Libr-critique

11 avril 2018

[Création] Daniel Cabanis, Viol de soi et récidive (Psychodiagnostic /4)

La nouvelle série de Daniel Cabanis va encore plus loin dans l’humour grinçant et socialement inacceptable – dans l’incongru. [Lire Psychodiagnostic / 3]

Psychodiagnostic / 4
Dr Zraikman / Dépistage de l’onanisme sévère / série S, planche 4
 

Ça me fait penser vaguementà des corps crispés formant figure dans un spectacle de danse contemporaine. Il y a des hommes, il y a des femmes ; du moins je le suppose. On ne voit ni leurs têtes ni nettement les autres parties du corps, torses, mollets, cuisses et fessiers, tout est savamment imbriqué ; ce qui au passagegomme les marques et volumes physiques de leurs différences sexuelles ; il s’agit donc là d’un aggloméré de chairs humaines indistinctes. Je n’exclus pas (à bien y réfléchir) que quelques animaux soient également mêlés à cette masse. Cela n’aurait rien d’extravagant. Des chiens par exemple (ils ne dansent pas si mal de nos jours), à poil ras de préférence, pas des peluches ; ou des boas et pythons passe-partout. Des limaces aussi seraient bien dans une moderne chorégraphie mixte homme/animal mais il en faudrait des tonnes, quasiment un élevage ; et alors gare aux défenseurs de l’espèce ! Ces gens-là n’aimeraient pas qu’on bouscule avec des frénésies et des branles les lenteurs visqueuses de la limace. Ils y verraient crime contre nature, scandale etc. Mais laissons ça et revenons à nos danseurs agglutinés. Pour en finir, je dirais qu’ils composent un paquet de muscles bandés à bloc, sur le point d’exploser. Ou plutôt un seul muscle, celui du cœur : le fameux myocarde, ici au bord de l’infarctus. Est-ce une danse des morts contemporaine ? 

29 mars 2018

[Création] Daniel Cabanis, Viol de soi et récidive (Psychodiagnostic /3)

La nouvelle série de Daniel Cabanis va encore plus loin dans l’humour grinçant et socialement inacceptable – dans l’incongru. [Lire Psychodiagnostic / 2]

Psychodiagnostic 3

Ça me fait penser plus ou moins à un crabe. Mais je ne suis pas dupe : cette bestiole peut bien être un trompe-l’œil. Le crabe est traître et il n’est pas toujours hélas le crustacé qu’on croit. Dans cette famille (disons-le), ils sont tous antipathiques : la langouste et l’écrevisse sont sournoises, la crevette salope, le homard imbu de lui-même, et faux cul le bernard-l’ermite ; que des sales bêtes ! Elles ressentent la douleur, paraît-il, si on les ébouillante ; encore heureux. Donc ceci n’est pas un crabe, évidemment, mais plutôt un dispositif fonctionnant comme piège, une machinerie conçue à des fins sadiques. Il n’y paraît pas de prime abord ; l’ensemble, avec sa housse simili chair humaine, a l’air ouvert, accueillant, et l’on va s’y frotter volontiers, poussé par cette curiosité en quoi parfois se déguise l’inavouable quête d’un plaisir subreptice. Et puis le piège se referme ; la proie est prise : l’idiot s’est fait pincé. Le premier contact a été bon pourtant, et peut-être même suave, mais maintenant ça commence à faire mal. Piqûres et pincements sont douloureux. On n’a plus envie de rire. Que se passe-t-il ? Il était question a priori d’un plaisant petit jeu sadomaso, et voilà que ça tourne torture. Hé quoi, on veut me faire parler ! Faudrait que j’avoue quelque crime ? Je dirai rien ! Pas un mot. Et si j’ai brocardé ici les crustacés, je mourrais plutôt que de m’en dédire.

6 mars 2018

[Création] Daniel Cabanis, Viol de soi et récidive (Psychodiagnostic / 2)

La nouvelle série de Daniel Cabanis va encore plus loin dans l’humour grinçant et socialement inacceptable – dans l’incongru. [Lire Psychodiagnostic / 1]

