Libr-critique

5 janvier 2014

[News] News du dimanche

Si vous avez des doutes sur 2014, rassurez-vous, si l’on en croit le Chaosmos de Christophe Carpentier (P.O.L), en 2043 ce sera pire : "Aujourd’hui les faits n’autorisent plus l’espoir, ils ont pris le pouvoir"… La rentrée P.O.L fait sans nul doute partie des 2014 raisons de s’offrir des souhaits et de partager les choses de la vie artistique et intellectuelle en ce début janvier. En ce sens, oui, belle année 2014 à vous toutes/tous, Libr-lectrices et Libr-lecteurs : dès ce mois de janvier, nous essayerons, non pas de vous rassurer sur l’état du monde, mais de vous maintenir en alerte et de donner à votre esprit critique 2014 raisons – ou presque – de se mettre en branle.

 

La rentrée P.O.L (1) – romans parus le 02/01/ 2014 (Périne Pichon et F. Thumerel)


â–º Jacques Jouet, Les Cocommunistes, 496 pages, 22,50 €, ISBN : 978-2-8180-1999-3.

 

Présentation éditoriale. Ce roman se veut un parcours panoramique sur la confrontation épineuse entre l’idée communiste et le concret de ses tentatives.
Il propose sept approches successives à partir de situations historiques ou imaginaires différentes, à partir aussi de points de vue différents.

1. Les chiens pavillonnaires : en banlieue parisienne dans les années 1970, l’auteur est membre du PCF. Le roman fait un retour personnel sur cette période. La scène est à Viry-Châtillon, là où se trouvait au début du xxe siècle le premier aérodrome de l’Histoire. Un certain Lénine y venait voir voler les premiers coucous.

2. La voix qui n’en faisait qu’une : en URSS, entre la mort de Lénine et celle de Staline, un employé du Kremlin raconte son métier : c’est lui qui téléphonait, au nom de Staline, aux acteurs fameux ou obscurs de la période soviétique : faire peur, rassurer, donner confiance, terroriser, jouer avec le feu, avec les vies, avec la mort.

3. Une ronde militante, poésie et théâtre : dans le bassin creillois entre 1950 et 2010, à quoi ressemblait le militantisme communiste ? Des poèmes-portraits sont là pour en témoigner (poèmes documentaires parlant de personnes bien réelles, que l’auteur a rencontrées). Une pièce de théâtre tente de rendre compte, décennie après décennie, de l’histoire de ces hommes et de ces femmes dans leurs luttes.

4. Roman de papier : dans une « démocratie populaire » après la destruction du rideau de fer, un écrivain se débat avec la nouvelle réalité libérale triomphante. Tous se passe sur fond d’ouverture d’archives sans discernement, phénomène dont nul ne sort vraiment indemne, et surtout pas le personnage principal.

5. Enfantin, roman documentaire : en France avant Karl Marx, les saint-simoniens ébauchent une idée plus ou moins communiste qui sera capable d’agiter tout le siècle, et cela contradictoirement, tant du côté de l’industrie en gloire que du côté de la révolution. Cette partie du roman n’est pas achevée, elle est une ébauche d’un futur « roman documentaire » au sens de Hans Magnus Enzensberger.

6. Histoire de Povarine : en Amérique latine aujourd’hui (le pays précis est imaginaire), le roman raconte une prise du pouvoir exemplaire de type communiste, l’exercice de celui-ci, volontariste et chaotique, et la nécessaire autodestruction du pouvoir étatique, du moins selon la réflexion du personnage central, Povarine.

7. Les chiens pavillonnaires, retour en banlieue : on revient, pour finir, en banlieue parisienne aujourd’hui. Le tissu social est encore un peu plus tendu et, là encore, les tentatives collectives (communistes peut-être encore ?) se détournent de l’idée de l’État et de la prise du pouvoir. Qu’en est-il de l’idée, après tout ce concret d’un siècle et demi ?

 

Note de lecture.

"Les livres n’ont plus la moindre importance, depuis qu’on est dans le capitalisme" (p. 284)… Et lorsqu’on était dans le communisme ? Qu’on en juge un peu : Lénine estimait que, pour ne pas gâcher le précieux papier, il était préférable de tirer du 150 000 000 de Maïakovski 1 500 exemplaires plutôt que 5 000, c’était bien assez, « "pour les bibliothèques et les toqués" ! » (123)… Au reste, même dans les années 70, un roman critique ne saurait être conseillé par "le réalisme démocratique et socialiste" (77).

