Toute présence pour l’homme provient donc de cette a-mère-trou, de cette irrépressible présence à jamais en retrait de la viande-âme du corps de celui qui est né, en tant que signe même de tout passé. La langue se fait emblème accidenté, car le corps ne peut la toucher que par la dénaturation de la loi qui pose l’interdit, seulement dans le hoquet et la hargne d’une langue qui se pose en ce lieu [11]Bien évidemment, cela entre en écho avec Bataille, mais aussi plus récemment, avec Brêves histoires de ma mère de Bernard Desportes, qui dans l’horizon de Bataille, s’immisce poético-fictionnellement au lieu de cet interdit de l’inceste par le flux d’une langue qui déroge à la langue naturelle (ref. pp.64-65). .
Le passé transcendantal
Si on suit la lecture de Prigent, à savoir que ce qui se cache dans le trou serait de l’ordre d’une origine singulière de la chair et de l’écriture, alors apparaît que le motif de la féminité est cette présence, ce corps, à la fois scriptural et réel, où se joue la possibilité de ressentir cette origine. Elle est le lieu qui permet de se souvenir de « ça » qui a été voilé aussi bien par les modes idéologiques que leur graphie, que leur emprise sur le langage en tant qu’il ne serait que communicationnel.
Elles, les femmes, ces femmes-là, celles qui apparaissent dans l’écriture ainsi tiendraient lieu, donc seraient les traces, de ce qui justement ne peut avoir lieu en présence, de ce qui ne peut être représenté que selon le subterfuge d’une abstraction ou d’une abrasion venant réduire la différance : l’origine de soi.
Et c’est bien là la difficulté de ce motif, de cette impression de la femme tout à la fois au niveau de la perception et au niveau de sa saisie intelligible. Elle est l’indice d’un passé originaire, et conjointement son déni, sa disparition, son insaisissabilité. L’élève par sa présence impose cette liaison/déliaison, où le professeur rencontre l’espace originaire d’une possible expérience du dire : sa nudité, là, « où la pensée tombe dans zéro pensée » [Le professeur, p.24], non pas absence de pensée, mais horizon inexploré de la pensée, horizon originaire où la pensée pour être doit faire l’expérience de sa survenue. Par la présence en excès de l’élève, le professeur fait l’épreuve d’un excès à dire qui renvoie à l’espace transcendantal pur du dire non encore hypostasié dans un dit : « l’excès c’est toucher la pensée touchée par zéro pensée dans la nudité »[12]Idem, p.23. cf. aussi, p.77 Le professeur dit : « tu es la nudité de la nudité tu es le rien troué dans le plein tu es la vacuité tu es la trace de l’impossible dans le possible »..
C’est pourquoi, il me semble pouvoir dire que la femme est ce qui indique charnellement un passé transcendantal [13]Ici, il faudrait développer la question de cette liaison entre des catégories de la métaphysique et la question de la chair chez Prigent, qu’il me suffise de dire que la posture de Prigent du point de vue la dualité métaphysique, donc de la différence ontologique tiendrait à celle ouverte en quelque sorte par le spinozisme : les attributs de l’intellect et du corps sont deux formulations d’une même substance. C’est en ce sens qu’il articule très souvent ces deux dimensions, non pas dans des rapports de subordination, mais selon des logiques d’expressions emboîtées., sans jamais le réduire à un contenu, sans jamais le confondre avec une origine déterminée, à savoir le rabattre à une identité précise. Le passé transcendantal est la dimension où la pensée peut marquer, déposer, fixer un passé, où elle va constituer son ipséité en tant qu’elle peut se définir réflexivement. Si la conscience peut se saisir c’est qu’elle est toujours revenante à elle-même, et ce qui permet de marquer ainsi son temps, son histoire, sa genèse, tiendrait d’une manière éminente chez Prigent à la femme (de la mère surgissement immémorable à l’amante retour impossible dans l’excès du plongé). Si l’homme a une histoire, c’est qu’il la forge par l’énigme de sa provenance que présente le corps féminin comme trouée dans sa perception, espace vide pour toute marque de vie.
Ici, ce n’est pas rien de dire que la femme est toujours tout à la fois les femmes, que la femme est justement l’impossible identité de concept, à savoir que par le dépliement à travers différentes figures, ce ne sont pas des éléments d’une identité qui apparaissent mais les traits d’une hétérogénéité.
Les femmes sont les ouvertures à une origination de soi sans fin dans l’ouverture infinie de leur profondeur, pour reprendre le sens de l’exergue nietzschéen.
