Libr-critique

5 octobre 2007

[Recherche]Forum SGDL : L’avenir et le contenu de l’oeuvre de création par l’écrit [II/ Médium et modalité de diffusion]

2.1/ Il est évident que le web a changé ce rapport de causalité entre constitution ontologique de l’écrit et conséquence économique, et que ce changement de rapport a pour conséquence un déplacement non seulement de la production mais aussi de la diffusion.
Face aux limites de diffusion et de production liées au médium, une partie des initiatives littéraires a bien compris tout l’intérêt du web, à savoir de passer par un nouveau médium intermédiaire pour la littérature. Ici le but n’étant pas d’inventer ou de réfléchir pour eux à ce que pourrait être une littérature liée au net, mais tout simplement de penser le web comme possibilité de contourner les limites ontologiques et économiques liées à la logique du support papier. Ce déplacement a pris un certain temps, car il est lié aussi au développement de la technologie web.
a/ Au niveau du web.1, que cela soit les revues, ou bien les sites d’auteur, ils étaient encore tenus par une logique d’archipellisation, du fait de la non inter-communicabilité des contenus.certes les liens permettaient de passer d’un site à un autre site, toutefois, il n’y avait pas encore ce qui caractérise le web.2, à savoir la possibilité de la communicabilité des contenus, de leur agrégation et de là de leur diffusion très rapide.
b/ C’est avec le web.2 que l’essor du web littéraire peut apparaître. Tout d’abord du fait des technologies utilisées. Je me souviens qu’en 1997 pour créer mon site, sans être contraint par un logiciel merdique, je travaillais directement en programmation html et javascript (autant dire que pour un autodidacte plus habitué à lire Heidegger qu’à faire de l’informatique, il m’a fallu du travail au début).
Il fallait résolument mettre les mains dans le cambouis.
Actuellement, pour ceux qui souhaitent seulement mettre du contenu, des plate-formes automatisées existent, il n’y a plus qu’à entrer son texte, ses images, ses vidéos. Ainsi, je rappelle qu’en France la première plate-forme web n’est autre que celle de skyrock et de ses skyblogs. Plate-forme hyper-formatée, mais qui permet immédiatement à n’importe quel individu de poster. Quand je regarde la plupart des sites d’auteurs, ils sont très majoritairement sur ce type de supports (blogspot, blogger, etc).
Avec la logique d’intercommunicabilité des contenus, l’auteur poste sur youtube ou dailymotion sa video, récupère le code et l’insert dans son poste, tout cela référencé ensuite dans des agrégateurs que les internautes utilisent (netvibes pour ma part depuis son lancement).

2.2/ Alors que l’auteur devait en passer par les filtres économiques, relationnels de médiations qui se sont construites selon les nécessités ontologiques et économiques du support papier, il y a disparition de ce filtre et possibilité directe de diffuser sans géolocalisation précise ses textes. C’est en quelque sorte le prolongement de ce qu’appelle selon une logique post-moderne Lipovtesky : la révolution démocratique. Une certaine forme d’aristocratisme éditorial, surtout parisienne, se délite, est remise en cause par la naissance de réputations littéraires ou critiques qui ne se font que sur le web.

2.3/ C’est ici que l’on pourrait être critique : au sens où il n’y a pas de réflexion de la part de nombreux auteurs de ce qu’est le web, mais le web n’est utilisé que selon le rapport d’utilité [donc pragmatique] pour sa propre auto-diffusion. Souvent dans le secret espoir d’être publié sur le support papier.