Dans cette somme polymorphe, l’expérience cocommuniste est présentée à la fois comme un échec (impasse idéologique et morale – absence de fraternité), un moyen d’émancipation – au travers du militantisme – et une nécessité : "- C’est quoi, un truc communiste ? / – C’est la seule chose qui nous reste, la seule qui ne soit pas propriété du capital" (466) ;  "Et si je nous déclarais cohommunistes, tu aurais encore peur du co- ?" (484)… En fait, nous est proposée dans ce septuor la généalogie d’une relation particulière ou collective au (mot) communisme : "Ce qu’il advint à ce moment par le mot communisme était une réaction rationnelle, rationnelle et rationaliste" (37)… Non sans humour : "le stalinisme était un spiritualisme !" (135). La prise de conscience critique débouche sur un bilan linguistico-idéologique des plus singuliers : "Le co- et le ca-, le coco et le caca, le cocommunisme et le cacapitalisme. Le co a fait la preuve de son incapacité économique ; le ca a fait la preuve de son incapacité sociale" (474).

Mais, si discours de la méthode il y a, il concerne la forme même du livre. Pour attrayant qu’il soit – en raison de sa capacité à absorber les autres genres (poésie, théâtre et essai), le roman n’en demeure pas moins "un genre […] pléthorique, éphémère, facile, c’est-à-dire difficile, le genre le plus guimauve qui soit du champ littéraire, le plus apparemment invertébré"… Et de mettre en garde : "… mais c’est une illusion, car il est tout un art du roman qui a très bien su se vertébrer et continuer de le faire" (318). Aussi Jacques Jouet – toujours aussi enjoué ! – va-t-il chercher du côté de la culture, de la structure et de la mise en abyme – et du récit et de l’auteur – de quoi redynamiser cette forme galvaudée et lui assurer une excellente tenue. Ainsi, dans ce texte multiforme, ce "roman gonflable" qui procède "par grossissement embryonnaire" (31), trouve-t-on ce genre de mise en abyme : "Dans son Roman de papiers, Milos sera un personnage nommé Milos. Le personnage est une potentialité d’un être vivant. Mais aussi, réciproquement, un être vivant peut bien un jour être quelque chose comme la potentialité d’un personnage. Puisque Milos avait été dans le communisme, il serait dans Le Cocommuniste et dans Roman de papier et dans Roman de papiers" (290)… Et le lecteur de se perdre avec humour et philosophie dans une galerie des glaces, un jeu de miroirs entre réalité et fiction, personnes et personnages, textes de l’auteur et textes imaginaires. /FT/

 

â–º Santiago H. Amigorena, Des Jours que je n’ai pas oubliés, 256 pages, 14 euros, ISBN 978-2-8180-2002-9.

 

L’écrivain Santiago H. Amigorena poursuit son analyse du sentiment amoureux sur l’être, après Première défaite (2012).

La narration commence par le récit d’un « il » anonyme mais si intimement connu par son narrateur qu’il est difficile de le dire inconnu. « Il » est marié à une femme qu’il aime passionnément et a deux enfants. Pourtant, « il » hésite à mourir car sa femme aime un autre homme. « Il » décide de partir en voyage, ou plutôt en pèlerinage, suivant par étapes les lieux où son amour avec cette femme s’était construit : Venise, puis Rome. Les lieux réveillent dans sa mémoire les jours d’avant, quand l’amour entre lui et sa compagne était encore vif et certain. « Il » les compare aux jours présents, à son amour actuel, changé, mais toujours présent.

Entre le récit de ce voyage s’intercale les extraits des Lettres à Lou, de Guillaume Apollinaire, et des fragments de journal, écrit par le « Il », et qui s’adresse souvent à sa femme. Pas de nom pour cette dernière, pas plus que pour le personnage principal, ce qui les rend à la fois distants et familiers. Ce pronom « il » est parfois tellement répété qu’il en devient un martèlement, une onomatopée douloureuse qui assomme un peu plus un personnage déjà blessé, qui masque peut-être un « je » sous le bruit du « il », ou le tient à distance pour ne pas devenir fou de douleur.