Psychodiagnostic / 2

Dr Zraikman / Dépistage de l’onanisme sévère / série S, planche 2

Ça me fait penser de loin au manteau que portait Kristin quand je l’ai connue il y a six ans ; il était à peu près de la même couleur rose. Vieux rose. Rose incarnat, peut-être. Ou rose vénitien. Une couleur en tout cas rare pour un manteau en laine d’alpaga, et la doublure était en soie violine, les boutons en nacre mauve irisée, l’ensemble troublant et irrésistible : fatal ! Je passe sur les détails de ma rencontre avec Kristin, dans le jardin des Tuileries, un jour glacial de février. Elle était là perdue, seule et sans argent ni amis ni nulle part où aller. J’ai été le pigeon idéal, une proie facile. On est allés chez moi. Et puis, etc. Pas pu lui résister. On s’est mariés en juin. Les premiers temps, l’idylle fut sans nuages. Puis vinrent très vite les reproches. Elle trouvait que j’avais des besoins trop pressants et tenait que le coït, ça suffit une fois tous les six mois. Je n’ai pas voulu lui présenter les statistiques de l’OMS (8,7 fois par mois), c’eût été inélégant. Et contre-productif. Il n’empêche, j’étais las soir après soir que Kristin se refuse à mes pénétrations. Las est un peu faible, disons à bout de nerfs, fou de frustration. Il y a eu des disputes, une série ; des violences, cris, excès. Et elle a été conter à son avocat que je pleurais dans ses culottes et me masturbais dans la doublure de son manteau rose. Elle a obtenu le divorce pour fétichisme aggravé ; ça m’a coûté l’appartement.

13 février 2018

[Création] Daniel Cabanis, Viol de soi et récidive (Psychodiagnostic / 1)

La nouvelle série de Daniel Cabanis va encore plus loin dans l’humour grinçant et socialement inacceptable – dans l’incongru.

             Dr Zraikman / Dépistage de l’onanisme sévère / série S, planche 1

 

Ça me fait penser si j’ose dire à un obèse occupant à lui seul les deux places d’une banquette de métro à l’heure de pointe, alors que le wagon est bondé d’invalides, vieilles et femmes enceintes qui voudraient asseoir leur fatigue. Qu’est-ce que ce grossier tas de graisse encombrant ? Apparemment, c’est quelqu’un. Et il va travailler. S’il n’était là que pour son plaisir (et en particulier son plaisir solitaire), ça pourrait lui valoir de gros ennuis. Il se ferait a minima crever la panse par quelques prudes très à cheval sur ça. Donc, il a un travail. Dans l’import-export, sûrement. Il s’occupe de marchandises. Quelque part un entrepôt délabré : il brasse du vent, des sucres, des lipides, des poissons ou viandes boucanées sous vide et du maïs transgénique. Ah, il n’est pas jockey : c’est sûr. Qui est-il ? Pas Yvon de Bourgogne : ce gros snob ne prend pas les transports. Donc un autre monstre, va savoir qui. Je m’en vais lancer des noms au hasard : Gaupineau, Lagasse, Fritterman, Lottobazné, Percynian ! Zéro réaction. J’aime à lancer des noms sans citer personne, que je forge au fil de la salive. L’obèse a-t-il un nom ? Rien n’est moins sûr et nombreux sont (dans le métro) les anonymes. Faudrait demander ses papiers, qu’on soit fixé s’il en a dans quelque repli ou poche. Eh gros, tes papiers ! Rien. Le gros s’est désabonné. Il fait le mort. On n’est guère plus avancé.

28 septembre 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis (5/5)

Où Daniel Cabanis vous donne un dernier alibi tout en humour… Et bien entendu, tout cela est vérifiable ! [Lire/voir la 4e livraison]

  

Cinquo

Être suspecté me paraît flatteur. Comme si j’avais des compétences criminelles !

 

Le vendredi 26 juillet, j’étais en province, à Valence, à l’enterrement de ma tante Suzie. Je ne connaissais pas Valence. Je m’étais dit : C’est l’occasion. Après la cérémonie vite expédiée, j’ai fait un petit tour de ville. Du neuf, de l’ancien, églises, places, fontaines, vestiges romains, le tout en plein cagnard ; ça ne m’a pas enthousiasmé (toutes ces villes se valent, et la Drôme n’est pas drôle). Il y avait une brocante, l’après-midi, sur une esplanade ; c’était plutôt un vide-grenier, avec les saletés habituelles : vieilles casseroles, vêtements de ski défraîchis, romans de Guy des Cars, fers, plastiques, jouets idiots, etc. J’ai déambulé dans ce déballage, tuant le temps avant de reprendre le train. Une jeune femme a essayé de me vendre une enclume de forgeron qu’elle avait disposée devant elle sur une courtepointe piquetée d’accrocs et de taches. Belle pièce, j’ai dit, mais je n’en aurai pas l’usage. Elle est d’époque, a dit la jeune femme d’un ton moqueur. Ah, j’ai fait. Puis elle m’a dévisagé sans rien ajouter, tendue, l’air de s’interroger sur mon compte. Je vous rappelle quelqu’un ? j’ai demandé. Elle a esquissé un sourire. Elle me regardait toujours. Ça m’a troublé. Si j’avais été en état de plaire à une femme j’aurais pu croire que je lui faisais quelque effet, or je ne l’étais pas (costume noir mal taillé, barbe, cheveux hirsutes et mon déodorant m’avait lâché) ; j’ai donc pensé, pour le dire sans détour, qu’elle faisait de la retape. Le coup de l’enclume, j’avoue, m’a subjugué. J’ai trouvé ça stupide, et en définitive audacieux et subtil. Bon Dieu, j’ai pensé, la putain locale a de la ressource ! Combien ? j’ai demandé. Quoi ? elle a dit. Je suis resté sec. Puis les choses se sont recalées autrement : elle a dit qu’elle m’avait vu le matin même au cimetière et qu’elle était de la famille. Une petite-nièce éloignée si j’ai bien compris. Finalement j’ai acheté l’enclume, et j’ai passé la nuit à Valence. Tout ça est vérifiable.

