Libr-critique

8 novembre 2007

[Recherche] La présence (tr)Ou(vr)hante de la femme chez Christian Prigent

Toutefois, c’est par l’expérience à chaque fois singulière du corps que ce trou se présente, que la croyance en l’évidence et en la concordance s’absente [6]Une généalogie de cette négativité est ainsi en œuvre dans la réflexion prigentiennne. Toutefois, comme lui-même l’explique dans Salut les anciens à partir du rapport entre Balzac et le réel, cette généalogie ne révèle pas tant le geste conscient de chaque auteur, que ce que la modernité peut tracer comme ligne de consistance menant à elle : « Les modernes ne sont pas les enfants des anciens. C’est plutôt le contraire : la perplexité et le savoir vivant qui nous viennent des modernes nous font regarder les anciens d’un œil moins tué d’indifférence ; ainsi nous pouvons les réenfanter à chaque fois : les rendre à l’inquiétude de la vie » (p.60).
Ce qui se joue dans cette trouée n’est pas de l’ordre d’une « réconciliation sublime avec le monde » tel que cela peut s’esquisser dans le post-surréalisme. Loin de la réconciliation, de la liaison, la femme par son trou, et par la profondeur expérimentée du trou déroge à toute circonscription, à tout renfermement. Le trou de la féminité est justement ce qui oblige à s’affronter à un dire qui n’en finit pas de se battre avec sa propre nature, ne pouvant témoigner de la trouée du corps et de sa profondeur que par le paroxysme d’un dire impossible. Face à Nausicaa, « un profil lisse, il fait trou bien découpé dans le décor. La réalité s’ordonne autour de ce trou de corps » [Commencement, p.217].

C’est selon cet horizon de la trouée, du « vrai trou » qu’il faut alors comprendre la présence de l’élève et ce qu’elle déclenche en tant que bandaison pour le professeur. Cette présence de la femme est déclencheuse de désir et d’excitation : « Ce qui me fait bander c’est l’excès fébrile barbare furibond de l’âme de l’amour » [Le Professeur, p.39]. Et l’âme de l’amour se constitue dans la naissance du vide produit par la présence de cette autre qui crée un creux, un vide, une trouée dans la pensée et le corps : « ta fente est le vide qui fait du vide en moi » [Idem, p.5], ce à quoi l’élève répond, consciente de la négativité qu’elle expose face au regard de la pensée corporelle du professeur : « je suis un trou sans autre pensée que la pensée du trou ça troue la pensée je suis un condensé du trou de pensée comme pensée du trou »[7]Idem, p.25. On remarque ici que l’élève est présentée par Prigent comme un condensé, à savoir en quelque sorte corps emblématique qui pourrait renvoyer à l’ensemble des trouées qui apparaissent par les autres corps..

Lieu de trou, lieu de vie. C’est parce que joue la trouée, et donc l’incomplétude fondamentale de soi, l’impossibilité de l’auto-nomie de soi, que la vie est intensifiée par la cette présence qui apparaît dans un retrait constitutif. Lyotard écrivait, et ceci avec une certaine gravité, déterminant la spécificité du corps sexué de l’homme face au machine douée d’intelligence artificielle, qu’on « sait bien que cette différence, celle des sexes, est le paradigme de l’incomplétude non seulement des corps, mais des esprits » : « transcendance dans l’immanence » [Lyotard, L’inhumain, pp.28-29].Et c’est cette transcendance radicale du corps de la femme, de sa fente, de son trou qui creuse sa viande, dans l’immanence de sa présence qui par son impact, son impression implique dans le corps de cet autre-là qu’est l’homme, l’intensification. Eros se réveille. Ça vient fissurer l’espace de la conscience réflexive, sagement tenue par l’ordre mondain des représentations

Cette intensification, Prigent la définit poétiquement dans Écrit au couteau :

« Trou d’envie,
vide ma vie !
Redis quelle putain arbore ton nom ! »
(…)
« Le monde se vide en elle.
Le trou que ça fait en elle me troue la cervelle. »[8]Christian Prigent, Écrit au couteau, respectivement p.46 et p.47. Dans la partie sur l’objet aimé, Prigent articule la présence trouante de l’aimée en tant qu’elle oblige un coutellement de la lanue, la nécessité d’un patois, d’une articulation qui échappe justement à l’objectivité.