Pour contrer ou comprendre la blessure, « il » écrit, justement. Mais l’écriture est également une déchirure, une souffrance, à laquelle il retourne malgré tout, sans pouvoir s’en empêcher, parce qu’elle lui semble liée à la vie et à la mort :

« L’écriture a cet étrange privilège : elle nous éloigne de la vie lorsqu’elle est la plus vivante exactement de la même façon dont elle nous éloigne lorsqu’elle est la plus morbide.

Il ne cessera pas d’écrire. L’écriture est la souffrance qui lui permet de ne pas mourir de toutes les autres souffrances. En lui, l’écriture ne calme rien : une souffrance est simplement remplacée par une autre souffrance. »

L’écriture se trouve donc mêlée à la relation amoureuse, et le personnage principal s’interroge sur l’influence et la puissance de celle-ci sur celle-là et vice-versa. D’où la présence des Lettres à Lou, lettres d’un poète amoureux mais surtout prétexte au texte, à l’écriture. /PP/

 

â–º Julie Douard, Usage communal du corps féminin, 240 pages, 16, 50 euros,  ISBN : 978-2-8180-1915-3.

 

Le titre de ce roman de Julie Douard peut déconcerter, surtout à cause de cet adjectif « communal ». « Communal », c’est-à-dire qui appartient à la commune, un usage « communal » serait donc un usage fait par la commune.

C’est justement une sorte de « chronique communale » que cet Usage communal du corps féminin, avec au centre, Marie Marron, grande fille « un peu gourde ». Le village de Marie Marron n’a pas de nom, il pourrait être n’importe où, n’importe quel village paumé mais pas trop loin d’une ville. Car quelques échos de la vie citadine parviennent déformés aux habitants de la commune de Marie Marron. Ceux-ci offrent une panoplie de grotesques portraits, tant les défauts et les désirs de chacun se trouvent exagérés : Josette, la putain du village, est si gourmande qu’elle troque sexe contre pâtisseries, et le gendarme Barnabé, grand anxieux n’aimant pas les animaux, s’éprend soudainement d’un chat noir témoin d’un crime. Quant à Marie Marron, la voilà éblouie par un vantard fanfaron, prompt à crier haut en disant peu de choses : Gustave Machin. Un nom qui ressemble à un surnom, d’autant plus que « machin » ou « machin-truc » est généralement un moyen de désigner une personne dont on a oublié le patronyme. Or, Gustave déteste qu’on l’oublie ou qu’on le néglige, il ambitionne de « devenir quelqu’un » mais surtout pas « machin ». Alors il complote, pour lui mais aussi pour sa dulcinée, qu’il verrait bien secrétaire du maire à la place de la secrétaire actuelle.

Marie, si placide, Marie « Marron » qui a tout pour « être marron », demeure curieusement ignorante des intrigues de son amoureux d’un moment. Lorsque celui-ci est envoyé dans une institution religieuse après une crise de nerf, elle laisse faire. Elle finit par obtenir sans la vouloir vraiment cette place de secrétaire, et aide le maire à organiser un « concours de misses » pour redorer l’image du village. Ce concours ne se déroule pas comme prévu : plusieurs habitants disparaissent, certains sont transformés, d’autres trouvent enfin l’occasion de quitter le village pour une obscure liberté, dehors…/PP/

 

À noter

 

â–º Lundi 13 janvier 2014 à 20h30, La Java (105 rue du Faubourg du Temple 75010 Paris) / 10 € – 7 € en tarif réduit / Concert / Jazz

â–² 1er set : duo Charles PENNEQUIN (voix / poésie) & Jean-François PAUVROS (guitare)

â–² 2ème set : Fire Works, ou le désir d’étincelles

“On a commencé avec deux silex l’un contre l’autre. Puis avec un saxophone, une clarinette-contrebasse, un bandonéon et des percussions, et les uns avec les autres les étincelles jaillissaient encore mieux. Notre tribu, composée de Cyril Hernandez (percussions et électronique), Ugo Boscain (clarinette, contrebasse), Albert Ferré (saxophones et électronique) et Tristan Macé (bandonéon), vous proposera ses fusées, ses couleurs, ses chants d’étincelles. Venez vous réchauffer avec nous !"

www.vefblog.net/charlespennequin/
http://jf.pauvros.free.fr/
www.cmapx.polytechnique.fr/~boscain/
http://myspace.com/albertferremasque
https://myspace.com/tristanmace
www.latruc.org/
http://futuramarge.free.fr/

Retrouvez toutes les infos sur le site : http://www.la-java.fr/

 

 

 

4 janvier 2014

[Chronique] Gilles Berquet ou la butée des fantasmes, par Jean-Paul Gavard-Perret

Le texte de Jean-Paul Gavard-Perret est à l’image du fascicule de Berquet : fascinant.

