Libr-critique

14 janvier 2016

[Chronique] Louis Dalla Fior, Griefs, par Jean-Paul Gavard-Perret

Louis Dalla Fior, Griefs, éditions Tarabuste, 2015, 68 pages, 15 €, ISBN : 978-2-84587-326-1.

 

Griefs  marche par des mystères qui sont ceux d’un poète qui possède la science dans l’effet retard. Il ne cherche pas à provoquer une émotion immédiate mais demande au lecteur une sorte de reprise mentale. Dalla Fior évite cette faiblesse consistant à proposer dans ses œuvres la communication directe qui une fois lue disparaît. Le poète travaille un peu comme un verrier : à partir de formes préétablies et reportées. Mais l’écriture n’inscrit jamais la picturalité de la chose ou du sentiment lui-même.

Se retrouve dans un tel texte  une perception complexe. Dalla Fior est celui qui a décidé une fois pour toute qu’un sentiment aussi complexe que l’amour doit se dire de manière complexe. Une permanence chez Dala Fior : l’idée de repentir chère aux historiens de l’art. Il n’en finit pas de se repentir sans pour autant cultiver la moindre culpabilité.

Le repentir est le travail qui ne cesse de reprendre le texte pour l’affiner, pour aboutir à un achèvement stratégiquement calculé, même si toute fin garde chaque fois quelque chose de déceptif. Mais arrive toujours un point d’équilibre, une limite : « Amarantes au jardin de Séville / bougainvilliers aux murs de Valparaiso /néfliers aux mille collines ou ravines. / C’était un degré d’appartenance complète appartenance – sans le fier Ø – / à l’extremum d’une attention d’une pupille./ Gravir de rudes marches un graduel sous les régimes du vent d’en bas et d’en haut. /Epître l’escalier conduisait droit sur un vide absolu une rareté. … /Enfin enfin en être délivré par l’ampleur d’un nuage-hippocampe parfait ».

Un tel passage montre tout le « swing » d’une écriture affectionnant des tempos qui mettent constamment la langue en déséquilibre. L’artiste tient à cet aspect « déceptif » qui rend le lecteur intelligent. Car celui qui est d’abord déçu par une telle œuvre est obligé de faire un effort envers celle. Il la reconstruit et y trouve même un intérêt du seul fait qu’il y ajoute les constructions « manquantes ».  Preuve que la poésie n’est pas purement contemplative. Elle exige un véritable effort.

19 décembre 2015

[Chronique] L’abbé-cédaire de Jean Follain. A propos de Petit glossaire de l’argot ecclésiastique, par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean Follain, Petit glossaire de l’argot ecclésiastique (1966), dessins de Frédérique Loutz, éditions L’Atelier Contemporain, novembre 2015, 88 pages, 15 euros, ISBN : 979-1-092444-26-1. On appréciera cette réédition de qualité.

 
 
Follain avait écrit ce que personne n’avait fait avant lui : relever et inscrire les « maculae » vernaculaires au milieu des pépites du sacré. Pour autant le poète ne prétendait pas à un dictionnaire exhaustif. Son entreprise iconoclaste ne se prêtait guère à un ouvrage scientifique. L’auteur se plait à faire glisser le langage sacral au rang de celui des voyous – de ce qu’on appelait jadis les « barrières ». C’est jouissif. L’humour – implicite comme explicite – guide le poète. Il s’amuse du jargon qui touche aux rituels religieux, aux vêtements sacerdotaux et aux hiérarchies du système. 
 
Comme toute société close sur elle-même, le monde ecclésiastique crée un lexique particulier à tout corps de métier. Le sacré extrême vise une adaptation de l’humain à son environnement. Et c’est la raréfaction progressive des libertés par le sacré qui occasionne la surenchère des vocabulaires dissidents face au « caveau-bulaire » (Prigent) de la doxa. La seconde trouve dans la première une élasticité : elle n’en est pas  une forme de déni mais son arrondissement réservé. C’est bien sûr pour le lecteur forain de ces arcanes (surtout lorsqu’il a baigné dans la religion catholique et romaine) un régal : le bréviaire du curé devient « sa femme », son remontant (bouteille de Calva) « l’Ami du clergé ». Au lecteur d’aller trouver la clé de termes tels que  le « chanoine Ogino », le  « chou tardif » ou la  « messe à trois chevaux ». 
 
Est-ce par pudeur poétique ou par celle des prêtres : les textes sacrés sont épargnés au même titre que les saints sacrements ? Cela traduit sans doute  l’esprit du discret et modeste Follain passionné de la langue et de ses singularités. Son livre rejoint ses ouvrages sur la cuisine : on pense à son « À table » et « Célébration de la pomme de terre ». L’abécédaire constitue la signalétique  d’un travail de mémoire en un temps où l’univers religieux conservait encore les stigmates de la monstration de sa superbe. Néanmoins – et le poète le remarque – l’habit de « clergyman » venait dérober (au sens premier) les abbés de leur soutane et leur « sous-ventrière ». 
 
Parfois Follain en fait trop et son livre perd de sa force en rentrant dans des  circonvolutions superfétatoires. Et le livre – pour un lecteur d’aujourd’hui – reste très sage. Follain y demeure bonhomme. Et même s’il n’était pas croyant le poète ne se fait jamais « bouffeur de curé » : il s’amuse des arguties liturgiques, de leurs pompes et circonstances. L’argot s’y fait routine polyphonique mezza-voce. Les concepts et conceptions officiels ne sont plus tirés à quatre, chaque prêtre lui fait un enfant dans le dos. Mais cela – et comme on dit – ne mange pas de pain (fut-il sacré). Reste que le poison des mots est sinon abyssal du moins abbatiale ; il est vecteur de transes plus amusantes qu’insanes et tout compte fait n’ont d’yeux que pour Dieu.

26 novembre 2015

[Chronique] D’entre les vivants (à propos de Antoni Casa Ros, Médusa), par Jean-Paul Gavard-Perret

Filed under: chroniques,Livres reçus,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 17:13

Antoni Casa Ros, Médusa, dessins de Paul de Pignol, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 48 pages, 2015, ISBN : 978-2-85194-944-8.

