Déchirer le voile du concept
La critique du concept emprunte, chez Yves Bonnefoy, une voie moins « négative », plus immanente (n’en appelant pas à l’extase) et davantage attentive aux ressources propres du langage. Il emprunte la voie « tautégorique » de la poésie, celle de son « grand réalisme » espéré, là où Bataille recourt à celle du récit allégorique (ou quasi-allégorique) pour mettre en scène l’expérience extatique de « l’impossible » (comme il le fait par exemple dans Histoire de l’œil).
Aux « tenants de la ruine », Bonnefoy fait remarquer que « la nuit du non-savoir n’est pas la véritable nuit physique, ne lui donne pas accès. Elle n’éteint pas, ajoute-t-il, le désir des saisons profondes de l’être. » En outre, vouloir ainsi l’autre du concept, non seulement c’est ruiner « toute pensée », mais c’est demeurer malgré soi prisonnier d’un problème sans solution parce qu’« il n’est que théorique ». Il faut donc procéder selon une autre voie, à partir des mots eux-mêmes, de ce qui s’y dessine « comme en creux dans le langage conceptuel ».
Au regard de l’aspiration de la poésie à rejoindre une « présence » solidaire des « saisons profondes de l’être », il y a certes une impuissance, un impouvoir fatal du concept, incapable de « saisir » le ceci de la certitude sensible. « Y a-t-il, demande Yves Bonnefoy un concept d’un pas venant dans la nuit, d’un cri, de l’éboulement d’une pierre dans les broussailles ? De l’impression que fait une maison vide ? » Le concept (le logos ordinaire) signifie le sacrifice de la présence, son effacement : « … Hegel l’a montré, avec soulagement croirait-on, la parole ne peut rien retenir de ce qui est l’immédiat. Maintenant, c’est la nuit, si par ces mots je prétends exprimer mon expérience sensible, ce n’est plus aussitôt qu’un cadre où la présence s’efface. »Le concept, médiation langagière, est tourné vers l’universel, le spirituel – donc détourné du sensible. Et ce premier tour, cette première tournure, est présente au tout début de la Phénoménologie de l’Esprit : la relève dialectique (la métaphysique de l’Aufhebung) est au commencement.
Ce n’est donc pas le concept (le système philosophique) qui peut dire la présence (ou s’approcher de son seuil), mais un autre usage de la langue, une façon de dire autrement, propre à la parole du poème. Car la poésie, pour Yves Bonnefoy, est gardienne de l’« alogon, de ce qui précède les mots » : là où le concept « désassemble », là où la « pensée notionnelle » « oblitère » l’expérience première d’unité, la poésie reconduit à l’Un, à l’indéfait du monde – du moins elle fait de la (re)conquête de l’immédiat une tâche; « elle peut le désigner en avant ». La poésie, comme Baudelaire (parallèlement, pour Bonnefoy, à la pensée de l’existence de Kierkegaard) en montre l’exemple, est ce qui peut sauver de la malédiction du concept : « Baudelaire va chercher à faire dire au poème cet extérieur absolu, ce grand vent aux vitres de la parole, l’ici et le maintenant qu’a sacralisés toute mort. Tâche ingrate autant que nouvelle. » Et elle peut s’acquitter de cette tâche parce qu’« il y a dans la matérialité du mot poétique, dans sa substance sonore et sa réserve rythmique, la possibilité d’autres relations, avec les autres mots dans le vers, que celle que veut le concept. C’est le voile qu’est celui-ci qui en poésie se déchire. »
De ce trop bref rappel de la « poéthique » de Bonnefoy (et tout spécialement de cette dernière citation), on retiendra trois choses. D’abord que la parole poétique y est créditée d’une puissance de dévoilement, de vérité (d’alétheia), dévoilement qui se produit dans le renoncement au concept (à sa médiation). La vérité dont il s’agit ici n’est toutefois pas celle de l’être en un sens spéculatif, mais, d’abord et plus modestement, celle du lieu et de l’immédiat dont il y a, par l’existence, expérience. On retiendra ensuite que ce n’est pas à la métaphore qu’est conférée la puissance poétique de vérité (la poétique de Bonnefoy est, comme on sait, dans une large mesure une guerre faite au leurre de l’image), mais à la musique verbale (rythmes et sons). Commentant, dans le passage qu’on vient de citer, l’importance des noms de lieux dans la Sylvie de Nerval, Bonnefoy ajoute significativement : « Le langage est bien au travail, qui différencie le lieu, mais c’est par des noms, des noms propres qui en préservent l’épaisseur d’être, non par des mots conceptuels, qui défont l’unité du monde. » Ou encore : ce qui est à écouter dans le poème, ce ne sont pas des significations (fussent-elles métaphoriques), mais une « fièvre », qui passe en quelque sorte entre les mots. En somme, le poème est un acte ou un geste avant que d’être un assemblage d’énoncés, et c’est à ce niveau infra-sémantique, musical et « gestuel », qu’opère d’abord l’efficace de son dévoilement.
On retiendra enfin que, sous l’angle d’une métaphysique de la poésie, ce qui frappe, chez Bonnefoy, c’est le transfert ce celle-ci au plan éthique. En effet (geste éminemment kantien), à la fois le poète constate qu’« il n’y a pas d’ancrage du signifié dans le référent », que le grand réseau des correspondances n’est plus, mais que, malgré le discrédit qu’a subi la « raison analogique » (qui n’est autre que la raison poétique) du fait du pouvoir devenu sans partage de la raison analytique propre aux sciences, demeure en nous « une conscience profonde » par laquelle « nous nous vouons tout autant que dans le passé à la perception symbolique et habitons des correspondances ». Car bien que l’ancienne structure théologique du monde ait été démembrée, le besoin demeure en nous d’un cosmos habitable. « Fille de la mémoire », la poésie a pour tâche et responsabilité de « redignifier » le projet dévalué par les sciences d’une habitation poétique (analogique, naïve) de la terre. C’est en ce sens, gardant mémoire « de la réalité de l’expérience première, et du bien qu’elle procurait », qu’elle peut être « bénédiction » plutôt que malédiction.
9 avril 2007
[Recherche] Poésie et vérité, Jean-Claude Pinson
Filed under: recherches,UNE — Étiquettes : agamben, Bataille, bonnefoy, derrida, fourcade, Jakobson, jean-claude-pinson, kafka, mallarme, metaphore, nancy, quintane, recherche-theorie, ricoeur, Saussure, surréalisme — rédaction @ 8:01
Pas de commentaire »
No comments yet.
RSS feed for comments on this post.