Gilles Berquet, « Pickpocket », éditions Derrière la Salle de Bain, Rouen, « Blow-up Sessions », Editions Chez Higgins, Paris, 9 € (livre fabriqué à la main et livré dans une pochette de papier cristal).

Les photographies de Gilles Berquet ont pour dénominateur commun le viol de la chimère attendue. Galbes blancs, galbes noirs, spectres dorsaux, poitrines de gisante renvoient le voyeur des ardeurs de nécromant aux songes creux d’un trépas. Il se retrouve dans de beaux draps mais pas ceux de satin qu’il espérait. L’artiste reste à ce titre le hussard des images voluptueusement pieuses, d’érotiquement gymniques. Et s’il présente son arme photographique aux amazones les plus impénétrables comme aux maîtresses femmes en goguette, celles-ci se tordent devant elle afin de faire prendre l’ombre pour la proie. Saisi par la peur de leurs tendresses ou de leurs mirages, il ne peut ruisseler en leurs oubliettes. L’œil dans la nuit regarde l’apparence de l’apparence dans le rappel d’une mémoire éblouie. Elle neige au souvenir d’une corolle légère ou salace. Mais seul l’esprit y coulisse sans heurts, avant de rentrer en lui-même déçu de ses attentes non satisfaites.

Mais c’est bien là tout l’intérêt de telles fausses prises et pistes. Entre la magie céleste et la magie terrestre, Berquet fait entrer le cosmos dans une image simple comme il permet au corps d’une femme de pénétrer dans l’image. Néanmoins, même nue, elle y avance masquée. Le sujet – plus qu’objet –  de ses prises tord les fantasmes à sa guise. Ornée de strass et de paillettes, la femme charme d’abord l’opérateur pour ensuite enchanter celui qu’une telle opération ferme sur lui-même. Ce qui peut sembler un comble, puisque toute opération (photographique ou anatomique) est avant tout ouverture… Aguichante, le modèle s’exécute pour mieux couper la tête du voyeur. Le pauvre magicien ne s’en tire pas mieux : croyant scier la femme en deux, elle le manipule.

Berquet pend le voyeur au gibet de ses mises en scène. Pour botter le cul du réel, il ne manque jamais d’entrain. Sous couverts d’images surannées, il transforme le présent sans présent en une pseudo-fiction plastique où la fantaisie est faite de rigueur. L’hygiène la plus intime restera celle du mental. Divers dégommages sont la règle. Les raies alitées produisent des sourires dangereux. Ils mordent le croyant qui boit son Darjiling comme du petit lait maternel dans des tasses athées. Restent de magnifiques coups d’épée dans toutes les histoires d’O de l’histoire. Les vitriers pourraient y porter des costumes à carreaux qu’on n’y prêterait plus garde.

Demeurent de son égérie Mirka comme de ses autres modèles les trames en sourdine de leur corps nu. Ils deviennent des motifs d’introspection et de méditation, même s’ils sont présentés de manière convulsive dans leurs poses parfois paroxysmiques. S’imposent au regardeur bien des topos. L’horizon de l’être s’y trouve renversé. Celui-ci est aspiré par une telle aventure plastique dont les itinéraires marient le ciel et la terre, la perdition et la rédemption au sein du secret qui demeure caché là où le fantasme vient s’écraser contre le mur de l’image.

2 janvier 2014

[Création] Daniel Cabanis, Écrivains chez l’habitant (2/3)

Filed under: créations,UNE — Étiquettes : , , , — rédaction @ 15:06

Où l’enjoué Daniel Cabanis déjoue le topos "Maisons d’écrivains"… avec ici un irrésistible humour ! [voir la précédente livraison]

Bénéficiaire n° 3

Une année chez Mme Bassi, 55 rue de l’Arbre-aux-Pendus à Saint-Cyran-le-Bégaude

 

