Libr-critique

9 avril 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (5/6)

Dans cette avant-dernière pièce de la série, Daniel Cabanis nous fait ce qui s’appelle entrer dans la cuisine poétique… [Lire/voir la 4e]

 

Bianca Saldine, Glou-glou V / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

Clara Vauzam n’est qu’un pseudonyme. Elle s’appelle en vrai Maud Lepaty. Et elle est prof de musique dans un collège, à Créteil. Les deux livres de poésie qu’elle a publiés coup sur coup chez Boli Éditeur (TOURNANT VINAIGRE et LES HUILES IMMOBILES) ont été des succès, avec pour chacun une vingtaine d’exemplaires vendus dès le premier mois. De ces livres, un blogueur en vue mal baisé a cru devoir médire : pour lui, le premier est hélas tout entier trempé dans le jus aigre de la colère, et le second réductible en somme à un tas de saindoux maussade. Ces amabilités n’ont pas nui, comme on l’a vu, à l’essor des ventes mais Clara, ou Maud, enfin, la poétesse, ça l’a quand même un peu défrisée. C’est un bœuf ! a-t-elle dit; ce type-là n’entend rien à la poésie. Il ne doit pas être le seul car dans les bonnes librairies où je suis allé flâner, j’ai rarement trouvé les ouvrages de Clara Vauzam et quand ENFIN ils y étaient, c’est au rayon CUISINE qu’on pouvait les feuilleter. J’ai montré l’erreur à un de ces libraires, il a levé les yeux au ciel. Pas insisté. Après tout, poésie est partout, dit-on, donc aussi bien au rayon cuisine. Mardi dernier, je grignote avec Maud à la cafétéria du collège. On bavarde, mais elle a l’air chose. Je la presse. Elle finit par me confier que BOLI, son éditeur, a refusé BAINS DE BOUCHE, son dernier manuscrit. Clara, euh Maud (je m’embrouille), c’est quoi ce titre à la con ? je demande. Poésie orale ! elle répond. Bon Dieu ! J’accuse le coup. Maud pleure à présent. Elle est effondrée. Il y a d’autres éditeurs, je dis. Tais-toi, dit-elle, LA PLUPART sont tous des bœufs.

19 mars 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés [4/6]

Une pièce nouvelle à mettre dans le dossier Humour noir de Daniel Cabanis… [Lire/voir le 3e volet de la série]

 

 

Bianca Saldine, Glou-glou IV / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

J’ai connu les époux Patrassian (Alicia et Renaud) il y trois ans par l’intermédiaire d’amis d’amis, et je les ai immédiatement détestés. Ils étaient pourtant vulgaires sans plus et arrogants sans excès mais cette retenue n’étant assurément que l’hypocrite expression de leur suffisance, cela m’a semblé tout de même trop : trop. Cela dit, j’ai continué à les voir de loin en loin : quand j’étais invité à glander avec eux (et d’autres), le temps d’un week-end bestial en Normandie, par exemple. Et justement, c’est du côté de Gonneville-en-Auge, chez nos amis Blair-Hagen dont nous étions les hôtes, que j’ai revu récemment Renaud Patrassian. Il n’avait plus son air fat habituel, mais plutôt sombre et déprimé. Et, fait nouveau : il était venu seul cette fois, sans Alicia. Elle ne viendra pas, dit-il d’un ton sinistre. J’ai tout de suite pensé qu’elle l’avait largué. Alors, ça y est, elle est morte ? j’ai lancé, supposant que ce trait d’humour noir secouerait sa morosité, mais chou blanc : Alicia était vraiment morte. Et lui veuf depuis un mois déjà. Blair-Hagen, abruti des bocages ! (Ce con-là aurait pu m’avertir, non !) Pauvre Patrassian. Désolé, je lui dis. Te fatigue pas, il répond. Le malotru, comme il rejette mes condoléances ! N’empêche, il me fait peine ; enfin presque. Je lui tasse un double whisky. Alors, amigo, qu’est-ce qui s’est passé ? je demande. Mort subite de la femme enceinte, dit-il. Ah bon, elle était enceinte ! je m’étonne. De qui ? Il ne répond pas. Là doit être la partie épineuse de la question. Renaud, je dis, fais pas chier, une femme enceinte, tu t’en trouveras une autre.

12 février 2016

[Chronique] Daniel Cabanis, Onomastique élastique, par Bruno Fern

Daniel Cabanis, Onomastique élastique, préface de Dominique Quélen, éditions D-fiction, collection ArtPoText, janvier 2016, 92 pages, 7,99 €, ISBN : 978-2-36342-001-5.

 

Daniel Cabanis est un habitué de Libr-critique et de quelques autres lieux du net où, depuis une dizaine d’années, il publie des textes seuls ou des ensembles images + textes, ainsi que dans diverses revues papier (Nioques, Papier Machine). Bien que titulaire d’une carte officielle de contre-producteur, il fabrique en outre des « pense-bêtes idiots ». En 2014-2015, son texte 36 Nulles de Salon a été mis en scène et joué par Jacques Bonnaffé, en compagnie d’Olivier Saladin.

