Libr-critique

30 décembre 2006

[Chronique] Tumultes de François Bon [I]

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Temps et décombres
Quelques réflexions sur Tumultes de François Bon [I]
[Cette chronique s’insert dans une suite de réflexions amenées par la lecture de Tumultes. Les deux suivantes : Impossibilité du livre [II], Écrire avec la main [III].]

En 1993, avec Temps Machines, François Bon explore la ruine des mécaniques selon le rythme de la mémoire et du fonctionnement des machines, du temps de ces machines qui peu à peu n’est plus qu’écho d’une époque révolue, qu’il caractérise d’une manière bon.jpgrécurrente comme celle de la main. Le livre s’articule à partir de la mémoire.
Dès le premier chapitre, alternent deux formes résiduelles du temps passé : les fantômes et les témoignages. Tout deux distincts, tout deux impliquant un rapport différent. Le fantôme est ce qui revient, sans qu’on le veuille. Le fantôme, vient comme dans Hamlet, nous faire promettre de nous souvenir, il est ce qui passé, ne cesse d’insister sous une forme fragmentaire mais insistante dans sa présence. Ces fantômes chez F. Bon, sont des souvenirs liés à l’entreprise, l’industrie, aux chantiers, aux acteurs de ces théâtres du travail mécanique. Il n’y a pas un fantôme, mais c’est la pluriversalité du monde des machines qui hante, une multitude de dates, de lieux, de fragments de vie. Le témoignage, c’est ce qui est appelé par les fantômes, par cette mémoire indéfectible de ce qui a eu lieu. Car, si en effet comme il l’énonce, lors de ces années passées dans les chantiers, « Ã  la mort même nous étions aveugles quand tout déjà s’écroulait dans le grand mouvement qui tout figeait » [TM.p.100], reste alors à dire ce qui a eu lieu et dont on ne perçoit à travers le monde, que les traces désuètes, évacuées, abandonnées sans même être parfois effacées. Les témoignages liés aux fantômes ne sont pas ainsi des fictions, des inventions, mais les traces visuelles, informationnelles d’un passé qui a été balayé, mis au ban, par l’évolution historique du monde du travail. Mais comme le narrateur le dit : quelque soit le milieu salarial ou ouvrier la « loi physique d’un homme sur d’autres hommes pour un inégal profit n’a pas variété d’un poil malgré leurs cols blancs et leurs mots de caricature. » [TM.p.39]. Ce qui traverse toute l’oeuvre de F. Bon tient à cela : témoigner face aux fantômes de ce qui a été, non pas dire « où est la vraie vie », mais dire « seulement là où elle est diminuée » [T.p178], où elle n’est plus qu’à l’état de décombres, de ruines, de traces parfois infimes.
Temps machine est ainsi l’assemblage de la question de la mémoire et des traces qui s’y fixent et s’y perdent et du rythme du monde, de sa temporalité liée aux machines et aux hommes qui y travaillent, qui obéissent à leur rythme. Ce temps machine, du cerveau machine, du cerveau qui mémorise, n’est pas celui d’une fiction, car chaque flash qui y apparaît, tient sa nature d’une trace réelle, chaque moment est relié intentionnellement, mais pas forcément réellement, au trajet existentiel de F. Bon. Le témoignage n’est ni fiction, ni objectivité, il est cet entre-deux, pli où le réel et l’imagination se rencontre : il est littérature par excellence.

Toutefois, loin de tomber dans un simple journal, dans le flux ininterrompu d’une linéarité, donc dans un récit chrono-logique, F. Bon tisse les lignes temporelles et les horizons géographiques selon le processus même de la mémoire : de sa mécanique associative : affectes, obsessions, lieux, actions, détails, mots. Et c’est ici qu’entrent en écho le processus temporel narratif et la pensée des usines qu’il poursuit de livre en livre.
Les usines sont le lieu même de la mémoire, lieu de la mémoire tout à la fois personnelle, lieu d’origine [« Qu’une usine est partout et aujourd’hui toujours comme d’entrer à nouveau dans une maison d’enfance » TM.p.67, car on oublie pas sa jeunesse immergée dans l’univers des garages] et mémoire des hommes. Elles donnent accès au rapport direct des hommes au travail, « Ã  leurs mains », la main étant lieu de mémoire. Mais ce qui est intéressant, c’est que toute usine implique et enveloppe, une autre usine et qu’il ne peut y avoir de mouvement et de fabrications pour une usine sans qu’une autre lui ait

7 décembre 2006

[chronique] Etrangement seuls de Jean-Pascal Princiaux

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Les éditions PPT publient des livres d’une grande qualité et y apportent un soin méticuleux. Etrangement seuls de Jean-Pascal Princiaux ne dément pas cette réputation : croisement entre des travaux photographiques réalisés avec soins, et une forme de récit entre des protagonistes improbables, dont chaque parole mêle tout à la fois théorie du réel et rencontre humaine.

