Libr-critique

17 octobre 2006

[NEWS] Soutien à Al Dante

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : — rédaction @ 11:22

>> Nous le savions depuis quelque temps, mais la nouvelle vient d’être diffusée par François Bon sur remue.net : Al dante va mal, très mal. Dimanche en écrivant la chronique Publication ? publications… cette nouvelle hantait ce qui était écrit. Al dante va mal, et c’est non pas seulement un lieu de publication qui risque de disparaître, mais c’est une partie de la généalogie de la poésie contemporaine française qui d’un coup peut se figer : car c’est bien là qu’aussi bien Dedans de Pennequin est sorti, que La Chaussée d’Antin de Heidsieck nous a été donné à entendre, que les chroniques de la 5ème feuille de Blaine se sont succédées sur plusieurs années, c’est là que Le Professeur a réussi à nous apparaître dans une cru[au/di]té absolue, c’est là que Federman a retrouvé le chemin de la France avec sa Tante rachelle, c’est là encore que Tarkos a publié l’argent ou le bâton avant de nous donner sa langue, c’est là encore et encore que Sivan a donné sa graphie motléculaire dans Grio et nous a offert de revenir à Roussel, c’est là que Fiat a donné à lire New York 2001 en creux d’un tournant historique à la Arthur C. Clarck, ou bien que Chaton a diffusé enfin Evénements 99, c’est là que des gestes politiques comme celui de Buraud s’est créé, que Les petits poèmes en prose de Christophe Hanna ont marqué la question du langage poétique.. Segments de généalogie apparaissant grâce à Al dante, et au travail de laurent Cauwet. Segments, que pour ma part je n’ai eu de cesse de suivre à travers mes chroniques, parce que là, dans ces éditions, quelque chose d’unique s’est donnée à la fin du XXème siècle, à lire à entendre, à voir, à suivre, non pas une génération, mais un tissage de générations, un tissage de discussions.

Alors que faire face à cette nouvelle ?

Pour l’instant, comme le dit François Bon, sans doute acheter les titres, avant que certains disparaissent, avant qu’il ne soit trop tard, en espérant qu’une solution sera trouvée :

[site al dante]

2 juillet 2006

[Livre] La reconstitution historique, Christope Fiat

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Christophe Fiat La reconstitution historique, une aventure de Louise Moore, éditions Aldante , isbn : 2-84761-132-0, 87 pages, 17 €.

4ème de couverture :
« Est-ce que vous croyez à l’enfer sur terre à cause d’une prison comme le camp X-ray ? C’est quoi l’enfer sur terre ? c’est où ? Combien de temps ça dure d’être en enfer quand on est sur la terre ? Est-ce que le temps passe plus vite quand on est au paradis sur une île comme Cuba ? Si le camp X-Ray, qui ressemble à un immense terrain de tennis avec ses grillages recouverts d’un tissu synthétique vert, est rempli de soldats en tenue de camouflage avec des armes à la main et des chiens en laisse, et de détenus en uniformes orange mais aussi de journalistes comme Louise Moore qui sont en visite, c’est justement pour montrer à tout le monde comment le paradis américain (ici tous les soldats sont Américains !) l’emporte sur l’enfer musulman (ici tous les prisonniers sont musulmans !) ».

Premières impressions :
Il n’est plus possible de lire Christophe Fiat sans entendre sa voix lire, son accent si particulier qui traîne les terminaisons de phrase, qui accentue les « e » muets, les étire. Tout au long de la lecture de ce texte, c’est cette voix qui hante. Celle-ci étant en corrélation avec la syntaxe de ses textes, son travail de réduction de la langue, comme je l’avais mentionné déjà dans ma chronique de Héroïnes. La reconstitution historique, si elle poursuit le travail sur le décryptage des Etats-Unis (après New-York 2001 ou encore Qui veut la peau de Harry ?) toutefois croise cette recherche avec le problème soulevé dans Héroïnes : la question du féminin. Qui est Louise Moore ? Qu’est-ce qu’elle recherche à travers ce reportage qu’elle doit faire sur le camp X-Ray ? Est-ce certain que le seul horizon de cette histoire, est celui du rapport au politique, est-ce que Fiat ne mettrait pas en question aussi la construction, de l’identité de son héroïne, qui semble obsédée par sa propre image, par le temps qui vieillit son corps. La force des textes de Fiat est ce croisement constant entre les strates problématiques, conceptuelles, pragmatiques, symboliques ou idéologiques. Et cette force se retrouve dans La reconstitution historique.
.PB

articles en rapport à cette entrée : [Chronique sur Héroïnes par P. Boisnard][Héroïnes de Christophe Fiat]

28 juin 2006

Le bazar de l’Hôtel de ville, Jacques Sivan

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Jacques Sivan Le bazar de l’hôtel de ville éditions aldante , isbn : 2-84761-131-2, 99 pages, 17 €.

Premières impressions :
Al dante en publiant ce texte de Jacques Sivan mis en page graphiquement par Bruno Mendoça, permet là de découvrir l’un des textes les plus politiques de l’auteur. En effet ce bazar n’est pas seulement une accumulation de biens manufacturés : barbecue, chaise électrique, tringle à rideau, etc, que l’on retrouve en bas de chaque page, mais c’est d’abord et avant tout un manifeste politique sur la question du rapport entre l’organisme et la société moderne : comment se détermine le plaisir ? Quelle résistance rencontre la vie dans son élan ? L’ensemble du texte se déploie comme s’il s’agissait dans l’enchevêtrement matériel, pictural, sonore du BHV de comprendre ce qui anime chaque intensité de vie. Derrière la graphie toujours aussi singulière de Jacques Sivan, se dévoile une nouvelle fois son obsession pour saisir comment la vie se détermine : par pourrissement, glissement, vitesses, excitation, pulsation, fracture, renouvellement.
.PB

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20 juin 2006

[livre] Tractatus logo mecanicus de Jean-Michel Espitallier

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Jean-Michel Espitallier Tractatus logo mecanicus éditions aldante , isbn : 2-84761-124-X, 60 pages, 12 €.

4ème de couverture :
Étant donné que ce qui est pensé comme impensable est pensable,
l’impensable sera tout ce qui n’a pas accès à la pensée.
Et donc l’impensable n’existe pas. Sauf si on ne le pense pas.

Premières impressions :
Dimanche 18 juin, fin du marché de la poésie, Al dante fête ses 10 ans. Lecture de Jean-Michel Espitallier, d’un extrait de son Tractatus logo mecanicus. Langue qui tourne en rond, mais autrement que celle de Christophe Fiat qui ce soir là lit, avec sa guitare à une corde le texte Tracy Lord de 1998. Si pour ce dernier la langue qui tourne en rond, se construit par agrégation et accumulation progressive des compléments, celle de Jean-Michel Espitallier fait tourner en rond la pensée dans la langue, la pensée ne pouvant se penser que si la langue en donne l’énoncé. Car ce Traité établit selon la logique des grands rhétoriqueurs le rapport de la pensée à elle-même, comment la pensée pour penser doit toujours se devancer dans une certaine pensée de sa pensée. Avec son habituelle tonalité de lecture, Jean-Michel Espitallier égraine ses lignes, fait sentir dans les circularités et les apories qu’il établit le jeu de la pensée qui se pense dans l’enjeu de sa puissance de pensée.

articles ayant un rapport à cet article : [Caisse à outils, de Jean-Michel Espitallier]
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7 juin 2006

[Livre] Bye-Bye la perf de Julien Blaine

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Julien Blaine Bye Bye La perf, éditions aldante , isbn : 2-84761-129-0, 252 pages quadri + 1 CD + 1 DVD, 42 €.

4ème de couverture :
« Militant, prêcheur, représentant, depuis 1962 j’ai dit et remué ma poésie tout autour du monde, j’ai agi devant des foules et des déserts.
Je voulais convaincre par la confrontation avec eux, avec elles, avec tous. Les mettre en face de la poésie en chair& en os et à cor @ à cri.
Mais le monde est large, long, épais, dispersé; trop traversé, trop desservi.
Et le monde qui m’écoute, qui me voit n’a que deux oreilles mais mille langues : je renonce.
Julien Blaine »

Premières impressions :
Dans le dernier numéro de JAVA (n°27-28), dans le dossier qui lui est consacré, Julien Blaine donne à lire des notes sur la question de son écriture et sur la performance :
« C’est un corps
dans un espace
et c’est un son
dans un corps.
ce son est celui de mon corps
ou celui de cet espace,
c’est un son de nature :
voix, viande, &c.
ou un son d’artifice :
musiques, bruits, &c. »
La performance, poésie action, poésie vivante, en chair & en os, n’est pas spectacle, n’est pas représentation. Mais chez Blaine elle se présente comme écriture immanente du corps sur le livre du monde. Car en effet, la performance est un acte d’inscription, qui trace sur le tissu de la nature des signes, qui doivent entrer en écho avec les signes de la nature et du monde. L’acte poétique tient à cette mise en relation à partir de l »Ã©lan de soi, entre signes de soi et signes du contexte. Donc la performance pour Blaine est cet événement qui vient présenter une rencontre, et qui par cette rencontre signifie, inaugure du sens.
L’ensemble de bye bye la perf, compose par fragments tout à la fois l’année de ce bye bye, et la genèse des 40 ans qu’il a traversé avec ses performances.
Découvrir ce livre n’est pas avoir dans les mains seulement un récapitulatif, mais c’est entrer dans l’univers d’écriture de Julien Blaine, sur son travail de composition, dans son espace d’interrogation de l’écriture. Car la nature étant pour lui le lieu d’une écriture totale (les mots étant aussi des productions de la nature), tout élément perçu par son oeil, devient signes dans l’espace d’écritures (l’oeil/feuille), signe à recevoir (oeil/vulve), à réécrire (oeil/plume), à laisser être, à déplacer, etc….
De cet univers d’écriture, s’il nous permet de découvrir l’origine de certaines performances, les fac similé des projets, il nous ouvre aussi ce qui a été abandonné, des pièces non réalisées, non écrites par le corps.
Ce livre est en ce sens indispensable, aussi bien pour percevoir le parcours de Julien Blaine, que pour comprendre les enjeux qui ont motivé cette démarche d’écriture singulière.

2 morceaux du CD sont dans l’audiocastpoétique.

articles ayant un rapport à cet article : [Traces de langage, à propos de Julien Blaine et des cahiers de la 5ème feuille]

http://homepage.mac.com/philemon1/trameouest/textelibrecritik/blaine_boisnard.html

24 janvier 2006

[chronique] Round 99, de Jérôme Bertin

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 12:28

>> Dès l’ouverture, round 99, apparaît comme un flux ininterrompu de sentences, d’invectives, d’énoncés aussi bien conatifs que performatifs, tous se succédant, avec une apparence de décousue et de conjonctions sans logique. Mais ce serait allé trop vite, ne pas voir qu’ici nous sommes pris dans un jeu, jeu de mo(r)ts sur le ring de la littérature.

