Libr-critique

9 avril 2007

[Recherche] Poésie et vérité, Jean-Claude Pinson

Métaphore et vérité
Reste alors à tenter de jeter quelque lumière sur la difficile question de la justesse de la métaphore – indissociable sans doute de celle, plus spéculative, de la possibilité d’une « vérité métaphorique ». Car, quand bien même on refuserait d’attribuer à la métaphore quelque pouvoir supérieur dans l’ordre de la connaissance, comme sont trop enclines à le faire les théories spéculatives de la poésie, il reste qu’on ne peut dénier la réalité phénoménologique du sentiment que nous avons bien, comme lecteurs, d’une différence entre une métaphore porteuse d’un effet de vérité et une autre qui nous semblera arbitraire.
C’est à cette question que s’attaque Paul Ricœur au terme de son livre La Métaphore vive. Prolongeant les analyses de Jakobson, il y parle d’une référence « dédoublée », proposant une théorie qu’il appelle « tensionnelle » de la vérité métaphorique. La vérité métaphorique, explique-t-il en substance, naît d’une tension entre être et non-être. Le discours métaphorique est celui qui « invente » aux deux sens du mot : il crée et il découvre. Il crée en tant qu’il repose sur une innovation verbale. Mais celle-ci n’échappe à la gratuité que si la « véhémence ontologique » de l’énoncé rencontre (« découvre ») un aspect jusque là inaperçu de la réalité. Il s’ensuit dans l’énoncé une double polarité, une « tension », entre un moment de négation, de critique (de fiction – no era), et un moment, « extatique », d’affirmation (d’attestation – era). La vérité métaphorique naît à la confluence de ces deux moments, de l’écart dynamique qu’ils produisent dans l’énoncé, de leur tension indépassable, puisque « la pointe critique du “n’est pas“ (littéralement) » est toujours incluse « dans la véhémence ontologique du “est“ (métaphoriquement) ».
Mais Ricœur ne s’en tient pas là ; il cherche à donner un fondement ontologique à cette vérité de la métaphore en la rapportant à un « existential ». Et il croit le trouver dans « l’humeur mythisée », le mood (la Stimmung), voyant en elle un équivalent de ce qu’est le muthos pour la tragédie : un modèle heuristique à travers lequel s’atteint une dimension jusque là inaperçue du réel. C’est le « sentiment » ontologique qui le gouverne qui permettrait au poème de s’ouvrir à la réalité (en même temps qu’il l’ouvrirait), à travers (et selon) les expressions métaphoriques qui l’articulent. Ce faisant, Ricœur pense éviter l’écueil d’une définition « émotionnaliste » de la poésie : l’émotion n’est pas une affection qui serait sans dehors, comme le voudrait le positivisme logique énonçant que tout langage qui n’est pas descriptif n’est qu’émotionnel (i. e. purement ressenti à l’intérieur). « Le sentiment poétique, dans ses expressions métaphoriques, dit l’indistinction, écrit-il, de l’intérieur et de l’extérieur. » Il a, en d’autres termes, en même temps qu’une portée heuristique, une dimension ontologique.

Aussi suggestive et fouillée qu’elle puisse être, cette théorie ne va pas sans difficultés. On pourra d’abord se demander si elle n’aboutit pas à reconduire, à un niveau certes plus ontologique que rhétorique, le postulat selon lequel le fait poétique commencerait avec la métaphore, le mood étant son fondement dans l’ordre d’une ontologie de l’existence. La catégorie de « l’humeur mythisée », équivalant à la Stimmung heideggerienne, est ainsi l’existential par le biais duquel Ricœur retrouve la théorie spéculative de la poésie comme « habiter primordial » (tout en privilégiant, dans le concept d’existence, la dimension de l’appartenance).
On se demandera ensuite si ce n’est-ce pas encore sacrifier à une métaphysique de la fondation que de rapporter la justesse de la métaphore à un exister primordial (à un « existential » synonyme d’ouverture à l’être), dont elle serait comme le bâton de sourcier. Ne vaudrait-il pas mieux parler d’usage inhabituel, dissident, se révélant cependant « vrai » à la faveur d’un contexte à chaque fois contingent – et étendre ces notions d’usage et de contexte à tous les paramètres du poème et pas à la seule métaphore ?

Revenons un instant au livre de Dominique Fourcade que nous évoquions. L’effet de vérité de la grande métaphore qu’est, en un certain sens, Le sujet monotype tout entier, ne procède pas tant de la pertinence référentielle de tel ou tel énoncé pris isolément que du haut degré d’intégration de chaque élément métaphorique dans le tissu du livre. La justesse de la métaphore est, non pas sens propre, mais sens approprié à la texture du poème où elle s’inscrit. Le juste est le propre comme terminus ad quem où l’usage déviant vient s’ajuster au contexte d’une constellation globale. Autrement dit, c’est seulement lorsqu’elle est reconduite à la littéralité du texte, fondue en lui, que la métaphore (le métaphorique) peut ne pas sembler fausse, forcée, arbitraire, mensongère. On retrouve ici ce que dit Merleau-Ponty de la philosophie (de la langue philosophique aussi bien) : il appelle de ses vœux une « hyperdialectique », une « dialectique sans synthèse », écartant toute « pensée thétique », excluant « toute extrapolation », et ainsi « capable de vérité », car du coup envisageant « sans restriction la pluralité des rapports » et préservant l’infinie ouverture du réel et l’ambiguïté du sens – celle de l’existence irréductible au concept (au logos) tout aussi bien. De la même façon, on pourrait parler, à propos de Dominique Fourcade, pour décrire sa manière de composer en explorant, par exemple, toutes les dimensions, facettes et lignes de fuite d’un mot ou d’une idée (ainsi le mot « Amérique » dans Le sujet monotype), d’une « hyperpoétique ».

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