Libr-critique

8 avril 2020

[Texte] Philippe Jaffeux, John Coltrane (extrait de PAGES)

C’est avec plaisir que nous publions ce deuxième extrait de Pages [voir le premier], prochain recueil de Philippe Jaffeux  qui devrait être édité cette année par les éditions Plaine Page. Pages est composé avec 52 (2X26) pages qui tentent d’articuler l’immédiateté des images (poésie spatiale) avec celle de la musique. 52 représente aussi le nombre de semaines dans une année. [Écouter Coltrane : My Favorite Things]

 

Une seule phrase dépourvue de ponctuation s’allonge pour évoquer une élévation horizontale de John Coltrane, des mots déstabilisés explorent l’étendue d’une composition qui s’équilibre sur les improvisations d’un espace méditatif, le savoir mystique d’une ignorance étaye l’expansion spirituelle d’une musique minimale, des lignes musicales poursuivent l’élan d’un chaos créateur grâce à des sons qui tournent autour d’eux-mêmes, une page bousculée rencontre des lettres traduites par le souffle d’un saxophoniste inspiré, un blues répétitif s’étire dans le cadre d’un jeu décalé avec des variations troublantes, un instrument bouleverse la mélodie ou l’harmonie pour parler à l’interprétation d’une longueur complexe,  une respiration de l’Afrique et de l’Orient accélère ou ralentit une image grâce au tempo d’une écriture incertaine, des lignes s’ouvrent sur l’évolution d’un risque qui est mis en mouvement par des sons en quête de liberté, le renouvellement incessant d’un torrent de notes existe soudain dans un éveil de l’univers, l’alphabet perd ses repères dans un flot continu de sons obsédants qui attirent le cri d’un animal, une vibration de la mer est mise en résonance avec une plongée dans le monde d’une longueur mélancolique, l’écoute inquiète d’un horizon désinvolte assoupli une page qui rompt avec une écriture conventionnelle,  la place d’un quartet légendaire occupe la situation d’une langue décrite par de nouvelles sonorités, la respiration d’un saxophoniste ténor époustoufle des mots grâce à une vingtaine de virgules soutenues par la pulsation chancelante d’une seule phrase, des lettres s’échappent dans un tourbillon de notes qui scandent les envolées d’une rythmique lancinante, la dimension vocale d’un saxophone exacerbe une tension extatique grâce au timbre d’un alphabet phonétique

7 avril 2020

[Libr-relecture] Jean Anouilh, Pièces costumées et Pièces secrètes (rééditions poche), par Christophe Stolowicki

Jean Anouilh, Pièces costumées, Pièces secrètes, La Table Ronde, coll. « La Petite Vermillon », mars 2020, 8,90 € chaque volume (successivement 352 et 320 pages).

 

Lire Anouilh, réédité ici dans une collection de poche, me fait remonter toujours le même bonheur, qu’une douleur sourde traverse : les dents du scorpion dans l’éden.

Le génie du théâtre l’a touché de son aile, celui qui dans les temps modernes a élu Jarry et Wilde, ni Giraudoux ni Cocteau – cette aile dentelée me blesse encore quand la dernière guerre est finie depuis trois quarts de siècle. Dans la France du chagrin et de la pitié il fallait prendre parti et Anouilh a tergiversé mortellement.

Antigone, 1942, représenté en 1944 sous occupation allemande, évoque un Pétain sympathique qu’illustre Créon, la Résistance et la collaboration renvoyées implicitement dos à dos. Pauvre Bitos, 1956, repris dans un recueil de Pièces grinçantes, ridiculise, engoncé dans le costume de Robespierre, un procureur de l’épuration qui n’a pas eu pitié d’un « petit milicien », ancien camarade de classe, que « deux mères à genoux », dont la sienne, le conjuraient d’épargner. Onze ans après Anouilh, qui a cependant aidé la femme juive d’un ami, lève le masque de son tropisme.