Tout d’abord, il faut avouer qu’il est difficile d’écrire quelque chose sur cet ouvrage numérique après avoir lu l’impressionnante préface de Dominique Quélen, aussi précise que savante, et qui coupe la mastication du texte sous le pied. On connaissait déjà les Dix-neuf poèmes élastiques de Cendrars, mais la langue y est plutôt tirée à la verticale tandis qu’ici ce sont des noms propres peu communs qui sont étirés à l’horizontale par Daniel Cabanis, donc de chaque côté, en lignes présentées sous la forme d’une colonne centrée dans la page et parfois évocatrice (entonnoir, drapeau flottant, sablier, poire[1], etc.). L’entreprise peut rappeler certains textes de Valère Novarina ou de Philippe Boutibonnes[2], mais le sous-titre (fictions) indique clairement qu’il s’agit, la plupart du temps[3], de 81 histoires nommées appels. Chacune d’elle est composée de 25 minuscules personnages qui, à peine apparus, sont aussitôt engloutis les uns par les autres dans un anonymat que l’exergue annonce (« Faites l’appel / vous verrez / qu’il n’y a / personne ») et ce sous l’effet implacable d’un mécanisme plaqué sur du vivant (air connu) qui tient à la fois du burlesque et du tragique, les deux brins étant étroitement tressés comme ils le sont souvent en cette existence. Allant d’une série de dédicaces portant le titre de « mielleux et ridicule » jusqu’aux « derniers messages », le lecteur rencontrera au fil du livre des groupes sociaux à la durée très variable : des élèves lors de la traditionnelle photo de classe aux membres d’un gouvernement, en passant par des patients dans une salle d’attente, les invités à un vernissage, un réseau d’espions, un arbre généalogique et les usagers d’un vestiaire filmés par la vidéosurveillance !

Cela dit, la contrainte d’écriture choisie pour dresser cette litanie de noms demeure suffisamment souple pour permettre qu’il y ait aussi du jeu dans tous les sens du terme car, d’une part, le peu qui figure autour de chaque patronyme incite à ouvrir des espaces, à imaginer une suite, et d’autre part le rire est fréquent, même s’il lui arrive d’être teinté de jaune ou de noir :

(hésitations)

et le champion c’est Grolls un type qui hésite

des années durant Thersipiani dit depuis

sa naissance et Filandeau confirme

il est né ainsi Ras-Longuy pense

quel handicap Berginiac affirme

c’est génétique Kitouré n’en sait rien

 

(mes amis devenus)

il foire tout ce qu’il entreprend c’est un raté Baroniane pense qu’il n’arrivera même pas à

se suicider dans ce sens-là il s’en sort bien Boudiliant a écrit deux ou trois romans qui

n’intéressent personne je ne les ai pas lus Sapiquet voulait en lire un mais il est mort

juste avant écrasé par un autobus quant à Ryms ça fait dix ans que je ne l’ai plus vu

 

À force de tirer ses élastiques (davantage comme délire que comme des lyres), l’auteur lui-même se retrouve finalement happé par sa machine quelque peu infernale : « on a entendu un choc violent suivi de bris de verre / et la baie vitrée que Cnissé venait de percuter avec sa tête s’est répandue en mille morceaux / sur le balcon puis Dacab s’est mis à jurer par tous les noms tel un onomaste devenu fou »… Précisons enfin que dans son emportement calculé Daniel Cabanis mêle allègrement les niveaux de langage, glisse en douce les références les plus variées, et on comprendra qu’il y a largement là de tout pour faire un monde.



[1] Qualifié ainsi en clin d’oeil à Satie : « en forme de poire ».

[2] « C’est pas rien le nom : ça vous suit, au mieux ; ça vous nuit, au pire » (Le beau monde, éditions NOUS, 2010).

[3] Certains textes relèvent plus de la « simple » liste.

11 février 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (2/6)

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Suite de la nouvelle série proposée par l’irrésistible Daniel Cabanis… [Verres d’eau avec noyés 1/6]

Plouf n° 2

 

Bianca Saldine, Glou-glou I / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Mon ami Bob Joquin est pianiste de bar depuis quinze ans. Il gagne peu (parfois plus) mais le métier lui plaît et la vie qu’il a lui convient. Il dit qu’il est lui aussi un soliste. Soit. Disons un soliste solitaire. De temps en temps, il bricole au noir pour arrondir ses gains. Il sait tout faire vite et bien : électricité, menuiserie, peinture etc. Ah, s’il s’était donné au bâtiment et non au piano, il aurait autrement prospéré ! Bref. Hier soir, Bob me téléphone. Le Bob à la ramasse des jours sombres. Ma carrière est foutue, dit-il, suis un type fini, la vie aussi. Bon, ce n’est pas la première fois (ni la der, je pense) qu’il me chante le final de La fin des haricots (version gloomy), voyons ça. Et il me fait le récit de sa journée merdique. Qu’il faisait de la plomberie chez M. Untel, qu’il avait du mal à déboulonner un vieux radiateur en fonte à remplacer, que de rage il a tapé dessus à coups de masse, et qu’à la fin le radiateur explosé a basculé et en tombant lui a proprement cisaillé l’index gauche. Bob est à l’hosto, avec son doigt dans un seau à glace. Le chirurgien d’urgence refuse de raccommoder, c’est mort d’après lui. Voilà l’histoire que Bob pleurniche, exagérée bien sûr. Je le connais, il a dû se faire une ou deux écorchures, rien de plus. Écoute, je dis, tu jouais paresseux, plat, terne, avec dix doigts, jouer avec neuf va enfin te donner du style. Ton public appréciera. Il ne répond rien. Bob, j’ajoute, si ça t’arrange, je te fais don de mon annulaire gauche pour une greffe; n’ayant aucun projet de mariage, il ne me sert pas. silence de Bob. Eh ben quoi, c’te mauviette, il se s’rait évanoui ?

 

3 février 2016

[Création] Daniel Cabanis, Verres d’eau avec noyés (1/6)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 18:20

 C’est avec plaisir que nous vous présentons la nouvelle série de l’irrésistible Daniel Cabanis, dont on rendra bientôt compte de la dernière publication.