6 septembre 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis (4/5)

Où Daniel Cabanis joue au chat et à la souris… [Lire/voir le précédent]

 

Quatro

 

Non, ce n’est pas mon genre d’élever la voix. Je refuse de clamer mon innocence.

 

Le mercredi 12 juin, en rentrant chez moi vers dix-huit heures trente, j’avais perdu mes clefs, au Parc Montsouris, je pense, où j’avais passé une partie de l’après-midi. Je n’avais rien de particulier à faire au parc mais il faisait beau, une sieste bien sûr, traîner, lire, et mes clefs ont dû glisser hors de la poche de ma veste quand je me suis endormi au pied du séquoia géant. Je suis vite retourné sur les lieux. J’ai cherché. Les doigts écartés en râteau, j’ai fouillé l’herbe. Et rien trouvé. Un gardien m’a engueulé. Il voulait que je dégage. Je l’ai envoyé s’faire foutre. Il a sifflé à l’aide ses collègues, lesquels ont surgi des bosquets. Trois ils étaient, qui m’aboyaient dessus et gesticulaient. J’ai craint qu’ils ne me tabassent. J’ai dit Messieurs de Montsouris, du calme ! J’ai perdu mes clefs alors soyez un peu aimables, mettez-vous à quatre pattes et passez avec moi la pelouse au peigne fin ; votre flair aidant, je ne doute pas que nous puissions les retrouver, merci. À voir leurs figures que la colère congestionnait, j’ai compris que mon propos avait fort déplu. Et je suis parti en courant. Habituellement je déteste le jogging, mais là il s’imposait. Ils m’ont poursuivi. Je leur ai fait faire deux fois le tour du lac avant de leur échapper définitivement en sortant du parc. On aurait dit le remake improvisé d’un court-métrage muet des années vingt. Ça m’a fait du bien de ridiculiser en grand ces braves balourds. Certes, ce n’est pas très charitable mais après tout j’avais perdu mes clefs, j’étais à la rue, seul, affamé, sans ressource : autant de raisons valables d’être d’humeur méchante. J’ai repris souffle un pâté de maisons plus loin, et j’ai téléphoné à Liz. J’espérais l’émouvoir avec le récit de mes ennuis, et qu’elle m’héberge, me nourrisse, me masse, et me console. Ben, des clous ! Liz n’était pas joignable etc. etc. J’ai rappelé dix fois. En vain. J’ai fini par solliciter les services d’un serrurier. Tout ça est vérifiable.



17 juillet 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis (3/5)

Où celui qui se rend au Salon de l’Égoïsme ne saurait avoir aucun alibi… [Lire/voir le précédent]

 

Troixio

 

J’ai assez de soucis comme ça, sinon ça m’aurait plu de m’accuser d’un meurtre.

 

Le dimanche 5 mai, réveillé en sursaut à cinq heures vingt-neuf, je n’ai pas eu la force de me lever. Pas moyen non plus de me rendormir. J’ai allumé la télé, puis zappé une centaine de fois avant de dénicher Le drame de la déforestation, un documentaire potable. Rude sexualité des Inuits ou Les derniers tigres de Sumatra m’auraient plu également mais ils n’étaient pas programmés. À huit heures, il y a eu un journal; j’ai regardé la météo puis une émission sur l’art de cuisiner cru. Enfin, la télé m’ayant assommé, je me suis rendormi. Vers midi, le téléphone a sonné, longtemps. J’ai supposé ma mère bien sûr mais j’étais vaseux et pas envie de parler à maman : je n’ai pas répondu. Il faudrait que je lui dise un de ces quatre que même le dimanche elle dérange. Quand le samedi soir on en est réduit à prendre un viagra pour se masturber, on n’éprouve pas le lendemain le besoin d’épiloguer là-dessus avec sa mère. C’est évident, je crois. Bref, j’ai fini par me lever. Café, douche, etc. Vers quatorze heures, je suis sorti. L’air était frais, avec juste un soupçon de pollution aux particules fines; j’ai marché dix minutes. Ça m’a fait du bien de respirer. Puis j’ai pris le bus 80 et suis allé porte de Versailles au 1er Salon de l’Égoïsme. Liz m’avait donné une invitation valable pour une seule personne. Vas-y, ça t’intéressera ! m’avait-elle dit. Merci, mais elle s’est trompée; ça ne m’a pas intéressé. L’égoïsme des autres est repoussant, vulgaire : tous ces stands tenus par des idiots nombrilistes, c’est presque pire que le Salon du Livre. En tout cas, pas moins sinistre. L’alvéole où, en live, des pros des deux sexes vantaient avec doigté les avantages de l’onanisme était bien sûr le clou du salon. Cohue monstre. Je n’ai pas pu m’approcher. Dans la foule j’ai croisé Nina, une amie de Liz. Hé ! me dit-elle, qu’est-ce tu fais là ? Ben rien, j’ai dit; l’égoïsme, c’est pas mon truc. Elle a ri. Tout ça est vérifiable.