Génie d’un théâtre du théâtre, mis en abyme à une puissance qu’aucune table de logarithmes ne saurait suggérer. Dans Le rendez-vous de Senlis, 1937, des comédiens professionnels sont engagés pour assister un séducteur redevenu un simple jeune homme amoureux. Dans Léocadia, 1939, qui fait suite dans le recueil des Pièces roses, tout le décor d’une rencontre

Le jeune Michel Bouquet dans le rôle de Bitos (coll. A.R.T.)

idéalisée est reconstitué dans un parc de château, y compris un taxi que dévore le lierre. Pauvre Bitos met en scène un « dîner de têtes » de personnages grimés en Danton, Mirabeau, Tallien pour accabler Bitos Robespierre, qui a accepté par snobisme de jouer le rôle. Dans L’alouette, 1953, la première des Pièces costumées, descendue une marche aux Marches du Temps et à ses margelles, desserré un cran de sa ceinture d’éternelle vierge, Jeanne d’Arc et les personnages historiques de sa vie et de son procès portent sur scène leurs propres rôles, mais avec une telle intensité que ce qui paraît joué d’avance déjoue la fatalité de l’Histoire. Cauchon le collabo (« godons » employé par Jeanne pour désigner les Anglais préfigurant « boches ») représenté en vieil évêque humain, trop humain, qui avec une dialectique adoucissant de cautèle de verve sourde les pratiques judiciaires de l’époque, sa théologique inquisition, épargne à Jeanne contre toute attente le bûcher. Au fait, on a oublié de jouer le sacre du roi Charles (de Gaulle ?), avorton couronné sinon bâtard, c’est réparé sur-le-champ.    

Dans Becket ou l’honneur de Dieu, 1958, la deuxième des Pièces costumées, où par machinerie et jeux d’éclairage les décors les plus disparates se succèdent en un paroxysme du théâtre rappelant les fêtes données par un séducteur dans La double épreuve, une nouvelle de Sade – d’entrée une indication scénique (« Leur ton d’abord lointain comme celui d’un souvenir changera aussi et deviendra plus réaliste ») éclaire qu’est emprunté au cinéma son flashback. En costumes d’un temps où l’Angleterre était encore catholique, planté d’emblée le dénouement de la passion tragique du roi pour son mentor et compagnon d’armes et de débauche qui, nommé chancelier, se dépouillant de ses biens devient primat d’Angleterre – alternent des propos cyniques (« Charmants bambins ! Graine d’homme. Déjà sournoise et obtuse. Dire qu’il faut s’attendrir là-dessus, sous prétexte que ce n’est pas encore assez gros pour être haï et méprisé ») et des paradoxes rappelant le théâtre d’Oscar Wilde (« Vous êtes aussi le Dieu du riche et de l’homme heureux, Seigneur […] et c’est peut-être lui votre brebis perdue ») sans son génie.

Anouilh, suite et fin. Malgré quelques retours en grâce, le délicieusement suranné tourne à l’odieusement suranné. Dépouillé de sa grâce, le cynisme est nu.

Dans La foire d’empoigne, 1962, la dernière des Pièces costumées, le cabotinage s’empare de l’Histoire : Napoléon, « un acteur pareil », revenu de l’île d’Elbe alors qu’il sait « qu’il est perdu […] pour se faire une sortie ». Justifier la collaboration revient comme une antienne. Fouché : « – Votre Majesté compte faire une épuration ? Napoléon, frappé. – Épurer ! Voilà un mot auquel je n’aurais pas pensé. Fouché, l’ancien révolutionnaire qui a survécu à tous les régimes, adopté par Louis XVIII – érigé en modèle. Tu étais si gentil quand tu étais petit, 1969, la première des Pièces secrètes, rejoue Les Choéphores d’Eschyle, agrémenté des commentaires ignobles, réducteurs, racoleurs  (« Une fille de l’Assistance placée en ferme à treize ans, ça les bat de loin, les Tragiques ») des quatre musiciens de l’orchestre. L’Histoire ne suffisant plus, Anouilh s’en prend à la légende, Égisthe devient un bon père pour la petite Électre. On ne récrit pas deux fois Les Choéphores ; où Shakespeare a fait Hamlet, Anouilh ressasse sa haine de l’épuration : « lorsqu’enfin est passée la justice – la justice que tout le monde appelait à grands cris – l’éclairage change […] et ce sont les juges et leurs robes rouges qui prennent des airs d’assassins. »)