3/ Même si ce déplacement sur le web peut n’être que constaté, il est certain aussi que beaucoup d’auteurs privilégient encore la dimension papier comme horizon téléologique de l’acte d’écrire.
La médiation technologique du web est en effet pour de nombreux écrivains qu’une forme de médiation pour une autre finalité. Sorte de relation intermédiaire au lecteur. Ici, il est nécessaire alors de marquer une forme d’obstacle psychologique à la compréhension du web chez beaucoup. Le web est représenté en France (ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays où cette limite psychologique a déjà sauté) comme moins “noble”, comme “précaire”, alors que le support papier obtient tous les suffrages. J’ai fait depuis que j’ai lancé libr-critique le même constat que François Bon : j’ai proposé à des auteurs de publier sur le site, et j’ai obtenu un refus, fondé sur leur volonté d’avoir leur texte dans une revue support papier. Or, ici cette résistance — à comprendre psychanalytiquement dans le sens d’un affect — leur empêche de comprendre que si pour une part il est possible de faire une critique de certaines logiques de déplacement, il y a aussi un forme de nécessité à ce déplacement au nom même de la littérature ou de la pensée.

3.1/ Dernièrement, Boris Jamet-Fournier de nonfiction.fr, expliquait parfaitement cela sur France Culture face à Jérôme Vidal qui a créé les éditions Amsterdam. Il démontrait que pour les revues, comme pour certains textes de recherche, le support le mieux adapté actuellement et pragmatiquement à leur contenu, n’était pas justement le support papier, restreint quant à sa diffusion, mais bien bien le net, permettant à la sphère des lecteurs potentiels qui sont disséminés, de pouvoir justement découvrir et lire ces revues.
En ce sens le futur de certains écrits, qui traditionnellement étaient sur papier, passe nécessairement par le web, car du fait du lectorat potentiel, les limitations économiques du support papier restreignent la diffusion.
Et contrairement à ce que pensent certains réfractaires, loin d’être sans qualité, les revues en ligne deviennent de plus en plus de qualité. Que l’on considère pour le champ qui nous intéresse : remue.net créé à l’origine par François Bon, la revue des ressources dont le responsable est Robin Hunzinger, Doc(k)s on line animé par Philippe Castellin ou bien encore libr-critique.com que j’anime. Les équipes qui composent ces espaces éditoriaux, contrairement à ce que peut penser Richard Millet qui n’y voit que les stigmates d’une gestapo, sont faites tout à la fois d’amateurs, au sens où Gregory Chatonsky définit ce concept [ici], et d’experts (pour Libr-critique, si on regarde l’équipe, Fabrice Thumerel, docteur es littérature, spécialiste de la socio-génétique du champ littéraire, chargé de TD à l’Université d’Artois et Lille III, Hortense Gauthier diplômé de Science Po Lille Master 2 ayant travaillé sur le rapport entre les revues des années 90 et la question politique, Gaëlle Théval, ancienne élève de l’ENS-Lyon, moniteur à Paris VII et en thèse, moi-même master 2 en philosophie (paris I) et en lettres (Paris VII), ayant été chargé de TD plusieurs années pour un enseignement sur la poésie contemporaine et son rapport à la technique).
Ces espaces éditoriaux deviennent prééminents et centraux dans la vie intellectuelle française, car loin de n’être que des espaces personnels et obscurs (comme bien évidemment il en existe de très nombreux), ils deviennent les médiations nécessaires à la circulation des recherches, à la diffusion des colloques, à la circulation des livres eux-mêmes.

3.2 / Certes, la conscience aime à s’attacher à l’objet et ceci selon l’appropriation (il faudrait ici analyser la constante anthropologique humienne de la propriété) et la possession, toutefois, inéluctablement, nous passons d’une ère de la propriété et de la fixation à une ère de l’utilisation et du passage. Ici ce tournant anthropologique n’est pas seulement lié au web, et je dis cela en forme de clin d’oeil au parisien, mais le velib participe de cette transformation.
Ce qui importe pour une recherche, ce n’est pas son caractère matériel, mais bien plus sa diffusion. Ce qui importe ce n’est pas que nous la possédions chez nous, mais que l’on puisse à tout moment, l’avoir à disposition. La médiation du web ouvre une telle perspective.
Si pour l’ego, il est toujours agréable de se voir publié, et moi-même je le reconnais et participe à cela, toutefois, il faut reconnaître que pour certaines recherches le vecteur pertinent tient bien à cette médiation technologique du web.

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