7 juillet 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis (2/5)

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Encore un non-événement tout à fait vérifiable… [Lire/voir le post précédent]

Deuxio

Réfléchissez, si j’avais commis quelque crime je serais le premier à m’en vanter.

 

Le jeudi 25 avril, j’ai dîné avec Liz au restaurant Chez Pavel (cuisine russe, zakouskis, bortsch à l’ancienne et tout le tralala). C’est elle qui invitait. J’ai pris le bœuf Stroganoff. Cinq minutes après j’ai demandé un cure-dent, et même plusieurs svp. Liz m’a flingué, comme si j’étais (a-t-elle dit) un vulgaire koulak tout droit sorti d’un récit de Tchékhov. Bon. J’ai quand même bien mangé (quoi qu’on en dise, la viande russe est comestible). Après le dîner, j’espérais que nous irions aussitôt chez elle finir gentiment la soirée mais Liz a insisté pour aller au cinéma. Je  risque de somnoler, j’ai dit, sans trop y croire (Liz non plus). Et on est allé voir Apportez-moi la tête de Raoul Duran 2, des frères Smerdiaco. Je n’ai pas vu le 1 qui est je suppose un navet ; quant au 2, c’est un bon digestif en plus d’un somnifère : l’effet est immédiat. J’ai dormi vingt bonnes minutes. Et voilà Raoul Duran, vu en gros-plan à la campagne. Il vient s’installer chez Mme Daff (Cristina), dans un petit château, du côté de Moussy-lès-Troyes. Que fait Raoul ? Sur ce point, le film n’est pas clair. Il traîne, il a l’air de s’ennuyer. Il lit beaucoup. Il devient (ou était déjà) l’amant de Cristina. Vie de château : promenades, feux dans la cheminée, grandes soirées avec des amis poètes élégiaques et/ou des comédiens, tous à secouer les mouches, bref ça ronronne ; j’ai failli me rendormir. Malheureusement, arrivé à ce point, l’action commence, ou un semblant d’action : Raoul devient l’amant de M. Lopez, l’homme à tout faire du château. Rien là d’original. Pourtant, on ne s’y attend pas. Au château, la vie va changer, enfin ! Et non. Cristina reste d’humeur égale. Tiens, elle augmente le salaire du bon M. Lopez ! Sûr, le jeu est biaisé, quelqu’un tire les ficelles. Raoul n’est qu’un jouet. Et la pauvre Mme Lopez retourne vivre chez sa mère, au Mexique. Fin. Quel film ! Liz était contente. On est allé dormir. Chez elle. Tout ça est vérifiable.

20 juin 2017

[Création] Daniel Cabanis, Enchaînement logique des alibis 1/5

Où l’on va voir si vous avez suivi le dernier feuilleton de Daniel Cabanis… (Indice : un car peut en cacher un autre…). [Dernier post : Suivi d’un car de touristes 6/6]

Primo

 

Avouer ne m’intéresse pas. Je préfère nier, c’est plus excitant pour l’imagination.

 

Le mardi 12 février, vers onze heures, je veux dire vingt-trois, j’étais couché. Je ne dis pas que je dormais, j’ai lu. D’habitude je n’aime pas beaucoup lire au lit (surtout des romans contemporains), et cependant cette nuit-là j’en ai lu un : Le Polyglotte de Lascaux de Paul Vican. Je n’en ai lu que le début (soixante pages, après ça m’a rasé) et la fin qui n’est pas mal non plus. Bon roman, dans l’ensemble. Rien ne se passe comme prévu. Un type, dans sa salle de bain, se coupe tranquillement les ongles des pieds, puis s’en va travailler. On imagine qu’il s’agit du guide polyglotte de la Grotte de Lascaux, mais ce n’est pas ça : le type est en fait un touriste lambda solitaire et dépressif qui se morfond dans le département du Lot et se dit Tiens, pendant que j’y suis je vais aller visiter le fameux Gouffre de Padirac, ça me changera les idées. Il y va. Malheureusement il glisse, fait une chute d’une dizaine de mètres et se casse les jambes et le coccyx. Brancard, ambulance, etc. À l’hôpital, il attrape un staphylocoque doré ; ça se termine de façon très enlevée par une double amputation des jambes sans qu’on sache en définitive si le cul-de-jatte est polyglotte ou non. De la Grotte de Lascaux, il n’est pas non plus question. Étrange roman, dirais-je, et douloureux, sur la perte progressive de l’intégrité physique : ongles d’abord, jambes ensuite, et après, quoi ? J’étais secoué quand j’ai eu fini de lire. Il était une heure. J’ai posé le livre. Je me suis levé. J’ai fait un peu de bruit. Liz a ouvert un œil. Elle s’est mise à se tortiller dans le lit et a eu envie de moi, que je la dorlote un peu. Ça m’a paru incongru. J’ai dit Non Liz, il est tard, je suis HS, et ton Polyglotte de Lascaux m’a bouleversé (c’est elle qui m’en avait conseillé la lecture). Elle a dit Bon soit gentil, va promener le chien. Je me suis rhabillé et je suis sorti. Il faisait froid. J’ai lâché le chien. Il s’est fait écraser par un car de touristes. Tout ça est vérifiable.