 

Depuis Le théorème d’Almodóvar qui fut son best-seller contesté par certains jusqu’à remettre en doute l’identité de l’auteur, Casa Ros a évolué vers une littérature plus profonde, bref elle s’est enrichie. Sous l’image de la Méduse, c’est aujourd’hui  le regard du sourd et le visage du mort qui se font face dans une hybridation langagière propre à la littérature sud-américaine cher à l’auteur catalan « d’adoption » (si l’on peut dire)  :  « Le regard du mort passe, il ne caresse pas, il devient un élément de la nature, une perle noire dans la jungle, un ami des feuilles de bananier et des colibris étincelants ».

Surgit  une rencontre « sans témoins au cœur de la solitude » à l’exception de « Trompes marines, cromornes, serpents sonores et noirs ». Médusa   prouve que l’individu n’est que le fondement de rien et c’est le pari de la littérature de le rappeler : à partir de ce rien la création se fonde. Et si arpents de vérité il y a, ils doivent être forcés par autre chose qu ‘un  « je »  que l’auteur émettrait pour un lecteur. Car dans un tel précipité ne se cache qu’un précipice : Casa Ros l’évite. Par l’infini du fini de Médusa il illumine de manière transversale nos gouffres. Métaphoriquement l’auteur n’oublie pas le trait verticale qui dans la nudité fait de Médusa une femme. Manière aussi de dire que  l’arbre du vivant est lié de façon précise à l’ouverture du sexe féminin, elle-même liée de façon exacte et intense au prononcé du vivant dans le jailli d’univers qu’elle propose en un acte éternel d’enfantement que l’auteur reprend à son compte.

 

Médusa veille ainsi sur la  découverte  des transformations de l’univers, elle ne craint pas que tous les écrits de la terre disparaissent dans le grand incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie et des autres. Sans son corps femme, le regard du vivant échappe. Elle en  assure la continuité, dans le temps et de femme en femme. L’univers ne se connaît lui-même que par elle. Ainsi le monde est-il l’effet d’un acte éternel, qui se produit dans le temps, dans cet ex-il de l’infini que Casa Ros prend à sa charge en s’exilant lui-même du royaume des vivants. En Médusa survient donc la narration primale, celle qui court dans toutes les langues et qui ouvre l’histoire de tous les peuples et, de surcroît, se donne chaque fois comme valable pour tous les autres. Ici le jaillissement d’écume, aphros, est jeté à l’océan.

5 novembre 2015

[Chronique] Le Dieu Machin (à propos de Louis Savary, Je suis poète. Ite missa est), par Jean-Paul Gavard-Perret

Louis Savary, Je suis poète. Ite Missa Est, Editions des Presses Littéraires, Saint-Estève, automne 2015, 100 pages, 15 €. [un régal que le site de l’auteur !]

 

Louis Savary est un poète atypique. Sans faire du Nadine Morano, il est possible d’affirmer que son statut d’irrégulier belge y est sans doute pour quelque chose. Son œuvre ne ressemble à aucune autre, elle n’appartient à aucune tendance, à aucun courant particulier, elle est essentiellement un questionnement récurrent sur l’existence et le poétique à travers une séries de poèmes qui naviguent entre aphorismes et poètes qui sont toujours au nombre de cent.

L’auteur fait de la poésie  son autoportrait, son paysage, son nu  mais jamais sa vanité. Non seulement il revisite les sujets traditionnels, il investigue,  décortique, casse les codes (mais jamais les couilles). Ses poèmes  défient constamment les pensées toutes faites : libres d’être, ses poèmes restent bien sûr libres d’être interprétés. Surtout lorsqu’avec le temps les fatrasies  conduisent enfin à Dieu. Sujet paradoxalement moins intemporel que d’actualité. Certes, croire ou ne pas croire en Dieu ne se décide pas. A partir de ce postulat, tout est possible. Même si certains, lorsqu’ils ne croient pas à la divinité, s’acharnent.

« Dieu j’y croirai / quand il aura réussi / à me faire rire », affirme Savary : c’est dire comme il est maladroit. A l’inverse de Dieu, nous lui pardonnerons car il nous fait rire. Le poète est poussé aux rencontres qui l’éloignent de Dieu. L’imprudence est notoire, d’autant que nul ne sait où il se cache. Mais dans sa grande clémence, Savary absout la divinité même si celle-ci ne croit pas au premier.  Il rappelle à la fois que son fils est le fruit « de la première insémination artificielle » et que  « notre » Père Premier fut enfanté par l’homme dans lequel son esprit eut tôt fait de se dissoudre. Mais il s’est bien vengé par la démesure des châtiments que des hommes ont imposés à d’autres pour sanctifier leur vue de l’esprit saint.

Dès lors, quand « l’obscurantisme / gagne du terrain / l’image de Dieu / reprend des couleurs ». C’est triste à dire, mais il est sans doute bon de le rappeler. Fantasme ou non, Dieu n’est pas fantasque. A la parole, il préfère la parabole. Mais Savary ne s’en soucie guère, et n’étant moine qu’à la manière du frère Jean des Entommeures de Rabelais, il ne fait jamais vœu de silence. Il sait, lui, qu’avant le Maître il y eut le verbe. Mais ceux qui forgèrent le premier se sont autorisés toutes les traductions même dans le langage des signes pour s’emparer du second. Pour autant, aucun mot n’a jamais atteint la divinité. En son nom seuls les maux sont maîtres. Mais si Dieu leur rend bien, le poète espère à la résurrection des seins.

23 octobre 2015

[Chronique] Je fêlé (à propos de Mathias Lair, Ainsi soit-je), par Jean-Paul Gavard-Perret

Mathias Lair, Ainsi soit je, Editions La Rumeur Libre, Sainte Colombe sur Gand, été 2015, 80 pages, 15 €, ISBN : 978-2-35577-093-7.

 

Reprenant la grande problématique beckettienne du "je qui ça / jamais là où"; Mathias Lair a suffisamment à faire avec ce pronom sans aller chercher à savoir si "je est un autre". Il faut en effet, si l’on peut dire, commencer par le début sans pour autant "tarauder du côté de la nuit sexuelle" chère à Quignard – qui d’une certaine manière est une vue de l’esprit. Même si c’est bien là que tout a commencé.