principiaux140.jpgPour comprendre ce livre, il est nécessaire tout d’abord d’expliquer le travail de Jean-Pascal Princiaux : ses réalisations photographiques se composent d’images qui sont abstraites de séries b, ou bien de films, qu’il se réapproprie et qu’il retravaille numériquement. Ses installations, dont celles constitutives de ce livre [Galerie éof, exposition « JPPPPT », Paris, avril 2004 et « CostumeGris – pièces à conviction » galerie michèle chomette, Paris, janvier-avril 2004], sont des assemblages d’éléments hétérogènes : ici d’une manière explicitée par la 4ème de couverture, nous sommes dans le croisement de la réflexion de la construction/déconstruction du réel à partir du philosophe Clément Rosset [Le réel et son double, ed. de Minuit] et de la grammaire propre à la fiction liée aux fictions cinématographiques ou bien de séries.
Jean-Pascal Princiaux interroge en effet, depuis pas mal d’années les genres et notamment les rythmes et les stratégies de construction de l’image selon certaines formes de représentation. Lors du festival d’animation d’Annecy de 2002, il avait ainsi suscité une certaine surprise avec son film Iceberg club, de 31 minutes. Mettant en image, selon un contre-point absolu : le point de vue de l’iceberg, la fin du Titanic, loin de ne faire qu’un simple détournement, il expliquait lui-même les axes critiques par rapport à la logique de construction rythmique de l’image : « En fait c’est une remise en cause de notre rapport à l’image : dans les films à grand spectacle ou les séries TV, nous sommes sans cesse sollicités, voire agressés, par une activité extrêmement intense. Iceberg club est tout le contraire : nous pouvons vaquer à nos propres occupations mentales pendant le film, flâner, et d’une certaine manière être plus actifs face à l’image Lors de la projection du film, certains spectateurs sont montés sur la scène pour mimer une nage… Pourquoi pas ? ».
Avec Etrangement seuls, à partir d’un travail photographique s’établissant sur deux logiques : 1/ l’opacification totale de la scène, et donc la disparition de l’éclat; 2/ la mise en lumière/éclat d’un seul détail, voire d’un visage, Jean-Pascal Princiaux établit une fiction où des personnages analysent leur présence, leur rapport au réel selon les conditions de l’effacement de celui-ci par leur inclusion dans une logique de fiction. Ces analyses, reprises de Clément Rosset, qui combinent aussi bien théorie libidinale [construction du sentiment et de la part irréductible du mal] que réflexion dialectique sur la circularité de la représentation et de l’effacement de la présence, se construisent à partir d’une mise en situation sexuelle des protagonistes, au sens où ce qui excède la représentation semble bien tenir dans l’acte même de jouissance spontanée. Toutefois, comme le fait remarquer l’un des personnages, l’ingénieur, « toute force, toute parole libérée, est un tour de plus dans la spirale du pouvoir! ».
Ainsi le réel des personnages, de la fictionnalisation, n’est que le résultat d’une construction mentale d’une réalité, qui par oubli de son propre processus, se substitue à ce que pourrait être le réel, à savoir n’est autre que son double, parvenant à devenir l’original, en évinçant l’original, en le remisant dans le seul jeu d’un possible expulsé de toute représentation. Loin d’un simple travail esthétique de la photographie, nous l’aurons compris, Princiaux invite à une réflexion tout à la fois philosophique et politique sur le rapport à l’autre. Et c’est dans cette perspective que doivent être compris les enjeux du titre.
Quand on lit le texte, une chose étrange apparaît, tout à la fois nous faisons face à une continuité dialoguée et d’autre part, semblerait-il, seulement à une juxtaposition de monologues, comme si les paroles des protagonistes étaient totalement désajointées les unes des autres, comme s’ils répétaient un texte ne pouvant entrer en contact avec celui des autres, comme s’ils étaient enfermés dans leur crâne, tout monde commun implosant dans la seule représentation autistique en quelque sorte qu’ils s’en font. C’est bien ce qu’énonce d’ailleurs le médecin :
« Disons qu’il existe deux univers, expliqua le médecin. Le premier se trouve à l’intérieur de nos crânes… Une sorte de monde unique… Le second est ce que l’on nomme « univers phénoménologique ». Mais il n’est en fait que la somme consensuelle de tous les univers privés, augmentée à la rigueur des relevés objectifs des machines de tout poil. En conclusion, l’univers consensuel — parfois qualifié de « réel » — n’est lui aussi qu’un produit de la conscience. »
Et c’est ce dernier univers qui est atrophié par les liaisons entre les protagonistes, malgré la liaison à l’autre, Blanche, qui a lieu par la sexualité : éclat de réel immédiat et qui s’affranchit de toute reprise, étant immédiatement dialectisé dans un jeu de pouvoir et de représentation. principiaux139.jpgL’ensemble des photographies vient dès lors renforcer cette solitude de chaque protagoniste, ceux-ci étant isolés dans l’ensemble de scènes floutées, irréductiblement disparues. Les photographies montrent à quel point le réel n’est à considérer qu’en tant que « trace sur un écran ».
Ce livre paru en 2004, est indéniablement à redécouvrir, et à mettre en perspective avec l’ensemble des questions qui se posent actuellement quant à la représentation médiatique et à la construction de la réalité. De même il s’agit d’une invitation à redécouvrir Clément Rosset, dont les analyses n’ont aucunement perdu leur pertinence.

19 septembre 2006

[Chronique] Grandes espérances de Kathy Acker, par Philippe Boisnard

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Fragments émotionnels d’une ego-narration

Dans La vie enfantine de la tarentule Kathy Acker a travaillé dans l’entrecroisement de biographies de meutrières. « Intention : je deviens une meutrière en répétant la vie d’autres meurtrières ». Ici les croisements, les reprises ne semblent être celles — seulement — des biographies, mais bien plus celles d’écritures (par exemple éminemment Guyotat dès le début avec un rapport narratif à Eden eden eden) mais aussi des genres.
Ceci conduit le livre à s’ouvrir en strates : narrations autobiographiques, dialogues théâtraux accompagnés de didascalies, correspondances épistolaires, poésie objective, analyse philosophique voire phénoménologique, linéaments psychologiques, chronologie historique, sociologie de l’art. Ainsi même si la citation de Robbe-Grillet est fausse (cf. l’analyse attentive de Laure Limongi à ce propos), on aperçoit dans cette oeuvre le feuilletage des strates comme autant de feuilletages de mondes vécus par le prisme à chaque fois singulier d’être. Et en ce sens, Burroughs a eu raison de dire que c’est « une Colette postmoderne », car si de Colette, il pense certainement à l’expérience d’une écriture qui témoigne de la libération de la chair face à l’esprit, libération de la femme qui témoigne de sa sexualité et d’une « conscience autoréflexive qui est narrative »; la post-modernité dont il est ici question est celle du tissage des genres, de cette stratification-complexification progressive qui détermine ces ego-narrations. Le livre se donne comme une forme de mixage, de reprises où sont digérées les références qui animent Kathy Acker : « il faut digérer puis chier ; et il s’agit que la merde soit bonne ! c’est ça l’important ».