Round 99, par son titre énonce d’emblée que ce qu’il s’agira de lire, appartient au combat, à la lutte, au jeu-de-massacre. Toutefois, loin de tomber dans une mimétique des jeux déjà existant, Jérôme Bertin, afin d’interroger la logique spectaculaire du ludique qui domine le monde occidental, notamment par les real-TV, en vient à élaborer une autre réalité du real-TV, réalité où les protagonistes, qui sont des numéros (O1, 000, 333, 27, 33, etc…) sont là pour obéir à des invectives, qui leur donnent les règles de la tuerie en temps réel. Jeu de mort par le jeu des mots, le flux (qui est le temps même de l’action) est la description serrée d’un carnage spectaculaire, où les règles sont aussi aburdes que : « vous avez encore douze corps à camoufler » (p.30), « les têtes seront suspendues devant les portes ouvertes!« , « la sécurité ne tolérera que ses propres bombes » (article 38797), « ne jamais commencer par un organe vital » (article 56903) (p.41), ne pas oublier « que la tête doit rebondir au moins une fois avant de passer par-dessus le filet » (p.54). Car, tel qu’il le met en abîme, la ludicité qui domine les écrans, n’appelle pas la compréhension des joueurs, mais seulement leur docilité, leur abnégation vis-à-vis de toute intelligence : « Nous ne vous demandons pas de comprendre! »-« il faut que vous vous débarrassiez de tout concept sentimental! » (p.42). Ici, il vise bien ce qui est en jeu dans notre société. Il ne s’agit pas tant de stigmatiser les désirs et leur médiocrité, car autrement ce serait s’établir comme réactionnaire, posant qu’il pourrait y avoir une essence de l’homme vers laquelle tout un chacun devrait tendre, mais de mettre en critique le processus de diffusion spectaculaire — et ceci dans un évident héritage situationniste — qui se structure sur l’écart entre d’un côté une mise en scène qui propose des fondements et principes qui ne sont que simulacres, et de l’autre une fin poursuivie qui est invisible, effacée, voire même niée explicitement dans ces processus. Car nous le savons : NOUS FAISONS TOUT CELA POUR VOTRE BONHEUR.

Le lieu où cela se passe, camp, monde structuré comme un camp, où le DR. William fait de nombreuses expériences, édicte les règles, propulse les cobaye de cette ludicité dans un devenir enfant sauvage. Nous l’avons compris, ce William, est très certainement William Burroughs, et en quelque sorte, le monde décrit serait le résultat de ce qu’il a proposé de faire dans La révolution électronique. Ce monde est entièrement décor pour cette ludicité exacerbée, où rien n’est réellement identique à son apparaître : « Le décor est entièrement piégé« .

En cela la lecture de round 99, répond bien d’un des impératifs qui est lancé : « prenez vos cauchemars pour la réalité ». Bertin, en poussant jusqu’à l’abject le postulat de la ludicité liée à l’excitation spectaculaire, décrit le monde sous les traits d’une mise en scène dévastatrice. Loin de s’adonner à une violence gratuite, comme c’est le cas dans certains romans qui cherchent d’abord la provocation — tel Pogrom de Benier-Bürckel qui derrière la hargne apparente reste il me semble faible aussi bien stylistiquement qu’au niveau de ce qu’il interroge —, la violence que Bertin développe, par son désordre et sa variation sans limite, non seulement : 1/ pose la question essentielle du devenir de celle qui appartient à la réalité de notre société du spectacle, mais en plus 2/ pose la question de son abord, de son débord, à travers la littérature.

1/ En effet, qu’est-ce que témoigner d’une société, et de ce qui pourrait l’animer ? Le postulat de Bertin, tient à la conjonction — classique et qui a dominé la modernité depuis un siècle — entre le désir (eros) et de l’autre thanatos. Ces deux vecteurs libidinaux irriguent l’ensemble des protagonistes de round 99. Le jeu de torture, en passant par toute sorte de viol/ence possible, par la proliférations sans fin de nouvelles inventions pour provoquer la mort, ouvre ici à l’infini les possibilités de la mort ludique, en créant cet infini dans l’ouverture elle-même infinie des possibilités linguistiques. Ainsi, en mettant en évidence les vecteurs intentionnels qui dirigent les hommes (tension des deux extrêmes freudiens de Au-delà du principe de plaisir), il met en lumière que l’ouverture des potentialités spectaculaires ne répond pas de normes qui seraient extérieures à cette tension, mais qui en seraient issues. Il déporte la question de la ludicité mortifère; non plus :est-ce morale?, ou encore quelle norme pourrait-on penser ?, ou encore est-ce légale ? . Posant que la seule norme tient à la dimension de l’écriture, il explore jusqu’à son extrême les conséquences de la conjonction eros/thanatos.

2/ La littérature et la poésie, interrogeant le monde, ne font pas que dévoiler son état. Certes, il y a là une des fonctions essentielles de la littérature : mettre au jour l’état de l’Etat, état qui est voilé et auquel est substitué linguistiquement un autre état. Qui se constitue représentation hégémonique. Mais plus que cela, elle fait état de cet état en déplaçant le droit au niveau de la possibilité du dire. Elle crée elle-même son droit, et le créant, se détache de toute autre forme de juridiction. Ceci vient du fait qu’étant témoignage (à savoir prétendant à une certaine objectivité), néanmoins, la littérature provoque une fissure dans cette prétention, resaisissant celle-ci au sein de la fiction de sa langue. De sa langue se donnant comme si, elle était la langue adéquate pour dire cette objectivité. Or, cette langue — et c’est là justement l’une des grandes pertinences d’auteurs comme Arlix, Buraud, Courtoux, chacun à leur manière — ne correspond aucunement en ses principes aux langues cadastrées par la loi linguistique de l’énonciation communicationnelle ou conventionelle. Elle ne fait pas que la déborder, mais elle en est le revers, ce qui n’a plus droit de citer institutionnellement. Selon cela, les tirades des personnages de Bertin traduisent bien cette hétérogénéité, étant tous majoritairement dans l’insulte, la haine de l’autre, la dissension la plus totale et la plus vulgaire. Selon cela, ce que Bertin fait dire à ses protagonistes est bien passible de la loi (racisme, pédophilie, antisémitisme). La littérature et la poésie, selon une telle intentionnalité, mettent en question le « comme si » qui détermine les critères de vérité de l’intersubjectivité relationnelle conventionelle [quand on parle on fait comme si cela pouvait être compris selon des principes apriori aussi bien formels que juridiques], et en pro-pose une autre formulation, qui s’auto-légitimant en tant que réalité autonome de fiction, prétend montrer qu’il est lui aussi « vrai« , « cohérent« , linguistiquement et ontologiquement attestable. C’est pour cela que la littérature est scandale, et ceci depuis au moins Rabelais ou Sade [le comme si du Gargantua de Rabelais, l’acceptation première et l’adhésion à la surdimension de Gargantua; le comme si de Sade, le fait que l’on accèpte immédiatement cette autre onto-théologie, celle d’un Dieu négatif, d’une vie vouée à la destruction de l’autre pour sa survie]. Ce comme si, cependant dans un tel livre, devient des plus inquiétants, car il ne désigne pas un horizon de constitution extérieur et seulement fictif, mais par son rappor-t à la réalité spectaculaire occidentale, il en décrit un possible devenir, qui tiendrait au passage du comme si actuel à ce que porte le comme si fictionnel. Cette inquiétude est à bien penser et à relier à la vitese de mutation de notre société, celle-ci est le lieu d’un déplacement toujours plus rapide de ses normes, de ses acceptations à l’hégémonie du spectaculaire [par exemple, nous sommes passés en moins de 5 ans, du scandale médiatique du premier Loft, à une généralisation de ce type de format de real-TV].

En bref, round 99 de Jérôme Bertin, loin de se réduire à une simple mise en scène de la spectacularisation de la violence, témoigne de cette inquiétude profonde de la manière dont s’adressent les hommes entre eux, et de la variation de la constitution de cette liaison. Nous rejoignons par cela, l’intuition développée par Adorno dans Minima Moralia : une société dominée par la sélection, à l’instar des camps de concentration, sélection par le travail, qui entraîne la mort de tous ceux qui ne sont pas aptes aux tâches que lui assigne la société par ses modèles. Une société où le rapport humain se résume au plus court trajet, le poing dans la gueule, la ligne droite de mots d’ordre.

4 janvier 2006

[Livre] round 99 de Jerôme Bertin

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round 99 jérôme bertin
Editions al-dante
60 pages , ISBN : 2-84761-108-8, 13€

4ème de couverture :

« tirez! il hurle, bon sang mais tirez! tirez donc! shootez-moi ces putains de poules mouillées! (-49) »… guenille punk pousse chariot de bouffé érotique… avec la crosse puis enfonce le canon dans une narine de 46 chante le premier couplet de l’hymne à l’amour et boum!… « tas d’ordures chiens vérolés larves de putes! »

Smith et Wesson, cauchemars, rires et copulations : Jérôme Bertin entrechoque les mots de la violence, de la pornographie et de l’humour. De cette confrontation naît un texte aux prises avec lui-même, une écriture de lutte et d’expérimentations.

Premières impressions : Nous reviendrons sur ce livre lors d’une article, et il y aura aussi une interview qui lui sera consacrée par Sylvain Courtoux. Jérôme Bertin vient de l’horizon de la modernité, de ce qu’elle a donné de plus violent en tant qu’attaques du monde capitaliste et policier. Teen pre teen, que nous avions publié en 2001 traduisait déjà, avant Babylone-centre (Corrridor bleu 2003) cette perspective littéraire, fragmentant le langage, le jouant selon une hyperlittéralité. Dans une langue moins explosée, round 99 se donne comme un cauchemar éveillé, où, la langue se déploie selon l’impulsion de la dimension tout à la fois du sexe et de la violence.

[lire la chronique de P. Boisnard]

[Livre] UP, Ronald Sukenick

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UP(roman) Ronald Sukenick
Editions al-dante, 400 pages , ISBN : 2-84761-101-0, 24€
site al dante

4ème de couverture :
« Oui, je suis un puritain dans l’âme, dit Ronnie. Et un petit-bourgeois comme toi. Et un artiste comme Otis, un révolté comme Slade, un raté comme Finch, un juif émasculé comme Bernie, un salaud comme Slim et un jouisseur comme tout le monde, et bien d’autres choses encore, si tu tiens à approfondir ce que je suis dans l’âme… »

Exposant les tribulations intellectuelles et affectives d’une bande de trentenaires à la fin des années soixante à New-York, UP, explore avec un humour vorace les modalités d’une écriture sans entraves.

Ronald Sukenick (1932-2004), auteur d’une dizaine de romans et essais critiques, reçut l’American Book Award (2000) et le Morton Zabel Prize de l’Académie américaine des arts et des lettres (2002) pour son oeuvre novatrice.

Premières impressions :
C’est avec une grande joie que nous accueillons ce roman d’Al dante. En effet, les romans novateurs et de bonne qualité se font rare. En publiant cet auteur, connu et populaire aux Etats-Unis, Al dante permet de faire un lien entre d’un côté la narrativité et de l’autre le travail d’exploration et expérimental qui est davantage relié à la poésie. Selon nous, il paraît urgent en France de défendre la publication de romans expérimentaux, qui tentent d’innover aussi bien au niveau de la langue que des schémas narratifs, au sens où ils semblent bien plus abordables — du fait de l’enjeu narratif — que les expériences poétiques, qui parfois peuvent rebuter.

