impropre dans les événements 99, au sens où ce qui se crée c’est la singularité d’une mise en liaison de réalités symboliques préexistantes. Se constitue le sujet postmoderne : tout en étant imprégné, et ceci au sens sémiotiques du terme (et même saturé), de la réalité symbolique intramondaine une forme de circulation à chaque fois individuelle apparaît. Ainsi, si souvent le sujet moderne est ce qui décadré, en déport par rapport à l’agencement des cadres sociaux, politiques, et donc souvent posé seulement comme promesse, le sujet post-moderne se définit dans le cadre même de la réalité constituée, mais se construit une individualité par l’appropriation rythmique des matériaux constitués. Le sujet post-moderne dans ces travaux-là n’est plus de l’ordre d’une promesse, ou bien de la nostalgie, mais il est un constat. Chez A.J Chaton la réalité sémiotique de l’événement qu’il énonce.

Routines — Nicolas Tardy avec Routines [ed. L’Attente] prend d’abord au jeu d’une mise en page tout à la fois sobre et efficace. En effet sur les pages de droite, celles que l’on voit de prime abord en feuilletant ou ouvrant un livre, il y a une succession de routines, une par page, plus précisément d’impératifs. La succession obéit à l’ordre alphabétique. Ainsi : animez, appréhendez, approchez, …, libérez, …, représentez, …, voyagez. Cette liste d’impératifs est pensée comme liste de routines par N. Tardy, au sens où il pose que chacun des impératifs doit être répété, doit constituer une action déterminée de l’existence. Considéré selon ce seul angle de lecture, on pourrait penser qu’il s’agit d’un dictionnaire ordinaire d’actions impératives à accomplir. Néanmoins, cela ne s’arrête pas là, au sens où sur la page de droite, donc moins visible d’emblée, apparaissent les définitions ou bien des indications, explicitant ce qui est attendu avec ces routines. Les bloc-textes sont sans ponctuation aucune, écrits selon une syntaxe parfois condensée, parfois expansés, qui traduisent ce qui devrait avoir lieu là, avec la routine. En juxtaposant ces deux régimes de signe distincts, l’un des ordres, l’autre d’un travail poétique, N. Tardy interroge linguistiquement le cadre de l’existence ainsi que le cadre de la lecture. Les textes poétiques insistent sur la vie ordonnée, à savoir qui suit des ordres, mais pour en faire sortir la vie, pour qu’elle se retrouve elle-même dans le cadre imposé : “ici c’est une vie où le cadre est cadré alors venez boire un verre déformant”.

4 Comments »

  1. Bel article sur l’usage du slogan ! Cet usage dans la poésie contemporaine est très bien vu. On peut penser également au nouveau livre d’Hubert Lucot.

    Commentaire by De Campos — 16 avril 2007 @ 22:29

  2. Je vous remercie de l’appréciation. Je n’ai malheureusement pas encore le livre d’Hubert Lucot, que je chroniquerai dès que je l’aurai.
    Ce qui m’interroge, en approfondissant cette question, tient aux associations de pensées qui sont liées à des poétiques non-métaphoriques. Au sens où justement, comme je tente de le montrer, il y a bien un mode de fonctionnement cognitif qui est du même ordre que celui de la métaphore, même si ce ne sont pas les mêmes zones de mémoires symboliques qui sont réactivées.

    Commentaire by rédaction — 17 avril 2007 @ 6:08

  3. Oui, j’ai bien compris cette idée, qui me parait intéressante. Il est assez difficile de savoir ce qu’un slogan utilisé en poésie, en littérature, saisit. Effectivement, il y a une désertion de l’image quand on l’énonce, l’imagination ne parvient pas à se dérouler pleinement, ce qui crée un sentiment d’espace un peu oppressant.

    Commentaire by De campos — 17 avril 2007 @ 15:15

  4. toute cette réflexion sur l’usage du slogan me fait penser aussi au « 61 messages personnels » publiés (et mis en ligne) par Inventaire/Invention (messages de la résistance). Ce ne sont pas des slogans, mais des phrases affirmatives, qui se suffisent à elles-mêmes, et qui ne font pas vraiment image non plus, tout en faisant réagir une sphère à explorer de la pensée.

    Commentaire by De campos — 17 avril 2007 @ 15:48

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