Moderne = littéral
En amont du structuralisme, le discrédit frappant la métaphysique de l’analogie est loin, au plan littéraire, d’être absolu. Il suffit ici de songer au surréalisme. Néanmoins, on peut considérer que c’est une tendance de fond que celle qui voit la littérature moderne gagner son originalité en cherchant à s’émanciper du règne de la métaphore. « Tout ce qu’on pourrait appeler la modernité littéraire, note ainsi Derrida, tient au contraire [de Rousseau] à marquer la spécificité littéraire contre l’assujettissement au poétique, c’est-à -dire au métaphorique. » Car la métaphore « reste, par tous ses traits essentiels, un philosophème classique, un concept métaphysique ».
Mais la poésie n’est pas le « poétique ». Aussi n’échappe-t-elle pas, pour autant qu’elle participe à ce mouvement général de la littérature moderne décrit par Derrida, à cette tendance de fond qui voit se substituer au registre métaphorique des modes d’écriture davantage enclins à la littéralité. On pourrait, pour ce qui est de la poésie française, en suivre quelques-uns des cheminements, de Reverdy jusqu’aux effets de la réception des Objectivistes américains, en passant par Ponge et Tortel. Et ladite tendance serait encore plus massivement observable dans la production actuelle. Mais c’est aussi au niveau des théories qui s’attachent à penser aujourd’hui la poésie qu’on peut observer cette fin du règne de la métaphore. Tandis qu’en 1966 un Jean Cohen pouvait encore assimiler le fait poétique à la métaphore (« le fait poétique, écrivait-il, commence à partir du moment où la mer est appelée “toit“ et les navires “colombes“ »), c’est de tout autres définitions, beaucoup plus attachées à la matérialité de la forme, que proposent un Giorgio Agamben ou un Jean-Luc Nancy. Le premier insiste sur ce trait littéral du poème qu’est l’enjambement (la versura) ; le second met l’accent quant à lui sur la coupe et la syncope qu’elle produit dans l’énoncé. Ainsi défini, le fait poétique est davantage de l’ordre du discontinu que de la continuité propre à l’analogie et à la métaphore – de l’ordre du saut (ou de l’espacement) plutôt que de la synthèse.
Quant à la poésie la plus contemporaine, les types d’écritures qu’on peut dire « littérales » y abondent, au point qu’on a même pu parler d’un courant « littéraliste ». Ouvrons par exemple un livre de Nathalie Quintane intitulé Chaussure. On y trouve ces phrases (ce sont les quatre premières de la deuxième page) : « Dans les vitrines des magasins, les chaussures ont des lacets noués./ Dans leur boîte, les chaussures sont protégées par une feuille de papier de soie pliée en deux./A l’intérieur de chaque chaussure, l’étiquette du fabricant se déplace parfois, sans se décoller./ Dans leur boîte, les chaussures sont disposées tête-bêche.» De tels énoncés, par la surprise (une surprise déceptive) que produit leur langage volontairement neutre, radicalement « dégraissé », surprenant dans le contexte d’une attente « poétique », exercent une séduction réelle. Elle agit d’autant mieux qu’on prend en compte l’échelle du livre tout entier, échelle à laquelle peut jouer pleinement un art de la variation et de la juxtaposition qui doit beaucoup au procédé métonymique.
On se souviendra ici de la thèse de Jakobson, soulignant la « structure bipolaire » du langage, partagé entre deux orientations possibles (métaphorique ou métonymique), la seconde l’emportant dans la poésie moderne (et encore plus dans la contemporaine). Les procédés de la liste, du collage, du montage, etc., y sont préférés à la métaphore. Par exemple, dans les derniers recueils de Jude Stéfan, l’effet de surprise poétique procède en premier lieu du recours à une technique de l’énumération, de la série purement contingente, où c’est la loi de la contiguïté fortuite qui semble l’emporter. Parler d’effet poétique, c’est évidemment du même coup soulever la difficile question de la réception et du jugement. Disons pour faire vite que, dès lors qu’on récuse toute compréhension essentialiste de la poésie, c’est d’abord une question de contexte et de « valeur de position historique ». Pour atteindre à une parole « parlante », comme dit Merleau-Ponty, le texte doit rompre avec tout poétisme usé, celui par exemple qui découle du surréalisme, de son abus de la métaphore et du « stupéfiant-image ». L’ostranenie des Formalistes russes, cette opération d’« estrangement » de la langue qui fait que telle ou telle poésie va être ressentie comme neuve par le lecteur, repose d’abord sur la répudiation des conventions poétiques dominantes. C’est en ce sens que l’on peut dire que la poésie se fait toujours contre la poésie, qu’elle est, pour reprendre une expression de Wittgenstein, un « jeu de langage » « secondaire », au regard non seulement d’un usage premier du langage, mais d’un état donné, à telle ou telle époque, de la poésie elle-même.
9 avril 2007
[Recherche] Poésie et vérité, Jean-Claude Pinson
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