25 décembre 2005

[Livre] Mobiles, Vannina Maestri

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maestri_mobiles

mobiles de Vannina Maestri
Editions al dante, 143 pages , ISBN : 2-84761-098-7, 17€

4ème de couverture :
Mon but serait une écriture-carte dessinée comme un territoire passager où les discours s’entrecroisent sur une surface qui mimerait un discours vrai; mais ceci comme si le texte n’était pas vraiment dans un territoire exact ni utopique mais simplement variable… Comme pour le jeu de go où les pions occupent sur le damier une intersection de lignes; ils se combattent grâce à une imperceptible avancée : une armée de mots-pions (noirs et blancs de la page) ravageant le terrain par petites avancées et contournements, solitaires mais en groupes — accolés et formant cependant une linéarité. »

« Mobile », l’écriture de Vannina Maestri libère le sens des significations fossiles. Mots, concepts et images émergent en écheveaux ou constellations, cernant les vides où se déploie une langue sans cesse mouvante et néanmoins tenue.

Vannina Maestri a déjà publié aux éditions Al dante : Suppressions des données (in Ouvriers vivants, ouvrage collectif, 1999) et Vie et aventures de Norton (2002).

Premières impressions : mobiles, tout à la fois structures en équilibre précaires et solides sur la page, aux croisements des pages, dans les intersections des échos de mots, et dynamique forcenée et parfois fugace de sens qui fusent et démultiplient chaque facette donnée par les expressions. Cet assemblage n’est pas simplement un cut’up, mais il est bien la mise à l’épreuve de la résistance de notre propre langue en ce temps. Car Vannina Maestri entreprend bien là, comme son chantier l’y pousse de plus en plus, un travail schizophrène de et dans la langue et ses ramifications au niveau de ce qu’elle dit. Que dit la langue quand on la saisit dans ses intercroisements, dans ses brisures, dans une cartographie qui ne répond plus aux cadastres artificiels donnés par des pouvoirs hégémoniques (le magazine, la radiophonie, le journal télévisé, l’affiche, etc…) ? Que dit la langue quand on la saisit dans sa prolifération phénoménale, dans son surgissment en tant que phénomène qui vient saturer l’espace cognitif de la conscience immergée dans le monde humain ? C’est l’expérience de cette question, à laquellle nous convie ici Vannina Maestri. Un livre magnifique, dont on ne pourra assurément jamais faire le tour.

[lire la chronique de Hortense Gauthier]

20 décembre 2005

[Chronique] Wpsyché Carvalho et Morgaine, par Philippe Boisnard

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Métaphorique de la mélancolie

Dé-position de lecture — Dans ses Ecrits, Lacan, insistait — et ceci posant l’aporie de la construction scientifique de la psychanalyse, qu’il allait de plus en plus explorer, après avoir voulu concevoir avec la psychanalyse une science exacte — sur le fait qu’il « est difficile de ne pas voir, dès avant la psychanalyse, introduite une dimension qu’on pourrait dire symptôme, qui s’articule de ce qu’elle représente le retour de la vérité comme tel dans la faille d’un savoir ». Phrase complexe, qui exprime, que la parole de cet Autre, de l’inconscient, ne se donne pas dans la mesure ordonnée d’un savoir qui se détermine objectivement selon des règles qui en permettent la pure intelligibilité et la réappropriation, mais se pose dans la présentification d’une faille qui vient creuser le savoir qui se donne en une représentation. La représentation, en tant que saisie de ce qui se présente, ainsi serait l’indice fracturé de ce qui se présentant ne peut se donner autrement que comme cette accidentalité de ce qui parle. C’est pourquoi il peut insister sur le fait aussi bien dans ses Ecrits que dans son Séminaire, que « nous trouvons aussi dans le texte même du délire une vérité qui n’est pas là cachée comme c’est le cas dans les névroses mais bel et bien explicitée, et presque théorisée. Le délire la fournit, on ne peut même pas dire à partir du moment où on en a la clé, mais dès qu’on le prend pour ce qu’il est, un double parfaitement lisible, de ce qu’aborde l’investissement théorique ». Le délire contrairement à la névrose qui se forme selon la théorie freudienne sous-jacente, par un transfert de contenu, posant tout à la fois la porosité et la séparation entre le dire révélé et le dire latent, n’est autre que le dire lui-même, mais dire qui se dit à la première personne du singulier (« Je ») posant la forclusion de sa donation pour le « moi » (conscience réflexive). Le délirant s’il dit, s’il dit bien évidemment la vérité, au sens où c’est bien l’Autre qui parle par sa bouche, ne peut revenir, se représenter cette présentation de l’inconscient pour lui-même. Et c’est bien ici la difficulté existentielle à laquelle se confronte le délirant, difficulté qui clignote, au sens où il ne l’aperçoit que par soubresaut. Étant dans la présence du dire de l’inconscient, dire qui est vérité même de ce qu’il vit, il ne peut se réapproprier ce dire (représentation) étant absolument affecté par le dire lui-même, et ne pouvant tenir sous la forme de l’objectivité un méta-discours de celui-ci.
C’est pour cela que la médiation du psychiatre ou du psychanalyste est nécessaire, comme cette présence qui permet par sa distance (l’introduction d’une intersubjectivité qui fait passer le dire du « Je » au « il » et qui dialectiquement ramène le patient au « moi ») de faire retour sur soi.


Situation — Avec Wpsyché, de William Carvalho et Manuela Morgaine, avant toute autre chose, nous faisons face à ce dispositif. Manuela Morgaine dans sa courte préface exprime ce fait. Ce qui l’intéresse dans ce travail, c’est bien cette relation entre le patient, qui se tient dans son pâtir, et de l’autre le psychiatre qui note et annote, qui retranscrit le dire qui se dit dans le pâtir du patient et qui vient en fracturer l’unité dite par un méta-discours qui en circonscrit, en creuse, en défait la forclusion, pour mettre en relation ce dire avec lui-même avec ses propres causalités :
« Pendant la consultation, William de Carvalho note, en même temps, et souvent au cours d’une même phrase, ce que dit le patient et son propre commentaire. Cela passe donc du Je au Il presque tout au long. Il note le moment où la parole est énoncée : on lui dit quelque chose et parfois, en suivant, il en dit quelque chose d’autre »
Wpsyché est donc tout d’abord un document, document de cette mise en scène de deux « dire », qui doivent in fine en provoquer un troisième par le dépassement de la forclusion du patient. Mise en scène d’un dire qui est celui du délire mélancolique qui se dit en tant que vérité lors de la séance et d’un autre dire qui est son altérité, sa re-présentation désaffectée par le passage de la première personne du singulier à la troisième. C’est parce que le psychiatre justement n’est pas affecté par le dire de l’inconscient (quoi que…) qu’il peut tenir cet autre dire. Le 3ème dire devant alors se constituer dans le retour sur soi du « Je –patient » à un « moi-patient », et donc se décider dans la reprise du dire de l’Autre qu’il est sans distance, au dire de soi d’une conscience qui a fait la différence entre cet Autre de soi et soi.
Mais Wpsyché n’est pas seulement cela, et il est nécessaire immédiatement de le souligner. Certes, on aurait pu désirer que cela ne soit que cela, à savoir la donation non intermédiée (filtrée) de cette relation entre les patients et William de Carvalho (cela aurait une aventure éditoriale immense : 1500 dossiers sur 15 ans). Mais justement un autre choix a été fait, qui amène que nous ne faisons pas face véritablement à un document, du fait qu’il y a eu la survenue d’un autre filtre, qui n’est plus celui propre à l’unité documentaire, mais qui en est hétérogène au niveau de l’intentionnalité : celui de Manuela Morgaine, qui est écrivain et artiste, et qui s’est proposée comme fin de : « tailler dans la masse des pages (…) » de « chercher l’or dans la mine de plomb » de « souligner la métaphore de part et d’autre, pour sentir l’essence de cette langue secrète qui se parle en vase clos ».
Donc ce livre est bien une mise en scène du document, en tant que sa finalité ne tient pas à la documentation (aucun principe objectif et scientifique dans le choix des notes, mais bien plutôt un parti pris poétique), mais à questionner la formation d’un langage intersubjectif (croisé) entre le patient et le psychiatre. Avant d’analyser un peu plus la teneur de cette mise en scène, il est à regretter, que Manuela Morgaine ne semble pas connaître assez la psychanalyse, au sens, où justement, comme je le soulignais d’emblée dans cet article, et comme Lacan l’a parfaitement analysé, il est nécessaire de distinguer les déplacements propres au névrose (où alors en effet des jeux métaphoriques pourraient être observés) et de l’autre la parole du délire qui justement n’est pas métaphorique. Elle se pose dans la conception, qui n’est que peu avérée par les notes de Carvalho, que la parole du patient serait un discours de second degré (symptomatique) pour un discours de premier degré qui serait à retrouver, sans saisir (ce qui fait que le lecteur peut par moment en vouloir beaucoup plus que ce qui a été filtré) que justement le symptôme n’est pas dans cette dichotomie, mais dans l’impossibilité pour le patient à se ressaisir en tant que soi dans son discours, celui-ci étant la vérité même dite. La forclusion du discours tenant ainsi non pas à la liaison entre deux discours mais à cette impossibilité pour le patient de passer dela présentification du discours à sa représentation, tant le discours l’absorbe par l’affect qui le détermine. Justement comme l’explique Carvalho dans sa postface, la métaphore n’est pas la présentation première du patient, mais est la conséquence du passage du « Je » au « moi », à savoir elle se constitue dans la reprise de soi intermédiée par le psychiatre : « Certains patients accèdent dans cette descente aux enfers, à une lecture du monde et d’eux-mêmes qui transcende ce que nous pouvons habituellement tenter d’écrire ou de dire. (…) Je demande souvent des précisions, je ne me fie pas jamais aux mots, j’en demande l’explication et c’est souvent là que surgissent les métaphores qui nous ont intéressés ».
Ainsi, ce qui nous est proposé, c’est d’apercevoir une poétique du pâtir. Pâtir de soi du patient dans sa propre réflexivité ouverte par la médiation de la présence du psychiatre. Ce qui est ici éminemment pertinent, en-dehors des restrictions que j’ai pu énoncées, c’est qu’Al dante publiant un tel livre confronte cette réalité textuelle du dire à un ensemble d’écrivains qui ont pu publié chez lui, et qui se constituent dans un rapport à la folie et l’idiotie. A commencer par Pennequin ou Tarkos. Confrontation, qui loin de discréditer le travail de ces poètes, peut amener un nouveau regard sur leur texte, en tant qu’est aussi à saisir cette souffrance tragique qui est en eux, notamment pour Pennequin, qui depuis Dedans, nous donne à lire le détail d’un dire qui endure ontologiquement l’une des plus effroyables schizophrénie du sujet, un rapport à soi de reprise et d’abîme, où le sujet conscient certes tient bien, mais n’a de cesse de vaciller, d’osciller entre anéantissement dans la pure présentation du dire de cet Autre et restabilisation de soi. Publiant ainsi Wpsyché, Laurent Cauwet, ne peut qu’inviter à cette mise en rapport, et dès lors aussi à changer le rapport que nous pouvons avoir aussi bien à Ma langue de Tarkos que Dedans de Pennequin : ces textes ne sont pas que des livres, mais ce sont aussi les documents réels d’un vécu de sens existentiel, qui pour se réapproprier en passe par l’écriture, et certaines formes de saturations linguistiques.


