– J’aimerais maintenant qu’on se penche sur l’articulation entre la forme de ton dernier livre, L’Usage de la photo (avec Marc Marie, Gallimard, 2007), et celle du journal. Si, comme l’écrit Marc Marie, les photos constituent le journal intime de l’année 2003, qui pourrait avoir pour titre « L’Amour et la Mort », ton journal grave les clichés en les datant et les commentant : par exemple, à la date du 6 mars, rapportes-tu, tu mets l’accent sur « le rouge et le noir » (p. 25) – Eros et Thanatos, donc. Pour aller dans le sens de l’entre-deux, ne pourrait-on dire que, plus encore que par le passé, dans L’Usage de la photo, l’écriture est animée par la tension entre vie et mort (affolement des cellules malignes / affolement passionnel, soeur défunte / naissance…), les deux pôles étant ceux entre lesquels oscillent la photographie et l’écriture journalière ?
– Il y a dans L’Usage de la photo une forme d’échange, ou de passage, entre photo et journal intime. Je cite à plusieurs reprises des passages de mon journal, dont celui que tu évoques, qui introduit dans le texte du livre la notification du geste inaugural photographique sous le signe du rouge et du noir. Et, par ailleurs, les quatorze photos, datées avec précision, peuvent constituer une sorte de journal intime de l’année 2003, un journal commun, fusionnel, additionnant des moments érotiques, à l’exclusion de tous les autres. Je voudrais insister sur le caractère particulier de ces photos – auxquelles, malheureusement, la reproduction en noir et blanc enlève beaucoup – parce qu’elles sont à l’origine de l’écriture, qu’elles comportent, à un point extrême, les figures de l’amour et de la mort. Toute photo évoque l’absence et la disparition, mais ici le choix de l’objet photographié, des vêtements, « dépouilles » d’après l’amour, « formes » vides, évidées, des corps jouissants et rigoureusement absents des clichés, offre une sorte de vision (gênante pour beaucoup de lecteurs, nous avons pu le vérifier souvent) en abyme de la mort, une vision qui réunit, confond sans échappatoire les deux pôles, Eros et Thanatos. En obéissant à la pulsion de photographier la trace érotique comme s’il s’agissait d’un tableau, réalisant ainsi un désir déjà présent dans Passion simple, je suis dans la même finalité qu’en écrivant mon journal : conjurer la perte. (Il y a d’ailleurs, ensuite, le même scrupule à ne pas bouger, pour la prise de la photo, un élément vestimentaire que, dans le journal, à ne pas changer un seul mot, comme si celui-ci était une trace matérielle. Photo et journal sont, tous les deux, des fragments de réel). Mais la photo, à l’inverse du journal – du moins pour moi -, exacerbe la perte. Il est certain que, dans le contexte qui était alors le mien, un traitement pour le cancer du sein, l’accumulation de ces photos – une quarantaine – renvoyant toutes à l’amour et au vide, à l’absence, a démultiplié la perte, m’a poussée (inconsciemment) vers une (ré)solution scripturale, centrée à l’extrême sur l’érotisme et la mort. Une écriture poursuivant l’érotisme par d’autres voies, dont le fait de ne pas nous montrer, Marc Marie et moi, ce que nous écrivions, et conjurant le temps et la mort d’une autre manière que le journal intime, dans une forme « contrainte ».
– Concernant plus particulièrement les rapports entre écriture et mort, le lecteur attentif ne peut manquer de relever cette phrase : « C’est bien une illusion de croire que la vérité n’advient qu’en fonction de la mort. Ma posture était donc fausse » (p. 111). En somme, tu en viens à distinguer écriture-sur-la-mort ou écriture-pour-la-mort, qui correspondent à ta pratique, et écriture du point de vue de sa mort…
– Je crois que, dans L’Usage de la photo, j’aborde encore plus que dans mes textes précédents la question de l’écriture, en relation avec le sexe mais surtout avec la mort. Deux ans avant, j’avais écrit au début de L’Occupation que je voulais toujours écrire « comme si je devais mourir, qu’il n’y ait plus de juges. Bien que ce soit une illusion, peut-être, de croire que la vérité ne puisse advenir qu’en fonction de la mort ». Illusion ou non, c’est en effet à cette croyance qu’est liée ma pratique d’écriture : espérer me mettre en écrivant dans la posture d’une mort annoncée, d’une écriture-pour-la-mort. Etre même allée jusqu’à espérer me trouver réellement en danger de mort pour savoir ce que j’écrirais dans ce cas, je ne l’exclus pas. Dans les fondements de cette croyance agissante, sûrement beaucoup de choses, mon histoire familiale, la religion, Proust, chez qui vérité et mort sont souvent associées. Et cette posture imaginaire, en devenant réalité avec le cancer, s’est autodétruite : écrire du point de vue de ma mort a supprimé, dissous instantanément le lien entre mort et vérité, me laissant juste dans l’étonnement du constat que « ça » m’arrive, et rien d’autre. Sinon la nécessité encore d’écrire, pour oublier « ça », la mort devenue prochaine réalité.
– Au reste, le texte s’ouvre, comme à ton habitude, sur une image saisissante : l’ombre projetée sur la bibliothèque du sexe en érection de Marc Marie. Mais si, pour toi, il est moins obscène de photographier ce sexe-là que les paysages d’après l’amour, pourquoi n’es-tu pas allée jusqu’à offrir « le pendant du tableau de Courbet, L’Origine du monde » (p. 15) – lequel existe d’ailleurs en peinture (Orlan, L’Origine de la guerre, 1989) ?
– Lorsque j’écris qu’il m’a paru « moins obscène » de photographier le sexe de Marc Marie que les vêtements dispersés après l’amour, j’ajoute : « ou plus admissible actuellement ». A tout moment, dans la société, il y a le sexuellement admissible et le sexuellement inadmissible, ou encore simplement inimaginable. Les photos de sexe, masculin ou féminin, appartiennent à l’admissible, aussi bien dans le domaine intime – pour une partie des couples au moins – que dans le public. Alors que photographier, sans souci d’art, le désordre des vêtements, ne l’est pas, comme la réception journalistique du livre – raillerie, malaise – l’a démontré. C’est quelque chose qui est perçu comme relevant du dérisoire, de l’incongruité, de l’intime ridicule. Je suis sûre qu’introduire dans le texte la photo du sexe de Marc Marie aurait été très porteur du point de vue de la publicité autour du livre !