11 février 2017

[Création] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (6/6)

C’est la dernière fois que nous retrouvons la terrible Mme Jabert : pour le meilleur et pour le rire… [Lire/voir la 5e livraison].

SIXIÈME JOUR

Bonjour, c’est encore Mme Jabert. Plus pour longtemps, direz-vous. Pourtant le voyage vous aura profité. Je vous trouve plus civilisés que le premier jour. Hier soir, par exemple, quand le feu a pris Chez Aligieri, vous êtes sortis sans finir les desserts, ni bousculade. Personne n’a été brûlé. La paillote est partie en fumée en cinq minutes, et vous à l’hôtel en dix. Ce sang-froid m’a étonnée. Filer sans payer l’addition, c’est ce qu’il convenait de faire. INCENDIE JUSTIFIE GRIVÈLERIE, évidemment ; et tant pis pour Aligieri. Bon. Quelles sont les suite et fin de notre petit périple ? Beaucoup de route pour le dernier jour. On peut se dispenser de l’arrêt à Boisse. Le jubé de l’ancienne église des Dominicains n’est pas si admirable qu’on le dit, je passe, et si M. Loujine ne mollit pas on peut être au Settier à midi. Le Settier, ville moyenne autrefois sinistrée, a repris des couleurs depuis l’ouverture, il y a cinq ans, de son fameux zoo. Je précise pour les ignares qu’il s’agit du premier zoo humain, ce qui explique son succès international, car soutenu autant qu’universel est l’intérêt que l’homo sapiens lambda se porte à lui-même via le filtre puissant du des disons à travers l’altérité des autres. Du charabia cette phrase, je suis fatiguée, mais vous avez compris. Le zoo s’étend sur un peu plus de mille hectares. C’est grand. Vous ne pourrez pas tout voir. Je conseille de ne pas rater les Pygmées, les Roms, les Indiens Guarani, les Cannibales et les Berbères. Il y a aussi les Suisses et les Hottentots. Il faudra faire un choix. Le vivarium contient des Grecs in naturalibus qui passent leur temps à copuler. Amusant ? Si on veut. Une méchante rumeur a couru selon laquelle toutes ces espèces humaines ne seraient que comédiens au chômage. C’est difficile à croire tant ils sont criants de vérité. Quoiqu’il en soit : cacahuètes et pourboires interdits. Merci. Ensuite nous aurons une heure et demi de route avant de gagner Giré-Montrin. Tour de ville. Vieux pont, beffroi, rocher des archers : ça sera vite expédié. Puis visite de l’orphelinat et pour finir en beauté, à vingt heures, concert avec la célèbre chorale des orphelins de Giré-Montrin. Enfin, nuit en car et retour à la maison. Je vous libère demain à l’aube.

31 décembre 2016

[Création] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (5/6)

C’est avec plaisir que nous retrouvons Mme Jabert… Avec plaisir… enfin, façon de parler ! Nul regret des vacances et des voyages organisés… Terminons l’année avec Daniel Cabanis et son humour noir… [Lire/voir le quatrième post]

CINQUIÈME JOUR

 