Tissage des dits — Dans Wpsyché, nous n’avons certes pas la parole vivante du patient, à savoir ce que serait son flux, mais sa remédiation par le psychiatre. Et d’ailleurs, si on quantifie les paroles à la première personne du singulier (patient) et les paroles à la troisième personne (notes, méta-discours de Carvalho), on s’aperçoit très rapidement, qu’il y a davantage de ces dernières adresses que de celles des patients. Voire, certains fragments ne retranscrivent que le métadiscours du psychiatre.
« 74 — les yeux mouillés. Vit seule avec une sorte de caillou dans la chaussure. Pleeure beaucoup. État de néant. Pas là. »
« 139— Lâche le morceau. Ne sait pas le motif de sa démarche »
« 209 — Baisse rapide d’elle-même. Tentative d’arrêt. Rien apprécier.
Mais à quatre mille mètres d’altitude. Est allée à l’intérieur de son corps où il y avait un manège
»
Ce trait caractéristique ne montre pas tant un effacement du patient que justement la constitution d’une intersubjectivié entre le psychiatre et celui-ci. Tel que l’explique Carvalho, dans sa postface, s’il est bien médiation, il est dès lors réceptacle de ce dire du patient, « il en résulte une forme particulière du dire qui n’est pas l’émanation mot à mot du patient, mais une fusion de ce qui s’échappe de lui et de ce que je construis déjà dans mon inconscient ». Carvalho, s’il n’est pas dans le pâtir de ce qui travaille au cœur du patient, ici dans ce texte la psychose mélancolique, toutefois, lui aussi il est en prise avec lui-même, lui aussi se révèle, se découvre par ce dire qui l’atteint et qu’il doit remédier afin que le patient puisse dépasser la forclusion qui l’empêche de se réapproprier sa présence en tant que sujet.
Ce que vise, Carvalho et Morgaine, à partir de cette recension, de ce filtrage, c’est de donner un portrait à la mélancolie en tant que psychose. De montrer comment la mélancolie trouve accès au langage et à ses articulations. Ce qui est frappant dans toutes ces notes, c’est à quel point le regard du patient apparaît pour Carvalho. À de très nombreuses reprises, il le décrit, il en esquisse les traits caractéristiques :
« 7— yeux clairs »
« 17— yeux bleus »
« 38 — yeux bleus un peu fixe »
« 98 — yeux en couché de soleil »
« 150 — yeux clairs. Cernés »
« 20 — yeux fixes. Ne parlait plus »
En ce sens, si on a bien le langage, par les remarques de Carvalho, on a aussi la représentation corporelle de la mélancolie par le regard.
Dans ce jeu des notes, peu à peu s’énonce cette condition « tragique » des patients, astreints à la suspension de leur existence par la psychose mélancolique. On découvre que la mélancolie est la source d’un enfermement du patient dans une parole qu’il ne peut se réapproprier et qui le plonge dans un univers intérieur, qu’il décrit, quand on l’amène à la réflexivité (rupture de la forclusion entre « Je » et « Moi »), selon des devenirs métaphoriques de lui-même :
« je suis une souche. Naufrage. Bombardé, pulvérisé, écrasé, dévoré, désintégré, atomisé, du matin au soir. J’ai une vie de néant. (…) Je suis momifié ».
Plus on avance dans le livre, plus on ressent pour soi-même cette astreinte à résidence des patients, plus en soi, on ressent cette difficulté d’être. La mélancolie se découvrant par cette succession, comme un effondrement du temps du patient, de la possibilité du jettement dans une temporalité à venir, étant aspiré par la lourdeur d’un présent sans désir ou encore étant empêtré dans les ramifications d’un passé empêchant toute projection de soi dans le temps. On fait l’expérience d’une forme de soumission des patients à leur propre dire, soumission que seule la médiation du psychiatre peut briser, alors qu’il en a été le déclencheur.


Wpsyché, nous entraîne donc dans les noirceurs de la mélancolie, nous en fait faire par la médiation du filtre une expérience. Certes, du fait du choix poursuivi par les deux auteurs nous n’avons pas accès à une réelle connaissance (il ne s’agit donc pas épistémologiquement d’un livre de psychiatrie), mais par l’affect des images et des notes, nous pâtissons de cette difficulté existentielle, et nous nous installons dans la position d’une écoute, où nous devenons transpassible à la réalité de ce mal

20 novembre 2005

[Chronique] La Poinçonneuse de Bernard Heidsieck, par Gaëlle Théval

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , — Gaelle Theval @ 22:10

« Poésie et re-communication »

Depuis quelques années les éditions Al Dante entreprennent de réediter une grande partie de l’œuvre de Bernard Heidsieck devenue quasiment introuvable, favorisant ainsi la diffusion de l’œuvre d’une figure majeure de la poésie contemporaine, et même de la poésie tout court. Après Respirations et brèves rencontres, Canal Street et Le Carrefour de la Chaussée d’Antin, voici donc La Poinçonneuse, (Passe-partout n°2) composé en 1970, suivi ces derniers jours de Derviche/Le Robert.
Bernard Heidsieck est en 1955, avec Henri Chopin et Brion Gysin ( bien que tous trois ne se soient rencontré que plus tard), le co-inventeur de la “ poésie sonore ”. Loin de réduire son travail à une simple oralisation de poèmes écrits, le poète sonore conçoit le texte écrit comme une partition ou un “ tremplin ” sur lequel s’appuie le poème avant d’être projeté dans l’espace par la lecture-performance, et, bientôt, il travaille directement à partir du magnétophone, instrument qui pour Heidsieck a littéralement révolutionné le travail d’ “ écriture ” poétique : montage-cut, variations de vitesse, mais aussi prélèvements directs de sons sur le quotidien sont désormais permis, et, dès lors, le “ texte ” ne se réduit plus à la parole, même si celle-ci reste prépondérante dans les enregistrements de Heidsieck (contrairement à ce qui se passe dans les audio-poèmes de Chopin par exemple) et il accueille nombre d’éléments non verbaux, prélevés directement, “ biopsies ”, sur le réel à la manière des papiers collés cubistes. Ces bruits du quotidien sont effectivement très présents dans La Poinçonneuse : arrivées et départs de métros, grincements de portillons automatiques font partie intégrante du texte et de sa signification, loin de faire office de simple fond sonore, ils acquièrent une réelle valeur sémantique voire critique. A l’écoute de ce poème on décèle ainsi la superposition de quatre niveaux sonores : les bruits du métro donc, à des intensités diverses selon les moments, la voix d’un “ je ”, protagoniste principal et “ narrateur ” de ce petit drame, la voix de la poinçonneuse s’adressant à ce monsieur, enfin la voix de cette même femme lisant la lettre que la poinçonneuse destine au poète. Or à ces quatre niveaux sonores correspondent précisément quatre modes de communication distincts, qui in fine vont devenir les véritables protagonistes du drame qui se joue :le métro apparaît ainsi comme premier moyen de communication, au sens matériel du terme, puis c’est la communication orale qui entre en scène, avec la voix de la poinçonneuse, puis c’est la lettre, communication écrite, et enfin, englobant tout cela, l’acte de communication que constitue non seulement, à un premier niveau, la voix enregistrée du poète-narrateur, mais aussi dans un second temps, celui de la lecture-performance dans laquelle se joue, comme souvent chez Heidsieck, une grande partie de la signification du poème. Et dans ce poème très narratif, une fois n’est pas coutume (un matin comme tous les autres une employée de la RATP laisse tomber un papier qui se révèle être une déclaration d’amour adressée à un usager quotidien du réseau), c’est bien en quelque sorte un drame de la communication qui se joue : la poinçonneuse demande au poète un signe, un regard par lequel il prendrait acte de cette déclaration et conférerait ainsi une forme de légitimité à cet acte transgressif. C’est bien de désir, de “ désir de communication ” comme l’explique J.P Bobillot (Bernard Heidsieck, poésie action, J.M Place éditeur, 1996) qu’il s’agit ici, un désir qui se voit assassiné précisément par le dispositif sonore, dans la mesure où le grincement agressif de ces bruits de métro qui viennent finalement étouffer la voix de la femme désigne par métonymie la communication ordinaire, “ l’aliénation au perpétuel retour du même qu’inflige la raison communicatoire _ en vérité comminatoire ”. Deux ordres se font ici concurrence, fondant le caractère critique de cette poésie, celui de la communication collective et celui de la communication personnelle, et même de la parole personnelle étouffée par la “ techno-structure qui aliène l’individu ” (Bobillot).
Mais pour autant la critique ne porte pas sur la techno-structure en tant que “ techno ” : la technique est au contraire sollicitée en ce qu’elle propose de plus moderne à l’époque en termes de moyen de communication : le magnétophone. De plus, le texte _ manuscrit, notons-le_ de l’employée RATP est tout à fait obsolète dans son expression, digne de la religieuse portugaise pour paraphraser Bobillot comme, peut-être, la figure d’une parole subjective, voir d’un lyrisme sentimental que Heidsieck qualifie souvent de nombriliste, devenu impossible dans la société moderne et technologique, voire indécent, d’où aussi peut-être la “ stupeur ”, le “ cauchemar ” du protagoniste principal, réaction négative qui ne manque pas de jetter une lueur de ridicule sur le geste de la poinçonneuse.
Au final, ce n’est que dans la conception même de la poésie comme action défendue par Heidsieck que cette aporie peut trouver une résolution, et dans la notion de “ re-communication ” que le poète convoque pour décrire le but de son travail. Bobillot souligne avec justesse ce paradoxe et parle de “ poésie commotive ; conative ” dans la mesure où ce rétablissement de la communication ne peut s’opérer pleinement que dans le cadre d’immédiateté et de corporéité que confère la performance au poème, mais aussi dans l’immédiateté de l’écoute. Dans ses Notes Convergentes, Bernard Heidsieck écrit ainsi : “ Le poème fait ainsi sa rentrée dans le monde. Ou dans la foule. Avec le souci et le but de susciter une communication immédiate, physique et charnelle. ”, et, plus loin il explique que la poésie doit pénétrer la société “ par le biais de moyens charnels, à savoir directs, immédiats et instantanés. Le poème, dès lors, recouvre d’emblée sa possibilité de circulation ”. Ainsi en utilisant les moyens de circulation mis à disposition par les techniques modernes, et par la performance, le poème recrée une situation acceptable et donne une issue satisfaisante au drame mis en scène par le dispositif même.
Ou alors on peut voir cet objet comme un joli petit livre format CD, à la couverture violette et à la mise en page colorée qui réussi assez bien le pari de représenter les simultanéités et échos que l’oreille perçoit à l’écoute, qui renferme un poème proposant une anecdote réelle mais non dénuée d’humour un divertissement de qualité de 13minutes dont l’écoute vous permettra de briller en société. Au choix, en tout cas c’est indispensable.

8 novembre 2005

[Livre] La sagesse des sorcières, John Giorno

Filed under: Livres reçus — Étiquettes : , , , — rédaction @ 21:27
4ème de couverture :Il y a de nombreuses années,

je croyais

pouvoir voler,

et peut-être

y suis-je parvenu

une fois.