Loin de l’insouciance joyeuse d’une belle ode au "je" (qui fuit comme une anguille), il s’agit pour Mathias Lair sinon de le rassembler du moins de comprendre d’où il sort. Le texte est donc contemporain d’un éclatement, d’une aliénation insécable à l’être sans pour autant prétendre ne caresser que sa fracture. Pour autant l’auteur ne tente pas de guérir ce qui sépare mais de retourner à ce qui fonde la séparation vaguement cautérisée (le plus souvent – Beckett faisant exception) à travers la langue maternelle – langue en partie morte. Le tout selon une perspective contiguë aux travaux de Novarina et de Prigent.

Dès lors, la structure même des textes casse le discours pour rouvrir la relation au difficilement conceptualisable et à la sémantique. Les deux ne proposent à réduire que le "je" à un ensemble logique. Il efface la complexité de l’être, de sa pensée, de sa relation au non-être. En effet, dans le langage constitué existe une masse de cendres qu’il s’agit d’abord de « souffler ». Lair fait donc retour non seulement à Beckett déjà cité mais à celui qui lui fut proche : Blanchot en son écriture de désastre. C’est sur cette « catastrophe » que repose « Ainsi soit je » – notons au passage l’importance de la troisième personne dans le subjonctif du verbe être.

Mathias Lair tente d’identifier ce qui peut l’être afin de « parler     à son pas ». Où il n’y a pas de papa  ni de mère sans pour autant chercher à tuer cette dernière, même si c’est pour Lair d’où vient (en partie) le problème.  D’où cette langue en morceaux et fractures centrales (dans chaque vers) pour « castrer      le sens de / son natif utérus ». Le vœu est pieux mais il permet au discours non de continuer mais de trouver ce fameux « pas », voire ce « pas au-delà » (Blanchot).

Face à l’inidentifiable du « je » perdu (ou jamais né ?), Mathias Lair évoque comment  le disparu à la fois persiste, résiste et reste inaccessible. C’est donc autour de cette absence-présence que s’organise le poème et ses notations ouvertes. A travers elles Mathias Lair espère « Le désêtre     ouvert  / par le chant » tout en soulignant les limites de cet espoir : « vague / promesse », a-t-il soin de préciser.

Il ne s’agit donc pas de ramener dans et par le langage quelque chose qui serait enfoui. D’une part parce que ce magma reste difficilement extirpable et d’autre part parce qu’il ne s’agit pas de faire de la poésie un livre de clés qui permettrait d’atteindre une placidité discutable de l’être. Le texte tente surtout de « photographier »  l’état des lieux du « je » fondé sur une fracture première, d’une coupure. Elle donne la vie mais pousse parfois l’être à s’abstenir dans ce qu’on a nommé parfois « une présence in absentia ». En cet état le scénario existentiel tangue entre « y vais je » et « vient-il ». C’est donc ce « moi » douteux que Lair met sous les yeux. A nous d’en faire bon usage.

14 octobre 2015

[Chronique] Werner Herzog, Œuvres, volume 3, par Jean-Paul Gavard-Perret

Une fois n’est pas coutume, un Libr-regard du côté du cinéma…

Werner Herzog, Œuvres, volume 3  (1984 – 1999) , Potemkine & Agnès B, Paris 2015.

 

Plus riche en documentaires qu’en fictions ce volume 3 des films de Werner Herzog propose des œuvres peu connues du réalisateur, dont Cœur de Verre et son chemin d’hypnose. Celui qui avait recherché Lotte Eisner agonisante en réussissant un parcours de Rédemption de Munich à Paris pour la sauver selon une marche forcée (relatée dans son livre Le chemin des glaces) fait de son œuvre un cinéma extatique. Il rejoint le réel et le rêve là où le créateur se met toujours dans des situations extrêmes, voire de souffrance entre chutes et renaissances déterminantes à sa vie et son oeuvre.

Chaque film brouille les frontières entre documentaire et fiction, et proche d’un Virilio il cherche toujours des présences de catastrophes dont Fitzcaraldo et Aguirre furent les points d’acmé. Les films du volume 3 ne vont pas aussi loin et sont plus autarciques. D’autant qu’à partir de la fin des années 70 le réalisateur est lâché par la critique (allemande en particulier) en raison de son « wagnérisme » fou. Les films de ce volume sont donc ceux d’après cette chute. Herzog vit alors à Los Angeles et rompt presque définitivement avec l’Europe. L’auteur y assume ses échecs, sa folie, son état de voyance.

Jusqu’au cœur de ses documentaires (sorte de pied à terre du fictionnel) le réalisateur reste dans l’excès.  Il saisit des êtres qui vivent leurs passions jusqu’au bout. Mais Herzog les approche non sans ironie, humour et provocation au sein même de l’aspect radical de l’œuvre. Sa renaissance critique apparaît en 2005. Celui qu’on accuse d’être un bonimenteur (speaker envahissant de manière volontaire) prouve combien ses films sont habités de grotesque et de burlesque. Face à la doxa documentaire, le réalisateur propose sa propre mise en scène. Il se veut autant baroudeur qu’autoparodique – et invente au besoin une « pensée » de Pascal dans le goût du jeu, de l’interdit de l’imposture mais aussi de la vérité.

Dans son film sur l’alpiniste allemand Messner, Herzog joue à la fois de la légèreté et de la mort. Le film est construit sur la fraternité et le rire jusqu’à l’épreuve de la mort. Seul cinéaste à avoir écrit sur tous les continents (Antarctique compris), il multiplie les rapports avec une pluralité de cultures, même s’il refuse d’être assimilé à la mythologie New-Age et préfère l’extase matérialiste et chimique non liée à une quelconque transcendance – selon lui parfaitement naïve. Se confrontant à des cultures foraines il sait pour autant que tout type de fusion chamanique est impossible.

L’artiste met en scène des mondes contigus et inaliénables aussi bien au sein même de l’occident qu’ailleurs. Il y cherche le sauvage, l’extra-lucide dégagé de tout modèle aussi bien dans l’autre que dans lui-même. Cultivant la distance, Herzog refuse l’osmose : elle reste pour lui une vue de l’esprit. C’est ce qui donne à ses œuvres leur caractère particulier. Elles sont éloignées autant du romantisme que du vérisme dans ses personnages border-lines et hors normes. Qu’ils soient handicapés ou héros, il se sent en confraternité agissante avec eux. Klaus Kinski au premier chef. Monstre sauvage et raffiné, victime et bourreau il est le reflet du réalisateur qui cultive envers lui haine et amour.