Le trou de la féminité n’est pas alors négation, mais si c’est bien la révélation dans le tissu du monde d’une négativité, celle-ci retirant donne, agit comme un centre qui entraîne pour celui qui s’y enroule, s’y frotte, une accélération d’être = l’intensité d’Eros.

"En nous la part putain astique
Le trou de l’os métaphysique"

Cette récurrence de la liaison entre trou de présence et femme a cependant une origine, une première expérience chez Prigent : l’expérience de la présence de la mère — et on ne peut oublier ce qu’a pu écrire Bataille — qui a contaminé d’une certaine manière tout ce qui apparaît de son genre.

La question de l’origine : la mère
Prigent témoigne de cette expérience du dire de l’impossible du dire à travers la question de la pré(s/gn)ence de la mère, non pas seulement mère comme l’enfantante, mais mère qui se révèle corps sexué, corps désir, corps charnel à l’ouverture béante du corps, « le fond nommé fond, le parfond du profond, le très du tréfond, le parfait du fin fond, le plafond à l’envers qu’est au bi du bout de la lie du trou, le cul radical de la basse fosse, le lit absolu du creux du puits, le trou en soi, l’essence de pertuis, le concept de con, l’extrait pur d’issue sur aucun espace, la bonde qui bée sur plus rien après, la chair tellement chair qu’elle touche à la non-chair » [Une phrase pour ma mère, p.105].
La mère, si elle obsède les écrits de Prigent[9]Ne me faîtes pas dire ce que je n’écris pas : « c’est la figure de ma mère qui obsède mes écrits » p.28, c’est qu’elle est tout à la fois corps biologique de l’origine, celle qui donne la langue maternelle, un certain cadastre de la langue, une certaine forme pulsionnelle et relationnelle, et en dernier lieu, elle est celle dont le corps béant du trou du surgi se fait interdit au désir, ne supporte le désir et l’inceste que dans le jeu à vide et à cran d’une langue qui se bat dans ses propres contradictions[10]C’est là précisément que Prigent croise Bataille. Cette mère chez Bataille, qui belle, devient dès le commencement du récit obsédante, provoquante, appelant le désir de l’enfant, le confrontant aux limites de son être et de son imagination..
La mère donne naissance, elle sécrète, mais simultanément à la sortie, apparaît la privation de cette origine. L’origine-trou, devient l’abîme-trou par la sortie : « son con faille du rien » [Dum pendet filius, p.49].
Sortir : ne rencontrer que l’énigme à partir de laquelle seule une « imagimère » peut entrer en mouvement, l’imagimère, à savoir la production de la pensée et des mots dans cette trouée du sens qu’est l’origine arrachée, opaque, rebouchée dans le même moment que celui de la sortie. L’imagimère, rien de pur, rien d’un secret à la transcendance épurée d’une immaculée conception.
Présence d’un évangile inversé, elle est l’envers de tout renfermement dans la sainte spiritualité, elle devient le lieu blasphématoire de l’évidement de la carne de l’âme, le lieu où l’âme se fait chair, trouve sa densité, aboutit à ça qui œuvre par derrière l’apparence : « Ta mère, ta maman extrêmement, ton immensément amoureusement haineusement maman, (…) ta mère, ton omnimère, ton hypermater, ton oxymère, ta mèréternelle, ta super-sumer, te dis-tu, ma mère, oui, elle jouit, oui, pendant des heures, ouioui, come on sing with me ! » [Une phrase pour ma mère, pp.86-87].
Présence de la mère, à la fois matrice à corps et défaut de corps, corps se dérobant par l’interdit (celui de l’inceste) qui pourtant travaille le corps du fils, son corps-texte, excite ça au point qu’il y ait un devoir de dire ce défaut. Prigent le rappelle lorsqu’il en revient aux anciens : « L’écrivain doit devenir l’amant de sa mère » [Salut les anciens, p.92. Il reprend cette phrase à Sade. Dans Dum pendet filius, ce qui se joue n’est rien d’autre que ce désir, et cette oscillation entre corps enfantant, corps désiré], y faire retour, laisser en soi suppurer la négativité absolue de cette présence, en tant qu’elle révèle ce qui est au plus profond de la nature de l’enfanté. Suppuration = langue. Devenir l’amant de la mère, c’est toucher à sa langue, c’est faire l’épreuve de la langue organique qui génère les corps dans le monde :

« Il suffit d’une mère
pour que l’univers
vienne vous traire »

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