« Comme il est écrit dans le livre des morts tibétains : si une chose est belle, ne t’y accroche pas; si une chose est repoussante, ne t’en écarte pas. Les paroles de John Giorno nous aident à comprendre que beauté et horreur ne sont que des ombres sans épaisseur jouant sur la surface réfléchissante de l’esprit original —lequel n’a pas de traits définis » (W. S. Burroughs)

John Giorno a publié aux éditions Al Dante : il faut brûler pour briller et Suicide Sûtra.

Premières impressions : C’est avec plaisir que nous recevons cette sagesse, que Giorno a pu clamer lors de ses nombreuses lectures en France, et dont les textes n’étaient que trop peu accessibles. Une nouvelle fois Al Dante permet aux lecteurs français d’avoir accès à une poésie trop rarement défendue par d’autres éditeurs, alors que Giorno est reconnu sur la scène internationnale. Toutefois, une petite déception d’emblée, les textes ne sont qu’en langue française , sans qu’il y ait la version anglaise. Réel regret, car dans ses lectures, c’est bien évidemment en anglais que Giorno parle. On perd ainsi une grande partie du rythme. Peut-être alors il aurait fallu donner à entendre par un CD ses textes

24 octobre 2005

[chronique] Le tunnel de Jean-Luc Moulène

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , — Philippe Boisnard @ 12:41

Lorsqu’il écrit sur les graffitis, Gilbert Lascault (1) met en évidence une double intentionnalité, car si la présence du graffiti pose la question d’une écriture toujours déjà anonymée, ou bien signée furtivement, avec le graffiti montré, dévoilé, est supposé aussi le geste de capture de la photographie, à savoir d’un regard qui se serait penché en direction de cette écriture abandonnée aux yeux de tous. « Le photographe oblige à voir ce qui n’était caché pour personne, mais que tout le monde oubliait ». Le graffiti s’il pose la question de son intention, met en évidence aussi la question de son support.

Alors qu’Al Dante nous a habitué à publier d’une manière générale de la littérature ou de la poésie (2), questionnant la définition des genres, montrant les porosités entre les arts plastiques, le politique, ou le sociologique, est publié avec Le Tunnel, d’après les photographies de Jean-Luc Moulène, un livre qui questionne autrement l’écriture. Ce qui est mis en question par le graffiti tient surtout à son support d’apparition et à l’intentionnalité qui est motrice dans ces griffures de mur, dans ces murmures qui s’agriffent aux surfaces urbaines [faire oeuvre anonymement sur la surface sans nom de l’urbanité]. Le mur, n’est pas n’importe quel support, il est à la fois le visible, la surface qui opère les répartitions géographiques en zone urbaine, et par sa visibilité, son opacité, il est signe d’invisibilité, l’indice d’un domus potentiel où se nouent les secrets, les drames à chaque fois singulier d’individus inconnus. Par delà le mur, seule l’imagination est un recours pour le regard. Le mur est tout à la fois lieu de passage et fermeture, direction obligée, notamment et surtout quand il s’agit d’un tunnel.[trouée dans la ville, dans laquelle on disparaît du regard] Le graffiti pour sa part est ce passage de l’intériorité voilée des pensées, de ce qui se joue toujours dans des espaces intimes, et qui là, déborde la logique de l’espace privé/publique, pour venir s’incarner aux yeux de tous, dans le jet soudain, souvent irréfléchi, plutôt pulsionnel, d’une écriture. Tel que le dit encore Gilbert Lascault, « l’inconscient de la cité se dissimule (sans le vouloir) en se livrant à tous les regards ». Le graffiti en ce sens a une parenté avec la carte postale, même si sa diffusion touche moins de personnes. La carte postale est une écriture qui se destinant pourtant peut être vue par tous, le facteur en premier, sans que pour autant ce qui est écrit puisse être compris. Toutefois, se dessine une limite à cette parenté, si en effet le graffiti vise certains destinataires, reste que ce n’est que potentiellement, selon la croyance, l’illusion, ou le savoir de la possible intersection du regard visé et de ces mots griffonnés plus ou moins vite. La carte postale, au contraire, s’adresse explicitement à autrui, le destinataire est pensé comme celui qui a les clés symboliques de la compréhension de ce qui est écrit. Cette différence implique une deuxième remarque, qui par rapport aux photographies de Moulène trouve toute sa consistance : alors qu’il y a bien un destinataire potentiel, se crée un dédoublement de la destination, tout le monde pouvant percevoir. Le destinateur le sait, et peut tramer une stratégie de l’adresse dans cette double dimension du destinataire. Montrer à l’autre que l’on dit un secret, qu’on l’évente. Il sait que s’adressant virtuellement à quelqu’un, ce qu’il écrit sera surtout lu par d’autres. Ce qui implique alors une sorte d’ambiguïté dans de nombreux graffitis : tout à la fois pour quelques-uns et pour tous, leurs formules lient souvent deux dimensions d’adresse, entre slogan et parole directe, entre mots d’ordre et compréhension intime. C’est ce qu’ont remarqué Aude Vincent et Fabrice Hervieu dans leur livre Pupitres de la nation, livre présentant les graffitis laissés sur les tables. Alors qu’est-ce qui se cache dans le fourmillement des graffitis ? Qu’est-ce qui pourrait être interrogé par ce livre de Moulène ? Face à un mur graffité, des questions se posent : est-ce que les graffitis ne renvoient qu’à une suite sans cohérence d’écritures diverses, déversées à même ces aplats ? Ou bien, se pourrait-il, qu’en contre-bande de l’apparent décousu des différents graffitis, une narrativité puisse se tisser ? Et si tel était le cas, en quel sens pourrait-on s’en saisir ? la mettre en question ?

Jean-Luc Moulène, réunissant sous le titre Le tunnel, des graffitis marqués par une seule main ou plusieurs, paraît poser cette question (3). Ses photographies, tel que cela est précisé en dernière page, ont été prises à quatre périodes différentes : « 1996, puis les 8 septembbre 1998, 31 mai 1999, 4 mai 2000 et 3 mars 2001 ». Tous ces graffitis témoignent d’une violence exacerbée à l’encontre, soit de l’humanité en général, soit des arabes, soit d’une femme en particulier : Solange Cavagna. Là, se dévoile certainement ce qui anime tout graffiti solitaire, l’impossibilité de tenir pour soi un dire, le dire qui déborde et déroge aux bruits retenus de la pensée, exigeant de se graver au vu et au su de tous, en quelque sorte dans le marbre de la cité. Le graffiti, s’il peut être le signe d’un inconscient sexuel qui se dit dans l’abandon de soi (par exemple dans les wc publiques) cependant il est aussi la marque d’une hargne, d’une violence en soi, d’une pulsion de mort. Il est comme la lettre d’un corbeau (un des graffitis s’adresse à un inspecteur et joue le jeu de la délation), mais non pas adressé personnellement, mais diffusé à une collectivité anonyme, à un sujet sans sujet, un regard qui la plupart du temps reste aveugle à ce qui a été écrit en direction de lui. Tel que Brassaï l’écrivait dans la revue Minotaure, en 1933, dans son article « Du mur des cavernes au mur des usines », le graffiti est le signe d’une angoisse profonde. Il n’a pas de genre, n’est ni poétique, ni anecdotique, car « s’élever à la poésie ou s’engouffrer dans la trivialité n’a plus de sens en cette région où les lois de la gravitation ne sont plus vigueur ». Le graffiti, face au ciel, n’est plus que le signe d’une lourdeur existentielle, impossible à réfréner dans le crâne, impossible à articuler autrement que dans cette déposition pour l’autre de la tumeur en soi. Le mur se présente donc comme le lieu d’un transfert, d’une inscription consciente de la pensée, de sa nécessité à sortir les mots de soi. A s’en débarrasser anonymement, comme un secret que l’on écrirait sur un papier que l’on jetterait, afin de l’oublier. Les photographies de Moulène, dans l’édition, ne sont pas datées, elles sont juxtaposées, sans autre précision qu’une retranscription de leur propos. Alors que l’ensemble apparaît décousu, cependant se trame inconsciemment une sorte de narration. Certes, celle-ci provient bien de la construction de l’enchaînement des photographies, et de notre parcours en tant que lecteur. Une histoire se tisse lentement, dans ce suivi de l’anonyme.

Ce jeu de construction est d’autant plus intéressant, que les pans de murs photographiés en détail, cependant laissent apparaître des parties d’autres plans photographiés. En réunissant les photographies en une seule surface, on peut reconstruire en partie le mur, même si restent des zones aveugles, ou bien encore peuvent être aperçus différents moments d’un même pan, mais avec des écritures distinctes. Un mur recouvert de graffitis quand nous l’observons est toujours une surface synchronique, où le temps semble avoir été synthétisé en un seul instant : celui de notre vue. Le procédé de juxtaposition qu’emploie Moulène permet de retrouver — mais sous le signe de la fiction photo-graphique — une diachronie de l’écriture, une temporalité de l’écriture. Et c’est là que se joue le drame de ces graffitis anonymes : l’amplification continue de la persécution et du désir de meurtre. Une première série semble tourner autour du racisme : « BUTÉ lES BIQUE / MERçI / EnculÉ / RacE OrDURE / Enculé Salo / NIQUÉ Race MERDE BIQUE », puis apparaît une polarisation sur une Solange Cavagna, comme une dénonciation, devant être lue par tous : « SOLANGE / CAVAGNA / LA / tRipLE / PUTAIN / LA / CRIMINELLE / LA / tueuse », et enfin cela s’achève dans un appel au meurtre généralisé de la race homme : « IL FAUt tué / Cette RACE / de chien / HOMME ». Chaque écriture est précipitée, à l’orthographe en décomposition, traduit une compulsion rapide : signe la nécessité d’une hargne et d’une violence ressentie dans le sujet. Par l’ordre composé, nous percevons une ascension de ce drame intérieur. Une sorte de chronologie de l’angoisse et de la paranoïa de l’anonyme se dessine, destin d’une écriture qui mène à une misanthropoie absolue.

Dès lors, ce livre de Moulène, certes n’appartient pas précisément au domaine de la littérature, mais il permet de se questionner sur la question de la narrativité et de sa construction. En nous donnant à voir seulement des gestes fragmentés (du fait de la discontinuité des dates), et en réimposant un ordre à cette captation, il nous immisce dans le schème d’une narration, d’une histoire, que nous-même nous reconstruisons. D’un coup, l’espace urbain, les murs, deviennent lieu d’écriture, pages où insiste une histoire qui nous est donnée, et que souvent nous ne voyons pas. La ville, loin de n’être que cette surface froide et illuminée par la seule logique commerciale selon la volonté d’un ordre sécuritaire, se redécouvre espace de marges pour l’écriture de soi, lieu où l’écriture à la fois personnelle et publique vient clamer aussi bien les appétits irréfrénables que les désespoirs les plus profonds.

