Libr-critique

14 décembre 2006

[chronique] Peep-show, de Christian Prigent

Toutefois, ironie du sort, celui qui souffre d’un « mal au tru » (p.61), d’un « manque à l’imago » (p.123), se reconnaît « dans le miroir / dans le méroir / dans le mouroir » que représente chaque « bocal vétral » où il a réduit sa victime en « boule foetale » (p.119).

Carnaval sextuel

Mais tout ça c’est bel et bien bidon : le défilé de femmes hantant le corps du texte (« Histoire des actions ») n’est qu’une ronde de bidons que le nouvel Ubu envoie, non pas à la trappe, mais au bidon ! Trempant sa plume dans « l’huile ubique » (p.60), le poète donne à voir dans le trou du peep-show rien moins qu’un carnaval sextuel : il troue la langue-lisse à coups de coupes et de télescopages pour en exhiber la bouffonne obscénité; la dé-figure en la travaillant au corps, en court-circuitant les signifiés par le gai tohu-bohu des signifiants (calembours et à peu-près, détournements de clichés…); fait tomber le masque de la Belle-Langue pour mettre à nu son envers monstrueux, la revivifie par tous les ressorts de la langue d’en bas, c’est-à-dire propres à l’idiotie animale (rimes de mirliton, échos bidons, crases et paronomases, contrepètries de mauvais goût, lexique trivial et créations bancales, collages argotiques et macaroniques…). Prenons un passage parmi d’autres, plus long que les quelques extraits donnés ci-dessus :

« celles dont le lait sur les
barboteuses pleut les
qu’ont un rictus d’motus
de couches bousues d’suce
picion
quand font bère l’éfant
le ‘tit bout de mec maquillé lardon
l’harpion qu’elles ont pon
du
qu’elles lui bourrent le mou
qu’elles lui fourrent le bout
du dessin
(…)
porte ça au con
que ça pèse au fond
bibe rond
poids d’étron
l’os meuh d’sa mômon
l’oeuf baumé at home
la mômie
l’mômoeuf où ils ont
mâle » (pp. 28-29).

Finale

La publication d’une même oeuvre dans deux états du champ différents permet de mesurer le chemin parcouru, non seulement par l’auteur, mais par l’oeuvre même. Autrement dit, Peep-show n’a-t-il pas perdu de son impact en une époque où l’idiotie est revendiquée par certains discours publicitaires et où le ludisme a triomphé, y compris et surtout dans les médias, et en particulier dans l’écriture journalistique (les fameux « jeux de mots Libé » !) ? Si d’aucuns ne manqueront pas de regretter quelques jeux de mots par trop attendus ou trop gratuits, il n’en demeure pas moins sûr qu’un tel phrasé, une telle virtuosité verbale sont encore loin d’être consommables, et que, avec Peep-show, dans le cadre de son réelisme, Christian Prigent fait feu de toute sa poésie critique pour nous offrir l’extraordinaire épopée carnavalesque d’une société panoptico-pornographique.

2 Comments »

  1. textes majeurs de christian prigent avant 1984 : l’main, power/powder, oeuf-glotte (organon au complet). AU MOINS. juste pour dire que des textes majeurs de prigent, il y en a eu avant peep-show (texte majeur) et les 39 ans de l’auteur… ça m’étonne un peu que fabrice thumerel, spécialiste de christian prigent si j’ai bien compris, puisse écrire ça. mais j’attends avec impatience son livre sur la trajectoire de prigent toute entière.

    Commentaire by rateau — 24 juin 2008 @ 16:05

  2. Oui, il faut comprendre que dans la trajectoire de Prigent et la réception de son oeuvre, les textes des années 80 sont déterminants – ce qui ne veut pas dire que les textes précédents ne comptent pas. Pour le volume sur l’ensemble de son oeuvre, il y a encore du pain sur la planche, mais cela avance… Dans l’attente, RV en septembre pour un article sur DEMAIN JE MEURS (au sein d’une nouvelle rubrique : « Territoires du romanesque / cartographie du roman contemporain »).

    Commentaire by Fabrice Thumerel — 24 juin 2008 @ 19:55

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