Libr-critique

13 février 2018

[Création] Daniel Cabanis, Viol de soi et récidive (Psychodiagnostic / 1)

La nouvelle série de Daniel Cabanis va encore plus loin dans l’humour grinçant et socialement inacceptable – dans l’incongru.

             Dr Zraikman / Dépistage de l’onanisme sévère / série S, planche 1

 

Ça me fait penser si j’ose dire à un obèse occupant à lui seul les deux places d’une banquette de métro à l’heure de pointe, alors que le wagon est bondé d’invalides, vieilles et femmes enceintes qui voudraient asseoir leur fatigue. Qu’est-ce que ce grossier tas de graisse encombrant ? Apparemment, c’est quelqu’un. Et il va travailler. S’il n’était là que pour son plaisir (et en particulier son plaisir solitaire), ça pourrait lui valoir de gros ennuis. Il se ferait a minima crever la panse par quelques prudes très à cheval sur ça. Donc, il a un travail. Dans l’import-export, sûrement. Il s’occupe de marchandises. Quelque part un entrepôt délabré : il brasse du vent, des sucres, des lipides, des poissons ou viandes boucanées sous vide et du maïs transgénique. Ah, il n’est pas jockey : c’est sûr. Qui est-il ? Pas Yvon de Bourgogne : ce gros snob ne prend pas les transports. Donc un autre monstre, va savoir qui. Je m’en vais lancer des noms au hasard : Gaupineau, Lagasse, Fritterman, Lottobazné, Percynian ! Zéro réaction. J’aime à lancer des noms sans citer personne, que je forge au fil de la salive. L’obèse a-t-il un nom ? Rien n’est moins sûr et nombreux sont (dans le métro) les anonymes. Faudrait demander ses papiers, qu’on soit fixé s’il en a dans quelque repli ou poche. Eh gros, tes papiers ! Rien. Le gros s’est désabonné. Il fait le mort. On n’est guère plus avancé.

28 septembre 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis (5/5)

Où Daniel Cabanis vous donne un dernier alibi tout en humour… Et bien entendu, tout cela est vérifiable ! [Lire/voir la 4e livraison]

  

Cinquo

Être suspecté me paraît flatteur. Comme si j’avais des compétences criminelles !

 

Le vendredi 26 juillet, j’étais en province, à Valence, à l’enterrement de ma tante Suzie. Je ne connaissais pas Valence. Je m’étais dit : C’est l’occasion. Après la cérémonie vite expédiée, j’ai fait un petit tour de ville. Du neuf, de l’ancien, églises, places, fontaines, vestiges romains, le tout en plein cagnard ; ça ne m’a pas enthousiasmé (toutes ces villes se valent, et la Drôme n’est pas drôle). Il y avait une brocante, l’après-midi, sur une esplanade ; c’était plutôt un vide-grenier, avec les saletés habituelles : vieilles casseroles, vêtements de ski défraîchis, romans de Guy des Cars, fers, plastiques, jouets idiots, etc. J’ai déambulé dans ce déballage, tuant le temps avant de reprendre le train. Une jeune femme a essayé de me vendre une enclume de forgeron qu’elle avait disposée devant elle sur une courtepointe piquetée d’accrocs et de taches. Belle pièce, j’ai dit, mais je n’en aurai pas l’usage. Elle est d’époque, a dit la jeune femme d’un ton moqueur. Ah, j’ai fait. Puis elle m’a dévisagé sans rien ajouter, tendue, l’air de s’interroger sur mon compte. Je vous rappelle quelqu’un ? j’ai demandé. Elle a esquissé un sourire. Elle me regardait toujours. Ça m’a troublé. Si j’avais été en état de plaire à une femme j’aurais pu croire que je lui faisais quelque effet, or je ne l’étais pas (costume noir mal taillé, barbe, cheveux hirsutes et mon déodorant m’avait lâché) ; j’ai donc pensé, pour le dire sans détour, qu’elle faisait de la retape. Le coup de l’enclume, j’avoue, m’a subjugué. J’ai trouvé ça stupide, et en définitive audacieux et subtil. Bon Dieu, j’ai pensé, la putain locale a de la ressource ! Combien ? j’ai demandé. Quoi ? elle a dit. Je suis resté sec. Puis les choses se sont recalées autrement : elle a dit qu’elle m’avait vu le matin même au cimetière et qu’elle était de la famille. Une petite-nièce éloignée si j’ai bien compris. Finalement j’ai acheté l’enclume, et j’ai passé la nuit à Valence. Tout ça est vérifiable.