(1) Dessines moi l’amour, Graffitis amoureux à travers le monde, photographies Dogançay, textes de Gilbert Lascault et Denys Riout, Paris, Syros-Alternatives, 1992.(2) Il faut cependant remarquer que s’intéressant aux documents, à leur source, à leur transmission et à leurs contenus, Al Dante ne s’est pas seulement contenté de la littérature (elle-même pensée comme document, ou dans une mise en forme documentaire), ainsi Al Dante a pu faire paraître L’album d’Auschwitz.

(3) Le titre est au singulier [Anonyme] et non pas au pluriel, comme s’il s’agissait d’une seule et unique personne. Une chose est certaine c’est que les différentes graphies témoignent de perturbations graphologiques liées à des troubles, même s’il est vrai que certaines lettres sont récurrentes quant à leur inscription, et marque une unité numérique du destinateur.

20 octobre 2005

[Livre] Wpsyché Carvalho et Morgaine (Al dante)

Filed under: Livres reçus — Étiquettes : , , , , , — rédaction @ 21:56

Editions al-dante

130 pages , ISBN : 2-847661-097-9, 16 €

lire la chronique de P. Boisnard

site al dante

4ème de couverture :Wpsyché donne à lire des fragments de mélancolie parlée. Ces bribes de souffrance, inaccessibles, enfermées dans le secret des dossiers médicaux, sont aujourd’hui mises au jour, anonymes, dans toute la nudité de l’écrit.

William de Carvalho est médecin psychiatre. Manuela Morgaine est écrivain et artiste. À deux ils esquissent, dans Wpsyché, « la langue des idées noires et des angles morts »

Premières impressions : Nous reviendrons sur ce livre lors d’une chronique. Ce qui est évident, et qui ici nous intéresse, c’est d’une part la nature du document (montage de morceaux des dossiers de Carvalho), mais bien sûr aussi ce qui est porté par ce document : la parole en souffrance d’individus. Alors que la littérature contemporaine, emprunte pour une part la tentation de la folie, de la pathologie (répétition, rumination, altération du rapport à l’autre, idiotie), avec Wpsyché est présenté non pas le jeu de la folie, mais la retranscription de sa présentation, présentation souvent en conflit avec sa possibilité elle-même.

19 octobre 2005

[chronique] Les cahiers de la 5ème feuille de Julien Blaine

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Traces de langage
Brisset est l’un de ceux qui a poussé la recherche de l’origine humaine dans le langage vers ses plus profonds paroxysmes linguistiques. Ainsi, lorsque l’on considère Les origines humaines, immédiatement, il nous prend à parti, dans le parti pris de la langue, indiquant que son horizon n’est autre que de donner une science permettant de sonder l’émergence de l’homme-animal ou de l’homme esprit. C’est par la recherche des archi-traces dans le langage qu’il sonde la composition des mots, qu’il les détache de ce que l’on croit connaître et que l’on découvre une autre histoire que celle de notre origine : « Les cris de la grenouille sont l’origine du langage humain. Lorsqu’elles chantent en réunion, c’est de loin un brouhaha de foule humaine. Leur langage actuel ne peut d’ailleurs que donner une idée imparfaite de ce qu’il était, alors que l’esprit qui anime toute l’humanité se mouvait sur la surface des eaux et était concentré sur ces animaux » (Jean-Pierre Brisset, Les origines humaines, p.123). Certes, comme le note à juste titre Christian Prigent dans sa préface, c’est dans l’arbitraire des signes et des analogies, dans le recours hyperbolique au calembour « qui est une méthode, une ressource savante, l’outil philologique par excellence, (…) la divine puissance génético-linguistique » , que Brisset accomplit ce retour. Toutefois, s’installant dans l’ordre généalogique, il exprime là la manière dont le jeu des mots, le jeu des associations se construit, parce qu’un vide s’est installé dans la connaissance, celui de l’énigme de l’architrace. Et c’est sans doute ici l’un des secrets de la poïésie du langage, que les agencements se nouent autour d’un trou, du creux de son origine toujours absente et désirée, imprésentable et tout à la fois entêtante, comme vérité ontologique de l’homme. L’origine du langage, certes, est l’œuvre même d’une illusion transcendantale, toutefois, elle n’en est pas moins prégnante au niveau intentionnel, du fait de l’impossibilité d’en effacer la force questionnante. Cette absence de l’origine, consubstantielle au langage lui-même, à sa mise en question (du Cratyle platonicien à la Différence heideggerienne), non seulement s’est constituée comme thème poétique (la question de l’inspiration, des origines des mots), mais a poussé à une scientificité poétique.
Dans ses différentes compositions verbivisuelles, Julien Blaine semble n’avoir de cesse de poursuivre, selon une scientificité poétique, cette question de la trace. Trace de quoi ? Trace de monde, des choses, de leur inscription dans le tissu du monde, trace de la formulation des mots, formant strates, renvois, jonctions, échos, parfois distorsions. Trace d’une origine de la langue mais pas en dehors d’un texte, ou d’un livre, mais dans le livre du monde, dans sa chair matérielle. La trace pour Julien Blaine n’est pas ainsi d’abord et avant tout dans l’ordre linguistique mais, au sens aristotélicien, dans la poïésis fondamentale de la nature et de l’inscription humaine au cœur de celle-ci.
Il n’est pas alors étonnant que peu à peu ses déambulations, tout au long du monde et des langages humains, l’aient placé dans l’horizon d’une origine de la langue, de la recherche d’une archi-trace de sa survenue : « ces cahiers sont le reflet, les textes et les images, les signes, les =E9tudes, les recherches d’un travail que j’ai commenc=E9 il y a longtemps sur l’=E9criture originelle ». Les cahiers de la 5ème feuille, ainsi prennent leur consistance dans la perspective d’une mise à nue de la langue et de son inscription originaire (1). Mise à nu pour qu’à même les agglomérats de signes, vienne se signer sa proto-empreinte, sa source, qui fut d’abord pour Blaine inscrite dans des moulages aurignaciens de vulve (2).
C’est à partir de la forme de la feuille : œil, plume, surface, que s’établit Les cahiers de la 5ème feuille : trouver à même les choses, le punctum caelum autour duquel la langue s’est faite. La feuille se présentant comme ce point aveugle, ce à partir de quoi et pour quoi les mots se marquent.
Toutefois, alors que Ponge par exemple rejette toutes les choses dans une dichotomie totale des mots et des choses comme il l’indique dans La rage de l’expression, là pas du tout : empiètement, tissage, composition, entrelacs matériel. Blaine se pose au lieu de porosité entre les signes du langage et les signes du monde. Et cela comme un seul et unique lieu. Pour Ponge, « Les choses et les poèmes sont inconciliables » , toute chose ne pouvant être exposée que dans l’enchevêtrement même du logos, car face au monde, le poète doit les refaire « dans le logos à partir des matériaux du logos, c’est-à-dire de la parole » (p.10). Au contraire pour Blaine, il semblerait que le logos ne soit qu’une strate particulière de signes, strate parmi d’autres strates. C’est pourquoi rencontrant la feuille, ce n’est pas un mot qu’il tente de cerner, ce n’est pas selon une scientificité de son épuisement définitionnel logologique ou seulement phonologique (ce qui serait le cas si on réduisait ce poète à n’être qu’un poète sonore, malentendu trop courant malheureusement), mais il suit, poursuit, traque et expose son motif, son empreinte à partir d’un autre tissu, celui des œuvres humaines et des œuvres naturelles entremêlées.
Les cahiers de la 5ème feuille n°3, se présentent ainsi comme les traces d’une enquête. Ils rassemblent non des preuves mais des témoignages. Comme pour Brisset, ou Ponge, la scientificité poïétique est celle de la généalogie, de la structuration singulière d’une descendance à la mesure d’une interprétation, et non pas l’élaboration objective et neutralisante d’une volonté de vérité. La scientificité poétique, comme chez ces deux-là, n’est pas établie en parallèle ou à côté de la pratique poétique, mais en son cœur, la théorie ou le métapoétique ne pouvant être détaché du travail poétique en acte (3). Toutefois, alors que chez Brisset comme chez Ponge le souci théorique qui se tisse dans le travail poétique porte notamment et surtout sur la langue, chez Blaine, ce souci oscille de la langue à son propre parcours de chercheur. Le métapoétique tient à l’ensemble des indications qui constitue son enquête à travers le monde et les choses. Corps à corps entre langues et choses, sa poéticité tisse un réseau de signifiances entre des signes appartenant à des dimensions hétérogènes, et non a priori linguistiques. Sa poésie ne s’échappe pas de l’impureté du monde, mais elle s’en emplit, elle en compile les échos, suivant le regard du poète, elle se donne relative, littéralement chose parmi les choses, ou signe parmi les signes : chaque texte, chaque recueil est toujours relatif aux éléments qui sont rencontrés, aux événements qui se dressent tout au long de la déambulation physique de Blaine tout autour du monde (que cela soit des œuvres, des événements historiques, des pistes généalogiques, etc…) (4).
Tout commence à Medelin, dans ce cahier de la 5ème feuille, par un trajet-témoignage et se boucle autour d’autres témoignages : lettres d’amis qui lui sont écrites et qui expriment cette origine ou obsession de la feuille/vulve.
Mais si la feuille est bien le signe qui fait un clin d’œil, qui est bouche horizontale (lèvre/œil) et bouche verticale (vulve), c’est qu’elle n’est pas que surface, mais qu’elle est fondamentalement aussi profondeur, appel, lieu retiré de l’inscription. Car écrire exige que le lieu qui s’ouvre à l’écriture (la feuille) soit aussi retrait, afin qu’il permette l’inscription. Or, la feuille, allongée, est corrélativement aussi pour l’homme, non pas seulement œil, mais vulve gonflée, à la fente qui vient découper en deux les deux lobes de chair (les paupières closes, l’œil est dans l’obscurité de la vulve). Courbet ne s’y serait pas trompé. Lacan non plus recouvrant cette Origine du monde d’un paysage peint par Masson. Vulve mystérieuse, origine du monde, la vulve a la forme de la feuille, elle en est l’incarnation, l’incantation, elle est la trace concrète de sa profondeur. Et pour cela appelle l’œil. Et pour cela appelle le stylet de l’écriture, l’amorce phallique de la pénétration de ses profondeurs, comme on peut le voir avec les photographies pp.56-60. Ces cahiers de la 5ème feuille déterminent le lieu où langages et choses se donnent en tant qu’étant de même nature. Il y a donc des niveaux ontologiques à voir et à agencer. Certes, il y a la scène de notre langage (et de ses déclinaisons), mais cette scène est originellement issue d’une scène moins perceptible, qui d’aucune manière n’est en-deçà, ou au-delà, mais bien plus à côté de ce que nous avons coutume d’observer. Cette scène qui est toujours déjà là, qui s’efface pour que les signes se dispensent, est celle du monde. C’est pour cette raison, que selon Blaine, s’il y a bien l’écriture de la main (signes et pictogramme qu’il utilise souvent depuis quelques années, aussi bien dans ses textes ou préface) il y a aussi les signes d’autres écritures. Celles des branches, des coquillages, des photographies, des arbres, pour exemple : « Ecriture et ecfruiture » (5).
Or pour témoigner de cela, il est évident, que Blaine poursuit l’horizon ouvert aussi bien par les premières expériences de spatialisation des futuristes que les approches concrètes de la langue chose des concrétistes. Même s’il en poursuit et en rompt certains paradigmes. En effet l’écriture verbale ou mathématique, au lieu justement de postuler un topos autonome, se laisse investir, à foison, par les autres signes (photographie, empreintes, photocopies, etc…). Il ne s’agit aucunement là d’une illustration, mais d’une polymatérialité de l’écriture. Faire surgir l’archi-trace pour Blaine, c’est alors en revenir à un archaïsmes des signes.
« A propos
De la viande
Des muqueuses
Des fossiles et par conséquent
De la photographie
Ou de la photogravure » (6)