 

Plouf n° 1

 

Bianca Saldine, Glou-glou I / 19 x 28 cm / aquarelle numérique / coll. Marcel Navas

 

Au terme de neuf années de travail, Paul a enfin rendu sa thèse HISTOIRE DU MUTISME, DES PREMIERS STYLITES A AUJOURD’HUI (un bon sujet, mais rasoir à mon avis), puis l’a soutenue avec succès. Or, maintenant qu’il est docteur, il n’est pas plus avancé. Il n’a pas trouvé à se faire employer par l’Université, ce qui l’a cruellement déçu. Dans l’édition aussi, on lui a claqué la porte au nez. Et quand il a proposé à diverses institutions et/ou associations savantes de donner des conférences sur le mutisme (choix de vie, vœu, discipline, profit, etc.), il s’est fait vertement éconduire. En clair, terrible ironie, partout où il pouvait espérer faire valoir sa science, on l’a prié de fermer sa gueule. Paul a très mal vécu cette longue série de rebuffades. Ça a été une humiliation, je crois. Il n’a pas compris qu’avec les stylites, il avait mis à côté de la plaque. En effet : tous ces dégénérés à moitié aphones perchés des vies entières aux sommets de colonnes branlantes dans des conditions d’hygiène épouvantables, ce n’est pas sérieux : du folklore. Non-sens complet aujourd’hui. Paul a fini par se résoudre à chercher du travail hors du champ de ses compétences académiques. Il s’est rendu à l’Agence pour l’emploi. Il a exposé son cas, dit ses désillusions et ses attentes. Le responsable s’est engagé à lui dégoter une offre en rapport avec son profil. Et Paul a repris espoir. Quinze jours après, le type rappelle. Il est question d’un stage payé de six mois pour s’initier, dans un bled paumé de Dordogne, aux rudiments et joies du métier de tailleur de pierre. C’est non ! dit Paul. Dommage, à mon avis.

3 novembre 2015

[Création] Daniel Cabanis, Opportunités, accointances (2/2)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , , — Fabrice Thumerel @ 21:39

Drôlement irrésistible la nouvelle série de Daniel Cabanis, créée à partir des lavis érotiques de Paul Vican.

 

Précipité n° 4

Pervers, qui voit de l’érotisme là où il n’y en a pas : chez Paul Vican par exemple.

 

Pas exactement professionnel

Mme Chopin (sans rapport avec Henri) me téléphone Allo-bonjour-ne-raccrochez-pas-merci et me propose ses services à domicile. Quels ? je demande. Secrétariat, comptabilité, cuisine, ménage, repassage, danse, dessin, poésie. Ça ne m’intéresse pas, j’ai ce qu’il faut. Elle insiste. Et en cas de maladie je peux également soigner, dit-elle. Ah. Manque pas d’air Mme Chopin. Suis curieux de voir de quoi elle. Bien, retrouvons-nous quelque part pour un premier contact. Oui mais où ? Elle propose les toilettes du Musée d’art moderne dimanche à midi. Pourquoi pas. Il y aura du monde, vous me reconnaîtrez à mon air absent, dit-elle. Euh, je suis pas physionomiste, ça va être compliqué, dis-je. Vous inquiétez pas, dit-elle. Bon. J’aurais préféré ailleurs un endroit plus discret, mais va pour l’art moderne. Le dimanche suivant au sous-sol du musée côté toilettes femmes, c’est l’affluence en effet. Ça va et vient, ça presse au portillon ; que des mordues de Cubisme, Fauves, Abstraction etc., mais pas de Mme Chopin. J’ai beau demander si et où, personne ne sait rien d’elle. Et quelques dames se paient ma tête. Ah, maudit soit l’art, idem les sanitaires ! Nous voilà treize heures, je vais pour m’en aller. Subito arrive Mme Chopin. Je la reconnais à, difficile de dire quoi, mais c’est bien elle. On avait dit midi, j’attaque. J’étais chez les hommes ! elle répond. Elle m’attendait. Ça se tient son histoire. Elle a dû en baver, je pense, chez les messieurs. Assez perdu de temps, dis-je : allons-y chez moi. On y va au lit. Et Mme Chopin sait y faire. Elle a de l’expérience.

 

 

Précipité n° 5

Paul Vican répugne aux lavis à l’eau de rose, lui c’est plutôt poix goudron plumes.

 

Pas exactement équitable

Mme Genette (aucun rapport avec Gérard) me contacte en vue de. Elle aimerait que je lui accorde un entretien. Elle a lu mon dernier essai, La vocation des sources à se tarir (lu en diagonale dit-elle), et maintenant elle voudrait en savoir plus. Relisez-le, dis-je ; et pas de temps pour un entretien, trop de travail, et mon roman Bel anus à finir. Elle tousse au téléphone, et puis relance. À la fin de La vocation des sources, dit-elle, vous tirez des conclusions en forme de sonnette d’alarme ; ça fait peur, non ? Ah, l’infâme charabia de journaliste ! Que dire à Mme Genette ? Je ne dis rien. J’ai envie de la raccrocher. Mais elle relance encore une fois. Et ce roman, de quoi ça parle, hein (elle rit), et si on s’en causait ? Ah. Charabia et familiarité à présent. Qu’est-ce qu’elle imagine ? Elle subodore un scoop. Scabreux, je suppose. Eh bien non, Bel anus est un polar, chère Madame, situé dans le milieu maffieux de la collecte et du retraitement des déchets ; à l’origine, ce roman s’appelait Le traitement des ordures coûte cher mais peu à peu j’ai craint la confusion possible avec un essai écologique et j’ai changé de titre ; Bel anus est plus clair, je crois, plus romanesque aussi ; qu’en dites-vous ? Elle approuve. Elle a maintenant très très envie de lire Bel anus. L’environnement, la crise énergétique, la fin de l’eau potable, tout ça ne l’intéresse plus. Elle me demande l’exclusivité pour son hebdo des bonnes feuilles de Bel anus. Je refuse. Elle insiste. Elle veut me voir. Écoutez, dit-elle, je vais vous faire une offre que vous ne pourrez pas refuser. Et en effet, je lui cède. 

 

Précipité n° 6

L’érotisme chez Paul Vican est elliptique, essentiellement elliptique ; presque rien.

