Libr-critique

9 avril 2007

[Recherche] Poésie et vérité, Jean-Claude Pinson

L’inexprimable, non pas dit mais montré
La justesse de la métaphore semble donc tenir pour une part à un accord, à chaque fois contingent, s’établissant entre un usage déviant (métaphorique) et le contexte textuel où il apparaît (avec cette particularité peut-être, dans le cas de l’« hyperpoétique » de Dominique Fourcade que l’un et l’autre tendent à se recouvrir). Reste à déterminer maintenant, si l’on veut pouvoir parler d’une vérité métaphorique, dans quelle mesure le contexte peut être autre que strictement textuel.
Wittgenstein, rejetant les théories mentalistes de la signification, insistait sur l’immanence de celle-ci à la phrase. Et il ajoutait, à rebours du logicisme qu’il avait pu dans un premier temps professer, que la compréhension de la signification d’une phrase, dans bien des cas, s’apparente beaucoup plus à la compréhension d’un thème musical qu’à la compréhension d’un simple contenu sémantique. Pour autant, l’inexprimable (ou l’informulable) qui caractérise cette dimension musicale de la signification n’a pas besoin d’être rapporté à une instance ontologique métalinguistique, susceptible, comme le mood (« l’humeur mythisée » de Ricœur) d’en rendre raison. Wittgenstein se contente ainsi de noter, à propos d’un poème de Uhland, que « l’inexprimable est – inexprimablement – compris dans ce qui est exprimé. » En d’autres termes, la signification se suffit à elle-même et elle n’a pas d’autre lieu, y compris dans ce qu’elle peut avoir de plus indicible, que la phrase elle-même – une phrase qui cependant la montre autant qu’elle la dit.
Mais si la signification d’une phrase (et donc d’un énoncé métaphorique) n’est assignable à aucun dehors, comment comprendre ce qui fait la justesse éventuelle de la métaphore (l’effet ressenti de sa justesse) sans en quelque façon la rapporter à une altérité non-langagière (ou au moins non-sémantique)?
On dira d’abord que cette justesse tient à ce qui fait l’énoncé poétique sans être d’ordre strictement sémantique. Elle dépend, cette justesse, de la façon dont le poème se manifeste en disant. Elle tient à ce qu’il montre (car il ne se contente pas de dire), et à la manière dont il le montre et se montre. Ce qui compte alors, ce n’est pas tant la teneur sémantique du poème que la sorte de geste qu’il constitue. Ce qui importe, c’est la tenue de son geste en même temps que la qualité de sa résonance (Wittgenstein insiste sur ce qu’il appelle « tous les innombrables gestes de l’intonation. »). Car sans doute entendre et voir sont-ils ici une seule et même chose.»
Le poème ne se contente donc pas de dire (d’user du concept et de la métaphore). Il (se) montre, et c’est dans cette monstration sans doute que se donne à voir et à entendre, que s’atteste, indissociable d’une intonation et d’un geste, la justesse ou la fausseté d’une métaphore. La vérité métaphorique n’est donc jamais seulement appréhendée comme pertinente impertinence sémantique dans l’ordre du dire. Elle s’incarne comme geste, et ce geste est celui du poème saisi dans toutes ses dimensions. Comme tel, un poème, dirait Wittgenstein, a ou non du caractère, un caractère qu’exprime (ou trahit) sa « physionomie ».
Franchir un pas de plus, ce serait contextualiser la justesse métaphorique au-delà de la sphère où se produit ce que les poéticiens appellent la « signifiance » ; ce serait rapporter cette justesse à une « forme de vie » (je reprends l’expression wittgensteinienne) dont le poème et son jeu métaphorique seraient solidaires. C’est un pas évidemment périlleux, parce que rien n’est plus difficile à démêler que le lien – inexprimable – par lequel le recto du poème adhère (et désadhère) au verso de l’existence (et réciproquement). C’est pourtant un pas nécessaire, et c’est par ce biais que la vérité métaphorique est aussi au fond une question éthique – celle, si l’on veut, d’une vérité « poéthique ».

Jean-Claude Pinson

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