1 octobre 2015

[Chronique] Coco Fronsac, exposition « La Belle et les Bêtes », par Jean-Paul Gavard-Perret

Coco Fronsac, «  La belle et les bêtes », du 8 Septembre au 3 Octobre 2015, Galerie Vallois, rue de Seine, Paris 75006.

 

Héritière de Dada et du surréalisme, Coco Fronsac cultive son merveilleux – décliné selon plusieurs registres et montages, photographies manipulées et vidéos  – en caressant la chimère à rebrousse-poil. C’est pourquoi elle ne l’épile pas. L’érudition n’est chez elle jamais pédante. Elle est le levier de base pour – suite à ses prestidigitations  – exprimer l’ineffable de la sensation. Chaque image travaille le mystère ouvert à tous les vents bienfaiteurs ou perfides.

 

Toutefois, l’approche de Coco Fronsac ne joue jamais sur l’indiscrétion de chuchotements pornographiques. Tout est là de manière crue mais jamais "sexhibitionniste". Le lissé des images "dévoise" la représentation classique. Celles-ci ne peuvent montrer ce que les autres cachent et disent ce que les mots sont incapables de vocaliser. Et il n’est pas jusqu’à la force de l’amour auquel souvent l’être entend échapper qui, ici, fait obligation. Mais selon parfois de belles torsions. L’œuvre en est pleine. Existe un système d’  « accouplement »  et d’empathie dans lequel le cri "noétique"  raconte une aventure inédite.

 

Grâce à Coco Fronsac  le  désir est une expérience altruiste qui suppose un moment où le corps se déchaîne moins par un effort d’affinement de la conscience  que par délire visuel. Les interventions de l’artiste tranchent ou caressent.  Le langage se recroqueville dans le creux des photographies premières (chinées par l’artiste) pour mieux rebondir selon des « dialogues » intempestifs et débauchés.

Le regardeur apprend ainsi à regarder autrement les images. Arrachées au passé, surgit la promesse d’un autre horizon, d’une autre aventure à la fois picturale mais aussi existentielle. Vidéos et photographies  engendrent des ouvertures  et offrent un temps pour la réflexion. C’est pourquoi ici l’image ne se vide jamais de sa substance et permet de ranimer une présence. Déterrant des fantômes,  Coco Fronsac montre aussi combien ils nous dirigent mais il s’agit de s’en dégager.

 

Il y a là non un faire part mais un faire corps tant l’image n’est pas employée pour elle-même, mais en tant que mode de transmission du ressenti. Il faut en effet selon l’auteur ne  jamais sortir du jadis du corps, de sa joie, du péché, de la génitalité, du silence, de la honte, du privé, de l’incompréhensible, de l’incomplétude voire d’une certaine folie qui à certains moments fait qu’on "pète les plombs".

 

C’est pourquoi l’œuvre est une digression faite d’artifices. Elle dit à partir de prise maternelle, matricielle,  ce qu’il en est de ses filles et  fils et ce qu’ils peuvent lui faire subir en s’efforçant de réparer l’inconsolable perte du paradis utérin, de l’origine absente, détruite par les sédimentations de la culture et les apories de la vie  que l’artiste pourrait résumer ainsi :  la volupté est plus originaire que le natal.

 

 

24 septembre 2015

[Livre] Anne Malaprade, Lettres au corps, par Jean-Paul Gavard-Perret

Anne Malaprade, Lettres au corps, éditions Isabelle Sauvage, coll. "présent (im)parfait", 2015, 48 pages, 10 €, ISBN : 978-2-917751-50-3.

 

Habitée des œuvres qui résonnent en elle, Anne Malaprade peu à peu écrit son corps (d’enfant, de mère, de femme) dans une sorte d’éternel présent où l’être est tiré de sa nuit par la pluralité des « adresses » . Cette approche permet progressivement de donner une réponse au « qui je suis », voire au « si je suis » de Beckett. Dans une fausse écriture épistolière l’écriture coule par le jeu les mots qui la composent  de peu. Les mots ne sont jamais dans la lumière : pour preuve le noir d’ombre dont ils sont faits. Avec le temps ils s’  « incolorent » mais suscitent la même hypnose.

La poésie ne revient pas à inscrire un passé ou un devenir : juste à tenir dans le présent à mesure qu’ils avancent en produisant leur eux-mêmes à tâtons dans la recherche d’un possible coup de dés qui – Mallarmé l’a appris – n’abolira rien. D’un manque émis : demeure l’éclipse rien que l’éclipse, mais d’où un rai de lumière peut jaillir à condition de ne jamais faire de l’écriture un miroir. A l’inverse, pour Anne Malaprade, il s’agit de préférer le rébus à l’image. Là quelque chose se dit. La nuit tombée annonce une nouvelle insomnie, coule et s’échappe à travers des cloisons percées…

Peu à peu la naissance a enfin lieu et la mort se meurt,  parce que le temps est tué en tant qu’imperméabilité abstraite, idéale, absolue. Cela enchaîne l’être à ce qu’il est comme le chat à son vomi. Ce qui n’empêche pas de vivre en une succession d’enfers et de paradis en ce qui guérit les être lucides d’un désir d’immortalité. Dès lors la poésie met fin à l’inconséquence de l’être mis en exergue chez Proust : " s’il n’y avait pas l’habitude, la vie devrait paraître délicieuse à des êtres qui seraient à chaque heure menacés de mourir – c’est-à-dire à tous les hommes." La poésie permet donc par son exercice une autre reprise de contact avec le réel en ses profondeurs.

10 septembre 2015

[Chronique] Deux Messieurs presque tranquilles, par Jean-Paul Gavard-Perret

Daniel Nadaud, Jean-Claude Silbermann, La langue du chat, coll. Hrdle, Editions URDLA, Villeurbanne, 2015.

 

Daniel Nadaud et Jean-Claude Silbermann sont des quasi duettistes de la mouvance post-surréaliste. L’amitié les réunit depuis très longtemps. Adeptes du cadavre exquis, ils pratiquent une de ses variations : « le jeu des réponses à des questions cachées ». L’un pose une question qu’il cache, l’autre répond à l’aveugle. Avec deux bémols à la règle de base : chaque réponse concerne la vie des deux auteurs « comme si cette question la mettait en cause », précisent des joueurs qui, par ailleurs, ont exclu questions académiques, futiles ou artistiques. Fidèles à l’esprit surréalisteils sont ainsi sortis de « l’étroitesse de la geôle mentale » pour jouir d’une « incroyable liberté ». Mais le texte vaut mieux que cette position basique de principe.
 