Grandes espérances est cette tonalité qui marque le pas de la rupture vis-à-vis du monde, vis-à-vis de la mère qui est monde. Grandes espérances est le récit de chroniques de vies, qui s’entrecroisent, se lient, passent les unes à côté des autres sans s’apercevoir, témoignant de la variabilité indéfinie de la vie qui s’endure dans le monde à partir de leurs désirs, de leurs déchirures : « un récit est un mouvement émotionnel ».

L’identité ne peut se fixer, aussi bien la sienne, celle de la narratrice dans l’autofiction, que celles de ceux qui en sont les protagonistes : « J’ai dressé une liste des caractéristiques humaines : chaque fois que j’avais une caractéristique j’avais son contraire ». C’est ce qui apparaissait déjà dans La vie enfantine de la Tarentule comme le remarque avec pertinence Daniel Almeda à propos de ce livre. Narratrices, narrateurs, se présentent comme autant de facettes d’une humanité qui se cherchent, aussi bien dans des rapports de filiation antagoniste que dans l’exploration de la sexualité.

A partir de là, Kathy Acker décrit un monde de violence, où l’individu semble perdu, éprouvant l’écrasement de son être, où le moyen d’exister ne passe pas par la communication, ou la connaissance objective, mais par le corps, la violence, le sexe — et en ce sens on retrouve sa défense du milieu Queer — car tel qu’elle l’écrit, lorsqu’elle incarne Peter : « j’ai encore des désirs sexuels ardents. J’ai toujours une pine. Seulement je ne crois pas que j’aie la moindre possibilité de communiquer avec quelqu’un dans ce monde ». Monde où les êtres expérimentent leur déliaison, monde sous le sceau d’une guerre, menant à ce que « le langage comme tout autre chose n’aura aucune relation avec quoi que ce soit ». Si la communication ne passe plus, si la connaissance objective n’a plus de force, amenant que les icônes paraissent bien flétrie, « image de l’histoire » en loque, cependant par le corps et ses émotions, est possible une autre forme de relation, en-deçà des noms : « si tout est vivant, il n’y a pas de nom mais un mouvement. Et sans cette vie il n’y a rien; cette vie est la seule question qui vaille ».

Ce livre de Kathy Acker apparaît donc comme une oeuvre incontournable pour découvrir son travail et celui d’une exigence de la narration, qui semble bien oubliée en ce temps de rentrée littéraire française. Je ne peux que recommander sa lecture pour qui veut comprendre que tout à la fois il est possible de se tenir dans une réelle exigence littéraire, et être à la fois ouvert à un lectorat plus large que celui auquel s’adresse les poésies expérimentales. En ce sens, il est à regretter que les grands éditeurs français ne prennent plus le risque de s’ouvrir à des textualités narratives plus complexes que celles qui nous déversées chaque année, comme l’explique parfaitement le dernier numéro de Chronicart (n°28) parlant de la rentrée littéraire.

12 mars 2006

[chronique] Les juins ont tous la même peau de Chloé Delaume, par Philippe Boisnard

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Lundi 6 mars, 19h30, sortie du travail, traversée de ville, pluie, nord de France battu par le climat qui ajourne le temps plus propice des jours qui défilent, un café comme sans doute tant d’autres dans cette ville. Je l’ignore, car plutôt autiste, je ne sors que très rarement. Mais là, à Arras, ce soir, Chloé Delaume vient lire certains de ses textes à l’invitation des Escales des Lettres. Envie de la revoir, car cela fait longtemps, en quelque sorte aller à la rencontre du passé. D’un double passé. Elle et lui. Delaume et Vian. De nouveau le rencontrer par l’entremise d’elle, aller la voir aussi à cause de lui. Car de lui, je garde, sans doute comme beaucoup, le souvenir indemne de lectures de jeunesse comme on dit communément. Et pourtant, jamais je ne l’ai réduit à cette part congrue de mon existence, toujours j’ai su que là, en moi, au-delà de la beauté de son profile qui signe certaines des couvertures de ses livres, il se tenait aussi généalogiquement comme l’une des sources de mon plaisir enragé de lire, d’approfondir la langue, de briser le carcan de représentations trop ternes pour attiser l’existence. Aller à la rencontre de ce mort, à travers la vie qu’elle offre dans le livre qu’elle lui a consacré.
Par ce livre, il est évident que Chloé, ne donne à pas lire une biographie. Ni une analyse bibliographique. Car de son prénom, mêlé à l’oeuvre du mort, elle cherche davantage la ligne secrète de son propre secret : « je suis la maladie d’un mort à qui je voudrais dire merci. Je ne dois plus rien à personne à part le prénom que j’habite. J’aimerais tant le lui dire mais c’est très difficile et surtout compliqué« . « Boris Vian est une langue, une forme, un secret bien gardé« . De Boris Vian, on ne saura rien, du point de vue de l’attente académique, mais tout à la fois on saura peut-être découvrir aussi en nous, pour quelles raisons, Chloé Delaume a pu se nommer ainsi, a pu revêtir, pour la présence de son corps, ce prénom qui a appartenu à la morte au nénuphar. Pour quelles raisons, la métaphore de la mort, de la maladie viscérale qui l’a tuée, n’est pas seulement de l’ordre d’une tristesse pour le lecteur, mais la possibilité d’un déchirement définitif dans la chair de celui qui lit, se plie à la fiction écrite par Boris Vian.
Car c’est de cela que nous parle Chloé Delaume, en quel sens « la fiction survit à la réalité« , non pas qu’elle en soit un supplément, mais en tant que l’art de Vian aura été par ses métaphores si nombreuses d’intensifier l’existence du lecteur en lui faisant comprendre que tout n’est que de l’ordre de cette intensification par le prisme de l’imagination. Tel qu’elle le rappelle, Vian disait à propos de L’écume des jours, en préface : « L’histoire est entièrement vraie, puisque je l’ai imaginée d’un bout à l’autre« . La littérature ne saurait être seulement une histoire, elle est aussi le lieu d’un enjeu : le mensonge fait existence, le mensonge en tant que vérité de l’existence.
C’est pour cela que Chloé Delaume est un personnage de fiction, comme elle le répète.
C’est pour cela que Boris Vian a tenu ses Chroniques du menteur, qui assurément si elles transforment la vérité, n’en énoncent pas moins la complexité d’un réel sous la forme légère d’une cruauté qui passe à la moulinette les sujets qu’il s’était donné. Mais c’était trop pour le sérieux pesant des Temps modernes.
Tel que pouvait l’écrire Noël Arnaud à la fin de sa préface de ces chroniques : « Après tout, le mensonge — celui qui, au-delà du jeu sur les mots, s’approprie les noms, fertilise les patronymes (suprême nominalisme) et les revêt de nouvelles apparences — est parfois une autre vérité qu’on appelle aussi, aux meilleurs jours, la poésie« 