Restituant, avec les seuls dialogues et jeux de changement de décors les effets de montage du cinéma, L’arrestation, 1971, superpose deux temps, deux âges d’une vie d’homme, un Arsène Lupin meurtrier, non de son humble père qu’il révère mais de son pervers géniteur – se révèle être le film d’une vie déroulant sa bobine au dernier instant de vie, d’une durée passant toute espérance, vraisemblance, un excellent Chabrol. Et depuis longtemps qu’il lutte pied à pied avec le cinéma, plus apte que le théâtre à rendre le temps vécu, Anouilh l’attaque de front avec Le scénario, 1974, situé en août 1939. Le regard narquois sur le producteur juif, Loubenstein, d’une vulgarité que tout oppose aux deux aristocrates qu’il paye généreusement, l’un allemand, Von Spitz, ne claquant pas encore les talons, l’autre d’Anthac, français décavé, les patronymes bien choisis – agace d’antisémitisme bon enfant, voire compréhensif. Le scénario choisi sera celui d’Hitler.

4 avril 2020

[Texte] Romain le GéoGrave, Con-fini

La vie incarcérale se poursuit.

Forcée. Gouvernement, doigt sur la couture. En avant, marchons !

 

Le JE ne parlerai pas de lui,

Le JE ne souhaite pas,

le JE ne serai pas touché par lui

Le JE n’ai aucune compassion

Le JE suis immortel, impossible qu’il

passe par le JE

Le JE c’est pas lui c’est l’autre

 

En avant, an arrière, qu’ils se souviennent d’hier

les CEUX qui pensent pour NOUS

de CEUX sans santé sans assurance de la vie (belle) sans cesse subissent

qu’ils regardent dessous les masques

qu’ils soulèvent les blouses

de CEUX qui le prévenaient – ahuri !

 

IL nous apprend des mots, incurie à toutes les sauces

IL nous a mis au régime, asiatique

abdos-tévés-journaux à gogos de tous les gloglos de la place,

méga-diffusion

les bobos pleins de bobos rédigent, jour après jour des journaux borgnes nés

de l’écriture cadrée – des journaux qui rêvaient de penser – des pensées journalières qui n’osent pas rêver et restent à l’entrée avec les pompes – et des listes, et des listes, de CEUX qui lisent, écoutent, regardent. Gainage et lecture, les deux mamelles de la France en crise. La lecture sauve ? Qui peut…

 

régime numérique

régime digital, même pour les sans-gants, nouvelle classe prolétarienne succédant aux sans-dents de l’autre avant. Ahuri !

 

IL nous fait décrouvrir l’Afrique sans fricathlètes qui courent autour des pistes – l’Afrique tellement habituée à tonton Ebola et autres saloperies, l’Afrique jeune et belle > mais crevant toujours un peu plus.

 

CEUX qui parlent des crises, des renaissances, des résiliences, des catastrophes

pendant que CEUX du 49-3 dans l’baba galopent de plateaux en hôpital de campagne.

 

Le régime de semi-liberté pèse sur les âmes et les consciences

TU cours au milieu de la route : DELINQUANT !

TU sors de chez toi : DELINQUANT !

TU tousses crachotes souffles fumes ou fulmines promènes : DELINQUANT !

Papiers > adresse, 1 km, CNI, quand le parloir et la fouille anale ?

 

Bas les masques !

Y a CEUX qui paieront, [enlève ton masque eh, on t’a r’connu.] ceux qui payent ceux qui ont payé n’en parlons plus

 

Je me souviens de la mort je me souviens mortel je me soutiens au bras des mortels memento mori mojito (fini la terrasse des cafés) tatoué à jamais je me souviens d’oublier par les loisirs les media le blablaratin je me souviens de la fragilité de la peur de l’autre invisible je sais la peur du demain inexistant la continuité dans l’ennui et l’effort de survie la trouille du danger perpétuel la nécessaire légèreté pour SURvivre sous SURveillance dans l’isolement total baigné de platitude quotidienne.

La liberté au cul des caddies du Lidl l’égalité plongée dans la chloroquine la fraternité à un mètre cinquante dans la distanciation.

 

[Interférence, crachotements délinquants, nous avons intercepté une conversation du président…

Bilan matinal :

Infection, check

Virus, check

Fléau, check

Interdictions, check

Morts, pas encore assez, la trouille ne fait pas pisser les gens devant leur télé, il faut monter d’un cran.

Ok boss.]

« Newer Posts

Powered by WordPress