6 septembre 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis (4/5)

Où Daniel Cabanis joue au chat et à la souris… [Lire/voir le précédent]

 

Quatro

 

Non, ce n’est pas mon genre d’élever la voix. Je refuse de clamer mon innocence.

 

Le mercredi 12 juin, en rentrant chez moi vers dix-huit heures trente, j’avais perdu mes clefs, au Parc Montsouris, je pense, où j’avais passé une partie de l’après-midi. Je n’avais rien de particulier à faire au parc mais il faisait beau, une sieste bien sûr, traîner, lire, et mes clefs ont dû glisser hors de la poche de ma veste quand je me suis endormi au pied du séquoia géant. Je suis vite retourné sur les lieux. J’ai cherché. Les doigts écartés en râteau, j’ai fouillé l’herbe. Et rien trouvé. Un gardien m’a engueulé. Il voulait que je dégage. Je l’ai envoyé s’faire foutre. Il a sifflé à l’aide ses collègues, lesquels ont surgi des bosquets. Trois ils étaient, qui m’aboyaient dessus et gesticulaient. J’ai craint qu’ils ne me tabassent. J’ai dit Messieurs de Montsouris, du calme ! J’ai perdu mes clefs alors soyez un peu aimables, mettez-vous à quatre pattes et passez avec moi la pelouse au peigne fin ; votre flair aidant, je ne doute pas que nous puissions les retrouver, merci. À voir leurs figures que la colère congestionnait, j’ai compris que mon propos avait fort déplu. Et je suis parti en courant. Habituellement je déteste le jogging, mais là il s’imposait. Ils m’ont poursuivi. Je leur ai fait faire deux fois le tour du lac avant de leur échapper définitivement en sortant du parc. On aurait dit le remake improvisé d’un court-métrage muet des années vingt. Ça m’a fait du bien de ridiculiser en grand ces braves balourds. Certes, ce n’est pas très charitable mais après tout j’avais perdu mes clefs, j’étais à la rue, seul, affamé, sans ressource : autant de raisons valables d’être d’humeur méchante. J’ai repris souffle un pâté de maisons plus loin, et j’ai téléphoné à Liz. J’espérais l’émouvoir avec le récit de mes ennuis, et qu’elle m’héberge, me nourrisse, me masse, et me console. Ben, des clous ! Liz n’était pas joignable etc. etc. J’ai rappelé dix fois. En vain. J’ai fini par solliciter les services d’un serrurier. Tout ça est vérifiable.



20 juin 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis 1/5

Où l’on va voir si vous avez suivi le dernier feuilleton de Daniel Cabanis… (Indice : un car peut en cacher un autre…). [Dernier post : Suivi d’un car de touristes 6/6]

Primo

 

Avouer ne m’intéresse pas. Je préfère nier, c’est plus excitant pour l’imagination.

 