 

Pas exactement imprévisible

Mme Herzog (sans rapport avec Werner) loue depuis un an le local du rez-de-chaussée de l’immeuble. Elle y a ouvert un cabinet d’astrologie & voyance. Évidemment, sa présence dans nos murs déplait beaucoup aux rationalistes jaloux et une rude cabale s’est formée pour chasser la sorcière. Mme Herzog a deviné (ou a vu) les agissements fébriles de la copropriété et y a répondu par le mépris. Son affaire marche bien. Elle ne reçoit que du beau monde : notables, hommes politiques, crétins du showbiz, sportifs et footballeurs. J’imagine que cher doit être le thème astral et ruineuse la prédiction mais, curieux, je décide de m’offrir une consultation chez elle. Rendez-vous est pris. Un mardi. Je me présente à l’heure dite et Mme Herzog (Ah, c’est vous ! dit-elle) me fait entrer. On s’est croisés souvent sous le porche, elle sait qui je suis (personne). Alors, on vient m’espionner un peu ! Elle rit. Euh, je dis ; non, bien sûr que non, évidemment non, vous savez moi hein etc. Je sais, dit-elle. Et elle demande si projets, soucis, peines de cœur, problèmes de santé ou d’argent ? Rien, je dis. Sur le plan sexuel par exemple, comment ça va vos érections, toujours aussi, oui, ou non ? Rien remarqué, je dis ; vous êtes médecin ? Déshabillez-vous, que je vous examine. Ah. J’avais pas prévu ma mise à nu. J’ai peur. Je me tremble dessus. Allons-y, dit-elle ; pour vous la consultation sera gratuite. Eh bien ! Si on m’avait dit que. Qui ça on ? Dorénavant, je lirai mon horoscope. Mme Herzog est une artiste ; c’est une chance qu’elle se soit installée dans notre immeuble.

26 octobre 2015

[Création] Daniel Cabanis, Opportunités, accointances (1/2)

Drôlement irrésistible la nouvelle série de Daniel Cabanis, créée à partir des lavis érotiques de Paul Vican.

Précipité n° 1

Les lavis érotiques de Paul Vican sont très peu érotiques, et seulement de loin.

 

Pas exactement galant

Mme Badiou (sans rapport avec Alain) me dit de venir la voir : Venez à l’heure des promiscuités, cher ami. Ah. Et après j’ose pas dire Quoi, quand exactement ? De peur de passer pour niais je ne dis rien j’opine. Elle me cligne d’œil. On dirait du verre. Elle s’éloigne traînant le pied, grinçant des dents, le brouhaha qui l’entoure avec elle. Je reste un peu seul. J’ai chaud, cherchant un filet d’air frais, là sous la clim. Quel âge a Mme Badiou ? Voyons. Cent ? Cent-vingt ? C’est beaucoup. Disons soixante-dix. Des langues disent qu’elle a été restaurée plusieurs fois : si vrai, beau travail, faut reconnaître. Je donne soixante, elle ne les fait pas, donc cinquante : en somme une jeunesse, j’irai à son rendez-vous. Le jeudi suivant je me présente chez elle vers minuit. M. Badiou est là. Il demande À quel sujet ? Promiscuité ! je réponds. Ça ne signifie rien, promiscuité, c’est même ambigu, mais le vieux Badiou ne moufte pas. Allez-y, dit il, Anne est dans sa chambre; à l’étage, deuxième à droite. J’y arrive. Elle est déjà au lit. Je vous attendais, dit-elle. Je suis un peu venu, je dis. Que pourriez-vous faire pour m’être agréable ? Je vous ai apporté des rahat loukoums. Oh ! elle dit, quelle marque ? Haci Bekir, je précise. Je lui tends la boîte. Elle saisit un cube entre index et pouce et commence à sucer. Lentement. Pâte et sucre fondent et lui tapissent à la fin la muqueuse. Un régal ! dit-elle. Le repos du gosier, je dis. On rit. On est maintenant sur la même longueur : allons-y ! J’allonge. Elle suit. Se donne. Ah, ça me rajeunit ! dit-elle. De combien ? je demande.

 

 

Précipité n° 2

Il y a plus d’esbroufe que de maîtrise dans les lavis de Paul Vican : c’est du flan.

 

Pas exactement thérapeutique

Mme Vandevelde (aucun rapport avec Bram) a envie d’aller à la plage faire du cerf-volant, nager, bronzer, des châteaux. Elle demande que je l’accompagne. Moi ? Oui, vous êtes réputé bon maître-nageur, dit-elle. Je proteste que je suis seulement infirmier-chef de l’hôpital. C’est bien aussi, dit-elle; on prendra votre ambulance, on aura priorité, la mer est quand même à trente kilomètres, ça ira plus vite. Madame il y a erreur, je ne suis pas l’ambulancier. Ah. Elle est un instant désarçonnée, mais vite se ressaisit, puis relance. Samedi, ça irait ? dit-elle. Ai-je vocation à contrarier indéfiniment Mme Vandevelde ? Non. J’irai donc à la mer avec elle bien que je déteste le sable fin, l’eau salée tiède, les méduses et les gros nudistes. Je propose mardi, qui est mon jour de repos. C’est bien aussi, dit-elle, le vent aura calé. Le mardi suivant, en effet, pas un souffle d’air, mais Mme Vandevelde, l’envie de mer lui a passé, elle a changé d’avis. La plage, c’est pour les gogos, dit-elle, et cet étalage de carnes qui cuisent au soleil dans leur huile, ça me donne le racabomi. Bon. Ce revirement m’arrange. Je n’insiste pas. Maintenant, elle veut que je l’emmène chez moi en vacances. En vacances ? J’ai pris un jour de congé, dit-elle, pour venir voir vos collections de cerfs-volants; une visite privée me ferait plaisir. J’ai bien des lépidoptères épinglés dans des boîtes, mais pas de cerf-volant. C’est bien aussi ! dit-elle; allons-y. Nous voilà rendus. Elle visite. Et l’idée lui vient de prendre un bain. Je le lui coule. Chaud. Et Déshabillez-moi ! dit-elle, que je vous savonne.

 

 

Précipité n° 3

Difficile de trouver rafraîchissants les lavis de Paul Vican, mais ils sont potables.