Néanmoins, loin de convier à un retour aux origines, qui appellerait à rompre avec notre époque et ses potentialités techniques, comme certains poètes peuvent l’énoncer, Blaine se lie d’autant plus à la technologie. Nous retrouvons là l’une des composantes majeures des recherches littéraires au XXème siècle. Loin de rejeter l’apport de la prothèse technique, comme illégitime, altération, falsification du travail de scripturalité, tout à l’inverse la technique peut ouvrir certaines des possibilités de l’écriture. « A chaque impression correspond une forme. 1/ la lettre gravée 2/ tracée 3/écrite 4/ imprimée. (…) Pour l’offset et le papier humide ce serait par le calligramme et la poésie dite visuelle ou visive (la poésie concrète appartient encore à la typographie). Hui pour les programmes informatiques, j’avance avec ça ». « Nous avons enfin avec ces nouvelles machines, trouvé les résidus qui mêlent sans distinction l’image et le texte. Ce résidu n’est ni vers ni icône il est verssicône » . Recherchez l’écriture originaire n’implique pas alors de renoncer aux techniques. Ces dernières étant aussi inscrites dans la ligne généalogique de cette origine, en tant qu’elles sont les sites possibles de son actualisation en tant que trace en retrait dans les traces qui nous sont présentées. L’origine n’est pas ailleurs que dans la trace qui se forme, elle en est l’épicentre en creux, le recto nécessaire à toute donation de signes. La technique est alors un des lieux de l’ouverture à cette origine. Déjà, les 13427 poèmes métaphysiques exprimaient cela. La métaphysique n’est pas un au-delà, arrière monde d’écriture, mais c’est l’ouverture à une autre logique que celle de la physique de la science. Un autre cosmos, avec d’autres lignes de cohérence. Méta, comme en deçà de la séparation dont témoigne Foucault, dans Les mots et les choses, entre le langage et le site du monde. Mais cet en deçà n’est pas ailleurs, il est toujours déjà présent. A l’œuvre, mais voilé par la surdétermination du regard. Comme étaient voilés pour celui qui ne savait pas voir les réseaux de renvoi entre les choses et les mots (7).
Ainsi, Blaine ne parle pas du monde, il ne vient pas le représenter, mais il se laisse en être la présentification, il recueille dans le livre ses signes, ses traces, celles insignes de cette écriture originelle dérobée.
C’est pour cela qu’il y a toujours de l’effacement dans l’écriture. L’effacement commence par celui de la feuille. Et dès lors écrire demande de faire ressurgir l’effacé de toute écriture, le livre en tant que lieu même de l’événement du signe, son impression, constitutif de l’effacement de l’archi-trace. Le livre qui nous fait face — celui de Blaine — n’est plus ainsi neutralisé par le sens, mais il est volume où doivent se sédimenter les traces qui surgissent sur un autre livre, celui du monde. Tout à la fois, il démêle les niveaux d’inscription de l’écriture et les réagence, leur redonne l’ordre de leu enchevêtrement ontologique. Celui qui écrit n’est plus sujet, mais il est membrane qui est impactée, modifiée, modelée par le monde, par ses déplacements en ses flux et courants. « Tandis que je bouge ma pensée se modifie, se démode, se modèle L’autre qui bouge me fait remuer et mon jugement s’adapte ». L’écriture se découvre être les traces singulières de leur impact sur un être. Sur sa peau. « la peau c’est le parchemin » et comme il l’écrit : « je livre le livre c’est ma peau » .
Cette inscription est celle singulière, d’une trajectoire à la fois dans l’espace et dans le temps. La poésie de Blaine se dresse dans l’immanence d’une existence et de ses déambulations. Elle est déambulatoire, sans cesse relancée par ce qu’elle rencontre en tant que signes. Et c’est là toute la difficulté pour le lecteur d’appréhender ce geste, de comprendre ce qu’il met en jeu, ce qu’il immisce en nous, pouvant très vite — comme bon nombre — être classé comme poésie-bibelot, comme creuset de tout et de n’importe quoi. Or c’est là que l’on passe à côté non seulement de la force de construction du livre, mais en plus à côté justement de cette volonté de poésie totale en horizon de l’archi-trace du langage du monde. Nous-mêmes devons, à l’inverse, rencontrer ce livre comme signe du monde que nous nous réapproprions. Julien Blaine non seulement sait comment sa peau, par la transmission, va être transformée, mais en plus il invite à cette transformation. Il invite à ce que nous-mêmes nous découvrions notre être-livre, « Livrez-vous / Ce livre est vous » : « Que votre maison n’affiche sur ses murs que des pages de livre agrandies : les pages de votre choix celles qui vous ont marqué. Ainsi le texte imprimé (marqué) sur la page du livre vous a marqué (imprimé), vous aussi, et vous êtes devenu, vous aussi, livre, ce livre, l’un de vos livres, ces livres, ce fragment de livre, ces fragments de livre » (p.48)

(1) Cette recherche dénote le fait que Blaine éprouve une résistance quant à cette saisie de la langue originaire. Toutefois cette résistance, n’est pas de l’ordre du retrait et du trou pensé par Prigent. Chez Blaine, schématiquement, il faut distinguer : l’origine originante qui s’origine dans chaque moment de notre humanité et de l’autre côté la donation originaire (chez les aurignaciens) de cette origine, la première origination qui passe par la représentation de la vulve, et la question du voir

(2) Cahier de la 5ème feuille n°1 : « ce travail des années que j’en rêvais / je rêvais de m’y mettre, depuis que j’avais vu dans les vitrines du musée de Périgueux les moulages (Ô ! le mot adéquat) de quelques vulves aurignaciennes de l’abri Blanchard » (p .14)

(3) C’est là, comme Jean-Marie Gleize l’a parfaitement indiqué, une des constantes des poésies modernes. Nous retrouvons cette imbrication nécessaire chez plusieurs autres auteurs : de ceux qui sont impliqués dans la modernité à ceux qui sont sur le seuil de la postmodernité. Prétexte, Hors-série, n°9, 1998 :« la poésie dit ce qu’elle dit en le disant, ne dit riend ‘autre, le dit littéralement : non paraphrasable, voire, c’est encore pire, non interprétable (…) la poésie dit ce qu’elle dit en se disant (fait ce qu’elle dit et dit ce qu’elle fait)). Réflexivité et littéralité ont quelque chose à voir. Littéralement, c’est-à-dire explicitement ».

(4) C’est ce que dit Blaine dès les première pages du Sorcier de V.a : « continue mon travail,le récit de ce travail… accaparé par lui, c’est ce que je croise dans mes voyages, ce qui survient (qui n’arrête pas de venir…) qui continue, qui pour-suit (du verbe suivre et du verbe être) ce récit et fabrique ce travail » p.19. mis en insert dans le Cahier de la 5ème feuile n°1.

(5) Ici cela entre en écho avec ses recherches sur la magie et les sorciers, notamment ce qu’il peut énoncer à partir de la Pythie du temple de Delphes, dans Du sorcier de V.a : « Les signes sont toujours / là. / Tous. / Tu verras ceux dont tu as besoin, si tu es attentif / en fonction de ce que tu es » (p.98). Ces signes sont ceux déposés dans la nature et qui sont langage. C’est pourquoi quelques pages plus loin, définissant son écriture, il peut dire : « Que ma langue soit agile et docile / comme l’écureuil familier / comme la fouine de Vendée / comme l’outre femelle / comme le poulpe de Bestouans », ici ces deux qualités relient divers régimes de signes : celui de la langue de Blaine, mais aussi celui de chacun des animaux. Leur existence est signe, articulation de sens : « Rien de surnaturel dans tout ça / bien au contraire / de la nature à l’état brut / de la nature enfin dévoilée » (p.100)

(6) Cahier de la 5ème feuille n°3, pp.54-sq. De ce fait, il est possible de dire que les signes/le langage donné par les hommes est la manière naturelle pour l’homme de laisser des traces. Nul privilège ontologique du langage par rapport aux autres signes..

(7) Julien Blaine pose avec ses poèmes métaphysiques les bases de la poésie élémentaire : « Simplement pour dire / qu’en ouvrant l’œil / Simplement pour dire / qu’en ouvrant l’œil / Vous verrez des Poèmes Métaphysiques / – au quotidien _ partout : / dans les trains, les aéroports, dans les hôpitaux, dans les forêts, sur les routes… dans les notices, les modes d’emploi, les posologies, les plans, les lexiques, les cartes, les guides… » Apparaît de toute évidence, que cette énumération ouverte, brise toutes les dichotomies entre les mots et les choses, les choses comme les mots, les lieux comme les textes devenant source de poèmes métaphysiques. Les lettres elles-mêmes. « Tout fait poésie car tout fait langue » (Frontier).

15 octobre 2005

[Chronique] Héroïnes de Christophe Fiat

Filed under: chroniques — Étiquettes : , , , , , — Philippe Boisnard @ 22:11

Avec Héroïnes, il est certain que Christohe Fiat se place dans l’horizon qui fut ouvert avec Ladies in the dark et les ritournelles constituant les vies de Louise Brooks, Lady Diana Spencer et Tracy Lord. Héroïnes, livre sombre, qui tourne autour de destins qui se sont tracés en ligne de résistance, qui trace les trajectoires de femmes, qui en chacun de leur temps ont du lutter pour être, pour tout simplement être femme dans des temps où les hommes dominent et marquent de leur emprunte la mémoire.

Comme on le voit avec Wanda, après avoir pensé que « le temps est loin pour elle où elle voulait devenir écrivain comme un homme » et qui après sa séparation de Léopold de Sacher-Masoch, « réalise son rêve d’être écrivain comme les hommes et comme Léopold et d’avoir de l’expérience comme les hommes et comme Léopold et ne plus avoir peur de la vie comme les hommes et comme Léopold » (p.169). Mais, si une tonalité ressort de ce livre, il me semble qu’il faudrait se référer au texte qu’il consacra à björk dans JAVA n°21-22. Inaugurant son texte par une déclaration de björk sous forme indirecte: « björk dit qu’elle aime l’imprévu », peu à peu il déconstruit la mythologie de la chanteuse pour montrer que cet imprévu, ce qui échappe à toute anticipation, n’est autre pourtant que ce qui appelle par essence l’existence : la mort et les structures qui en tissent la démesure pour l’existence, le temps et sa juxtaposition de circonstances. « björk dit que l’avenir est un combat imprévisible contre la mort et contre l’ennui et contre le pouvoir et contre le démon ». Au lieu d’un discours sur sa musique : un nom (1) qui déréalise — en étant plongé dans l’univers pragmatique d’une existence — les mythes qui y sont associés. « La plus grande crainte de björk c’est l’ennui qui est un ennui qui est lié à l’avenir qui est un combat imprévisible contre l’ennui ».

