Libr-critique

21 avril 2007

[chronique spéciale élections] à propos de Changer tranquillement la France et de avril-22

Séparations et jeu de miroir interne — Avec Avril-22, ceux qui préfèrent ne pas, une toute autre structure apparaît. Nous n’avons pas à faire une oeuvre collective, mais à un ensemble de contributions distinctes, qui partant pratiquement toutes du refus de voter, cependant analyse cette décision selon des angularités différentes. Ainsi dans ce volume ce qui doit primer est la tension, voire même certaines formes d’opposition entre des signatures.
Ces oppositions apparaissent aussi bien théoriquement qu’au niveau de la formulation, passant par l’analyse, la fiction-philosophique, le dialogue, le théâtre, le fragment. Ce qui est à remarquer tout d’abord, c’est la proportion de dialogues qui apparaissent dans avril-22, au sens où il semblerait que pour beaucoup la médiation dialogique, ou théâtralisée puisse permettre d’ouvrir littérairement et philosophiquement, la question politique. On connaît pour une part la place que le dialogue a eu dans la philosophie, permettant de Platon à Diderot, de mettre en jeu, le langage, afin de l’ouvrir non seulement sur ses propres limites de sens, mais aussi à cette dimension qui en détermine la nature et l’efficace : le politique. En ce sens le dialogue, et par voie de conséquence la logique théâtrale porte avec soi, ce qui se retrouve ici, une forme de constitution de scènes fictives où à partir d’un partage du dire, peut s’énoncer ce qui n’aurait pu être dit selon les lois politiques du dire, ce qui conduit que l’on peut faire état dans cette fiction dialogique, de ce que l’État, en tant qu’Unité constituante du langage politique, ne peut pas et ne veut pas dire. Ici Badiou a eu des analyses très pertinentes dans son essai Rhapsodie pour le théâtre : “De quoi parle le théâtre, sinon de l’état de l’État, de l’état de la société, de l’état de la révolution, de l’état des consciences relativement à l’État, à la société, à la révolution, à la politique ?” [Rhapsodie pour le théâtre, ed. Le spectateur français].
Par ces scènes se démultiplient les voix, elles entrent en relation, en opposition, en écho. La particularité ainsi des textes de Christophe Spielberger, d’Eric Arlix, d’Alain Badiou et de François Cusset, apparaît dans ce régime du discours qui fragmente la voix propre en incarnant, en figurant des positions du dire, en en montrant certains enjeux au travers la représentation. Ceci apparaît parfaitement dans le travail d’Éric Arlix, Bienvenue à la réunion 359, qui entre phases absurdes [jeux rhétoriques et symboliques] et constat d’échec du dire dans la réalité socio-politique, interroge la possibilité de la désobéissance civile et ceci par la variation de voix : Frédéric, Georges, Sacha, Marco, Catherine, qui se posent toutes dans cette possibilité d’un autre dire [sans doute en lisière de l’autre du dire], que le dire qui obéit à l’ordre : “la désobéissance civile c’est lourd comme sujet. Du très lourd. Dire “on est pas d’accord” c’est difficile aujourd’hui, enfin ça a toujours été difficile depuis le néolithique, mais là depuis le IIIème millénaire ça devient quasiment impossible d’imaginer la vie autrement que truffée de zones concurrentielles.”
Mais si ce qui apparaît d’emblée, tient bien à ce choix du dialogique, c’est bien l’ensemble qui se donne selon cette tension. En effet, loin d’un manifeste, ou bien même non réductible à des manifestes dispersés, ce qui est à l’oeuvre dans Avril-22, se donne par les écarts entre chaque auteur, au sens où, chaque auteur choisissant sa modalité élocutoire, ouvre un espace du dire qui recoupe et se sépare de celui posé par les autres.

voies de la différence — Ainsi comme cela apparaît, Avril-22, tire sa force de la fragmentation, non seulement entre les auteurs mais au sein même du travail que font les auteurs, lorsqu’ils démultiplient dialogiquement ou théâtralement les voix. La désobéissance civile apparaît ainsi d’abord comme l’impossible réduction de la différence à l’unité ou bien la vérité quant au politique. Ce qui se présente par les multiples pensées n’est pas réductible au compte-pour-un établi selon les règles actuelles politiques.
Alors que les discours politiques, quelque soit le parti ou l’intervenant, sont toujours pro-thétiques et s’auto-constituant en tant que vérité, Avril-22, par le rassemblement de la différence conservée dans le jeu des différences, montre un autre espace politique : celui — pour reprendre ici Jacques Rancière dans Aux bords du politique — du co-partage d’un monde en tant que lieu de la différenciation des présences et de là, de la représentation.
De même, Changer tranquillement la France, se donne par la fiction politique qui y est développée, comme voie de différence. Dans chacune de ces perspectives, de nature différente, ce qui apparaît c’est en quel sens le dire politique pour se dire, au lieu de ratifier et de concorder au dire déjà constitué invente un lieu où le dire s’inaugure selon une autre logique et une autre cohérence. Ce qui ressort n’est pas ainsi la nature du politique en tant que telle — ce que peut rechercher le philosophe — mais bien plus la re-présentation du dire politique, qui suivant les angles est remis en critique selon le principe de l’identité.

Pas de commentaire »

No comments yet.

RSS feed for comments on this post. TrackBack URL

Leave a comment

Powered by WordPress