 

Pas exactement charitable

Mme Poutine (aucun rapport avec Vladimir) m’a vu dans Coulisses de la voirie, le dernier film des sœurs Joliotti, où je joue le rôle d’un SDF sourd-muet qui a perdu son chien. Mme Poutine veut me revoir. Elle a écrit à la production qui m’a transmis sa lettre. Elle demande la faveur de secourir Sotcho (le SDF du film) ; il m’a émue, dit-elle, je suis prête à tout pour le rendre heureux. Mme Poutine est folle, je pense, ou alors catholique. Je lui propose une rencontre dans un café. Elle y vient avec un grand type dont la triste figure à bouffer du bio immédiatement me défrise, son mari. Ah. Erreur de casting. J’affiche ma déconvenue, mes nerfs, le temps qui m’est compté, je me lève, je pars, mais Borislav est d’accord ! s’écrie-t-elle. Bon. D’accord sur quoi ? Dans le doute, j’ai la faiblesse de me rasseoir. Puis Borislav s’en va. Enfin seuls chéri, dit Mme Poutine; donc elle est folle. Elle veut qu’on aille sous un pont (le Alexandre III de préférence) et se donner à moi (malheureux Sotcho, il a tant besoin d’amour); ceci dans les courants d’air, à la va-vite, sur un tas de chiffons et cartons souillés, parmi les ivrognes indifférents et les dégénérés, tous au régime bière et/ou vodka discounts. Mme Poutine a des idées. Scénario, décor, figurants, elle a pensé à tout. Sauf au chien. Voilà peut-être une porte de sortie. Je tente le coup. Sotcho, pas besoin d’affection, je dis ; Sotcho cherche son ami chien. Je réalise trop tard la bêtise de mon propos. Allons-y ! dit Mme Poutine. Et on arrive pont Alexandre III. Borislav est là, nu, à quatre pattes, un os dans la gueule.

9 octobre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & Profils des postes vacants (3/3)

Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir la deuxième livraison] [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

Offres 9 & 10

 

Le factotum bisexuel court vite. Il est sportif, va à droite, à gauche, fait des pieds et des mains ; il a le feu. Pour l’attraper, faut lui lancer son nom propre à la figure et pan ! Jouss, Maizoudon, Bolloni, Streff sont efficaces. Le type s’arrête net. Son nom l’assomme. Il y perd. Ça tangue. Il se floute. Dès qu’il a repris ses esprits il est jugé apte au travail. Par ici, ça commence. Il y a des colis à livrer, un livre à recoller, du grain à moudre et du vrac à trier. Quand il en a fini avec ça, la liste des choses à faire se renouvelle automatiquement et le factotum bi doit encore bricoler ici et là pendant des heures. Il n’a donc jamais un temps mort à lui (pas une minute pour penser à son suicide). Sauf la nuit. Et encore ! Car la nuit, le bougre est d’astreinte érotique : si son âme s’amenuise, son corps lui est corvéable. Il l’est dans sa totalité, comme dans ses parties (qu’elles soient pleines ou creuses, lisses ou rugueuses) : son dos tordu de fatigue n’a qu’à bien se tenir, et sa molle se raidir. On le sonne, il y va. Adieu au sommeil. C’est la fête : mais pas pour lui qui épuise ses forces, s’use les nerfs, bave et dilapide son capital-foutre. Le lendemain, il fait jour.

 

La doublure de proximité est au mieux un sosie, parfois une ressemblance frappante. Sinon, un simple air de famille fait l’affaire : les gens ne sont pas si physionomistes. Ah, vous êtes Mme Toller (ou Jaki, Rouma, Popino etc.), désolé, je vous avais pas reconnue ; asseyez-vous, la réunion va commencer. Et l’ennui dure des plombes. La doublure de proximité souffre et se sacrifie, là pour ça. Elle assiste aux enterrements, premières, vernissages, réceptions, va aux repas de famille, mariages, anniversaires, barbecues, soirées et autres chienlits entre amis ; elle est de toutes les corvées. Le métier est assez ingrat, sûr : il n’y faut pas trop d’ego. Il y a quelquefois des compensations. Quand la doublure fait des rencontres (écrivains, artistes, fous, ministres) : elle peut briller, plaire. Si elle veut elle couche. Elle boit du champagne ; on lui donne des drogues. Voyons Mme Bich (ou Frin, Jotti, Vida etc.), la cocaïne se met dans le pif, pas dans l’œil. Ah, il arrive aussi qu’elle voyage. Ces à-côtés ne sont pas rien. Ce qui rend amer le métier, ce sont les autres doublures : elles pullulent ! Avec ça, va savoir si tu côtoies quelqu’un ou son faux-semblant.

 

 

Offres 11 & 12

 

La femme sans histoire est écrivain. Elle écrit peu, court et léger disent ses détracteurs. Mes besoins est un livre de 80 pages, Le sursaut va jusqu’à 100. Cette relative brièveté est-elle une élégance ? Oui. Et non : ne rien écrire du tout est de fait plus élégant. Bref, outre le mérite d’écrire peu elle a aussi la réputation de ne pas se mêler des affaires d’autrui. Ainsi, double paraît chez la femme sans histoire l’idéal de discrétion, mais ce n’est qu’une façade. En réalité, elle écrit sous divers pseudonymes (Paul Granovitch ou Sandra Dhil, entre autres) des polars, des biographies cucus de Tartempions ou Pionnes à la mode et des romans lestes assez neuneus. Ces sous-livres alimentaires lui font honte, et aussi l’accaparent : il ne lui reste que miettes pour écrire autre chose, qu’elle puisse signer de son nom propre. Or, quand le temps manque l’énergie se dégrade, les idées sèchent. Si ses Besoins et son Sursaut avaient été des succès (tirés à 100 000, traduits en 25), elle n’en serait pas là. Faut-il qu’elle essaie une troisième fois ? Non. Publier un nouvel écrit de 60 pages intitulé J’y renonce n’apporterait rien. Femme sans histoire doit rester sans.