Bonjour, c’est moi Mme Jabert. Pour une fois que j’avais bien dormi j’ai été mal réveillée. Par un imprévu. C’est M. Coty. Eh bien, il nous a quittés. Pas dans le sens de parti d’ici non, il s’est tué. J’ignorais qu’il jouait à la roulette russe en solitaire le soir pour se divertir. Cette fois il a gagné. On l’a su tôt ce matin. Ce garçon parfaitement doux et jovial, qui aurait pensé qu’il était dépressif ? Il nous a bien enfumés. Malin, le type. C’est sa femme qui va être veuve ! On trouvera un moment dans la journée pour lui faire une minute de silence. Tout ça va nous mettre en retard. Pas trop, rien d’irrécupérable. J’ai déjà pris mes dispositions. Un chauffeur remplaçant sera là dans une heure : M. Loujine. J’espère que c’est un rapide parce que moi les mous les ramiers les somnolents : pas mon genre. Bon. Grisolles n’est pas loin. Encore faut-il y aller. J’ai prévu la visite d’une usine de bonneterie en grève because menace de délocalisation, licenciements à la clef, etc. Les luttes sociales sont-elles un exotisme ? Vous en jugerez par vous-mêmes : slips, soutiens-gorge, bas, bustiers et autres froufrous de marque à prix coûtant ! Mesdames, votre conscience politique s’y retrouvera. Et il y a la buvette solidaire pour les messieurs que le sous-vêtement intimide. Pauvre M. Coty, j’y repense, il aurait pu rapporter une culotte sexy à sa dame. Maintenant c’est cuit. Bon. Voyons la suite du programme. Si nous pouvions être à Boryons vers midi et demi, on serait dans les temps. Il se trouve que cette jolie bourgade organise aujourd’hui sa Folle Journée Annuelle du Don du Sang. C’est conçu comme une fête. Il y a des expositions, des jeux, des ateliers vampire ou d’écriture, des spectacles, et bien sûr des prises de sang à tous les coins de rue. Ça attire du monde : gogos en tous genres. Ceux qui donnent ont droit à une collation; les autres font diète, sachez-le, car par arrêté municipal tous les restaurants de la ville sont fermés ce jour-là. Pareil les épiceries. Si grosse faim, je pense qu’en insistant gentiment, on pourra se faire saigner une seconde fois. En milieu d’après-midi, nous serons à Tyr-les-Pins. Repos pour tout le monde. Le soir, dîner dans une paillote sur le port, puis feu d’artifices.



 

26 octobre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (4/6)

C’est avec plaisir que nous retrouvons Mme Jabert… Avec plaisir… enfin, façon de parler ! Avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant, nul regret des vacances et des voyages organisés… [Lire/voir le troisième post]

QUATRIÈME JOUR

Bonjour, c’est Mme Jabert. Il n’est pas nécessaire que je vous dise à quel point je suis mécontente. Furieuse même. Rarement vu un groupe aussi manche que vous. Jamais ! Des plots, des buses, des pets de loup, voilà ce que vous êtes ! Des demeurés. Une catastrophe ambulante. Si vous n’aimez pas les ballades à pied, pourquoi en faites-vous ? Quatre jambes cassées, deux tentatives de noyade, un disparu, quelques côtes fêlées et je ne compte pas les évanouissements à répétition, le bilan est lourd pour une simple promenade sur les berges de la Sévère. Lourdes, ça vous dit quelque chose ? Pensez-y la prochaine fois. Parce que moi, les invalides seuls je supporte mais en groupe je fais pas. M. Coty non plus. N’est-ce pas, Coty ? Il confirme : jamais mis ses pneus à Lourdes. Bon, les fractures sont à l’hôpital, les noyés ont refait surface : tout va bien. Si M. Blanc n’est pas là dans cinq minutes nous partons sans lui. Qu’il se fasse rapatrier avec sa carte bleue. Dans une demi-heure nous serons à Viloissier. De là, pour conclure votre étude de l’hydrographie locale, je vous conduirai aux sources de la Sévère : trois filets d’eau et une flaque. Vingt minutes à pied. Ça vaut le détour. L’eau est potable. Elle a des vertus. Je sais plus lesquelles mais des vertus. Pour le foie, je crois. Cure possible. Avis aux alcooliques ! Passons. Dans tous les cas, vous pourrez vous tremper les arpions. Ambiance bucolique. Pur style Virgile corrigé Rousseau. Présence de truites et d’écrevisses. Merci de ne laisser aucun papier, mégot, bouteille, crotte, ruine, épave, rat crevé, préservatif et autres pollutions sur le site. Notez que : nudisme interdit. Feu également. À midi nous sommes attendus chez Boully à Bézin-en Bris : un restaurant pas d’étoile surtout réputé pour ses ruptures de la chaîne du froid. Je propose de leur faire la surprise de pas y aller, on a déjà du monde à l’hôpital. Et SAUTER REPAS JAMAIS GOINFRE NE TUA. Merci à tous. Nous gagnons un temps. Cet après-midi, visite de la villa romaine de Percinoy reconstituée à l’échelle 1 d’après les fouilles puis conférence de M. Got sur la réhabilitation du lotissement Les Atriums. Architecture et urbanisme OK c’est rébarbatif, mais il faut ce qu’il faut.

