rattache quelques autres significations, mais passons : de là , on peut en tout cas comprendre que Ph. Boisnard établisse une ligne démarcation nette entre ces poétiques et celles dont il se sent proche, et qualifie de « post modernes ». Il y a les théistes et les autres. On négligera les agnostiques.
Dès cet instant, cependant, j‘ai envie d’arrêter Philippe – ce qui n’est pas toujours chose facile… Et deux fois. Une première pour demander quelques éclaircissements sur l’usage des termes, moderne et post moderne, usage que j’estime très imprécis et abusif. Pour moi et sans m’y attarder, je dirai en résumé que, la modernité c’est le rapport aux sciences et aux techniques qui la détermine (la rationalité cartésienne si l’on veut) et que de ce point de vue la « désacralisation », le « désenchantement » ou la « perte d’aura » considérés, par Ph. Boisnard, comme typiquement « post modernes » ne sont que la prolongation mineure de la modernité elle-même : son « delta ». Une seconde, parce que si la poétique prêtée, à tort ou raison, à Alain Frontier relève bien de l’onto-théologie, le fait est qu’il y a longtemps qu’elle a été bannie par des poètes, qui, ironie du sort, peuvent être considérés comme typiquement modernes voire modernistes : là je pense aux concrets des années 50, dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils entendent évacuer toute référence « métaphysique », via la volonté résolue de considérer la langue, selon ses diverses composantes, comme un pur matériau, à l’exclusion de toute fonction expressive ou représentative, par où s’accomplit d’une manière radicale la désacralisation moderniste – Je ne développe pas plus sur cette question : il se trouve que j’ai écrit à ce propos un texte plus nourri et argumenté, texte que le même Philippe Boisnard connaît bien puisqu’il l’a mis en ligne sur le site libre-critique.com qu’il anime, le débat à ce propos étant engagé entre nous depuis plus d’un an. Et pas près d’être clos.
Ces deux précisions sont elles importantes ? – Oui, je le crois, je le crois, quand je lis la suite du texte de Ph. Boisnard, dans laquelle il s’attache à dégager la « vision de l’action » qui serait celle d’Alain Frontier. Dans son article, ce dernier, d’une manière que l’on peut estimer tout à fait logique, sinon quasi rituelle à ce propos, introduit le nom de Bernard Heidsieck, dont on sait qu’en 1959 il lui appartient d’avoir forgé l’expression de « poésie action », dans une intention que Frontier résume ainsi : « …il donnait au mot action un sens qui n’a strictement rien à voir avec celui du jeune Hanna. L’urgence était pour lui de faire sortir la poésie d’un enfermement qui lui était intolérable ». Maintenant, suivons Ph. Boisnard, le commentaire qu’il propose de cette phrase : « l’action (dont parle Frontier) ne renvoie pas à une fin extérieure à ce qu’elle désigne, elle est la modalité d’apparaître du poétique », ce que Boisnard reprend ultérieurement, référant à A. Frontier, en caractérisant cette « version » de l’action par son « intransitivité ». Oubliant, me semble-t-il, à cet instant comme dans la suite du texte, de qui il s’agit : de Frontier ou de Heidsieck ?- S’agissant de Heidsieck, il est en tous les cas très clair que le « passage à l’action », comme le passage au sonore qui le précède, ne peut pas être interprété en relation avec une métaphysique de la présence et de la voix. Les termes utilisés par Frontier le disent sans ambiguité : c’est de l’enfermement social et culturel de la poésie qu’il s’agit, et de la volonté de renouer la relation entre le poète et les sociétés contemporaines en extrayant le poème hors du medium « livre ». Pareille conception de la poésie action, qui met d’emblée l’accent sur les paramètres sociaux, institutionnels ou médiologiques, doit-elle être qualifiée « d’intransitive », j’en doute fort. Il me semble au contraire que Heidsieck, comme d’autres au cours des mêmes années (les concrets encore, Gomringer ou Max Bense tout particulièrement) s’avèrent extrêmement concernés par la question de la réception de la poésie dans le monde contemporain, par celle des media, par celles des langages et des codes. Et cela serait encore plus clair si l’on invoquait les brésiliens de la même époque, au début des années 60.
Du coup, s’il existe, admettons-le, une ligne de démarcation claire entre les poétiques soutenues par Boisnard et Hanna comme caractéristiques de la « post modernité » et « les autres », à coup sûr ne peut elle se borner à la référence à l’onto-théologie, à la métaphysique de la présence et à toutes choses du même acabit. Il faut la faire passer entre les courants expérimentaux concrets, sonores ou un peu plus tard « performatifs » et les pratiques défendues par Hanna ou Boisnard. Et c’est là que le bât blesse. Pour le vérifier, je passe à la deuxième partie de l’article de Ph Boisnard, où celui-ci, en référence biaisée aux thèses de C. Hanna, présente « positivement » sa-leur position, et son originalité.
La question posée de la relation à l’objet d’art et de sa « réception » est fondamentale – et rejoint mes préoccupations sociogénétiques. Resterait à préciser ce que recouvre une notion aussi floue que celle de « contexte » et à examiner de près les interactions entre ce « contexte » et la trilogie esthétique sujet-objet-récepteur…
FT
Commentaire by Fabrice Thumerel — 21 décembre 2006 @ 12:07