Libr-critique

9 avril 2007

[Recherche] Poésie et vérité, Jean-Claude Pinson

Métaphore et concept dans le « grand ordre poétique »
A l’appui de sa remarque sur la propension de la littérature moderne à la littéralité, Derrida cite le passage suivant du Journal de Kafka : « D’une lettre : “C’est à ce feu que je me chauffe pendant ce triste hiver.“ Les métaphores sont l’une des choses qui me font désespérer de la littérature. La création littéraire manque d’indépendance, elle dépend de la bonne qui fait du feu, du chat qui se chauffe près du poêle, même de ce vieux bonhomme qui se réchauffe. Tout cela répond à des fonctions autonomes ayant leurs lois propres, seule la littérature ne puise en elle-même aucun secours, ne loge pas en elle-même, est à la fois jeu et désespoir. » Derrida commente en soulignant que la moderne remise en cause de la métaphore « peut être triomphante ou, à la manière de Kafka, dépouillée de toute illusion, désespérée et sans doute plus lucide : la littérature qui vit hors d’elle-même, dans les figures d’un langage qui d’abord n’est pas le sien, mourrait aussi bien de rentrer en soi-même dans la non-métaphore. » En d’autres termes, il ne peut y avoir de littéralité pure, sinon par une sorte de passage à la limite qu’on observe dans les pratiques des avant-gardes.
S’il y a bien, dans la poésie contemporaine, un « littéralisme » en quelque sorte « triomphant », on trouve aussi des œuvres importantes où l’on sait tirer parti, lucidement, des ressources que peut encore offrir la métaphore. Un Dominique Fourcade, par exemple, s’il récuse tout usage primaire de la métaphore, comparée à de l’amiante, sait aussi, opportunément et ironiquement, y recourir, y compris sous la forme d’une métaphore filée : « Ici, je voudrais faire un peu de littérature, si vous permettez ; des métaphores, certes (qui ne sont pas nécessairement de la littérature…), mais pas tant que ça : Amérique – très tôt ce mot s’est glissé à l’instinct dans l’arène des rêves, comme un apprenti-mot mais déjà en tenue de rêve, voilà, il est là pour faire des passes avec sa muleta dans la lumière (…) ».
Mais Le sujet monotype ne se contente pas d’employer à l’occasion la métaphore ; c’est l’ensemble du livre qui appelle constamment, en même temps que la lecture la plus littérale, une lecture d’ordre métaphorique. Car si l’ouvrage recourt au registre conceptuel, celui en l’occurrence de la critique d’art, c’est pour en faire un usage décalé, déplacé de la langue analytique (analytique-conceptuelle) qui lui est propre. Degas et sa méthode signifient en effet dans ce livre autre chose que ce à quoi littéralement, en peinture, ils renvoient. Ils désignent aussi le poème et la question poétique (celle de la genèse du poème, celle de la « poémogonie », comme l’appelle l’auteur).
D’une certaine façon, c’est tout le livre qui est organisé comme une grande métaphore, un processus total d’interaction entre les éléments hétérogènes que convoque le discours poétique de l’auteur (cela va de Degas au sous-commandant Marcos, en passant par une histoire de martin-pêcheur, une évocation de l’Amérique, ou encore une page en hommage à Pina Bausch). Métaphore au carré, il invente sur les éléments confrontés des perspectives inédites, les éclaire d’un sens nouveau et ainsi peut d’autant mieux atteindre un « grand ordre poétique » qui n’est pas dissociable d’un parcours (du) prosaïque.

Cette façon singulière d’en user avec la métaphore, de l’escamoter et de l’établir en une majesté nouvelle, contribue pour une part qui n’est sans doute pas mince au sentiment de fraîcheur, de surprise éblouie, que le lecteur ne peut manquer, selon moi, d’éprouver à la lecture de la poésie de Fourcade. Et si, comme je le crois, le sentiment de « naïveté » éprouvé est indissociable d’un sentiment de vérité (de saisissante pertinence), il faut alors admettre non seulement une efficace de l’écart (l’« estrangement »), mais aussi une justesse métaphorique. Il faut cette justesse (et pas seulement le caractère inédit, dissonant, de la métaphore) pour que la parole soit vraiment « parlante ». Vieille question, soulevée déjà, comme on sait, dans les jugements divergents de Breton et de Reverdy quant à la question de l’image. Le premier, comme on sait, privilégiant l’éloignement maximal (l’image « la plus forte est celle qui présente le degré d’arbitraire le plus élevé »), tandis que le second insiste sur la justesse (« Plus les rapports de deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte – plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique »). Autrement dit, la métaphore (la métaphore juste, réussie) est productrice d’un Sinn (sens) qui est aussi Bedeutung (référence).

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