[chronique] Action-Writing de Sylvain Courtoux, par Philippe Boisnard (V.2)

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Tout d’abord, saluons la naissance d’une nouvelle petite maison d’édition, initiée par Fabrice Caravaca. On le sait en France, s’il y a bien une poésie vivante, c’est au coeur de ces initiatives, et non pas dans les grosses maisons, qui trop souvent ne défendent plus que ce qui est déjà reconnu, voire qui ne défendent qu’un patrimoine mort-né, aux langues empâtées dans un classicisme ringard, qui est tant vanté lors d’événements comme le Printemps des poètes.
Ensuite, est donné à lire, enfin dans son intégralité cet Action-Writing de Courtoux (datant originellement de 2001-2002), qui sort la même année qu’un autre Action-Writing, celui consacré à Kerouac par Michael Hrebeniak (Southern Illinois University Press). Car de fait, cette expression Action-Writing n’est pas nouvelle comme le laisserait penser Prigent dans son texte, mais elle a une histoire qui rencontre Burroughs et Kerouac.
Avec ce texte, le lecteur rencontrera un travail au plus près de la langue et de ses coutures, de ses découpages, montages, démontages, provocations. Et ceci au rythme d’un flux insurrectionnel qui attaque l’ensemble de la société occidentale. Courtoux, comme c’est encore le cas dans son dernier petit opuscule publié chez IKKO, travaille la langue à partir d’effets rythmiques, de boucles/samples, comme s’il s’agissait de mixer des pistes de son, à part qu’au niveau littéraire, ces pistes sont des citations (cut) qu’il alterne, densifie, travestit parfois, insère et désinsére au rythme de son en(r/g)agement. Littérature qui se conçoit en tant que trajet qui réfléchit la modernité (Burroughs, Denis Roche et tant d’autres), qui la reprend pour soi, dans langagement d’une critique socio-politique.

Et c’est là ce qui pour ma part me pousse à avoir une certaine réticence : ce qui est défendu au fond par ce texte : une critique problématique de la société et de certaines valeurs qui en appelle avec le plus grand sérieux à la révolution. Réticence que je nuancerai cependant, du fait qu’il est vrai que par ce texte, il serait possible de penser certains effets d’annulation des énoncés, par leu croisement entre d’un côté la position du « dit-il » et de l’autre la position du « dit-elle ».
Toutefois, alors que les « avant-gardes » (terme un peu creux si on n’y fait aucune distinction) se sont déterminées contre des entreprises de totalitarisme en des époques précises, ici ce qui est attaqué serait de l’ordre du totalitarisme de la démocratie et de la société contemporaine, non pas dans ce qu’elle porterait de terreurs, mais en tant qu’elle porterait certaines valeurs d’égalité, de tolérance, de neutralisation de la terreur.
Dès lors, ce qui ressort apparaît comme un mimétisme de posture avant-gardiste, qui se concrétisant en cette époque, viserait à provoquer une certaine terreur. Fantasme rouge-brun à certains moments (au moins au niveau des énoncés), puisqu’il s’agit bien d’abattre des gens, de poser des bombes, d’éliminer les médiocres, de poser l’homme autrement qu’il est, d’invoquer une vérité qui serait voilée par la société et qui pourrait surgir par l’ordre d’une violence. Il s’agit de mettre en critique tout autre posture existentielle des individus, accusés d’être « petits-bourgeois », pseudo-artistes, faux poètes, insignifiant par rapport à la vérité (mais laquelle ?) posée en ellipse par l’auteur de ce texte.
Si le réel dont parle Prigent tient à cela, il est fort à parier, que nous devions nous méfier, et nous ne pouvons qu’être surpris que celui qui est revenu sur ses engagements révolutionnaires dans Ne me faîtes pas dire ce que je n’écris pas, puisse ici sans signe de prudence ou de recul sans explication pour éclaircir davantage ce texte, saluer ce qui se tient dans ce texte. Nostalgie peut-être d’un autre temps, mais paradoxalement lui-même écrivait à propos de celle-ci : « il va de soi que cette résistance ne peut se contenter d’une nostalgie du temps des avant-gardes (…) Ce qui veut dire, pour ce qui me concerne, qu’une bonne part de ce que j’ai pensé et écrit dans les années où j’ai commencé à intervenir publiquement, je le lis aujourd’hui comme naïveté fourvoyée« .