Disons-le tout de go, les textes sont remarquables, le jeu s’efface au profit de la qualité littéraire du sens des « réponses », si bien que chaque coup de dés, n’en déplaise à Mallarmé, fait bien abolir le hasard – à moins que celui-ci ne fasse bien les choses. Certes, et pour reprendre l’affirmation de Silbermann : « La disparition du groupe n’a en rien changé ce que j’étais, ce que je suis. Pour moi, comme pour tous ceux qui, de près ou de loin, j’en suis convaincu, s’y sont trouvés embarqués, être surréaliste, c’est être ». Et c’est bien d’être et de l’être dont il s’agit ici.
 
Daniel Nadaud comme Silbermann  pratiquent autant l’art que l’écriture. Par exemple, dans sa série "Les Écervelées" (inspirée par les opérations chirurgicales du cerveau), le premier a  libéré les crânes et les fantasmes de plusieurs jeunes filles. Le second a multiplié les « farces » en diverses matières (dont la mousse). Leurs textes sont toujours guidés par une certaine forme d’ « automatisme » dont (on l’oublie trop souvent) le sens n’est pas exclu. Et même si les deux créateurs feignent de commencer par faire n’importe quoi. Ce dernier n‘est pas  facile, ni anodin :  : il finit toujours par être quelque chose.
 
La langue du chat le prouve en son excellence.  A la question de Nadaud  « Suffit-il d’écouter pour entendre et de regarder pour voir » Silbermann « répond » par un texte aussi lumineux que crépusculaire où la nudité découverte subrepticement au jeune enfant à la fin de la guerre fait qu’elle se termine pour lui « triomphalement dans le désastre, et en beauté ». Une double autobiographie se remonte par fragments loin de l’auto-fiction dans ce qui devient divers brûlots qui firent oublier aux auteurs d’être tristes. A leurs lecteurs aussi.

23 août 2015

[Chronique] Anne de Gelas : Eros-Limite, par Jean-Paul Gavard-Perret

Filed under: chroniques,UNE — Étiquettes : , , , , — rédaction @ 9:48

À partir de L’Amoureuse (Le Caillou bleu, 2014), d’Amnésia (éd. Bruno Robbe, 2012) et des Carnets (éditions Galerie P, 2003 pour la première édition), Jean-Paul Gavard-Perret nous plonge dans l’univers de celle dont la dernière exposition parisienne s’est achevée au printemps dernier.

 

Le corps d’Anne de Gelas s’investit dans l’entreprise esthétique. Il est soumis à l’action qui consiste à animer et à éclairer la continuité entre temporalité et éternité, entre matière et esprit, entre la femme et l’Autre. Entre autre le disparu. Mais pas seulement. Se crée la dissemblance par la figuration. Ce n’est en rien une forme de schizophrénie, mais un rêve bien éveillé et l’intuition vive d’une présence mystérieuse au-delà des limites habituelles de l’expérience humaine.

L’identité  appelle  le scandale radieux d’une forme de quasi transsexualité ou tout au moins d’étrange traversée.  Elle est avant tout liée à une idée d’altérité contre la dissemblance qui peut s’éprouver en tant que mal premier – lequel, en perdurant, aurait consisté à s’enfoncer dans la matière et à s’en rassasier.

Anne de Gelas multiplie le réseau du mystère de l’Incarnation féminine et masculine. A savoir de celle qui a donné forme et originalité au monde des images « afin de rappeler l’homme aux choses spirituelles par le mystère de son corps » (Saint Thomas d’Aquin). Par son franchissement, la photographe plus qu’une autre  peut distinguer ce qui est féminité  et ce qui est Femme, ce qui est masculinité de ce qui est Homme. Elle introduit la mutation de la mutation. C’est une boucle, un échange entre l’art et le corps. Un va-et-vient exigeant dans lequel le chemin à parcourir est immense. Car imaginer n’est jamais restreindre  mais développer la fièvre d’une aurore à venir.

Surgissent les échos d’une fête aussi païenne que sacrée sur la voie lactée de l’inaccessible. Le corps sort de sa chrysalide. Il est l’efflorescence, l’éclat d’une magie et d’une inquiétude aux fascinants miroirs.  Le caché est transmué en prélude.

Il s’agit à la fois d’occulter et d’agrandir le royaume féminin mais aussi masculin (par la présence du Fils). Retenir l’éclat de celles qui dispensent leurs feux, qui séduisent en apprivoisant par leur exaltante beauté, en permettant d’accéder à une autre séduction : celle d’une éternelle pour atteindre au limpide et à la suavité.

Accéder aux lisières, y glisser, oser écrire avec l’œil, photographier avec des mots.  Savoir aussi calmer ce qui s’emballe à la vitesse de la lumière. Magie, magie suprême dont le masculin devient  épicentre et archange déchaîné. A ses pieds (et ailleurs), le regard se rassemble. Ongles de buée. Face cachée mais lumineuse d’un corps enfin trouvé. Jusque là, il ignorait l’avalanche. Il est devenu l’Ascension incarnée. Braises renaissantes. La rosée en mille roses pour une aube sans épines.

Allées pulsives. Libertés impulsives. Libellules passionnelles. Comprendre sans s’emparer. Traduire sans réduire. Mettre à nu sans déflorer – le désirable est effleuré.

Dès lors, le corps s’engage dans un processus unique de création. Il reste dans l’épreuve du désir de la transgression pour un nouvel « humanisme ».  L’être devient la " pierre vivante", image par excellente de la survivance. Émerge ici toute la question du corps animal et de sa dissemblance à l’image de Dieu. Renaît la  lutte entre les corps et le Corps, entre l’Esprit et les esprits, dans un désir de réconciliation.

Par la nudité exhibée, un sacré s’exprime. Le corps surgit comme une image au-delà de l’image, une image cherchant le sens de la Présence.  L’érotisme s’élève contre tout effet de simplification. Le désir "enfermé", « enfemmé », n’en devient que plus puissant. Il devient celui de la béatitude exaltante. Un rien « dénaturalisée », la féminité apprend à se méfier de sa propre séduction. Le « réalisme », ou plutôt la figuration, rapproche inconsciemment d’un souffle de l’origine et de la « nuit sexuelle » dont on ne saura jamais rien sinon ce qu’Anne de Gelas en suggère.