11 octobre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (3/6)

Avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant, nul regret des vacances et des voyages organisés… [Lire/voir le deuxième post]

 

TROISIÈME JOUR

Bonjour c’est moi, Mme Jabert. J’espère que vous êtes remis de vos émotions. Parce que, pas que ça à faire. Cela dit, je suis comme vous, la naissance de ce veau à deux têtes m’a bouleversée. Pauvre gosse, que va-t-il devenir ? Du pâté peut-être. On verra. Il n’est pas exclu, m’a dit le véto en chef, que le monstre soit viable. Ça, sûr, on en a vu d’autres. S’il survit, je vous donnerai de ses nouvelles. Les malotrus qui ont fait des photos, merci de les réserver au cercle familial. Je veux pas voir ça dans la presse locale ou internet. MM. Daquet, Balastre, Decoinchy et Vidal, êtes-vous les pères de ce petit veau bicéphale ? Non ? Alors, un peu de tenue s’il vous plaît. Bien, voyons le programme du jour. Pois-le-Mercy est un bourg médiéval d’une assez belle banalité. La plupart des pierres sont d’époque. Il y a aussi des échoppes à l’ancienne dont les vendeurs sont costumés façon braies cottes poulaines mais les prix sont modernes, genre coup de massue. Dans les ruelles, des mendiants déguenillés chantent La digue du cul et d’autres airs gaulois. Tout ça est navrant. On peut s’en dispenser. Filons plutôt à Gizons. Gizons est très bien aussi. On y sera dans une heure et demie, si M. Coty accélère au lieu de rêvasser. La maison de Zola se visite. Attention ce n’est pas celle de l’écrivain, il s’agit d’un homonyme mais sa maison est tout de même à voir. Belles cheminées, boiseries, cellier, jardin et dépendances, le tout de plain-pied. Il y en a pour quinze minutes. Ceux à qui le nom de Zola ne dit rien ou donne de l’urticaire pourront attendre au bistrot d’en face. Ensuite il nous faut être aux Moges impérativement à treize heures. Si nécessaire on évitera de déjeuner, inutile de s’alourdir avant l’effort. La randonnée pédestre dure six heures. Elle est obligatoire. Je n’accorde pas de dispense. Le point de départ est au village même des Moges, derrière le moulin au bord de la Sévère, puis c’est fléché. Il n’y a qu’à suivre le mouvement du groupe qui précède. Pas possible de se perde. Et on arrive au cirque. Vous verrez, c’est un enchantement ! La beauté des calcaires jurassiques, la magie du réseau karstique, les trous et grottes, et les eaux glauques de la Sévère; un spectacle inoubliable !

14 septembre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (2/6)

L’été n’est pas terminé… avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant. [Lire/voir le premier post]

 

DEUXIÈME JOUR

Bonjour, c’est Mme Jabert. Je suis pas d’humeur, autant vous le dire de suite, mais alors pas du tout. Je croyais avoir à faire, pour une fois, à un groupe intelligent. Et il s’avère que non. Il y a des tarés dans le tas. Va falloir que je me méfie. Les deux ahuris, MM. Rank et Bobinot, qui se sont laissé enfermer hier soir dans le musée d’art brut, merci ! Grâce à eux, passé la nuit à pas fermer l’œil. La gendarmerie les a retrouvés à deux heures du matin. Dormaient par terre nus roulés en boule sur des cartons, pas gênés comme chez eux au milieu des sculptures en crottin de cheval séché. Me faire ça à moi ! Pour ces deux fêlés, le voyage est terminé : renvoi immédiat dans leurs foyers, au revoir messieurs. Avis à tout le groupe : j’exige un comportement irréprochable. Les rigolos et les crétins, les idiots, les hystériques, les dingues et les grands nerveux, je suis pas d’humeur à supporter ça. Bien sûr vous avez payé, le client est roi etc. mais moi je donne dans le tourisme, pas dans les colonies de vacances, merci. Et maintenant voyons la suite des festivités. Ce matin visite des abattoirs Lepaul à Istry-Giniez. Ça va être un grand moment, surtout pour les bestiaux. Ils verront du beau monde avant d’y passer. Lepaul est une entreprise modèle. Double filière bovine et porcine. Du haut de gamme, entièrement aux normes, abattage sous anesthésie, pas de souffrance animale, hygiène parfaite. Vous verrez : toutes ces bêtes qui font don de leurs personnes à la France carnivore, c’est très beau ! Au terme de la visite, M. Lepaul en personne vous fera son petit topo. Sa passion de la qualité, l’excellence de son management, l’avenir des viandes transgéniques, etc. Vous pourrez somnoler. Puis il nous offrira une dégustation de son steak haché cru maison garanti de la première fraîcheur. Il serait malvenu de refuser. Ceci d’ailleurs vous tiendra lieu de déjeuner. Végétariens, merci de vous forcer. POLITESSE OBLIGE. Et souvenez-vous que je suis pas d’humeur. Cet après-midi, nous ferons halte sur une aire de repos, vers Le Glissy : sieste jusqu’à seize heures. À dix-sept, nous serons à Tilles-Bisson et visiterons l’école vétérinaire où sauf rhume une vache devrait vêler en live à vingt heures pétantes.