Le mardi 12 février, vers onze heures, je veux dire vingt-trois, j’étais couché. Je ne dis pas que je dormais, j’ai lu. D’habitude je n’aime pas beaucoup lire au lit (surtout des romans contemporains), et cependant cette nuit-là j’en ai lu un : Le Polyglotte de Lascaux de Paul Vican. Je n’en ai lu que le début (soixante pages, après ça m’a rasé) et la fin qui n’est pas mal non plus. Bon roman, dans l’ensemble. Rien ne se passe comme prévu. Un type, dans sa salle de bain, se coupe tranquillement les ongles des pieds, puis s’en va travailler. On imagine qu’il s’agit du guide polyglotte de la Grotte de Lascaux, mais ce n’est pas ça : le type est en fait un touriste lambda solitaire et dépressif qui se morfond dans le département du Lot et se dit Tiens, pendant que j’y suis je vais aller visiter le fameux Gouffre de Padirac, ça me changera les idées. Il y va. Malheureusement il glisse, fait une chute d’une dizaine de mètres et se casse les jambes et le coccyx. Brancard, ambulance, etc. À l’hôpital, il attrape un staphylocoque doré ; ça se termine de façon très enlevée par une double amputation des jambes sans qu’on sache en définitive si le cul-de-jatte est polyglotte ou non. De la Grotte de Lascaux, il n’est pas non plus question. Étrange roman, dirais-je, et douloureux, sur la perte progressive de l’intégrité physique : ongles d’abord, jambes ensuite, et après, quoi ? J’étais secoué quand j’ai eu fini de lire. Il était une heure. J’ai posé le livre. Je me suis levé. J’ai fait un peu de bruit. Liz a ouvert un œil. Elle s’est mise à se tortiller dans le lit et a eu envie de moi, que je la dorlote un peu. Ça m’a paru incongru. J’ai dit Non Liz, il est tard, je suis HS, et ton Polyglotte de Lascaux m’a bouleversé (c’est elle qui m’en avait conseillé la lecture). Elle a dit Bon soit gentil, va promener le chien. Je me suis rhabillé et je suis sorti. Il faisait froid. J’ai lâché le chien. Il s’est fait écraser par un car de touristes. Tout ça est vérifiable.

11 février 2017

[Création] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (6/6)

C’est la dernière fois que nous retrouvons la terrible Mme Jabert : pour le meilleur et pour le rire… [Lire/voir la 5e livraison].

SIXIÈME JOUR

Bonjour, c’est encore Mme Jabert. Plus pour longtemps, direz-vous. Pourtant le voyage vous aura profité. Je vous trouve plus civilisés que le premier jour. Hier soir, par exemple, quand le feu a pris Chez Aligieri, vous êtes sortis sans finir les desserts, ni bousculade. Personne n’a été brûlé. La paillote est partie en fumée en cinq minutes, et vous à l’hôtel en dix. Ce sang-froid m’a étonnée. Filer sans payer l’addition, c’est ce qu’il convenait de faire. INCENDIE JUSTIFIE GRIVÈLERIE, évidemment ; et tant pis pour Aligieri. Bon. Quelles sont les suite et fin de notre petit périple ? Beaucoup de route pour le dernier jour. On peut se dispenser de l’arrêt à Boisse. Le jubé de l’ancienne église des Dominicains n’est pas si admirable qu’on le dit, je passe, et si M. Loujine ne mollit pas on peut être au Settier à midi. Le Settier, ville moyenne autrefois sinistrée, a repris des couleurs depuis l’ouverture, il y a cinq ans, de son fameux zoo. Je précise pour les ignares qu’il s’agit du premier zoo humain, ce qui explique son succès international, car soutenu autant qu’universel est l’intérêt que l’homo sapiens lambda se porte à lui-même via le filtre puissant du des disons à travers l’altérité des autres. Du charabia cette phrase, je suis fatiguée, mais vous avez compris. Le zoo s’étend sur un peu plus de mille hectares. C’est grand. Vous ne pourrez pas tout voir. Je conseille de ne pas rater les Pygmées, les Roms, les Indiens Guarani, les Cannibales et les Berbères. Il y a aussi les Suisses et les Hottentots. Il faudra faire un choix. Le vivarium contient des Grecs in naturalibus qui passent leur temps à copuler. Amusant ? Si on veut. Une méchante rumeur a couru selon laquelle toutes ces espèces humaines ne seraient que comédiens au chômage. C’est difficile à croire tant ils sont criants de vérité. Quoiqu’il en soit : cacahuètes et pourboires interdits. Merci. Ensuite nous aurons une heure et demi de route avant de gagner Giré-Montrin. Tour de ville. Vieux pont, beffroi, rocher des archers : ça sera vite expédié. Puis visite de l’orphelinat et pour finir en beauté, à vingt heures, concert avec la célèbre chorale des orphelins de Giré-Montrin. Enfin, nuit en car et retour à la maison. Je vous libère demain à l’aube.