Ainsi, au fil des pages se découvre surtout une vision assez convenue de la modernité, un peu naïve du monde, qui exalte les fantasmes révolutionnaires, d’une critique sociale établie surtout sur les a priori d’une pensée qui ne se confronte pas assez aux mécanismes complexes aussi bien au niveau économique, que politique ou social.

24 janvier 2006

[chronique] Round 99, de Jérôme Bertin

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 12:28

>> Dès l’ouverture, round 99, apparaît comme un flux ininterrompu de sentences, d’invectives, d’énoncés aussi bien conatifs que performatifs, tous se succédant, avec une apparence de décousue et de conjonctions sans logique. Mais ce serait allé trop vite, ne pas voir qu’ici nous sommes pris dans un jeu, jeu de mo(r)ts sur le ring de la littérature.

Round 99, par son titre énonce d’emblée que ce qu’il s’agira de lire, appartient au combat, à la lutte, au jeu-de-massacre. Toutefois, loin de tomber dans une mimétique des jeux déjà existant, Jérôme Bertin, afin d’interroger la logique spectaculaire du ludique qui domine le monde occidental, notamment par les real-TV, en vient à élaborer une autre réalité du real-TV, réalité où les protagonistes, qui sont des numéros (O1, 000, 333, 27, 33, etc…) sont là pour obéir à des invectives, qui leur donnent les règles de la tuerie en temps réel. Jeu de mort par le jeu des mots, le flux (qui est le temps même de l’action) est la description serrée d’un carnage spectaculaire, où les règles sont aussi aburdes que : « vous avez encore douze corps à camoufler » (p.30), « les têtes seront suspendues devant les portes ouvertes!« , « la sécurité ne tolérera que ses propres bombes » (article 38797), « ne jamais commencer par un organe vital » (article 56903) (p.41), ne pas oublier « que la tête doit rebondir au moins une fois avant de passer par-dessus le filet » (p.54). Car, tel qu’il le met en abîme, la ludicité qui domine les écrans, n’appelle pas la compréhension des joueurs, mais seulement leur docilité, leur abnégation vis-à-vis de toute intelligence : « Nous ne vous demandons pas de comprendre! »-« il faut que vous vous débarrassiez de tout concept sentimental! » (p.42). Ici, il vise bien ce qui est en jeu dans notre société. Il ne s’agit pas tant de stigmatiser les désirs et leur médiocrité, car autrement ce serait s’établir comme réactionnaire, posant qu’il pourrait y avoir une essence de l’homme vers laquelle tout un chacun devrait tendre, mais de mettre en critique le processus de diffusion spectaculaire — et ceci dans un évident héritage situationniste — qui se structure sur l’écart entre d’un côté une mise en scène qui propose des fondements et principes qui ne sont que simulacres, et de l’autre une fin poursuivie qui est invisible, effacée, voire même niée explicitement dans ces processus. Car nous le savons : NOUS FAISONS TOUT CELA POUR VOTRE BONHEUR.

Le lieu où cela se passe, camp, monde structuré comme un camp, où le DR. William fait de nombreuses expériences, édicte les règles, propulse les cobaye de cette ludicité dans un devenir enfant sauvage. Nous l’avons compris, ce William, est très certainement William Burroughs, et en quelque sorte, le monde décrit serait le résultat de ce qu’il a proposé de faire dans La révolution électronique. Ce monde est entièrement décor pour cette ludicité exacerbée, où rien n’est réellement identique à son apparaître : « Le décor est entièrement piégé« .

En cela la lecture de round 99, répond bien d’un des impératifs qui est lancé : « prenez vos cauchemars pour la réalité ». Bertin, en poussant jusqu’à l’abject le postulat de la ludicité liée à l’excitation spectaculaire, décrit le monde sous les traits d’une mise en scène dévastatrice. Loin de s’adonner à une violence gratuite, comme c’est le cas dans certains romans qui cherchent d’abord la provocation — tel Pogrom de Benier-Bürckel qui derrière la hargne apparente reste il me semble faible aussi bien stylistiquement qu’au niveau de ce qu’il interroge —, la violence que Bertin développe, par son désordre et sa variation sans limite, non seulement : 1/ pose la question essentielle du devenir de celle qui appartient à la réalité de notre société du spectacle, mais en plus 2/ pose la question de son abord, de son débord, à travers la littérature.

1/ En effet, qu’est-ce que témoigner d’une société, et de ce qui pourrait l’animer ? Le postulat de Bertin, tient à la conjonction — classique et qui a dominé la modernité depuis un siècle — entre le désir (eros) et de l’autre thanatos. Ces deux vecteurs libidinaux irriguent l’ensemble des protagonistes de round 99. Le jeu de torture, en passant par toute sorte de viol/ence possible, par la proliférations sans fin de nouvelles inventions pour provoquer la mort, ouvre ici à l’infini les possibilités de la mort ludique, en créant cet infini dans l’ouverture elle-même infinie des possibilités linguistiques. Ainsi, en mettant en évidence les vecteurs intentionnels qui dirigent les hommes (tension des deux extrêmes freudiens de Au-delà du principe de plaisir), il met en lumière que l’ouverture des potentialités spectaculaires ne répond pas de normes qui seraient extérieures à cette tension, mais qui en seraient issues. Il déporte la question de la ludicité mortifère; non plus :est-ce morale?, ou encore quelle norme pourrait-on penser ?, ou encore est-ce légale ? . Posant que la seule norme tient à la dimension de l’écriture, il explore jusqu’à son extrême les conséquences de la conjonction eros/thanatos.

