Libr-critique

21 décembre 2006

[Recherche] Darwin comme un roman, Philippe Castellin

Dans un premier temps, Ph. Boisnard, au plus proche de C. Hanna, souligne la difficulté qu’il y a, selon lui, à appréhender comme poétiques un certain nombre de travaux caractéristiques de la post modernité, travaux qui « nous imposent de réfléchir et de prendre le risque de la création de nouveaux prismes de perception et donc sur les critères épistémologiques de notre approche » – Sur ce point, je ne puis qu’approuver, et deux fois. M’étant naguère attaché à proposer certains éléments d’analyse concernant les objets poétiques issus des pratiques expérimentales, j’ai amplement pu me convaincre de la nécessité d’inventer de « nouveaux outils » en dehors des analytiques liées au structuralisme classique. Frappé en outre par la difficulté de la réception de ces objets, j’en suis venu à penser et affirmer qu’elle correspondait (entre autres choses) au flottement qu’ils génèrent quant à leur « mode d’emploi ». Expression qui figure comme titre pour le livre que j’écrivais alors. S’agissant d’objets tels ceux produits par la poésie visuelle ou concrète, l’accès (la « réception »), voulais-je marquer par ce titre, échouait à cause de comportements pragmatiquement inappropriés. Essayer de « lire » de gauche à droite et haut en bas ce genre de poèmes ne conduit à rien – pas plus d’ailleurs que les contempler comme un tableau. Bref, les personnes concernées ne savaient pas comment s’y prendre et, paradoxe, plus elles étaient férues de poésie « standard », plus immédiat et violent était leur rejet : elles savaient, elles, ce que c’est que la poésie, elles ne doutaient pas, elles refusaient au principe d’entrer dans l’expérience qui leur était proposée. Je n’en déduis pas que l’absence totale de culture et de repères dans le domaine de la poésie, – Est-ce possible ?- favorise la réception ; mais je crois qu’elle ouvre des portes, parfois imprévisibles ; je me souviens de ce rapper des quartiers Nord de Marseille qui,le malheureux, attiré par erreur d’homonymie aux friches de la belle de Mai, pour une soirée où Akenaton, sans « H », réalisait une performance, nous a acheté DOC(K)S après l’avoir soigneusement feuilleté. Une page l’avait séduit, où l’on voyait un performer poète avec un tatouage très particulier sur le crâne. Il voulait se faire tatouer « comme celui-là » et avait besoin du modèle… A partir de ce genre de « contact », rêvons, quelque chose peut advenir, une passerelle est jetée, on ne sait jamais ! – Au delà de l’anecdote, le web aujourd’hui offre un modèle majeur afin que de telles occasions de contamination se présentent à chaque instant et la poésie n’a rien à redouter à s’y commettre : pas de rencontre sans promiscuités. Par contre Dans l‘autre circonstance (« ca ! de la poésie… »), il est sûr que rien n’est à attendre: blocage. Je pourrais citer d’autres exemples. En tout cas est-il vrai, je crois, que toute entreprise poétique atteignant son but excède par la même les codes et les grilles de lecture ou d’a-perception théorique préexistants, qu’elle est, si l’on veut, essentiellement « déroutante ». Jusque là je ne puis qu’être en accord avec ce qu’avancent Ph. Boisnard et C. Hanna.

De ce constat cependant, je me garderais d’induire que la production de la théorie (d’une théorie, d’une poétique, d’une « poétologie ») adéquate à ces objets suffise à permettre leur réception, terme d’ailleurs imprécis, j’y reviendrai. D’abord, parce que c’est ici aller bien trop vite sur une question non négligeable, celle des medias, des circuits, des champs systémiques de l’art et de sa diffusion. Web master particulièrement efficace, Ph. Boisnard le sait et en tire es conséquences pratiques que je partage. Sinon qu’ici il semble l’oublier. La « poétologie » certes, fait partie du contexte de réception et, pour dire les choses plus simplement, on ne peut que souhaiter que dans les universités, ou dans les publications qui leur sont liées, apparaissent des travaux et des concepts visant à modifier l’epistemè ambiante et à rendre « visibles » ou intelligibles les « nouvelles » poésies. A l’évidence rares sont les discours, qui, s’attachant à analyser (avec de nouveaux outils) les objets poétiques contemporains, en montrent comment ils s’inscrivent généalogiquement dans le champ et l’histoire de la poésie, en manifestent le fonctionnement etc, Mais ces « nouvelles poétologies » encore faudrait-il qu’elles-mêmes fussent répandues et partagées. Admise leur importance pour modifier le regard, qui les implantera ? Par quels moyens ? – Supposée « adéquates » aux objets poétiques contemporains, comment ne se heurteraient-elles pas aux mêmes obstacles ? – Ensuite, supposées l’émergence de ce type de discours « théorique » et sa diffusion, reste à en préciser le pouvoir. Démontrer l’inscription poétique de ces objets relève effectivement du mode d‘action des discours de ce type , aptes à barrer la sentence radicale que j’ai citée : « ça, de la poésie ». S’agissant de l’évaluation, de l’intérêt et de l’expérience liée à la fréquentation des poèmes eux-mêmes, le problème est moins simple.

Un commentaire »

  1. La question posée de la relation à l’objet d’art et de sa « réception » est fondamentale – et rejoint mes préoccupations sociogénétiques. Resterait à préciser ce que recouvre une notion aussi floue que celle de « contexte » et à examiner de près les interactions entre ce « contexte » et la trilogie esthétique sujet-objet-récepteur…
    FT

    Commentaire by Fabrice Thumerel — 21 décembre 2006 @ 12:07

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