Comme le rien, nous échappons donc au corps tout en n’étant rien sans lui. Il est notre rien d’autre. Il reste notre insondable priorité dont l’impossible approche atteste l’absolu du rien. Et c’est bien là toute la force de la vie et de l’œuvre d’Anne de Gelas en ses « sanglots ardents » dont parlait Baudelaire.

Le corps est sans doute désirable, néanmoins  aucune offensive n’est possible face à lui. C’est d’ailleurs ce dont Barthes rêvait pour la photographie érotique. Selon lui le désir a nécessairement un objet mais il convient à un artiste de ne pas en faire un objet. Il doit rester sujet. La photographe réussit cette sidération. Il en va ainsi du désir de l’œuvre que le désir ouvre en sa nudité presque offerte, non consommée, et où l’histoire ressuscite une nouvelle mémoire.

 

25 juillet 2015

[Chronique] Jean-Pierre Faye, Couleurs pliées, par Jean-Paul Gavard-Perret

Après Analogues, Jean-Paul Gavard Perret présente cette fois le onzième titre de la collection  que les éditions Notes de Nuit consacrent à Jean-Pierre Faye.

Jean-Pierre Faye, Couleurs pliées, Notes de Nuit, Paris, été 2015, 162 pages, 19 €, ISBN : 979-10-93176-07-9..

 

Dire le corps c’est pour Faye encore ne rien dire, c’est poser des taches de postiches sur de l’obscur. Dire le corps, c’est juste le glisser sur la rétine.  Pour le faire éprouver et qu’il soit « entaillé par la voix » comme l’écrit l’auteur, il faut « un chemin de côté ». Non celui d’une poésie sonore mais une poésie « de couleurs pliées et d’énergies renversées ».

 

Dès 1965, Faye osa un tel renversement des données du poétique. Cette volonté comme toutes celles de l’auteur fut ignorée, comme si hors de la simple figure de style l’image, mère dit-on de tous les vices, s’ouvre par les couleurs et en leurs plis à l’inceste  irrattrapable. Néanmoins, idiote ou icône de la famille, innocente ou indécente, indigente ou indigne, l’image colorée telle que Faye  la conçoit jusque dans la structure de son texte  (deux parties : une  lisible «  à la normale », l’autre dans le sens perpendiculaire à celle-ci ) devient tout sauf l’infirmière impeccable de nos identités.

 

Faye ne cesse d’infuser là où le  « ça »  travaille le plus une piqûre de couleurs hors ornementation afin que l’imagination morte imagine « laissant même / aux yeux leurs couleurs / laissant à ce qui voit / d’être vu  »  encore ici même, ici bas. Ce qu’une telle poésie montre est à la fois proche et si étrange. Les « couleurs pliées » demeureront toujours ce qui nous précède et qu’il fait remonter sous formes d’îles flottantes et délices (ice-cream) ou icebergs cruels à la dérive.

 

Le lecteur est donc loin ici des invitations au rêve des amours enfantines : Faye le  plonge par ses racines sur l’implicite de l’inconscient aussi individuel que collectif. D’autant que les « suites » de couleurs se mêlent aux autres sensations : « le goût d’aisselle, le toucher, le claque sous les doigts ». La poésie dit le corps, le fait jaillir d’une manière inédite mais selon un cul de sac puisque Faye n’a pas de descendance poétique.  Avec ses textes  il  rejoue pourtant le réel , il l’infuse. C’est la nuit de l’iguane, c’est la porte infernale où nous ne cessons de frapper avant la nuit, pour voir, pour croire voir, nous sentir exister.

 

Fabian Gastellier avec « Notes de nuit » tente de ramener à nous l’œuvre totale de l’auteur. Y aura-t-il assez de « lanceurs d’alertes » pour la ramener au nouveau siècle ?  Elle reste notre isba de l’être mais demeure inhabitable. Plus que de montrer elle nous immole, nous plonge dans l’impasse impavide dont nous ne sommes jamais sortis. Sur ce qu’elle insémine, il y a des seuils,  mais il faut des voix pour signaler leurs voies.

13 juillet 2015

[Chronique – news] Jean-Paul Gavard-Perret, Elsa Sahal et les symboliques génériques

Il vous reste quelques jours pour ne pas manquer cette exposition à la Galerie Claudine Papillon (du 29 mai au 17 juillet 2015, 13 rue Chapon 75003 Paris).

 

Plutôt que les grandes orgues des fleuves Elsa Sahal  préfère les rumeurs des sources et des geysers où tout commence. Cherchant l’essence des formes et multipliant leurs symboliques féminines et masculines dans un imaginaire d’érection et de repli, l’artiste fait de ses sculptures un univers vivant – qui se refuse néanmoins à être une copie du réel. Animée de lucidité et de poésie, avançant en tâtonnant, l’artiste lutte pour l’espoir contre les écrasements. Chaque sculpture interroge, interpelle. A chacun de se débrouiller, se dépêtrer dans leurs réseaux parcourus d’intensités diverses de mémoire, de pensée, de sensation, d’émotion, de rythme. 

 

Surgissent la  persistance du désir et la permanence de l’obstacle avec le poids de l’intellect et de l’expérience.  Dans la liberté consciente de sa limite, de sa fragilité, dans le qui je suis, le si je suis, dans le je ne sais pas, Elsa Sahal va au bout de l’image – jouant son jeu tout en refusant d’en suivre les règles apprises. L’émotion  demeure motrice : il ne s’agit pas de travailler dans l’ordre de la pensée mais en son au-delà : tenter de saisir sans comprendre. Ou presque. Dans le mouvement de vivre. Restent les remous, les convulsions, les « soubresauts » (Beckett) dans une tension qui néglige l’explication et la description pour la poésie pure : celle du corps réduit à ses fondements génériques.

 

Certaines œuvres se rapprochent, se superposent l’une à l’autre. L’unité d’inspiration ramène à une source, à une coalescence étroite entre le féminin et le masculin sans  réduire l’un à l’autre, mais afin de  libérer des influx en prêtant attention à la matérialité de l’image et sa puissance jaillissante, générique et symbolique. Condensée à l’extrême autant qu’irrattrapable par la raison, l’œuvre saisit par  les sensations et  la transgression délibérée d’un pacte de lisibilité neuf. Dans l’aventure des  formes, Elsa Sahal cherche des connexions possibles. Il y va de l’exploration de l’intériorité et de l’élan vers l’altérité dans le repli comme dans l’érection.

