L’analogie discréditée
Cette position de Bonnefoy est sans doute singulière dans le contexte contemporain. Car si sa poésie est sobre en images et en métaphores, sa poétique, on vient de le voir, refuse de forclore la voie analogique, pour autant qu’elle est le mode en lequel s’éprouve et se dit toujours (même si c’est sous des formes nouvelles) notre appartenance à l’Un (à l’« indéfait » du « monde »). C’est même toute l’entreprise de la poésie que d’en garder mémoire, à rebours du démembrement analytique auquel s’emploie le concept. Or le discrédit dont la métaphore (ou plutôt le métaphorique) est aujourd’hui l’objet, dans les pratiques de la poésie comme dans les discours qui la réfléchissent, procède, plus radicalement, d’une récusation de l’analogie en tant que vieillerie métaphysique.
Trope de la ressemblance (chez Aristote déjà ), la métaphore participe d’abord de cette métaphysique en ce qu’elle présuppose la thèse d’une continuité ontologique, l’être étant tout entier ordonné selon la grande chaîne de l ’analogie. « La métaphore, écrit ainsi Henri Morier, répond à une appréhension immédiate de deux ou plusieurs affinités au sein de l’analogie universelle; cette forme d’intuition est une démarche spécifique de l’esprit poétique».
Elle se rattache ensuite à une métaphysique de l’originaire. Car la métaphore est censée retrouver, en amont du concept, la vérité cachée autant que première du Grand Code de l’univers. C’est pourquoi la poésie, lieu par excellence de ce que Derrida nomme les « tropes “instituteurs“ » de la métaphore, peut être décrétée la plus proche de la voix de la nature (celle qui parle au cœur). C’est la thèse de Vico et de Rousseau, pour qui la langue est originairement métaphorique et poétique. La voie se trouve ainsi ouverte pour une sacralisation de la poésie que le romantisme accomplira.
La métaphore peut enfin être dite métaphysique dans la mesure où son concept repose sur le présupposé d’une division entre sensible et non-sensible. Et ce partage métaphysique s’accentue encore si l’on comprend le transport métaphorique comme élévation d’une sphère à l’autre. Telle est notamment la définition que donne Hegel, non pas exactement de la métaphore, mais du processus de métaphorisation . Fondamentalement, il est pour lui spiritualisation, « mouvement d’idéalisation », où la signification concrète vient progressivement à s’effacer, selon une logique qui est celle, remarque Derrida, de la fameuse Aufhebung. Un tel mouvement, s’il affecte l’usage ordinaire de la métaphore « dans le langage parlé », où, note Hegel, elle « trouve son principal emploi » pourrait sembler ne plus être de mise dans la poésie, dans la mesure où celle-ci s’attache à rester, avec les mots, au plus près du concret. Pourtant, on a bien encore affaire au même mouvement d’idéalisation, pour autant que la métaphore dans le poème est bien ce que Hegel nomme une « transformation de toute existence en une idée appréhendée et façonnée par l’imagination ». On ajoutera encore que cette métaphysique est sans doute portée à son maximum lorsque la métaphore est partie prenante d’un style lyrique. « L’âme lyrique », faisant, comme dit Baudelaire, « des enjambées vastes comme des synthèses », est hyperboliquement métaphorique. L’emploi de la métaphore participe alors d’une opération qui consiste à « apothéoser » (c’est-à -dire élever au divin), la réalité tout entière.
Anti-romantique, la représentation de la littérature qui apparaît avec le structuralisme est d’abord une critique de cette métaphysique de l’analogie. On la trouve ainsi formulée par Roland Barthes : « La bête noire de Saussure, c’était l’arbitraire (du signe). La sienne [celle de Barthes lui-même], c’est l’analogie. Les arts “analogiques “ (cinéma, photographie), les méthodes “analogiques“ (la critique universitaire, par exemple) sont discrédités. Pourquoi ? Parce que l’analogie implique un effet de Nature : elle constitue le “naturel“ en source de vérité; et ce qui ajoute à la malédiction de l’analogie, c’est qu’elle est irrépressible ». Par-delà des « méthodes », ce qui plus profondément est discrédité c’est en fait toute la métaphysique des correspondances. Et le discrédit n’est évidemment pas l’effet d’une lubie de l’individu Barthes (sa « bête noire »). Il est historial, « épochal » : c’est le monde désenchanté où désormais nous sommes qui rend intenable le système de l’analogie (des correspondances) à quoi renvoie la métaphore – et est encore moins tenable la prétention à fonder en elle une vérité (parce qu’elle ferait parler la Nature).
Au passage, on remarquera que si Bonnefoy et Barthes font le même constat d’un discrédit historique de l’analogie, c’est pour en tirer des conclusions opposées. Pour le premier, son caractère « irrépressible » est un bien, dans la mesure où, selon une logique de l’illusion féconde qu’on trouve déjà chez un Leopardi, elle peut contribuer à une habitation désaliénée de la terre. Pour le second, elle est d’abord un mal (une « malédiction ») à quoi il faut résister, car elle ne peut qu’aider à entretenir de fâcheuses (et non pas fécondes) illusions. Bonnefoy est post-romantique, là où le modernisme de Barthes est davantage « textualiste ».