Ce qui fait la force d’Avril-22, cela tient au fait qu’inconditionnellement, la pensée ne peut se donner sans condition à la vérité proposée par un tiers. Inconditionnellement, à savoir de par sa nature qui conduit la pensée à n’être que dans la différence des pensées, et donc dans le différé d’elle-même en tant que vérité totale et absolue. Car les formes choisies ici littérairement, portent bien sur l’impossibilité de la pensée à se définir comme identique à elle-même, lorsqu’elle n’est qu’une pensée. Le dialogue, et ceci depuis Platon, certes, peut révéler une dialectique, mais il est aussi la scène du polémos, la scène où l’autre, celui qui ne concorde pas à ma pensée est appelé à paraître et dessiner par sa présence dans mon écriture des différences de perspective.
Faisons ce constat : alors que le jeudi 19 avril Nicolas Sarkozy a pu dire, sans que cela soit relevé : “je veux que mon combat soit votre combat†puis d’un signe de la main a pu conclure par un “levez-vousâ€, alors qu’il a pu ainsi s’approprier la parole des autres dans une logique de l’identification à lui-même quasi-messianique, le dialogue tel qu’il apparaît avec les différents intervenants de Avril-22, est le fait d’ouvrir l’autre en soi et ceci en lui laissant la parole, à savoir en lui ouvrant la place d’une parole. C’est pourquoi Alain Badiou avec beaucoup d’humour et tout à la fois de gravité rhétorique a raison de dire que celui qui arrive à être le même que le président, à savoir à s’approprier l’altérité d’autrui en tant qu’elle correspondrait à lui-même, “c’est celui qui encule les autresâ€, et bien évidemment comme nous sommes en République “dans le respect des droits de l’homme, naturellementâ€.
Avec ce qui vient d’être dit, nous sommes dans les parages de ce que Derrida avait ouvert, interrogeant le rapport entre démocratie et littérature. Dans son entretien avec Elisabeth Roudinesco, De quoi demain, il indiquait que la question de la littérature, et qui est au coeur-même du politique, est celle de “faire changer le sol de la responsabilité†en changeant, en déplaçant, en abusant et même en violent “la modalité du comme si, en lui inventant un nouvel élément, en en relevant peut-être l’infinitéâ€. Alors que le langage politique — et là il y a collusion fondamentale de tous les partis, de l’extrême droite à l’extrême gauche [ce que personne ne relève, très étrangement] — prétend que son discours est toujours absolument vrai, donnant le réel, oubliant que ce n’est qu’un des ordres possibles de cette vérité-là [effacement du comme si qui conditionne la possible vérité de tout discours politique], la littérature, et le théâtre exemplairement, rouvrent le “comme siâ€, s’en chargent de nouveau, par la responsabilité de réécrire ce “comme siâ€, le rouvrir en tant que possibilité de devenir. Avec la littérature le temps est hors de ses gonds, il est déstabilisé. La littérature est en ce sens, et ceci parce qu’elle est d’abord fiction — quels que soient les éléments documentaires qu’elle investit — toujours la possible effraction de la conformité ou du consensus, en tant quelle ouvre à toute forme de déformation, donc de monstruosité et d’autre part à la dissension, par l’émergence du multiple du point de vue de la parole.
Alors que beaucoup ont soif de réalité, de savoir en vrai ce qui a lieu, se reportant alors sur les paroles qui se proposent comme vraies, et même comme représentant le principe de toute vérité politique, nous percevons, que s’ouvrir au politique tient peut-être, fondamentalement de la possibilité fictionnelle qui appartient à la littérature. La fiction en tant que lieu d’une possible éthique de la responsabilité face à la présence d’autrui, en tant que lieu de ma variation par la présence qu’il découpe dans ma propre représentation [Nous ne serions pas loin ici de Blanchot]. Mais cette responsabilité d’autrui, le fait qu’il y ait toujours une forme d’être-avec dans la littérature, ne se détermine pas en rapport à la loi de la Nation ou à son identité, ni même face à une quelconque juridiction, car irresponsable face à ces pouvoirs ne pouvant leur déléguer une quelconque autorité sur cela qui est signé en tant que texte, cette responsabilité n’est que face à soi, en tant qu’être responsable de ce qui a été écrit. Derrida : “Ce devoir d’irresponsabilité, de refuser de répondre de sa pensée ou de son écriture devant les pouvoirs constitués, voilà peut-être la plus haute forme de responsabilité.†(Acts of literature, ed. Derek Attridge). Et il lie cette “haute forme de responsabilité†à la démocratie en tant qu’elle n’a de cesse de maintenir ce qui advient dans la suspension même de son advenir, par sa variation du comme si tout ce qui était écrit était vrai. C’est pour cela qu’un geste comme celui d’Inculte doit être découvert, au sens de ce tranquillement, de cette légèreté fictionnelle du politique qu’ils donnent à lire et qui par son comme si met et remettra toujours en jeu et en crise ces élections de 2007.
Concluons sur les étranges schémas_X_pensées de l’Agence_Konflict_SysTM qui sont présents dans Avril-22, au sens où ce qui est en oeuvre-là , me paraît tenir de cet angle d’analyse. Ces schémas exposent formellement, quasi-scientifiquement ou selon une fiction scientifique, des mécanismes du politique, aussi bien intentionnels, que linguistiques ou sociologiques. Ces schémas sont liés à des blocs d’analyse, qui ressemblent parfois à une forme de poésie objectiviste, parfois à des citations déguisées, ou encore à des détournements de démonstration philosophique. Ce qui transparaît de ces trois schémas, c’est en quel sens tout en démontant un ensemble de lois qui régit la réalité économico-socio-politique, ils constituent schématiquement des possibilités de nouvelles formes de lois, de nouvelles natures de lois. En ce sens on pourrait penser, que si le livre d’Inculte ou bien chaque dialogue ou scène est une forme de variation du comme si, les schémas_X_pensées de l’A_K_S sont des matrices à comme si. Des modèles de mécanique possible. C’est bien d’ailleurs ce que semble définir leur titre, le X, étant l’ouverture à une multitude, à la variation, au croisement (Hermès) des pensées.