 

Le préposé aux poses est un employé de maison (un planqué, si on veut). Il se tient toujours prêt à intervenir. S’il n’est pas sollicité, il médite (il glande, disent les petites langues) ou entretient sa forme avec des gymnastiques zen. Son nom est court, monosyllabique (Ray, Bo, Kha, Fuz ou Py, par exemple) afin que son appel semble plus impérieux et partant que soit plus prompte la réaction du préposé. Kha au travail ! Vite ! Et M. Kha de surgir et de poser immédiatement là où on le lui dit papier peint, moquette, linoléum, parquet, carrelage, lambris, rideaux, plinthes, faux plafonds, vitres, serrures etc., et si besoin des pièges dans le jardin. En matière d’ameublement, il n’y a jamais urgence mais faire comme si plaît au préposé qui aime éprouver quant à son travail un sentiment de nécessité vitale. Et si la décoration était plus souvent regardée (disons-le) comme question de vie ou de mort, il y aurait moins de faute de goût. Le week-end, le préposé vaque. Il va au café ou à la patinoire ; il drague : ses loisirs. Si on le lui demande gentiment, il accepte de poser nu pour des peintres du dimanche homosexuels ; un aimable jeu exhibitionniste.

30 septembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & Profils des postes vacants (2/3)

 Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir la première livraison] [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

Offres 5 & 6

 

 

 

Le conseil en ingéniosité prend son temps. Il observe. C’est un intuitif. Il ne fait pas le malin. Sa discrétion ne se remarque pas. Si on le prie de se vanter, il dit son nom (Navas, Vican, Tessonne ou Masoulin) et ajoute : six ans chez Missa & Fakenzi, huit chez Rudenko-Bass & Poor, de gros cabinets; ça pose là l’expérience. Il faut ce bagage. L’ingéniosité est une fraîcheur d’esprit. Et aussi souffle, longueur, discipline, endurance : routines que l’éclair illumine, ça va de soi. Le conseil en ingéniosité travaille en indépendant, c’est-à-dire : bureau flottant, horaires libres, pas d’obligation de résultat, tarifs à la tête du client. Il n’a pas d’enfant, ni chien : pas son genre (ni non plus de parapluie). Il peut se saouler comme diable dans l’intérêt d’une affaire en cours, whisky de préférence. Il est un homme de l’ombre. Il intrigue. Il aime à combiner. Il configure et anticipe. Dans les meilleurs cas, il résout les énigmes et dénoue les imbroglios; s’il tombe sur un os, il trouve une solution, un plan B (ou Z). Pour cuire un contradicteur, il sait taper du poing sur la table tel un karatéka qui perd son flegme, sinon il est doux. Il n’a pas d’amis. Des clients, dit-il.

 

La gestionnaire d’infortune travaille beaucoup. Chaque matin, du lundi au samedi, son bureau se remplit de larmes : elle éponge toute la journée. C’est long, le malheur des autres. Mais elle a les nerfs solides et la tête claire. Elle fait ce qu’elle à faire : nager, toujours nager. Son nom peut être Lavissen ou Boulakka, plus sûrement Spoll, Quatretiaires, de Rubinsacq. D’ailleurs, peu importe son nom tant qu’il est propre : soit tant que la gestionnaire prospère à la loyale sur les déboires et revers de ses clients. Affairistes floués, gogos, divorcés sur la paille, humiliés, dupes, licenciés, laissés pour compte, déçus divers, ruinés, maudits et malchanceux : ils sont pléthore, les noyés. Et tous pleurent du sang, et paient pour une bouée; le naufrage est remis à plus tard. Ce défilé d’âmes cassées, pesant, pas drôle, la gestionnaire d’infortune y est habituée. Si elle a un trop-plein le dos, le soir, elle fume de l’opium et/ou va au cinéma. Même un mélo larmoyant lui remonte le moral, s’il finit bien. Le dimanche, elle se trouve un amant; c’est fiction là encore. L’amour, elle n’y croit pas. Des errements dont il faut se garder, dit-elle payée pour le savoir.

 

 

Offres 7 & 8

 

 

 

La directrice des parcs et jardins n’est pas dans son bureau, elle préfère le dehors. Son nom seul est plaqué-or sur la porte : Mme Berzou-Zalla (Garon, Mozin, Danty ou Jollinot sont bien aussi mais Berzou-Zalla est bien mieux). La directrice a des bottes, un ciré, des gants verts, son sécateur. Elle connaît le terrain. Si on la cherche, elle est dans les espaliers où elle surveille le bon déploiement des palmettes; sinon elle taille les buis ou les lauriers, ratisse et pousse brouette, toujours active. Rarement, elle ne fait rien ; c’est qu’elle est occupée à sentir le vent. Ensuite elle décide : plans d’eau inclinés, fontaines pétrifiantes, folies, grottes, kiosques et cabanes pour tous ; geysers, fourches patibulaires et labyrinthes pour les pervers et les dépressifs; suppression des aires de pique-nique et des parcours sportifs ; jogging interdit. Courir et suer sont des vulgarités, dit-elle. Pour le vélo, messieurs, il y en a d’appartement. La directrice est terrible, une ambitieuse ; elle impose ses vues et desseins. Si on lui résiste, elle bipe son adjoint qui est un mercenaire ou un aventurier (le genre fanatique). Il arrive, et la contestation s’éteint. Le mort est recyclé.