2/ La littérature et la poésie, interrogeant le monde, ne font pas que dévoiler son état. Certes, il y a là une des fonctions essentielles de la littérature : mettre au jour l’état de l’Etat, état qui est voilé et auquel est substitué linguistiquement un autre état. Qui se constitue représentation hégémonique. Mais plus que cela, elle fait état de cet état en déplaçant le droit au niveau de la possibilité du dire. Elle crée elle-même son droit, et le créant, se détache de toute autre forme de juridiction. Ceci vient du fait qu’étant témoignage (à savoir prétendant à une certaine objectivité), néanmoins, la littérature provoque une fissure dans cette prétention, resaisissant celle-ci au sein de la fiction de sa langue. De sa langue se donnant comme si, elle était la langue adéquate pour dire cette objectivité. Or, cette langue — et c’est là justement l’une des grandes pertinences d’auteurs comme Arlix, Buraud, Courtoux, chacun à leur manière — ne correspond aucunement en ses principes aux langues cadastrées par la loi linguistique de l’énonciation communicationnelle ou conventionelle. Elle ne fait pas que la déborder, mais elle en est le revers, ce qui n’a plus droit de citer institutionnellement. Selon cela, les tirades des personnages de Bertin traduisent bien cette hétérogénéité, étant tous majoritairement dans l’insulte, la haine de l’autre, la dissension la plus totale et la plus vulgaire. Selon cela, ce que Bertin fait dire à ses protagonistes est bien passible de la loi (racisme, pédophilie, antisémitisme). La littérature et la poésie, selon une telle intentionnalité, mettent en question le « comme si » qui détermine les critères de vérité de l’intersubjectivité relationnelle conventionelle [quand on parle on fait comme si cela pouvait être compris selon des principes apriori aussi bien formels que juridiques], et en pro-pose une autre formulation, qui s’auto-légitimant en tant que réalité autonome de fiction, prétend montrer qu’il est lui aussi « vrai« , « cohérent« , linguistiquement et ontologiquement attestable. C’est pour cela que la littérature est scandale, et ceci depuis au moins Rabelais ou Sade [le comme si du Gargantua de Rabelais, l’acceptation première et l’adhésion à la surdimension de Gargantua; le comme si de Sade, le fait que l’on accèpte immédiatement cette autre onto-théologie, celle d’un Dieu négatif, d’une vie vouée à la destruction de l’autre pour sa survie]. Ce comme si, cependant dans un tel livre, devient des plus inquiétants, car il ne désigne pas un horizon de constitution extérieur et seulement fictif, mais par son rappor-t à la réalité spectaculaire occidentale, il en décrit un possible devenir, qui tiendrait au passage du comme si actuel à ce que porte le comme si fictionnel. Cette inquiétude est à bien penser et à relier à la vitese de mutation de notre société, celle-ci est le lieu d’un déplacement toujours plus rapide de ses normes, de ses acceptations à l’hégémonie du spectaculaire [par exemple, nous sommes passés en moins de 5 ans, du scandale médiatique du premier Loft, à une généralisation de ce type de format de real-TV].

En bref, round 99 de Jérôme Bertin, loin de se réduire à une simple mise en scène de la spectacularisation de la violence, témoigne de cette inquiétude profonde de la manière dont s’adressent les hommes entre eux, et de la variation de la constitution de cette liaison. Nous rejoignons par cela, l’intuition développée par Adorno dans Minima Moralia : une société dominée par la sélection, à l’instar des camps de concentration, sélection par le travail, qui entraîne la mort de tous ceux qui ne sont pas aptes aux tâches que lui assigne la société par ses modèles. Une société où le rapport humain se résume au plus court trajet, le poing dans la gueule, la ligne droite de mots d’ordre.

5 janvier 2006

[Chronique] Scènes de la vie Occidentale, Ludovic Bablon

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , — rédaction @ 6:47

Ludovic Bablon, Scènes de la vie Occidentale, chronique de Philippe Boisnard.

(Début de l’article) «  Faisons une hypothèse : le livre de Ludovic Bablon, commençant par 5 citations distinctes, gageons que celles-ci ne sont pas seulement d’anodines mentions, bonnes à faire reluire une certaine culture, mais les clés de compréhension, non seulement des monologues qui constituent les micro-fragments narratifs de ces Scènes de la vie occidentale, mais aussi la mécanique générale du livre »

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15 octobre 2005

[Chronique] Héroïnes de Christophe Fiat

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 22:11

Avec Héroïnes, il est certain que Christohe Fiat se place dans l’horizon qui fut ouvert avec Ladies in the dark et les ritournelles constituant les vies de Louise Brooks, Lady Diana Spencer et Tracy Lord. Héroïnes, livre sombre, qui tourne autour de destins qui se sont tracés en ligne de résistance, qui trace les trajectoires de femmes, qui en chacun de leur temps ont du lutter pour être, pour tout simplement être femme dans des temps où les hommes dominent et marquent de leur emprunte la mémoire.

Comme on le voit avec Wanda, après avoir pensé que « le temps est loin pour elle où elle voulait devenir écrivain comme un homme » et qui après sa séparation de Léopold de Sacher-Masoch, « réalise son rêve d’être écrivain comme les hommes et comme Léopold et d’avoir de l’expérience comme les hommes et comme Léopold et ne plus avoir peur de la vie comme les hommes et comme Léopold » (p.169). Mais, si une tonalité ressort de ce livre, il me semble qu’il faudrait se référer au texte qu’il consacra à björk dans JAVA n°21-22. Inaugurant son texte par une déclaration de björk sous forme indirecte: « björk dit qu’elle aime l’imprévu », peu à peu il déconstruit la mythologie de la chanteuse pour montrer que cet imprévu, ce qui échappe à toute anticipation, n’est autre pourtant que ce qui appelle par essence l’existence : la mort et les structures qui en tissent la démesure pour l’existence, le temps et sa juxtaposition de circonstances. « björk dit que l’avenir est un combat imprévisible contre la mort et contre l’ennui et contre le pouvoir et contre le démon ». Au lieu d’un discours sur sa musique : un nom (1) qui déréalise — en étant plongé dans l’univers pragmatique d’une existence — les mythes qui y sont associés. « La plus grande crainte de björk c’est l’ennui qui est un ennui qui est lié à l’avenir qui est un combat imprévisible contre l’ennui ».