Cet imprévisible aurait pu être l’exergue de cette lecture de Héroïnes. Tout semble s’y condenser : la mort tout d’abord, parmi les 5 femmes suivies, le destin de Sissi s’achève le 10 septembre 1898 à 14h40, victime d’une agression. Isadorra Duncan meurt d’un accident de voiture au début des années 20, prise dans la furie d’un combat existentiel contre Sergueï Essénine. Madame Mao, dans la lutte pour sa reconnaissance de femme face à une société dévouée à Monsieur Mao, finit son existence en se suicidant. Quant aux deux autres, non pas mortes tragiquement, mais hantées par la mort, pour Courtney Love par celle de Kurt Cobain, pour Wanda de Sacher-Masoch, par celle de Leopold de Sacher-Masoch, son ex-mari, dont elle retracera une vie 11 ans après son décès : Meine Lebensbeichte. Mais aussi, les démons, le pouvoir et l’ennui.
Christophe Fiat, comme il l’a entrepris depuis quelques années, notamment l’an dernier avec Qui veut la peau de Harry ? (inventaire-invention) en vient à une écriture des plus intimes autour de l’humanité, même si celle-ci, comme je vais le montrer ne tient aucunement à une teneur psychologique ou encore à l’ « incarnation » réelle de personnage ou bien encore à de beaux sentiments. Cette écriture plus intime est celle qui, à travers ces 5 femmes, montre à quel point une existence se place dans cet abîme de l’à-venir, abîme où se rencontrent toutes les structures bâties par l’homme pour construire son ego : la politique, la starisation, la dimension économique, les luttes d’intérêt réelles ou imaginaires, etc…
Avec björk, il montrait, à travers ses ritournelles, à quel point derrière le nom et son système de diffusion, qui correspond à une valeur imaginaire sociale, se cache au
ssi un dispositif de fragilité humaine faisant l’épreuve de son ennui à partir de sa réussite économico-médiatique. Avec Héroïnes, selon une même logique, il montre comment des noms se construisent, des noms, ceux des héroïnes. Sa volonté tient ainsi à décomposer les machines événementielles qui ont construit la norminalité de ces noms, leur force de connotation, leur puissance symbolique.
Dans La ritournelle, Christophe Fiat explique qu’il écrit une poésie au galop, qui joue avec la répétition comprise au sens deleuzien. La répétition se construit au sens poétique du galop dans la langue poétique par « la forme du « et » suivant une logique du ET ». Ecrivant, ses phrases ne sont pas prédicatives ( « est ») mais cumulatives, connectives, sans jamais entrer dans la volonté de poser une identité d’être aux choses. Dans Héroïnes, non seulement le présent de narration de l’épopée ressort pleinement (2), mais en plus il est posé dans deux ritournelles qui ont pour stratégie le montage linguistique et le rythme : … « dit que« , et « on voit que« .
Travail d’écriture avant toute sorte d’incarnation de la langue : narration schématique. Mais attention ce serait se tromper de penser qu’il s’agit là d’un sacrifice de la langue. Bien au contraire, en la dépouillant et la provoquant à n’être qu’un ensemble de connecteurs propositionnels, circonstenciels, temporels, une longue suite de juxtapositions de scènes, Fiat retrouve ici la matrice première qui est celle de la composition de la narrativité.
Chaque phrase devient comme un connecteur de détermination du nom, de ce qui va l’impliquer et de ce qu’il implique. La densité d’une trajectoire d’existence se compose . Chacun des textes articule et désarticule le temps de ces femmes, le met en dispositif en réagençant les causalités qui l’ont déterminées [chaque récit de femme s’articule selon une stratégie temporelle particulière] .
Chacune des vies, à travers cette langue apparaît comme le courant d’une énergie, au sens bergsonien, qui se débat contre les nécessités, les résistances physiques qui les détournent. La nature des événements détermine les bifurcations des trajectoires. En multipliant à outrance les micro-événements (dates, lieux, circonstances, protagonistes [autres noms qui viennent rythmer les séquences juxtaposées] = liaison entre des éléments avérés, des ouïes-dire, des légendes), nous sommes pris dans le vertige de séries causales qui, en définitive, ne trouvent leur sens que dans ce qui a échappé au nom. Assez rapidement dans la première partie sur Courtney Love, il pose la limite même de cette représentation biographique qu’il donne. Certes, il met en évidence les différents événements qui la concernent, mais quand à ce que Courtney Love expérimente elle-même en elle-même, son vécu de sens, il expose l’impossibilité de la saisie. « A-t-elle fait à l’âge de quatre ans un mauvais trip ? Ou a-t-elle puisé dans quelque conscience originelle à laquelle aucun adulte ne peut aspirer ? (…) Alors peut-être que Love, à quatre ans, n’a vu que des jolies lumières et des jolies couleurs et peut-être que ça a été pour elle une belle échappée dans la confusion de sa vie quotidienne. S’en est-elle rendue compte ? Personne peut le savoir à part Courtney Love » (p.17).
Cette mise en évidence de son écriture n’est pas négative, mais déplace plutôt les enjeux de la biographie. Non pas saisir le vécu psychologique d’un personnage, romancer et personnifier ses états d’âme, ou encore les essentialiser pour en définir la morale, mais davantage montrer en quel sens une personne qui obtient un nom à partir duquel se focalise une attention, en vient à transformer son champ d’appartenance par la puissance associée à la nommination. Chacun de ces destins n’illustre que lui-même, des séries événementielles dans lesquelles se sont constituées des identités nominales pour celui qui leur est extérieur, étranger, postérieur : vous, moi, Christophe Fiat et tant d’autres encore. Ce qui est en jeu dans la bio-graphie, c’est en quel sens cette vie s’est inscrite, gravée dans la mémoire par le moyen de la représentation (La scène et la musique pour Isadora Duncan et Courtney Love, Le pouvoir politique pour Sissi et Madame Mao, la littérature pour Wanda),
C’est pour quoi, avec Sissi nous retrouvons les enjeux qu’il a posé dernièrement avec Batman dans Une épopée, où il indique en quel sens l’épopée et les tournants de l’histoire de Batman s’inscrivent dans sa représentation (3). Avec Sissi, Sissi à la fois impératrice réelle, et incarnation d’une certaine image de l’amour et de la femme grâce à Romy Schneider, Christophe Fiat explicite certains enjeux de cette écriture : mettre en question des représentations. Sissi est à la fois photogénique en photographie au XIXème siècle, et dans sa représentation incarnée par Romy Schneider, qui elle aussi aura un impact au niveau de certaines valeurs collectives (4). Donc, rien à rechercher du point de vue de ces femmes, tout à comprendre dans la relation entre espace monde et existences de ces femmes. [Poésie de l’action et de l’événement].
Car c’est bien là que se joue l’ensemble de ce texte : la narration non pas de personnes (pesanteur psychologique, variation littéraire autour des circonstances) mais d’une remise en situation de la subjectivité déposée dans le nom, dans un schème historique. Aucune emphase, donc, aucune harmonie stylistique, mais le haché de juxtapositions événementielles, souvent hyper-référentialisées [date, lieu, circonstances, situations économiques], les trajectoires à bout de souffle de ces femmes.
Et c’est là, je crois toute la force de ces 5 montages que nous offre Héroïnes, la lecture est prise par la suite de chacun des récits, dans l’excès de ce qui se passe au présent pour ces femmes ; la lecture fait face à des étapes qui se succèdent, où la tension qui se joue, se détermine non par l’illusionnisme de la représentation, mais par l’excitation cognitive que créent les phrases juxtaposées vis-à-vis du nom qui les traverse. La juxtaposition est une accumulation de présupposés circonstanciels pour saisir la nature de la résistance et de la lutte de chacune de ces femme : ce que fut pragmatiquement leur liberté .
Ainsi nous suivons la création de ces femmes, ces femmes qui, toutes, sans le savoir pour certaines, en le sachant pour d’autres, se sont construites leur nom comme des héroïnes, par jeu, pour se masquer, pour endosser un destin à la mesure des hommes. Dans l’épopée, depuis Homère, c’est par le nom du père que l’on désigne les personnages centraux. C’est par jeu, dans le jeu de la pseudonymie, que celles-ci ont recherché à s’enfanter elle-même, s’enfanter historiquement parlant. Mais c’est Wanda qui représente la figure la plus explicite de ce jeu, Wanda qui, prenant des pseudonymes pour signer ses lettres adressées à Léopold Sacher-Masoch, et ayant « pris beaucoup de pseudonymes dans ses lettres comme Emilie, Santalla, prend le nom de Hero, comme héros ou héroïne » (p.149).

___________

(1) Il est indéniable que la force du nom, en tant qu’il est inscrit et répétable, identifiable comme densité affective et cognitive particulier, est important chez Christophe Fiat. Celui-ci analyse depuis ses premiers textes, la force du nom propre. Ainsi dans björk, à la dernière page de son texte, juste avant de passer à la valeur d’échange liée au nom de björk, il écrit : « björk = björk© », à savoir la représentation copy-rightée du nom synthétise l’ensemble des plans qui la constituent (sensible, musical, époqual, économique, etc…). Cf. mon article dans Fusées n°7 : poésie au galop. (2)L’un des exemples marquant de ce processus de présentification et d’aplanissement temporel, apparaît au début de la partie sur Madame Mao : « L’action de cette histoire se passe dans une ville de Chine du Nord au début du XXème siècle. La ville s’appelle Zucheng dans la province du Shandong. C’est une amie qui fait la sage femme. Le père n’est pas là. Il se saoule. » (p.175) Par ce présent permanent, toute mise en tension dramatique est déchargée.Ce présent constant vient renforcer le travail qui est opéré par les ritournelles, et même peut venir s’y substituer, en assumer leur stratégie. L’idée d’une poésie excessive que se fait Christophe Fiat, tient dans « l’excès de langue poétique qui jeette la poésie dans un acte poétique qui fait jouer le montage linguistique contre la description mondaine et la manière stylistique contre les essences et la flexion/torsion des énoncés contre l’inflexion de la langue et le rythme qui fracture contre la mélodie qui harmonise » (La ritournelle, p.39). Dans Héroïnes le présent permanent indiqué par la récurrence des deux formules … dit que et on voit que, se joue ainsi dans la boucle d’une ritournelle.(3) Cf. mon article sur Une épopée, une aventure de batman.Pour l’exprimer rapidement, Christophe Fiat construit avec Batman une double dimension de constitution du personnage : 1/ plan fictif de ses aventures; 2/ plan économique de sa fabrication commerciale.(4)Se joue ici le croisement entre la stratégie liée à l’image photographique pour Sisi et de l’autre l’impact cinématographique des films où Romy Scheider lui a donné ses traits. Fiat insiste avec ce croisement sur le fait que l’image que nous nous faisons à partir d’un nom, et donc que le corps qui est supposé être sous ce nom, sont d’abord le résultat d’une représentation. En l’occurrence pour Sissi, celui de la photographie car « le cinéma n’est pas encore inventé et la photogénie irradie sa lumière partout » (p.56). Et cette représentation peut avoir de l’impact, au point que l’on puisse se demander « comment les gens tiennent du cinéma toutes leurs idées sur la vie romantique »
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