 

Le médecin parallèle ne soigne pas. Ou autrement. Disons qu’il réconforte. Il a une bonne tête. Pas de barbe. S’il s’appelle Samain, Levigoureux, Roux, Cheval, il inspire confiance. Sinon son nom est Zona ou Letueur : le malade n’y survit pas. Souvent le médecin parallèle a été radié des Généralistes ; il a commis trop d’impertinences, comme de soigner la cachexie avec un cache-sexe et le rhume avec du rhum. Il est donc un homme libre à présent. Quant à l’Ordre, dit-il, eh bien, que dents lui tombent et cul lui pèle dans un parfait parallélisme ! Le médecin non conventionnel ouvre un cabinet dans une rue discrète ; il fait aussi des visites dans les beaux quartiers où, à la demande, il peut s’incruster plusieurs jours, ou semaines. Il traite en priorité le collapsus et l’égratignure, l’otite, les pathologies lourdes, mais si urgence il donne les premiers soins, accouche, vaccine, euthanasie. Il est grand donneur sang et sperme. Et encore : rebouteux jusqu’au bout des ongles, acupuncteur, yogi, thalassothérapeute. Il a lu Le livre du Chat, il peut se dire psy, vétérinaire et égyptologue. C’est le médecin complet, ses diagnostics sont très recherchés.

25 septembre 2014

[Création] Daniel Cabanis, Faces & profils des postes vacants (1/3)

Tandis qu’il prépare son exposition à Ivry sur Seine ("Bêtes noires et autres", signalée dans les NEWS de dimanche dernier), Daniel Cabanis nous propose une nouvelle série, "une cruauté sur le chômage ambiant". [lire/voir "Écrivains chez l’habitant"]

 

FACES & PROFILS DES POSTES VACANTS

Offres 1 & 2

 

 

 

L’homme de chambre ne sort pas. Il a à faire. Souvent il s’appelle Bullers. Ou Debullers. Parfois Blers, Bouilly, Broux, Bozzi, Deberecks. Il change de nom selon les perspectives, l’humeur. C’est un subtil et un obstiné. Il sait ce qu’il veut, et jusqu’où il peut jouer sa tête sur son nom. Classique est son art de l’insolence : si on l’appelle il ne répond pas. Simple. Il garde la chambre. Il économise ses forces. Il n’aboie jamais. À son âge on est au-delà de ça ; le temps de la colère est passé. Maintenant l’heure est là, de rester seul dans la chambre, il y a tant de travail. Ranger, réparer, coudre, lessiver l’accaparent. Il doit aussi chauffer, tenir les comptes et répondre au courrier. Mmes Jafar, Zouten, Loupy, Drogo et Barinski lui adressent tous les vendredis des offres d’amour spéciales qu’il ne peut laisser sans réponse, quand bien même il les rejette; l’homme de chambre est célibataire, il doit soigner seul ses rigidités. De même s’il est malade plus sérieusement, il s’automédicamente. Sans ces lettres qu’il doit écrire, l’homme de chambre aurait un peu de temps libre. Il n’en ferait rien, mais il l’aurait. Il pourrait rire ou fumer. Des futilités, dit-il.

 

La femme d’extérieur couche dehors. Schlutchnapfell-Dossery (son nom à rallonge) n’y est pour rien car dans l’usage il s’abrège en Schlut et même en Chlou voire en Loute, Louze, Louloute, Loutie, Loutinette ou Lou-Doss. On reproche à ces diminutifs d’être plus bouffes que le nom qu’ils abrègent. En principe, le complet est exigible. Mais la femme d’extérieur voyage presque tous les jours, souvent sous un faux nom, Daffen, Got ou Bockerspil, et cela simplifie les complications ; les hôtels sont moins regardants. Ah, Mme Got, comment va etc. ? Parfois il y a une chambre libre, et la dispense de coucher dehors. On peut travailler, établir la connexion, téléphoner, faxer. La femme d’extérieur donne de ses nouvelles; elle est libre de circuler mais doit rendre des comptes. Ses rapports sont attendus et lus avec avidité. Elle agit comme agent. Elle renseigne, elle éclaire; elle connaît l’ombre et les non-dits de nos ennemis. On a confiance. Elle sait qui est qui : noms, surnoms et sobriquets. En cas d’attaque, elle rend les coups, donne du bec et de l’ongle, du sabre et du fouet; elle ironise ! Elle s’en sort toujours. Elle a un mental de sentinelle.

 

 Offres 3 & 4

 

 

La danseuse intermittente crée des solos d’appartement. Elle bouge vite et bien, sur des durées variables. Le format Flash est bon (deux minutes maxi), il secoue ; les autres, longs et interminables, sont des danses d’ameublement. Dans tous les cas, il faut plaire sans émouvoir, ni lasser bien sûr. L’artiste se produit ici et là (chambre, salon), tôt ou tard ; donc à pas d’heure. Autrement dit, elle danse quand ça lui chante. Ce privilège s’acquiert au prix de parfois consentir à des duos en coulisses avec des non-danseurs, homme ou femme. Pendant ses intermittences, la danseuse maigrit et perd en flexibilité ; bientôt elle fait une dépression, ou sa crise d’épilepsie. Elle se bave, l’œil lui tourne en rond, la jambe est roide, le dos arqué dangereusement. Ce spectacle n’est pas plaisant. Qu’on la pique au Dépakine ! disent les connaisseurs. Oui, une intraveineuse bien tassée. Et un prompt rétablissement. Car la danseuse est là pour donner corps à l’art, non à la médecine; on aime ses solos, moins ses convulsions. Si elle apporte des joies et fantaisies, elle peut être adoptée par sa famille d’accueil. La voilà casée. Elle n’a plus besoin d’un nom de scène.