7 juillet 2015

[Chronique] Jean-Paul Gavard-Perret, Pour le plaisir (à propos de Mademoiselle S, Lettres d’amour 1928-1930)

Mademoiselle S, Lettres d’amour 1928-1930, présenté par Jean-Yves Berthault, coédition Gallimard/Versilio, Hors série Littérature Gallimard, mai 2015, 264 pages, 19 €.

 

Jean-Yves Berthault laissera le mystère sur les deux amants qui, dans les années 20, échangèrent la correspondance torride qu’il a exhumée d’un coffre fait pour demeurer caché. Un tel échange prouve que la littérature épistolaire érotique du début du siècle n’a rien à envier à celle de notre époque qui l’a souvent remplacée par des mails. L’objectif et les postures déclaratives et initiatrices restent néanmoins les mêmes. L’échange entre James Joyce avait déjà été un bon exemple de transgressions littéraires. Chez lui déjà  les lettres (disponibles chez le même éditeur que ce livre)  étaient faites pour être lues d’une main et avaient pour objectif ce qu’Henric nomma « des plaisirs vicaires ».

 

Mais ici la femme se fait encore plus pressante que son jeune amant. Riche d’une haute culture et d’un vocabulaire précis / précieux, elle n’hésite jamais à appeler un chat un chat pour titiller (euphémisme) son partenaire. Les  lettres expriment toute la passion sensuelle qui s’empare des deux amants. Aucune transgression n’est passée sous silence. La violence non seulement des sentiments mais des actes avance sans masques. Tout est insolent, « inconvenant » au plus au degré eu égard  aux standards de la société dite policée dont les deux amants font  partie.

 

Les mots rendent obsédants les fantasmes et les hantises des épris qui brûlent du feu de l’enfer des sens. Le plaisir reste le maître mot de missives qui ne sont là que pour le susciter. Les derniers outrages sont réclamés pour tout vœu. Par exemple, la femme oblige son partenaire à une masturbation fléchée et celui-ci lui renvoie l’ascenseur. Belle leçon d’inconduite qui permet de relativiser les époques et leurs stéréotypes.

Les deux amants n’ont rien à envier  aux dérives sadiennes ou aux demandes hardcore d’aujourd’hui. L’intérêt de cette correspondance n’a rien toutefois de simplement « sociologique ». Le livre est avant tout un morceau exceptionnel de bravoure littéraire : deux discours croisés n’en font qu’un dans la conjonction de « découpes » et de mises à nu en un vertigineux mouvement d’abîme des sens.

19 juin 2015

[Chronique – news] Expositions Arnaud Cohen, par Jean-Paul Gavard-Perret

Arnaud Cohen, « Rémission + Rétrospection », Palais Synodal, Sens, 14 juin – 20 septembre 2015 ; « A l’ombre d’Eros – une histoire d’amour et de mort »,   Monastère Royal de Brou, Bourg-en-Bresse, 19 juin 2015 – 4 janvier 2016.

Dans la salle synodale du Palais de Sens (redessiné par Viollet-le-Duc), Arnaud Cohen convoque, à travers ses mises en scène et ses sculptures, une critique de notre époque. Dans « Rémission », l’artiste cultive deux ambitions ou espérances qu’il définit lui-même  : « celle d’un sursaut vital et d’une rémission du cancer qui nous ronge, celle d’une rémission de nos péchés à l’heure du jugement dernier ». Entre préoccupations physiques et métaphysiques, le créateur montre en filigrane comment «  une Europe malade de ses doutes et de ses peurs roule à tombeau ouvert vers un suicide collectif ».

L’œuvre est ambitieuse, profonde, habitée, mais non sans humour. Un Saint Sébastien est fléché de seringues, et dans un hôpital de campagne les opérations en cours ou passées font surgir divers monstres et hybrides. Quant aux Lilith du créateur, elles deviennent le théâtre de nos passions complices – voire de nos défaites individuelles et collectives à travers les éradications et les crimes de lèse-majesté qu’elles fomentent. C’est pourquoi il faut chérir (en regardeurs regardés) ces divines traîtresses et prêtresses dont la beauté impeccable semble perpétuelle, puis se glisser de leur théâtre de majesté dans la coulisse de bien des cruautés.

Apparemment moulées dans les lutrins paisibles du langage admis quant à l’apparence première des sculptures, les œuvres accordent à Eros et Thanatos des accents différents selon les moments d’une même exposition comme dans leur évolution d’un lieu à l’autre. Chaque fois, le créateur tient lieu du contexte : lorsqu’il est « moderne », l’œuvre est plus rose et enjouée. Dans un milieu plus marqué par l’histoire, elle se fait plus grave, impressionnante. Dans les deux cas, elle demeure résolument critique. A Sens comme à Brou, angelots suspects, égéries tirés des réserves des musées servent à des scénographies aussi délétères que coruscantes et en toute majesté.

Toutes les œuvres toisent de haut le regardeur. Installations et sculptures n’appellent pas plus la caresse qu’elles ne caressent les fantasmes. Chaque œuvre provoque des interrogations par les histoires qu’elles rameutent tout en signalant – par la bande – le constat du déclin de monde et de l’art lorsqu’il cultive la mollesse. Les œuvres de Cohen ont donc beau être fantomales dans leur fixité, elles secouent le regard. Au seul charme ou beauté fait place un exercice de la laideur « programmé » afin de soulever les cœurs ou les électriser non sans froideur et humour.

Face à de telles œuvres, l’être devient un Janus qui voit devant lui les deux faces de sa complexité. Des ténèbres surgissent en frissons et  rafales glacés dont il faut subir l’impact. Néanmoins, à la laideur soulignée se marie une beauté presque classique et formelle. Le mixte porte le travail vers une forme de zénith : mais pas forcément celui que le regardeur pouvait espérer. Tout joue entre séduction et terreur, Apocalypse et Eden. A la pesanteur des viscères s’oppose une froideur majestueuse qui rappelle l’homme à l’ordre là où louvoie ça et là une forme de volupté. Il convient de se laisser emporter en une sensation de vertige pour la pure émergence. Elle est proposée non pour supporter l’existence mais pour la soulever. Du moins que faire se peut. Arnaud Cohen rappelle qu’il y a urgence : ses images font de nous les captifs enfin consentants de ce qui devrait être une évidence.