Matthieu Barnaut, bilan

Je suis venu à Saint-Cyran-le-Bégaude avec un projet de roman intitulé tantôt Dégoûté supérieur tantôt Le Gel de mes relations avec les tièdes, deux titres provisoires aussi tartes l’un que l’autre en attendant de trouver le bon ; j’avais pensé aussi à Le jus de souffrance ou La gousse de douleur qui n’étaient pas mieux, Mémoires d’un arriviste en retard me plaisait assez mais se trouvait en nette contradiction avec le réel (Saint-Réel), et donc était caduc, car mon train est entré à l’heure en gare de Saint-Cyran où l’exacte Mme Bassi m’attendait. Ensuite elle m’a fait visiter les environs. C’était un dimanche, la campagne, les rivières et cascades, l’air pur, l’ombre des arbres, tout était trop beau pour moi ; ça faisait vacances alors que j’étais là pour un travail, ça m’a troublé, j’ai dit Si on rentrait que je m’installe, elle a dit D’accord mais je veux pas avoir d’ennui avec les voisins, on dira qu’il est mon mari. Je n’ai pas cherché à savoir et n’ai rien su de l’existence ou pas d’un légitime, un an durant, moi j’ai été M. Bassi. Cette situation avait ceci de jouissif que madame était, la nuit, une épouse très portée sur ses devoirs, mais aussi de lourd que le reste du temps j’étais astreint à jouer le mari présent dans les circonstances de la vie de tous les jours où elle avait cru bon de s’impliquer et elles étaient nombreuses : sportives, culturelles, écologiques, citoyennes, éducatives et charitables. Je ne dis pas que le rôle de ce M. Bassi surgi du néant et imposé à tous n’était pas amusant parfois mais il m’accaparait et je voyais mourir au fil des jours le roman pour lequel j’étais ici venu écrire chez elle. Je me suis plaint, j’ai déploré cette petite mort en moi de l’écrivain (sic). Elle a ri. Elle a ri avec une telle force, une telle santé, que je me suis senti hors sujet avec mon affaire de roman et mes scrupules. J’ai su que je n’écrirais rien et j’ai continué à faire le mari jusqu’à la fin de mon séjour. Sous un titre tel La folle de Saint-Cyran, ça pourrait donner une histoire, peut-être.

 

 

 Bénéficiaire n° 4

Une année chez M. Dudestet, 16 rue des Cassonniers à Dochelles-en-Baronnie

 

Nathalie Bressan, bilan

Mon projet d’écrire Vivarium Hôtel, un roman de format long, tranquillement, loin de tous soucis, projet pour lequel j’avais accumulé des tonnes de notes et préparé plan, programme, cahier des charges et feuille de route : il a capoté dès le début de ma résidence chez M. Dudestet. Ce type m’a dissuadée. Je ne sais pas comment il a fait, si son intention était bien celle-là, mais il m’a convaincue de renoncer à Vivarium Hôtel, un roman stupide a-t-il dit après que je lui en ai décrit la visée et lu plusieurs fragments ébauchés, un roman qui ne méritait pas qu’on l’écrive. D’habitude je ne me laisse pas impressionner et pourtant je l’ai été. M. Dudestet était calme, posé. Ce qu’il disait était précis et articulé. Il était de toute évidence connaisseur de la chose littéraire. J’ai été sciée quand il m’a fait voir qu’il existait déjà deux gros romans traitant du même sujet, Blattes de William Trandy et Le grand Sordo d’Aline Roy, et qu’un troisième serait vain. Je reconnais que la description entomologique des occupants d’un petit hôtel de quartier, leurs têtes molles et corps gluants, leurs vies minuscules, c’est sans intérêt. J’aurais pu m’en apercevoir plus tôt, je n’avais rien aperçu. Il m’a fallu ce dépaysement ici, à Dochelles-en-B., pour comprendre que le roman hôtelier n’est que sociologie du pauvre, idiotie, ou cynisme, quels qu’en soient l’angle et l’approche, et que sur ce sujet si le documentaire convient tout romanesque est ridicule. Étrangement, la ruine, ou l’avortement, de mon Vivarium Hôtel ne m’a pas affectée. J’ai pensé Affaire classée. M. Dudestet m’a demandé ce que je comptais faire, si j’avais un plan de rechange. J’ai dit Rien, pas de plan; et je vais quand même pas écrire des poèmes. Il m’a dit qu’il serait malsain de rester une année à Dochelles sans rien faire, que le risque était de devenir alcoolique et/ou prostituée. J’ai dit OK je vais réfléchir à un autre projet. J’ai réfléchi à un Les Bras ballants, puis à un Art de végéter, mais en définitive je n’ai rien écrit.

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