 

Le clown en civil n’est pas drôle : ni gai ni triste. Il peut donner le change à l’occasion, et qu’on en vienne à rire de lui, mais au naturel il est neutre. Son nom passe-partout est fréquemment Dubois, Duc ou Durand ; Dugenou n’est pas neutre, Doc est rare. Soyons sérieux. Et soyons clair : Knoche et Krakcy sont des rigolos eux, en costume rayé savates chapeau mou : lui n’est même pas un nain. Il ne jongle pas non plus. Et il ne boit pas. Le clown en civil est un pédagogue ombrageux qui rase les murs et n’élève jamais la voix. Il a les sciences infuses (modèle Pic de la Mirandole) et peut parler quinze langues propres et figurées sans faire de grimace et sans dénaturer les idiotismes. Le nombre de ses élèves enseignés à demeure est peu élevé, une dizaine ; quatre ou cinq externes complètent l’effectif. C’est la belle vie, obscure et sans joie mais belle, malgré le bas salaire (et les élèves agités du bocal). Le clown en civil n’a jamais de vacances ; il doit fournir sans relâche équations, études et analyses. Le soir, pour se distraire, il fréquente des écuyères autodidactes et des dompteurs sadiques. Ça joue au scrabble ou ça fricote ; la nuit est courte.

23 janvier 2014

[Création] Daniel Cabanis, Écrivains chez l’habitant (3/3)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 21:03

Où l’enjoué Daniel Cabanis déjoue le topos "Maisons d’écrivains"… avec ici le même irrésistible humour ! [voir la précédente livraison]

 

Bénéficiaire n° 5

 

Une année chez Mlle Varoux, 13 rue des Espagnols à Gonnes-sur-l’Odon

 

Bertrand Marlich, bilan

En débarquant chez Mlle Varoux, j’ai su tout de suite que Gonnes-sur-l’Odon ne serait pas une fête. Quel bled ! L’Odon est un égout. La rue des Espagnols n’a rien d’espagnol. Tromperie, saleté partout. Et même, Mlle Varoux, celle qui m’avait ouvert la porte, n’était pas la véritable Mlle Varoux mais sa belle-sœur, c’est-à-dire Mme Varoux, la femme du frère de la vraie demoiselle Varoux. (On m’a dit que ce frère faisait son militaire en Afghanistan, j’ai pensé Ça fait loin.) Mlle Varoux, à l’instant où j’ai toqué chez elle, était à l’entresol occupée avec des appareils à se faire sa dialyse à domicile, ce qui la pauvre l’avait empêchée de m’accueillir en personne. Ça doit être l’écrivain ! a gueulé sa belle-sœur en m’ouvrant, armée de son chien ; un de ces chiens agressifs à tête de cul dont la simple vue m’a fait froid au même endroit. Courage. J’ai reculé avant d’entrer. Telle fut mon arrivée chez l’habitant à Gonnes-sur-l’Odon, pas glorieuse ; et ça sentait le frit dans le couloir. La suite, pas mieux. Bref, les conditions n’y étant pas, Les Putains surgissantes, le gros roman salé-suave que j’étais venu écrire ici, je n’ai pas pu ; rien à faire. J’ai dû me rabattre sur Don Saladier de la Vega, projet de moindre envergure, un pastiche de Zorro sur fond de scandales dans le milieu de la restauration industrielle (oui, une pitrerie indigne de moi, je sais). J’en ai écrit une centaine de chapitres sur les cent soixante prévus. Je les lisais au fur et à mesure à Mlle Varoux, pendant ses heures de séances, pour lui faire passer sa dialyse. Ça l’amusait, moi un peu moins mais la sensation d’être utile (rare pour un écrivain) compensait. Il y a eu entre nous comme une complicité. Elle m’a fait ses confidences, que sa belle-sœur était une salope, le clébard une horreur. J’ai dit Y a qu’à les empoisonner ! Elle a ri. Le lendemain, on a reçu la nouvelle de la mort du frère, tué en Afghanistan. La belle-sœur, elle n’en a pas fait une maladie. Peu après, j’ai empoisonné le chien. Ainsi va la vie à Gonnes.

 

 

 Bénéficiaire n° 6

Une année chez M. et Mme Perrucci, 80 rue de la Halle-Duissert à Lupignac-le-Château

 

Julia Boumester, bilan

Je suis arrivée en octobre chez les Perrucci, à Lupignac-le-Château. Je voulais écrire Les Maîtres de l’Échelle, un roman compliqué auquel j’avais beaucoup réfléchi et dont j’espérais me libérer à la faveur de cette retraite à la campagne. Mais à peine ai-je été installée que Mme Perrucci est venue m’annoncer qu’ils partaient en voyage. Elle m’a dit Julia, le tour du monde ! On vous trouve très sympathique, on vous laisse la maison. Ils m’ont donné leurs instructions pour le courrier, les chats, les plantes, etc., et ils sont partis. Des malins, ces Perrucci ! Je ne leur en ai pas voulu. Il n’empêche que très vite la solitude a commencé à me tourmenter; j’ai senti venir la déprime et s’enliser Les Maîtres de l’Échelle. Début novembre, pour me distraire, je suis allée visiter le château de Lupignac; très joli, beaux meubles, quelques tableaux intéressants, jardin à la française, et j’ai eu l’occasion de faire la connaissance du propriétaire, M. Gauin des Hons, Charles. De la classe, physique physique, idées impertinentes, humour anglais. On a sympathisé jusqu’à tard dans la nuit. Le lendemain, il m’a offert de rester au château. J’aurais bien dit oui. J’ai dit non. Mais je suis restée. Je me sentais liée par mon contrat ÉCRIVAIN CHEZ L’HABITANT et l’enjeu du texte à écrire, Charles a fait le nécessaire pour lever cet obstacle ; un dispositif double, je dois dire irrésistible. D’abord, il a recruté un gardien qu’il a posté chez les Perrucci, ensuite un nègre (parisien !) pour rédiger Les Maîtres de l’Échelle à ma place. Et voilà. J’ai pensé Quitte à passer un an à Lupignac, autant vivre au château. Les premières semaines, l’oisiveté en valait la peine. C’est ce qu’il m’a semblé. Charles, mordu, amouraché, me faisait passer le temps avec ses nombreux jeux et jouets érotiques (ses cages, son donjon). Je n’ai jamais eu autant de plaisir à m’ennuyer qu’avec lui. En février l’envie de travailler est revenue, et j’ai écrit Le Chartreux de Lupignac en six mois. Charles l’a lu fin août : il a assez aimé.

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