Libr-critique

8 novembre 2007

[Recherche] La présence (tr)Ou(vr)hante de la femme chez Christian Prigent

Parce que le réel est impossible, insaisissable, incontenable dans un logos qui en tiendrait l’être, la poésie, par essence selon Prigent, se doit de produire la même illisibilité. Ce réel appelant une sorte d’articulation non encore archivée et homologuée. Tel que l’exprime Gerald Moralès, la langue du réel : « une sorte d’idiolecte parlé avant nul bouche » [Gerald Moralès, L’écriture ça crispe le mou, p.11]. Cet idiolecte, c’est ce que désire l’écriture, l’écriture (présente) se désirant tout à la fois en son origine et en son à-venir. Le désir en tant que trouée détermine alors la langue de celui qui écrit à s’inciser, à se trouer, à supporter l’incision de sa propre pointe, du stylet [16]Cf. ce qu’analyse Nancy, dans La pensée dérobée à propos du désir de la vérité, car il y a là une indéniable proximité entre son essai et ce qu’énonce poétiquement et littérairement Prigent. C’est ainsi que dans la partie « Répondre au sens », il explique que « la vérité vient de la langue déjà perdue ou encore à venir. Elle vient de la voix qui se désire et qui se cherche en arrière de la voix — au fond de la gorge, là où l’incision ouvre un premier écartement qui monte aux lèvres mais que les lèvres n’ont pas encore connu. Elle vient comme un à-venir de la langue : une langue inouïe (…) » (p.176).
Ainsi, se référant à Heidegger, Prigent explique que « si la poésie dit « le lieu de l’essence de l’Être », c’est pour autant qu’elle confisque à cette essence tout statut de plénitude et de positivité et qu’elle l’affecte à une négativité : la poésie dit le lieu de l’essence de l’Être en tant que ce lieu est un non-lieu, un trou, creusé par la langue, où s’annonce la distance de l’Être-au-monde et où s’engouffre son désir », au point que face à l’obscurité du monde, les poètes construisent « une homologue obscurité » [17]Une erreur de la nature, p.80. Cette liaison à la vocation du poète chez Heidegger est plusieurs fois mentionnée, que cela soit dans le titre de Pourquoi des poètes ? ou encore dans la reprise de cette caractérisation de l’essence de la poésie. Cette mention du devoir-être ressort davantage encore dans Ceux qui merdRent au sens où Prigent posant que la poésie n’est rien, « sinon la question même de ce qu’elle est » (p.210), il renvoie en note à Heidegger, et à ce que ce dernier écrit dans Pourquoi des poètes ? « À l’essence du poète qui est vraiment poète, il appartient qu’’à partir de l’essentielle misère de l’âge, état de poète et vocation poétique lui deviennent d’abord questions. C’est pourquoi les poètes en temps de détresse doivent expressément, en leur dict poétique, dire l’’essence de la poésie ». [à noter ici qu’il y a 5 ans d’écart entre les dates de publication, il est évident que dans la remarque adressée à Heidegger dans Une erreur… il y a le trait d’une évolution d’un rapport à cet auteur]. Ce devoir-être s’articule en plusieurs étapes intentionnellement : 1. dire l’être, et en la circonstance (le temps de détresse), dire avec urgence, dans la pratique poétique elle-même, l’essence de la poésie. [cf. pour approfondir cette question : dialogie n°4 ]. C’est bien pourquoi, on peut penser que Prigent implique un devoir être aporétique à la pratique de la poésie. .
La relation qu’il décrit entre le professeur et l’élève se tient dans cet écart. Le trou que crée la présence de l’élève dans le professeur est le lieu de l’expérience même de la langue : « le professeur fait gonfler les phrases sur le vide nouveau qui s’ouvre dans sa vie »[Le professeur, p.9]

Dès lors l’écriture, se faisant nœud aporétique de notre être en son expression, face à la femme, n’est plus expression seulement de la psychè, et donc inscrite dans les limites de la psychanalyse, mais elle est témoignage ontologique de notre être, de son humaine présence dans la naissance du babil du corps hanté par son réel. Et c’est évidemment ici, pour lui, rien d’autre que la nature de la modernité qui se présente dans cette vocation du langage qui se boucle sur sa propre rupture.

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