La femme, à travers la variation de ses énonciations, est ainsi le signe, l’indice d’un passé pur de soi, qui ouvre la possibilité de toute forme de passé. Pas de temps sans femme, pas de corps sans femme, pas d’être sans femme, pas de langage sans femme. La femme est la présence incarnée d’une transcendantalité de soi, sans que cette transcendantalité puisse se résorber dans l’identité d’une seule femme. Car autrement ce serait tomber dans une illusion transcendantale : la croyance qu’un seul être puisse re-présenter absolument toute déclinaison de notre propre être [14]Nous croisons une nouvelle fois la question d’un absolu romantique ou littéraire. Le cas, où la présence d’une femme peut faire imploser toute constitution de soi dans sa seule réalité. Il est certain que cette absolue présence a aussi hanté les modernes. Prigent le premier quand on suit le déroulé du Professeur, ou encore Bataille, quand en dialogue avec Hegel, il écrit Madame Edwarda.. Dès lors, si la femme est bien la présence trouante qui nous ouvre à la question de la constitution de notre propre être, tout en étant cet impossible à saisir, ne s’agirait-il pas de comprendre en quel sens elle introduit une position aporétique, qui serait le lieu essentiel de l’écriture ?
Du passé transcendantal à l’aporie
Vouloir sans cesse pénétrer, vouloir saisir tiendrait à un utopisme de voir la chose-même, de clôturer l’indécidable et indéfinissable distance entre la chose-langage et les choses qui se donnent phénoménalement. Prigent n’est pas dupe. Il ne se tient pas dans la croyance en la résorption de cette césure. Car il sait que ce trou, ce qui interpelle sans se laisser saisir, n’est pas de l’ordre du saisissable. Que ce n’est pas accidentellement que cela n’apparaît pas, mais nécessairement.
Faire face au trou (la trace d’une absence, son intuition) ne revient pas à rechercher la vérité, ce qui serait de l’ordre du geste d’un Rousseau [15]Rousseau, discours sur les sciences et les arts : « Nous faudra-t-il mourir au bord du puits où la vérité s’est cachée ? ». Le rapport au langage, que l’on retrouve dans les rêveries, tend vers la forme d’une réconciliation, dont la vérité est l’harmonie produite par Dieu (Emile ou de l’éducation, profession de foi du vicaire savoyard. , mais à endurer l’impossible liaison, la finitude même de toute prétention à se saisir du réel. Se découvre ici l’un des paradigmes structurant de la modernité : le langage manquant toujours-déjà la vérité, étant impropre à la dire.
Le réel, en tant que nomination possible du passé transcendantal, n’est pas ainsi une substance à définir, à révéler, mais l’idée d’une pure extériorité, incompossible à notre réalité de langage : « Dès que nous avons parlé, nous avons dénaturé le monde. Nous nous sommes dénoués de son immédiateté. Nous l’avons quitté pour le pays de la parole » [Une erreur de la nature, p.68] Se confronter à cette indétermination ouvre à une position aporétique : tout à la fois se sentir interpelé, et savoir qu’en retour de notre acquiescement à l’indétermination nous nous tiendrons face à une impossible saisie.
C’est ce que Prigent énonce dans Une Phrase pour ma mère, face au sans-fond du trou féminin, de cette origine de soi que la mère porte en elle-même au fond de son trou. Tout à la fois obligé de loucher vers elle, vers sa « minibouche », et de savoir, par avance, que la vérité qui « moule
Ce n’est donc pas la négativité pure qui fait face, mais le jeu incessant de la positivité d’une donation première (intuition) et le retrait de cette donation dans le donné (il ne reste que la trace). Le sujet de l’écriture de Prigent tient de ce fait à l’aporie. Il décrit, posant la question du trou, ce qu’est l’expérience d’une impossibilité de passage mais d’un passage qui obnubile cependant d’une manière impérative la pensée. L’aporie de la langue est intimement liée à la question de la sexualité, « en somme : l’expérience de l’inadéquation de la langue aux choses et l’expérience de l’impossibilité du rapport sexuel sont du même ordre ».
C’est pourquoi l’hétérogène du style, de l’écriture, de ce qui née en tant que poésie, répond de cette trouée de la femme à travers l’affect qui obnubile le sujet. S’il y a témoignage de l’expérience du désir et de son insaturable énigme, cela tient non pas à ce qui est dit d’abord et avant tout, mais au dire qui se dit en tant que sismographie du corps.
L’aporie en acte : l’hétérogénéité de l’écriture
Si Prigent a sans cesse thématisé le fait que l’intériorité se résorbe, que le réel s’échappe, que le trou féminin n’est autre qu’un infini, reste que son travail a été davantage, notamment dans les années 90, inscrit dans celui de se tenir au lieu de l’aporie que nous avons aperçue.
Dans cet horizon, la poésie se révèle par la confrontation à cette aporie, elle s’ouvre à la blancheur transcendantale_ de ses possibles. Prigent analyse cela dans son entretien avec Hervé Castanet : « Il faut qu’il y ait du trou pour que la langue œuvre ».
Poser que le réel, que ce qui définit la femme, est « innommable, inimaginable, impensable » c’est « autant de formules, alors forcément négatives, pour aporétiquement désigner ce trou que fait le réel »[Ne me faîtes pas dire ce que je n’écris pas, p.11].