31 décembre 2016

[Création] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (5/6)

C’est avec plaisir que nous retrouvons Mme Jabert… Avec plaisir… enfin, façon de parler ! Nul regret des vacances et des voyages organisés… Terminons l’année avec Daniel Cabanis et son humour noir… [Lire/voir le quatrième post]

CINQUIÈME JOUR

 

Bonjour, c’est moi Mme Jabert. Pour une fois que j’avais bien dormi j’ai été mal réveillée. Par un imprévu. C’est M. Coty. Eh bien, il nous a quittés. Pas dans le sens de parti d’ici non, il s’est tué. J’ignorais qu’il jouait à la roulette russe en solitaire le soir pour se divertir. Cette fois il a gagné. On l’a su tôt ce matin. Ce garçon parfaitement doux et jovial, qui aurait pensé qu’il était dépressif ? Il nous a bien enfumés. Malin, le type. C’est sa femme qui va être veuve ! On trouvera un moment dans la journée pour lui faire une minute de silence. Tout ça va nous mettre en retard. Pas trop, rien d’irrécupérable. J’ai déjà pris mes dispositions. Un chauffeur remplaçant sera là dans une heure : M. Loujine. J’espère que c’est un rapide parce que moi les mous les ramiers les somnolents : pas mon genre. Bon. Grisolles n’est pas loin. Encore faut-il y aller. J’ai prévu la visite d’une usine de bonneterie en grève because menace de délocalisation, licenciements à la clef, etc. Les luttes sociales sont-elles un exotisme ? Vous en jugerez par vous-mêmes : slips, soutiens-gorge, bas, bustiers et autres froufrous de marque à prix coûtant ! Mesdames, votre conscience politique s’y retrouvera. Et il y a la buvette solidaire pour les messieurs que le sous-vêtement intimide. Pauvre M. Coty, j’y repense, il aurait pu rapporter une culotte sexy à sa dame. Maintenant c’est cuit. Bon. Voyons la suite du programme. Si nous pouvions être à Boryons vers midi et demi, on serait dans les temps. Il se trouve que cette jolie bourgade organise aujourd’hui sa Folle Journée Annuelle du Don du Sang. C’est conçu comme une fête. Il y a des expositions, des jeux, des ateliers vampire ou d’écriture, des spectacles, et bien sûr des prises de sang à tous les coins de rue. Ça attire du monde : gogos en tous genres. Ceux qui donnent ont droit à une collation; les autres font diète, sachez-le, car par arrêté municipal tous les restaurants de la ville sont fermés ce jour-là. Pareil les épiceries. Si grosse faim, je pense qu’en insistant gentiment, on pourra se faire saigner une seconde fois. En milieu d’après-midi, nous serons à Tyr-les-Pins. Repos pour tout le monde. Le soir, dîner dans une paillote sur le port, puis feu d’artifices.



 

26 octobre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (4/6)

C’est avec plaisir que nous retrouvons Mme Jabert… Avec plaisir… enfin, façon de parler ! Avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant, nul regret des vacances et des voyages organisés… [Lire/voir le troisième post]