11 juin 2015

[Chronique – news] Hypothèses sur la peinture (Gérard Garouste à la Fondation Maeght), par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Gérard Garouste, « En chemin », 27 juin – 29 novembre 2015, Fondation Maeght, Saint Paul de Vence.

 

 

Les questions de théorie esthétique ne sont  pas au centre des préoccupations de Gérard Garouste. La réussite non plus, même si elle n’est pas anecdotique pour le face à face à distance avec le père biologique comme avec ceux qui tiennent les registres de la loi artistique. On comprend mieux dans l’exposition Maeght ce qui dans la peinture de l’artiste pourrait sembler un laisser-aller ou un désordre apparent.  La « logique circulaire » de l’œuvre prend sa source dans la nécessité de se sauver presque confusément par la volonté de peindre jusqu’à l’épuisement afin de remonter une pente existentielle dont Garouste se sentit l’héritier honteux

 

Le travail du peintre, à l’origine, fut  élaboré, d’une part par le besoin quasi inconscient de dessiner contre la « parole » paternelle, et d’autre part à travers la recherche consciente de « preuves » d’actes quasi insoupçonnables qui empêchèrent de vivre non celui qui les a commis mais son descendant. Le fils – « enjuivé » selon son père – découvrit par sa propre enquête les crimes de ce dernier, comme il découvrit le caviardage de l’existence d’une arrière-grand-mère aux mœurs trop libres par une famille bourgeoise aux mœurs si honorables… Voilà pour les bas-fonds.

 

Quant aux conséquences, elles sont parfois dramatiques. Il y a l’œuvre, bien sûr, mais éclate chez l’artiste lors de la naissance de son premier fils la première d’une série de crises de délires et d’hallucinations. Elles aussi permettent de mieux comprendre l’imagerie développée par Garouste lorsque les crises s’éloignent et qu’il peut à nouveau peindre. Dans cette création, l’hébreu (que le peintre apprend méthodiquement) n’est pas pour rien. De Aleph à Lamed, de la première à la dernière lettre de son alphabet, ses toiles deviennent une manière de relire, reprendre, défaire les noeuds des images pour qu‘en suinte plus un « j’étais » qu’un  « je serai ».

 

Ce « je » jaillit comme une vague de fond qui rameute –  à la manière des toiles du peintre – des images « éclaboussantes ». La peinture de l’artiste les voit, les touche, il se rapproche toujours au plus près d’elles dans sa manière de créer pour voir ce qui  passe et ce qui ne passera jamais.  Il rampe jusqu’à elle. Se redresse. Se bat. Il est plus nu que nu en ce brasier d’images. Avec son histoire  en elles et l’Histoire d’elles – mais pas seulement –  en lui.  Peu à peu Garouste n’en meurt plus : il était mort avant.  Peut-on parler pour autant de re-naissance ? En partie seulement, car chacune de ses toiles ramène le créateur à son abyme pour se perdre dedans.  Il en reste le gisant brûlé, incandescent.

2 juin 2015

[Livre-chronique] Le pas au delà de la fiction (à propos de Jean-Pierre Faye, Analogues), par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Pierre Faye, Analogues, Notes de Nuit éditions, mai 2015, 271 pages, 21 €, ISBN : 979-10-93176-04-8. [Première parution : Seuil, 1964, coll. "Tel quel"]

 

Jean-Pierre Faye a établi une opération d’élargissement de la fiction sous le titre de « récit autocritique » qui prend sa source sur trois textes antérieurs de l’écrivain. Ce texte s’inscrit sous l’incipit d’Emile Littré : " On donne le nom d’analogues à des organes qui, sans avoir la même forme dans divers animaux offrent les mêmes connexions avec les organes voisins".  Son texte devient l’ajointement de sa triple racine sans  décider de le fermer lorsque le texte se termine ou plutôt reste en « suspens ». Le livre ne « décide » donc pas vraiment : néanmoins – à travers des personnages féminins et des fragments de leur histoire -,  certaines décisions amoureuses et politiques sont implicitement esquissées  là où la narration  propre au roman du réel se trouve soumis à un décrochement. L’historique du monde tel qu’il est habituellement filé se trouve soudain cassé.

Surgit une sorte de diagnostic de l’impossibilité à la fois du roman et de l’histoire ou plutôt leur mise en crise.  Des fragments (descriptions, évocations, scènes dialoguées) surgit une paradoxale  pulsion épique d’un genre inédit. Elle détruit l’intension classique de l’écriture et comme son récit du monde. La « marche » proposée transforme la narration  afin que  la représentation du monde interne et celle du monde extérieur se constituent parallèlement en avançant  selon une « marche » particulière.

Contre les fadasseries romanesques s’interpose une prose en liberté : elle n’est pas là pour rythmer l’action mais pour la devancer. Faye propose donc un pas au delà à la fiction selon un matérialiste qui n’exclut pas au besoin une forme érotique du romantisme. La fiction est comme donnée et refusée dans la fracture de la dimension politique du monde telle que les idéologies en place la produisent.

Le « récit autocritique » devient exploratoire, il excède le roman ou ce qui est considéré comme roman depuis ses premiers temps. Le récit devient le genre de l’agitation où la masse de la langue est présente, alertée  scandée de manière à ce que l’histoire non se poursuive mais soit reprise selon un nouvel angle littéraire. D’une certaine manière, l’histoire de la fiction recommence. L’avancée s’ouvre en taillant son chemin à partir de ce qui a été dit ou écrit même dans les livres premiers de Faye – même si le texte reste sans  précédence.

L’engrangement brique par brique, fragment par fragment, bâtit une maison de sens qui traverse la narration en faisant abstraction de tout ce qui pourrait être le discours. Un nouveau béhaviourisme  suit son cours. Il ne construit pas de maison, il n’est qu’un hall d’entrée, une suite de halls d’entrée d’où à chaque instant le lecteur peut ressortir pour revenir plus tard au cœur de l’agitation du langage – elle ne « plie » pas  le texte en direction d’un but mais pour l’éclosion d’un sens que l’idéologie et l’esthétique en place oblitèrent.

« Newer PostsOlder Posts »

Powered by WordPress