Cet imprévisible aurait pu être l’exergue de cette lecture de Héroïnes. Tout semble s’y condenser : la mort tout d’abord, parmi les 5 femmes suivies, le destin de Sissi s’achève le 10 septembre 1898 à 14h40, victime d’une agression. Isadorra Duncan meurt d’un accident de voiture au début des années 20, prise dans la furie d’un combat existentiel contre Sergueï Essénine. Madame Mao, dans la lutte pour sa reconnaissance de femme face à une société dévouée à Monsieur Mao, finit son existence en se suicidant. Quant aux deux autres, non pas mortes tragiquement, mais hantées par la mort, pour Courtney Love par celle de Kurt Cobain, pour Wanda de Sacher-Masoch, par celle de Leopold de Sacher-Masoch, son ex-mari, dont elle retracera une vie 11 ans après son décès : Meine Lebensbeichte. Mais aussi, les démons, le pouvoir et l’ennui.
Christophe Fiat, comme il l’a entrepris depuis quelques années, notamment l’an dernier avec Qui veut la peau de Harry ? (inventaire-invention) en vient à une écriture des plus intimes autour de l’humanité, même si celle-ci, comme je vais le montrer ne tient aucunement à une teneur psychologique ou encore à l’ « incarnation » réelle de personnage ou bien encore à de beaux sentiments. Cette écriture plus intime est celle qui, à travers ces 5 femmes, montre à quel point une existence se place dans cet abîme de l’à-venir, abîme où se rencontrent toutes les structures bâties par l’homme pour construire son ego : la politique, la starisation, la dimension économique, les luttes d’intérêt réelles ou imaginaires, etc…
Avec björk, il montrait, à travers ses ritournelles, à quel point derrière le nom et son système de diffusion, qui correspond à une valeur imaginaire sociale, se cache au
ssi un dispositif de fragilité humaine faisant l’épreuve de son ennui à partir de sa réussite économico-médiatique. Avec Héroïnes, selon une même logique, il montre comment des noms se construisent, des noms, ceux des héroïnes. Sa volonté tient ainsi à décomposer les machines événementielles qui ont construit la norminalité de ces noms, leur force de connotation, leur puissance symbolique.
Dans La ritournelle, Christophe Fiat explique qu’il écrit une poésie au galop, qui joue avec la répétition comprise au sens deleuzien. La répétition se construit au sens poétique du galop dans la langue poétique par « la forme du « et » suivant une logique du ET ». Ecrivant, ses phrases ne sont pas prédicatives ( « est ») mais cumulatives, connectives, sans jamais entrer dans la volonté de poser une identité d’être aux choses. Dans Héroïnes, non seulement le présent de narration de l’épopée ressort pleinement (2), mais en plus il est posé dans deux ritournelles qui ont pour stratégie le montage linguistique et le rythme : … « dit que« , et « on voit que« .
Travail d’écriture avant toute sorte d’incarnation de la langue : narration schématique. Mais attention ce serait se tromper de penser qu’il s’agit là d’un sacrifice de la langue. Bien au contraire, en la dépouillant et la provoquant à n’être qu’un ensemble de connecteurs propositionnels, circonstenciels, temporels, une longue suite de juxtapositions de scènes, Fiat retrouve ici la matrice première qui est celle de la composition de la narrativité.
Chaque phrase devient comme un connecteur de détermination du nom, de ce qui va l’impliquer et de ce qu’il implique. La densité d’une trajectoire d’existence se compose . Chacun des textes articule et désarticule le temps de ces femmes, le met en dispositif en réagençant les causalités qui l’ont déterminées [chaque récit de femme s’articule selon une stratégie temporelle particulière] .
Chacune des vies, à travers cette langue apparaît comme le courant d’une énergie, au sens bergsonien, qui se débat contre les nécessités, les résistances physiques qui les détournent. La nature des événements détermine les bifurcations des trajectoires. En multipliant à outrance les micro-événements (dates, lieux, circonstances, protagonistes [autres noms qui viennent rythmer les séquences juxtaposées] = liaison entre des éléments avérés, des ouïes-dire, des légendes), nous sommes pris dans le vertige de séries causales qui, en définitive, ne trouvent leur sens que dans ce qui a échappé au nom. Assez rapidement dans la première partie sur Courtney Love, il pose la limite même de cette représentation biographique qu’il donne. Certes, il met en évidence les différents événements qui la concernent, mais quand à ce que Courtney Love expérimente elle-même en elle-même, son vécu de sens, il expose l’impossibilité de la saisie. « A-t-elle fait à l’âge de quatre ans un mauvais trip ? Ou a-t-elle puisé dans quelque conscience originelle à laquelle aucun adulte ne peut aspirer ? (…) Alors peut-être que Love, à quatre ans, n’a vu que des jolies lumières et des jolies couleurs et peut-être que ça a été pour elle une belle échappée dans la confusion de sa vie quotidienne. S’en est-elle rendue compte ? Personne peut le savoir à part Courtney Love » (p.17).
Cette mise en évidence de son écriture n’est pas négative, mais déplace plutôt les enjeux de la biographie. Non pas saisir le vécu psychologique d’un personnage, romancer et personnifier ses états d’âme, ou encore les essentialiser pour en définir la morale, mais davantage montrer en quel sens une personne qui obtient un nom à partir duquel se focalise une attention, en vient à transformer son champ d’appartenance par la puissance associée à la nommination. Chacun de ces destins n’illustre que lui-même, des séries événementielles dans lesquelles se sont constituées des identités nominales pour celui qui leur est extérieur, étranger, postérieur : vous, moi, Christophe Fiat et tant d’autres encore. Ce qui est en jeu dans la bio-graphie, c’est en quel sens cette vie s’est inscrite, gravée dans la mémoire par le moyen de la représentation (La scène et la musique pour Isadora Duncan et Courtney Love, Le pouvoir politique pour Sissi et Madame Mao, la littérature pour Wanda),
C’est pour quoi, avec Sissi nous retrouvons les enjeux qu’il a posé dernièrement avec Batman dans Une épopée, où il indique en quel sens l’épopée et les tournants de l’histoire de Batman s’inscrivent dans sa représentation (3). Avec Sissi, Sissi à la fois impératrice réelle, et incarnation d’une certaine image de l’amour et de la femme grâce à Romy Schneider, Christophe Fiat explicite certains enjeux de cette écriture : mettre en question des représentations. Sissi est à la fois photogénique en photographie au XIXème siècle, et dans sa représentation incarnée par Romy Schneider, qui elle aussi aura un impact au niveau de certaines valeurs collectives (4). Donc, rien à rechercher du point de vue de ces femmes, tout à comprendre dans la relation entre espace monde et existences de ces femmes. [Poésie de l’action et de l’événement].
Car c’est bien là que se joue l’ensemble de ce texte : la narration non pas de personnes (pesanteur psychologique, variation littéraire autour des circonstances) mais d’une remise en situation de la subjectivité déposée dans le nom, dans un schème historique. Aucune emphase, donc, aucune harmonie stylistique, mais le haché de juxtapositions événementielles, souvent hyper-référentialisées [date, lieu, circonstances, situations économiques], les trajectoires à bout de souffle de ces femmes.
Et c’est là, je crois toute la force de ces 5 montages que nous offre Héroïnes, la lecture est prise par la suite de chacun des récits, dans l’excès de ce qui se passe au présent pour ces femmes ; la lecture fait face à des étapes qui se succèdent, où la tension qui se joue, se détermine non par l’illusionnisme de la représentation, mais par l’excitation cognitive que créent les phrases juxtaposées vis-à-vis du nom qui les traverse. La juxtaposition est une accumulation de présupposés circonstanciels pour saisir la nature de la résistance et de la lutte de chacune de ces femme : ce que fut pragmatiquement leur liberté .
Ainsi nous suivons la création de ces femmes, ces femmes qui, toutes, sans le savoir pour certaines, en le sachant pour d’autres, se sont construites leur nom comme des héroïnes, par jeu, pour se masquer, pour endosser un destin à la mesure des hommes. Dans l’épopée, depuis Homère, c’est par le nom du père que l’on désigne les personnages centraux. C’est par jeu, dans le jeu de la pseudonymie, que celles-ci ont recherché à s’enfanter elle-même, s’enfanter historiquement parlant. Mais c’est Wanda qui représente la figure la plus explicite de ce jeu, Wanda qui, prenant des pseudonymes pour signer ses lettres adressées à Léopold Sacher-Masoch, et ayant « pris beaucoup de pseudonymes dans ses lettres comme Emilie, Santalla, prend le nom de Hero, comme héros ou héroïne » (p.149).