QUATRIÈME JOUR

Bonjour, c’est Mme Jabert. Il n’est pas nécessaire que je vous dise à quel point je suis mécontente. Furieuse même. Rarement vu un groupe aussi manche que vous. Jamais ! Des plots, des buses, des pets de loup, voilà ce que vous êtes ! Des demeurés. Une catastrophe ambulante. Si vous n’aimez pas les ballades à pied, pourquoi en faites-vous ? Quatre jambes cassées, deux tentatives de noyade, un disparu, quelques côtes fêlées et je ne compte pas les évanouissements à répétition, le bilan est lourd pour une simple promenade sur les berges de la Sévère. Lourdes, ça vous dit quelque chose ? Pensez-y la prochaine fois. Parce que moi, les invalides seuls je supporte mais en groupe je fais pas. M. Coty non plus. N’est-ce pas, Coty ? Il confirme : jamais mis ses pneus à Lourdes. Bon, les fractures sont à l’hôpital, les noyés ont refait surface : tout va bien. Si M. Blanc n’est pas là dans cinq minutes nous partons sans lui. Qu’il se fasse rapatrier avec sa carte bleue. Dans une demi-heure nous serons à Viloissier. De là, pour conclure votre étude de l’hydrographie locale, je vous conduirai aux sources de la Sévère : trois filets d’eau et une flaque. Vingt minutes à pied. Ça vaut le détour. L’eau est potable. Elle a des vertus. Je sais plus lesquelles mais des vertus. Pour le foie, je crois. Cure possible. Avis aux alcooliques ! Passons. Dans tous les cas, vous pourrez vous tremper les arpions. Ambiance bucolique. Pur style Virgile corrigé Rousseau. Présence de truites et d’écrevisses. Merci de ne laisser aucun papier, mégot, bouteille, crotte, ruine, épave, rat crevé, préservatif et autres pollutions sur le site. Notez que : nudisme interdit. Feu également. À midi nous sommes attendus chez Boully à Bézin-en Bris : un restaurant pas d’étoile surtout réputé pour ses ruptures de la chaîne du froid. Je propose de leur faire la surprise de pas y aller, on a déjà du monde à l’hôpital. Et SAUTER REPAS JAMAIS GOINFRE NE TUA. Merci à tous. Nous gagnons un temps. Cet après-midi, visite de la villa romaine de Percinoy reconstituée à l’échelle 1 d’après les fouilles puis conférence de M. Got sur la réhabilitation du lotissement Les Atriums. Architecture et urbanisme OK c’est rébarbatif, mais il faut ce qu’il faut.

24 février 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (3/6)

Drôle de dame pour un drôle de drame… [Lire/voir la deuxième livraison]

 

Plouf n° 3

 

Bianca Saldine, Glou-glou III / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Un mardi, Mme Vaness vient me voir en consultation. Elle se plaint d’avoir chaque matin sans exception (au moment du réveil) l’impression d’être vendredi ; une impression qui ne se dissipe jamais avant midi. Cette souffrance dure depuis plusieurs mois, elle me détruit, dit-elle, je n’en puis plus. J’interroge Mme Vaness : si elle a pris du poids, si elle perd ses cheveux, si elle va bien à la selle, l’ouïe, la vue, le nerf carpien, l’appétit ; et l’os iliaque ? Je ne vois pas le rapport ! dit-elle sec. Tout se tient, je réponds suave. Ça la cloue. Des tarés avec perte partielle des repères temporels, Dieu sait si j’en ai vu défiler : tous des tire-au-flanc, des poilus de la main. Mme Vaness, je demande, en quoi au juste ce ressenti récurrent d’un étant vendredi (je conçois qu’il vous trouble), en quoi donc est le mal qu’il vous fait ? Pardon ? dit-elle. Vos douleurs, c’est quoi ? je répète. Voilà, dit-elle, je suis tétanisée; je sue, j’ai le sein flap et la jambe coton ; comprenez : le vendredi étant veille de week-end, ça me scie toute envie d’aller travailler. Une feignante ! C’est pile ce que j’avais diagnostiqué. Le mercredi par exemple, quelle est votre profession ? je demande. Elle se prétend hôtesse d’accueil dans un centre de tri. Vous triez quoi ? Du vrac, elle répond. Elle commence à me taper sur les nerfs, Mme Vaness. Je la liquide : Bien, dis-je, je vous envoie au Dr Dack, une pointure qui pratique l’hypnose éricksonienne. Il va vous déprogrammer. Fini la vendredite ! Retour au centre de tri. (Et ciao !) Or Mme Vaness n’est jamais allé consulter Dack. Elle s’est pendue le jeudi suivant.