3 septembre 2016

[Texte] Daniel Cabanis, Suivi d’un car de touristes (1/6)

L’été n’est pas terminé… avec Daniel Cabanis, que nous remercions pour cette nouvelle série à l’humour toujours aussi décapant.

PREMIER JOUR

Bonjour, je suis Mme Jabert. Malheureusement j’ai mal dormi. Voici quand même le programme. J’essaierai d’être claire si possible, de faire court. Mal dormi, mais alors mal c’est rien de le. Bon, je répète pour les sourds : Mme Jabert, J-A-B-E-R-T. Merci. Et rappelez-vous que je suis fatiguée. Je préviens aussi pour les questions stupides : ça m’énerve et pas qu’un peu, si vous n’en avez pas, n’en posez pas. Bien, quel est le but ce cette première journée ? J’en vois au moins deux : un limiter les arrêts au strict minimum et deux finir plus tôt. M. Coty notre chauffeur est d’accord, il est fatigué lui aussi. Qui est contre ? Personne. Adopté. En principe on aurait dû s’arrêter aux Boitières pour un petit déjeuner campagnard, eh bien on s’en passera. On n’est pas là pour se gaver de croissants, d’œufs au plat et de charcuterie, on n’est pas des anglais ni des allemands. Sauf exception, n’est-ce pas M. Schmitt ? Eh oui j’ai la liste des noms, alors tenez-vous à carreau. Danke. Pour un café ou thé chocolat potage autres boissons, il y a le distributeur à l’arrière du car, merci de pas renverser vos gobelets. Les empotés et les parkinsoniens, pas de blague, sinon faudra nettoyer vous-mêmes. Je suis votre guide, pas la femme de ménage. Idem pour les toilettes. Vu ? Parce que merci, hein ! Bon, où en étions-nous ? Oui, dans une heure trente on arrive à Virsy. Virsy : bof ! Une église romane en ruine, la place du marché aux dentelles transformée en parking, le lycée agricole en ruine également, tout ça n’intéresse personne. On peut s’arrêter si vous voulez, disons dix minutes mais pour quoi faire ? Le patron du bar-tabac est un repris de justice, les petits commerçants des voleurs et le centre-ville grouille de pickpockets serbes et croates; mieux vaut filer direct à Lorselles. Je pense que M. Coty est aussi de cet avis. Et il a raison. M. Coty est un professionnel, avec lui on est tranquille. Bien. Nous serons à Lorselles dans deux heures. Je vous lâcherai au musée d’art brut. Ceux qui ont faim pourront grignoter à la cafétéria. Le musée lui-même ne vaut pas tripette. Qu’est-ce que l’art brut ? Pas de l’art. En gros, des déjections. Parfois c’est à vomir. Moi, j’aime pas. Et je n’oblige personne à y aller.

1 juin 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (6/6)

Déjà la dernière de cette série signée Daniel Cabanis, qui nous entraîne dans son humour-monde… [Lire/voir le 5e volet]

Bianca Saldine, Glou-glou VI / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Dans le hall de la Foire d’Art Contemporain, je tombe sur Costin Davons, peintre minimaliste, autrefois coté chez les mondains et aujourd’hui complet démonétisé. Pauvre Costin ! Je savais qu’il avait pris des coups ces dernières années : procès avec sa galerie, suicide de sa fille Talia, drogues et démêlés avec la justice, enfin sa maladie de Crohn, autant d’aléas qui l’avaient éloigné de l’art, mais j’ignorais le plus récent (le plus navrant aussi) de tous ces maux  : qu’il s’était remis à peindre. Costin, t’es un dur, je lui dis; où as-tu trouvé l’énergie de recommencer ? Chapeau ! Il est flatté. Il minaude. J’insiste : Ton retour à l’art est un événement majeur. Je vais jusqu’à lui dire : Crois-moi, vieux, je t’admire. Bon. J’ai été trop loin. Costin réagit mal : il m’invite à venir visiter son nouvel atelier ! Me voilà piégé. Il me tend sa carte. C’est à dache mais je promets d’y aller. À Sotteville-lès-Rouen, le boulevard Pécuchet relie en biais la Seine à la gare de triage. Bordé de hangars des deux côtés, l’endroit n’est pas jojo. L’atelier de Costin est au 27 ; derrière le portail, au bout de la cour. Après avoir sonné en vain pendant dix minutes, je pousse la porte et entre. Costin est là, seul, debout, immobile au milieu de l’atelier vide. Ah, c’est toi ! dit-il. Comment va ? je demande. Mal, dit-il. Donc, bien, je finasse. Je vais te décevoir en grand, dit-il. Tu ne pourras jamais me décevoir assez, dis-je. Si, dit-il. Et il me raconte la dernière crue de la Seine, l’atelier sous l’eau, tout son travail détruit. Suis à poil, dit-il, j’ai plus rien. Ça va aller, je dis ; et imagine cette panade si tu t’étais noyé.

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