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(1) Il est indéniable que la force du nom, en tant qu’il est inscrit et répétable, identifiable comme densité affective et cognitive particulier, est important chez Christophe Fiat. Celui-ci analyse depuis ses premiers textes, la force du nom propre. Ainsi dans björk, à la dernière page de son texte, juste avant de passer à la valeur d’échange liée au nom de björk, il écrit : « björk = björk© », à savoir la représentation copy-rightée du nom synthétise l’ensemble des plans qui la constituent (sensible, musical, époqual, économique, etc…). Cf. mon article dans Fusées n°7 : poésie au galop. (2)L’un des exemples marquant de ce processus de présentification et d’aplanissement temporel, apparaît au début de la partie sur Madame Mao : « L’action de cette histoire se passe dans une ville de Chine du Nord au début du XXème siècle. La ville s’appelle Zucheng dans la province du Shandong. C’est une amie qui fait la sage femme. Le père n’est pas là. Il se saoule. » (p.175) Par ce présent permanent, toute mise en tension dramatique est déchargée.Ce présent constant vient renforcer le travail qui est opéré par les ritournelles, et même peut venir s’y substituer, en assumer leur stratégie. L’idée d’une poésie excessive que se fait Christophe Fiat, tient dans « l’excès de langue poétique qui jeette la poésie dans un acte poétique qui fait jouer le montage linguistique contre la description mondaine et la manière stylistique contre les essences et la flexion/torsion des énoncés contre l’inflexion de la langue et le rythme qui fracture contre la mélodie qui harmonise » (La ritournelle, p.39). Dans Héroïnes le présent permanent indiqué par la récurrence des deux formules … dit que et on voit que, se joue ainsi dans la boucle d’une ritournelle.(3) Cf. mon article sur Une épopée, une aventure de batman.Pour l’exprimer rapidement, Christophe Fiat construit avec Batman une double dimension de constitution du personnage : 1/ plan fictif de ses aventures; 2/ plan économique de sa fabrication commerciale.(4)Se joue ici le croisement entre la stratégie liée à l’image photographique pour Sisi et de l’autre l’impact cinématographique des films où Romy Scheider lui a donné ses traits. Fiat insiste avec ce croisement sur le fait que l’image que nous nous faisons à partir d’un nom, et donc que le corps qui est supposé être sous ce nom, sont d’abord le résultat d’une représentation. En l’occurrence pour Sissi, celui de la photographie car « le cinéma n’est pas encore inventé et la photogénie irradie sa lumière partout » (p.56). Et cette représentation peut avoir de l’impact, au point que l’on puisse se demander « comment les gens tiennent du cinéma toutes leurs idées sur la vie romantique »
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