11 février 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (2/6)

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Suite de la nouvelle série proposée par l’irrésistible Daniel Cabanis… [Verres d’eau avec noyés 1/6]

Plouf n° 2

 

Bianca Saldine, Glou-glou I / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Mon ami Bob Joquin est pianiste de bar depuis quinze ans. Il gagne peu (parfois plus) mais le métier lui plaît et la vie qu’il a lui convient. Il dit qu’il est lui aussi un soliste. Soit. Disons un soliste solitaire. De temps en temps, il bricole au noir pour arrondir ses gains. Il sait tout faire vite et bien : électricité, menuiserie, peinture etc. Ah, s’il s’était donné au bâtiment et non au piano, il aurait autrement prospéré ! Bref. Hier soir, Bob me téléphone. Le Bob à la ramasse des jours sombres. Ma carrière est foutue, dit-il, suis un type fini, la vie aussi. Bon, ce n’est pas la première fois (ni la der, je pense) qu’il me chante le final de La fin des haricots (version gloomy), voyons ça. Et il me fait le récit de sa journée merdique. Qu’il faisait de la plomberie chez M. Untel, qu’il avait du mal à déboulonner un vieux radiateur en fonte à remplacer, que de rage il a tapé dessus à coups de masse, et qu’à la fin le radiateur explosé a basculé et en tombant lui a proprement cisaillé l’index gauche. Bob est à l’hosto, avec son doigt dans un seau à glace. Le chirurgien d’urgence refuse de raccommoder, c’est mort d’après lui. Voilà l’histoire que Bob pleurniche, exagérée bien sûr. Je le connais, il a dû se faire une ou deux écorchures, rien de plus. Écoute, je dis, tu jouais paresseux, plat, terne, avec dix doigts, jouer avec neuf va enfin te donner du style. Ton public appréciera. Il ne répond rien. Bob, j’ajoute, si ça t’arrange, je te fais don de mon annulaire gauche pour une greffe; n’ayant aucun projet de mariage, il ne me sert pas. silence de Bob. Eh ben quoi, c’te mauviette, il se s’rait évanoui ?

 

3 février 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (1/6)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 18:20

 C’est avec plaisir que nous vous présentons la nouvelle série de l’irrésistible Daniel Cabanis, dont on rendra bientôt compte de la dernière publication.

 

Plouf n° 1

 

Bianca Saldine, Glou-glou I / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Au terme de neuf années de travail, Paul a enfin rendu sa thèse HISTOIRE DU MUTISME, DES PREMIERS STYLITES A AUJOURD’HUI (un bon sujet, mais rasoir à mon avis), puis l’a soutenue avec succès. Or, maintenant qu’il est docteur, il n’est pas plus avancé. Il n’a pas trouvé à se faire employer par l’Université, ce qui l’a cruellement déçu. Dans l’édition aussi, on lui a claqué la porte au nez. Et quand il a proposé à diverses institutions et/ou associations savantes de donner des conférences sur le mutisme (choix de vie, vœu, discipline, profit, etc.), il s’est fait vertement éconduire. En clair, terrible ironie, partout où il pouvait espérer faire valoir sa science, on l’a prié de fermer sa gueule. Paul a très mal vécu cette longue série de rebuffades. Ça a été une humiliation, je crois. Il n’a pas compris qu’avec les stylites, il avait mis à côté de la plaque. En effet : tous ces dégénérés à moitié aphones perchés des vies entières aux sommets de colonnes branlantes dans des conditions d’hygiène épouvantables, ce n’est pas sérieux : du folklore. Non-sens complet aujourd’hui. Paul a fini par se résoudre à chercher du travail hors du champ de ses compétences académiques. Il s’est rendu à l’Agence pour l’emploi. Il a exposé son cas, dit ses désillusions et ses attentes. Le responsable s’est engagé à lui dégoter une offre en rapport avec son profil. Et Paul a repris espoir. Quinze jours après, le type rappelle. Il est question d’un stage payé de six mois pour s’initier, dans un bled paumé de Dordogne, aux rudiments et joies du métier de tailleur de pierre. C’est non ! dit Paul. Dommage, à mon avis.

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