Mais ce n’est pas par rapport à cet aspect-là , commercial, que je n’ai pas voulu que figure ce « pendant » photographique de L’Origine du monde – dont tu m’apprends qu’il existe. Il y a pour moi une irreprésentabilité générale de la jouissance, du sexe, comme de la mort, pourtant présents partout. Le livre est au fond bâti sur cette présence/absence, le visible (les vêtements) renvoyant à l’invisible (la jouissance) et le sexe photographié, décrit, mais non montré, est « l’objet caché » qui hante le texte, un peu comme le faisait dans Passion simple, la scène du film X en incipit.
– Et si l’on considère maintenant les pages inédites de ton journal que tu as bien voulu nous donner à publier, qui concernent la période du 6 mai au 30 novembre 2005, la question qui me vient spontanément est celle-ci : est-ce là un échantillonnage ou la totalité de ce que tu as écrit en sept mois, auquel cas, par simple comparaison avec d’autres fragments connus du journal, on peut être surpris par le peu de pages ?
– C’est un échantillonnage. La période du 6 mai au 30 novembre 2005 couvre environ 50 pages de cahier format écolier. Généralement, un cahier de 100 pages correspond à une année. Mais il m’est arrivé d’écrire trois cahiers en une seule année (ç’a été le cas de 1988 à 1990, ce que j’ai publié sous le titre de Se perdre). La passion, les moments où la vie apporte l’inattendu, suscitent l’écriture du journal, puisqu’il s’agit de sauvegarder la vie au plus près de son surgissement.
Si j’avais choisi de donner une partie plus ancienne de mon journal, d’il y a dix ans par exemple, peut-être n’aurais-je pas effectué de coupes. C’est une question de délai, par rapport aux faits, aux gens cités, à moi-même, un délai de censure aussi, je suppose.
– Toujours pour rester au plan de l’écriture, en lisant la remarque qui clôt l’entrée du 6 mai, on constate une fois de plus à quel point, finalement, la majeure partie de tes écrits demeure inédite…
– J’ai relativement peu publié, en livres et en nombre de pages, mais j’ai accumulé beaucoup de travaux de recherche, de notes, de débuts. Il s’agit toujours de trouver « comment » écrire ce qu’il me faut écrire. Je ne relis jamais tout cela, tomber dessus comme ce fut le cas le 6 mai 2005 – pourquoi, j’ai oublié – m’effraie : tant de temps consacré à l’écriture, tant d’énergie pour saisir quelque chose d’immatériel…
– Plus généralement, en lisant cet extrait du journal, on est frappé par son engagement. Dans la lignée de Sartre et de Bourdieu, l’intellectuel critique est bel et bien celui qui dit NON. Intellectuel critique, ça te convient comme appellation ?
– J’aimerais être une intellectuelle critique, c’est-à -dire intervenir ici et maintenant, à propos de ce qui se passe politiquement et socialement. Je ne le fais pas du tout eu égard à ce qui me révolte, à ce que je sais que je devrais écrire. Par exemple, le plus grand silence existe sur la détention de Nathalie Ménigon, très malade, les refus successifs qui sont opposés à sa libération, alors que Papon a pu mourir dans son lit. C’est un papier que je me suis promis d’écrire, qui n’est pas facile comme tu peux le concevoir, et je recule devant le temps que cela me demande. Depuis quelques années, en raison de problèmes de santé – qu’évoque l’extrait de mon journal 2005 -, je suis obligée de choisir entre des urgences, texte personnel ou article. Et je ne considère pas qu’écrire dans mon journal intime constitue un acte politique, c’est avant tout une trace historique, du témoignage.
– Pour faire écho à tes propos sur les événements sociaux et politiques de 2005, comment analyses-tu la situation politique actuelle ? Occupe-t-elle une place importante dans ton journal de 2007 ?
– Dans mon journal 2007, la situation politique est présente sur le mode accablé, constatant l’irrésistible ascension de Sarkozy, son habileté politique, la manipulation des médias et surtout l’assentiment des gens à « l’ordre nouveau » qu’il propose, resucée des année trente, cet aveuglement qui a poussé, même ceux qui n’y avaient pas intérêt, à voter pour lui. Et quoi en face, la Royal de moins en moins de gauche au fil des semaines… En cette fin juin, si l’on se fonde sur les projets de lois du gouvernement, l’allégeance absolue des médias, se profile le régime le plus dur qu’on ait connu depuis longtemps, inégalitaire, répressif. Mais il n’est pas sûr qu’il puisse s’installer tranquillement, pour de bonnes raisons – la reprise d’une conscience et de mouvements contestataires – et de mauvaises – les électeurs de Sarkozy ont voté pour des réformes dont ils n’ont aucune envie et en fonction de désirs irréalisables, être tous propriétaires, dans un pays sans jeunes de banlieue, SDF et Rmistes…
– Si l’on en croit L’Usage de la photo, c’est de cette expérience du cancer qu’est née la quête d' »une forme littéraire qui contienne toute [ta] vie » (p. 27), c’est-à -dire ton prochain livre, à paraître en février 2008… Peux-tu nous en dire plus ?
– C’est à ce moment-là que je formule de façon précise une quête dans laquelle j’étais depuis longtemps et qui n’avait pas abouti. Dans les semaines qui ont suivi l’annonce de mon cancer, pendant mon traitement, j’ai « accepté » une forme à laquelle j’avais déjà pensé mais que je jugeais infaisable. Cette fois, je n’avais plus de temps à perdre en hésitations, j’écrirais coûte que coûte ce livre. Il est presque fini. C’est un objet étrange, dont je ne peux, à mon habitude, rien dire avant sa publication, sinon son épigraphe : « Nous n’avons que notre histoire et elle n’est pas à nous », d’Ortega y Gasset.
– Il me reste à te remercier de nous avoir accordé cet entretien qui nous a permis, une fois établi l’état des lieux de la critique ernausienne et de tes rapports à la critique en général, d’instaurer un lien entre des états physiquement et socialement critiques et tes écrits critiques.